PEINTURES
Monsieur MARTIN LE ROY
LES HEURES MANUSCRITES A L’USAGE D’ANGERS • DE LA COLLECTION MARTIN LE ROY
Le 23 mai 1889 eut lieu à Londres une des plus importantes ventes de manuscrits à peintures qui se soit effectuée dans tout le cours du xixe siècle. Le catalogue n’énumérait pas moins de quatre-vingt-onze volumes, presque tous pour le moins très intéressants et quelques-uns d’une valeur absolument exceptionnelle.
Ces manuscrits provenaient de la splendide collection réunie en Angleterre par les ducs de Hamilton. L’ensemble de cette collection avait d’abord été acheté en bloc par le musée de Berlin eL transporté dans cette capitale; mais les directeurs du musée de Berlin avaient voulu avant tout assurer au Musée la possession d’un morceau hors pair qui constituait le joyau de la collection, un exemplaire de la Divine Comédie , ornée de dessins par Sandro Botticelli. Il n’entrait pas dans leurs convenances de garder la totalité des manuscrits qui accompagnaient la Divine Comédie de Botticelli, dans la bibliothèque des ducs de Hamilton. Et c’est ainsi qu’une notable portion de ces manuscrits fut destinée à une nouvelle vente et ramenée d’Allemagne en Angleterre pour être, dans ce dernier pays, dispersée au feu des enchères1.
1. Il a été publié, pour cette vente faite à Londres le 23 mai 1889, un catalogue orné de 12 planches : Catalogue of ninety-one Manuscripls on Vellum illuminated by English ( Anglo-Saxon ), Byzantine, French, Flemisch , Dutch , Burgundian, German, Italian and Spanish artists of the Vllth lo the XVIIIlh Century, chie/ly from the famous Hamilton Collection and lill lately in the possession of the Royal Muséum of Berlin. La planche X de ce catalogue reproduit un des Apôtres du volume appartenant aujourd’hui à M. Martin Le Roy (planche XII de la présente publication).
Des renseignements sur les manuscrits de la Collection Hamilton ont été aussi donnés en 1882 par un article du Times , article qui a été réimprimé dans The Bibliographer, n° du mois de décembre de cette même année
COMTE PAUL DUHI1IEU
Au cours de leur transport de Berlin à Londres les manuscrits furent quelque temps entreposés à Strasbourg, chez le libraire Karl. J. Trübner, chargé de préparer le catalogue de vente. Mon illustre et vénéré maître Léopold Delisle voulut profiter de cette occasion pour aller étudier ces volumes au mois de février 1889 et j’eus la bonne fortune d’être emmené par lui comme compagnon dans cette petite expédition scientifique '.
Les notes prises par moi à Strasbourg en cette circonstance me servirent à rédiger une étude d’ensemble sur quelques-uns des manuscrits les plus remarquables delà collection Hàmilton, étude que je communiquai le 15 mai suivant à la Société nationale des Antiquaires de France2. Parmi les volumes que je décrivais alors, dans une revue que la richesse même du sujet m’obligea à laisser généralement fort rapide, je nommais un très beau Livre cl' Heures h l'usage d'Angers (n° 60 de la vente Hàmilton). Je signalais la qualité et le caractère attachant de ses images et j’indiquais en même temps un rapprochement à faire entre ces Heures d'Angers et un des manuscrits à peintures les plus dignes d’attention de la Bibliothèque nationale de Paris, le ms. latin 9471, que j’ai proposé de désigner sous le titre de « Grandes Heures de Rohan ».
Je souhaitais vivement que les morceaux de la collection Hàmilton, particulièrement précieux, qui avaient une origine française — et c’était le cas pour les Heures à l'usage d'Angers — fissent retour, du fait de la vente aux enchères, à leur patrie d’origine. Ce vœu ne resta pas complètement inexaucé. Sans parler de deux intéressants volumes acquis par la Bibliothèque nationale3, Mgr le duc d’Aumale fit rentrer en France, pour les placer désor-
1882. En ce qui concerne spécialement les « Heures à l’usage d'Angers », consulter encore un travail de W. von Seidlitz, Die illustrirten Handschriften der Ilamilton-Sammlung zu Berlin, dans le Repertorium fur Kunslwissenschaft, t. VIII (1885), p. 95-96. W. von Seidlitz a suggéré l’idée d’un certain rapprochement à faire entre les Douze Apôtres du volume et la série d’estampes, sans doute d’ailleurs d’une date plus récente, représentant les mêmes Apôtres, que l’on a attribuées au maître E. S. de 1466 et qui, d’après l’érudit Max Lehrs, seraient plutôt d’un « maître de 1446». (On trouvera une reproduction de ces estampes dans l’ouvrage de Max Lehus, Geschichte und kritischer Katalog derDeutschen Niderlandischen und Franzôsischen Kupferstichs im XV Jahrhundert, Vienne, 1908-1910, 2 vol. in-4°, avec deux albums de fac-similés, planches 16, 17 et 18.)
