‹ Les heures à l'usage d'Angers de la collection Martin Le RoyChapitre 6 sur 8 · LES HEURES MANUSCRITES A L USAGE D ANGERS · texte numérisé non relu

LES HEURES MANUSCRITES A L USAGE D ANGERS

mêmes mains que celui de Chantilly, les « Belles Heures » du duc, appartenant à M. le baron Edmond de Rothschild. On peut surtout retrouver, dans les susdites» Belles Heures » du duc de Berry (fol. 99), le prototype exact de la partie inférieure delà miniature placée enjtête des' « Vêpres des Morts» dans nos Heures à l’usage d’Angers, avec les deux cadavres étendus au premier plan et le personnage qui tient, derrière eux, le pied d’une croix (planche XVIII de la présente publication).

Néanmoins l’atelier du « maître des Grandes^ Heures de Rohan » reste bien distinct de celui qui a eu pour chef Pol de Limbourg. Il apparaît comme étant à la fois un peu plus récent dans sa période d’activité et en même temps teinté d’un certain provincialisme, les productions de l’atelier, même les plus remarquables, n’ayant plus cette fleur de distinction suprême qui s’est épanouie, durant les quinze ou vingt premières années du xve siècle dans le milieu de la Cour de France, à l’époque où cette Cour était encore parisienne.

A quelle époque a fleuri l’atelier du « maître des Grandes Heures de Rohan » ? Une donnée chronologique nous est fournie par les Heures des ducs d' Anjou, ms. latin 1156 A. Ce manuscrit était déjà en cours d’exécution du vivant de Louis III d’Anjou, prince qui est mort en 1434. L’atelier fonctionnait donc antérieurement à celte année 1434 et vraisemblablement déjà depuis plusieurs années. Son existence a d’ailleurs dû se prolonger durant un laps de temps relativement long. Des ensembles aussi importants <[ue l'illustration de manuscrits tels que les Grandes Heures de Rohan et les Heures dites d'Isabelle Stuart du Fitzwilliam Muséum ne sauraient s’improviser tout à coup. Il semble aussi, à comparer tous les volumes du groupe, qu’il y en ait parmi eux qui soient d’une date sensiblement plus récente que certains autres. Je crois volontiers qu’on ne risquerait guère de se tromper en avançant que l’atelier du « maître des Grandes Heures de Rohan » a dû se trouver au plein de son activité durant une période qui se place environ entre 1430 et 1460.

Quant à la région où l’atelier a créé ses œuvres, c’est, incontestablement l’Ouest de la France et plus spécialement le territoire qui comprend l’Anjou et le Poitou. La mise en vedette de sainte Radegonde dans plusieurs des Livres d’Heures ferait plutôt penser au diocèse de Poitiers. Mais, c’est cependant vers le diocèse d’Angers que nous ramènent plus fortement les Heures

COMTE PAUL DUEEIEU

de la collection Martin Le Roy, qui sont à l’usage d’Angers, et le manuscrit latin 1156 A de la Bibliothèque nationale, provenant des titulaires de ce duché d’Anjou dont Angers était la capitale.

Dans cette région, et pour l’époque qui pourrait correspondre à celle durant laquelle paraît avoir travaillé le « maître des Grandes Heures de Rohan », les documents mentionnent Robin de l’Isle, peintre d’Angers en 1421, et, à partir au moins des alentours de l’année 1437, les enlumineurs d’Angers, Jean Miffault et Adam, Adenet ou Adamiet Lescuyer ou Lescuier, désigné aussi sous le surnom d’Adenet ou Adenot d’Angers.

Ce dernier en particulier semble avoir été un homme de talent, habile à peindre des « histoires » ou miniatures ; on le rencontre en 1457, devenu enlumineur en titre d’une princesse amie des arts, la reine Jeanne de Laval, seconde femme du bon roi René1 2.

D'autre part son nom de famille se prête à une très curieuse observation. A côté des manuscrits de tout premier ordre qui sortent du même atelier que les Heures de la Collection Martin Le Roy, tels que les Grandes Heures de Rohan , il existe d’autres livres d’IIeures plus modestes d’apparence, mais dont les miniatures relèvent toujours du même art. Deux de ceux-ci conservés l’un à la Bibliothèque de l’Arsenal (n° 647) 3, l’autre à la Bibliothèque Sainte- Geneviève (n° 1278), présentent cette particularité que, d’après les noms des saints inscrits au Calendrier et dans les Litanies, au lieu de se rattacher aux traditions religieuses de l’Ouest de la France, comme les volumes mentionnés jusqu’ici, ils sont à l’usage du diocèse de Troyes en Champagne. De ce fait incontestable, il ressort que l’atelier en question, tout en ayant surtout exercé son activité dans la région d’Angers, a eu aussi des clients du côté de Troyes. Or, les pièces d’archives nous apprennent que tandis qu’en 1437 un Lescuier, Adam ou Adenot, peignait des miniatures à Angers, honoré, ainsi qu’il vient d’être dit, de la faveur de la reine Jeanne de Laval, à la même époque (1438-1460) un autre Lescuier, Antoine, recevait des paiements à

1. A. Jae, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (Paris, 1872), p. 485 ; Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. J, p. 56, en note, et t. III, p. 338; Célestin Pobt, Les Artistes angevins (Angers, 1881, in-8°), p. 192-193 et 325.

2. Le rapprochement à faire entre le ms. 647 de l’Arsenal et les Grandes Heures de Rohan a été déjà indiqué

par M. Émile Mâle, Gazelle des Beaux-Arts, année 1904, II, p. 52, note 2.

LES HEURES MANUSCRITES A l'uSASE d’aNGERS

Troyes comme peintre enlumineur *. La coïncidence est frappante. Elle semble autoriser cette conclusion que, parmi les artistes qui ont constitué l’atelier où a été décoré le manuscrit de M. Martin Le Roy, ont dû se trouver des membres de cette famille des Lescuier à laquelle appartenait le miniaturiste en titre de la seconde femme du bon roi René.

En tout cas, que le « Maître des Grandes Heures de Rohan » soit, ou non, un de ces Lescuier d’Angers, une chose est certaine, c’est que les productions de son atelier ont une grande importance dans l’histoire de l’art français du xv° siècle. Et parmi ces productions, les Heures à l’usage cV Angers de l’ancienne collection Hamilton, avec leur série des « Douze Apôtres de Durfé », se placent au nombre des plus remarquables.

Terminons donc comme nous avons commencé, en félicitant et en remerciant encore M. Martin Le Roy d’avoir favorisé par sa générosité la mise en lumière des miniatures de son précieux livre.

1. Natalis Rondot, Les enlumineurs de Troyes aux XIVe, XVe et XVIe siècles, dans les Nouvelles Archives de l'Art français, t. IX (1882), p. 46 ; du même, Les peintres de Troyes du XIIIe au XVe siècle, dans la Revue de V'art français ancien et moderne, t. IV (1887), p. 107.

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