1. Cf. Georges Perrot, Notice sur la vie et les travaux de Léopold-Victor Delisle, Paris, 1911, in-4°, p. 91-92 (ou Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (in-8°), année 1911, p. 809-810).
2. P. Durrieu, Notes sur quelques manuscrits précieux de la collection Hàmilton, Paris, 1889, in-8° (Extrait du Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, année 1889, p. 155-168).
3. Chronique de Baudouin d’Avesnes (n° 14 de la vente) et traduction française, par François Bergaigne, des sept premiers chants du Paradis de Dante (n° 29).
LES HEURES MANUSCRITES A L’USAGE d’aNGERS
mais à Chantilly, deux des perles de la collection *. Mais trop nombreux, hélas ! furent les autres manuscrits qui eussent été aussi désirables et qui ne purent être reconquis au bénéfice de la France. Ce fut le cas, en particulier, pour les Heures à l'usage d'Angers. Celles-ci, en 1889, restèrent sur la terre d’exil; et s’il m’arriva, dans la suite, de causer de ce volume avec mon cher maître Léopold Delisle, en rappelant les souvenirs de notre voyage de Strasbourg, ce fut en regrettant, l’un et l’autre, notre ignorance du sort réservé, depuis la vente Hamilton, à ce livre si attirant.
Vingt ans s’étaient écoulés, lorsqu’un jour j’eus la joyeuse surprise de revoir à Paris ces Heures à l'usage d’Angers, restées si présentes à ma mémoire. Elles avaient été rapportées par le fin connaisseur qu’est M. Jacques Rosenthal, de Munich. Un aussi beau volume justifiait la rivalité des amateurs; on pouvait donc redouter qu’il ne reprît le chemin de l’étranger. Par bonheur il fut soumis à M. Martin Le Roy; celui-ci sut l’apprécier avec le goût si sûr dont témoigne sa collection d’objets d’art ; et il s’en porta résolument acheteur.
M. Martin Le Roy ne se contente pas de jouir de ses trésors ; il veut, très libéralement, travailler pour le bien de l’érudition. Tous les spécialistes ont apprécié le service qu’il a rendu en faisant publier les plus précieux objets de ses collections dans un superbe catalogue scientifique, établi en cinq volumes de grand format, sous la direction de notre confrère et ami, M. Jean- J. Marquet de Vasselot1 2.
La naissante Société française pour la reproduction des manuscrits à peintures devait, elle aussi, bénéficier des sentiments de M. Martin Le Roy.
Les Heures à l'usage d’Angers de l’ancienne collection Hamilton, qu’il venait d’enlever à l’étranger, rentraient dans la catégorie de ces monuments de l’art de la miniature, que notre société a pour but de populariser. M. Martin Le Roy voudrait-il nous autoriser à reproduire les plus remarquables pages de son volume? A cette question posée par nous, il répondit avec une
1. Exemplaire d’une traduction de Diodore de Sicile qui fut offert par l’auteur, Antoine Macault, au roi François Ier (n° 33 de la vente) et Livre d' Heures relié aux armes des Guise, illus tré par l’artiste que j’ai baptisé ultérieurement : « le maître des Heures du maréchal de Boucicaut » (n° 70 de la vente).
2. Catalogue raisonné de la collection Martin Le Roy, Paris, 1906-1909, 5 vol. in-folio, contenant un total de 162 planches hors texte.
COMTE PAUL DURRIEU
bonne grâce et une largeur de vue qui dépassèrent notre altenle ; non seulemenl il mettait son livre à la disposition de notre société, mais il nous déclarait qu’il entendait prendre à sa charge personnelle tous les frais de la publication.
C’est donc entièrement à sa générosité que la S. F. R. M. P. est redevable de celte reproduction, que je me propose de commenter brièvement dans les pages suivantes.
Un pareil exemple ne saurait être trop hautement loué. En le donnant, M. Martin Le Roy a bien mérité de l’histoire de l’art français ; et notre société peut être justement fière d’avoir été appelée par lui à bénéficier d’une aussi libérale détermination.