LES HEURES MANUSCRITES A L USAGE D ANGERS
celui-ci est le plus intéressant au point de vue historique. Il a appartenu à ce René, duc d’Anjou et roi de Sicile, que la postérité connaît surtout sous le nom du « bon roi René ». Mais René, qui a fait approprier à son usage et compléter en plusieurs points le volume, ne l'a eu que de seconde main. Le manuscrit avait été commencé à l’origine pour un autre prince qui eut le titre de duc d’Anjou avant le roi René, très probablement son frère Louis III, mort en 1434.
Tous ces manuscrits présentent, comme les Heures à l'usage d'Angers de la collection Martin Le Roy, au point de vue de leur décoration, le caractère d’être essentiellement une oeuvre collective d’artistes, travaillant en un même groupe. Au milieu de ces artistes, émerge en quelque sorte un maître véritablement supérieur, un chef principal de l’atelier, que j’ai proposé de nommer « le maître des Grandes Heures de Rohan » et qui mérite tout à fait une place dans l’histoire de l’art français au xve siècle.
Dès 1889, et plusieurs fois depuis lors, j’ai cherché à ramener l’attention sur ce maître. J’ai signalé en lui un artiste au talent inégal, parfois même grossier, mais doué d’un tempérament personnel et original, hardi et souvent très émouvant, chez qui le caractère large du travail, la fermeté du trait, la vigueur du coup de pinceau, comme aussi les proportions relativement considérables données aux figures, sembleraient indiquer plutôt un peintre proprement dit qu’un simple miniaturiste de profession '. En 1904, je publiais une de ses créations dans mon livre sur La Peinture à l'Exposition des Primitifs français 2. En dehors de moi, un connaisseur des plus éclairés, M. Émile Mâle, s’est également pris d’enthousiasme pour ce maître. La même année 1904, il déclarait cju’il tenait le manuscrit que j’appelle les Grandes Heures de Rohan « pour un des chefs-d’œuvre de notre vieil art français » et que dans ce volume « quelques-unes des grandes miniatures à pleine page comptent parmi les choses les plus pathétiques qui aient jamais été faites 3 ».
Auprès de ce maître si attachant, on distingue la présence d’un second
1. Cf. mes Notes sui' quelques manuscrits précieux de la collection Ilamilton (déjà citées au début de cette notice), p. 5 et 6 (ou Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, année 1889, p. 159-160).
2. Page 71 (ou Revue de l'Art ancien et moderne, t. XV, n° de juin 1904, p. 407). Voir aussi le chapitre sur La Peinture en France depuis l'avènement de Charles VII jusqu'à la fin des Valois ( 4422-1589 ) que j’ai donné dans V Histoire de l’Art, dirigée par M. André Michel, t. IV, seconde partie, p. 709.
3. Émile Male, La miniature à l'Exposition des Primitifs français, dans la Gazette des Beaux-Arts, 1904, II, n° de juillet, p. 52-53.
COMTE PAUL DURlilEU
chef d’atelier, celui-ci moins novateur et moins vraiment « peintre » que le premier, quoique sachant également aborder avec succès les figures de grande proportion. Enfin au-dessous de ces deux chefs travaillaient des collaborateurs de rang inférieur. Mais à ceux-ci les chefs devaient assurément fournir des modèles, car si les pages dues aux collaborateurs secondaires prêtent à la critique en ce qui concerne l’exécution, elles sont souvent, d’autre part, très intéressantes par l’originalité ou le côté dramatique des compositions.
Certains traits caractéristiques se révèlenl d’ailleurs à l’examen, comme des traditions d’atelier, qui réunissent en un faisceau unique les œuvres de ces divers exécutants, si inégales comme mérite qu’elles soient en certains cas. Nous citerons ici, h titre d’exemple du fait, l’emploi très fréquent d’un fond bleu ou lie de vin foncé, sur lequel est. disposée une sorte de stratification de très petits nuages dorés. Ces nuages, délimités en dessous par un trait droit et mamelonnés sur le dessus, sont disposés par assises régulières, superposées horizontalement et à intervalles très rapprochés les unes des autres. Ces fonds si particuliers sont employés pour toute l’échelle de productions de l’atelier, qu’il s’agisse des miniatures les plus médiocres des collaborateurs secondaires ou des créations de première main du principal chef d'atelier.
Les reproductions, que nous donnons des Heures à l'usage d'Angers de la collection Martin Le Uoy, fournissent comme un tableau résumé de ce que savait produire cet atelier, dont je viens d’esquisser la physionomie générale. Dans la figure du saint Pierre, noire planche I, nous avons un beau spécimen de la manière du suprême chef d’atelier, du « maître des Grandes Heures de Rohan » en personne. Les autres figures d’ Apôtres (planches II à XII) sont d’excellentes œuvres du second chef. Les miniatures empruntées au calendrier ou au corps du volume (planches XIII à XXI) nous montrent le travail des collaborateurs secondaires, et dans nos planches XVII et XVIII, nous voyons ceux-ci appelés à traiter des sujets très originaux, qui sortent de l’iconographie habituelle, et dans lesquels on devine le modèle fourni par un des deux chefs d’atelier.
Enfin sur nos planches I, III, IX, XI, XII, XIII, XIV et XVII, on trouvera des exemples de ces fonds présentant des stratifications de petits nuages dorés, que j’ai indiqué avoir été une tradition très caractéristique dans l’atelier.
LES HEURES MANUSCRITES A l’uSAGE D’ANGERS
Il serai! Irès intéressant de pouvoir développer longuement ici ce qui concerne toutes les similitudes qui permettent de considérer comme issues d’un même atelier les images de nos Heures de la collection Martin Le Roy et celles d’autres volumes tels que les Grandes Heures de Rohan et les Heures des ducs d'Anjou. Indiquons au moins trois ou quatre points.
Dans les Grandes Heures de Rohan, les folios 211 à 236 nous offrent une série de miniatures disposées en hauteur et montrant de longues figures de saints ou de saintes debout. Ces figures présentent à tous égards la plus frappante analogie de conception avec les « Douze Apôtres de Durfé ». Elles sont toutefois, exception faite pour une figure de saint André qui est au fol. 217, généralement moins belles d’exécution. D’autre part, plusieurs des physionomies très caractérisées, données individuellement à chacun des « Douze Apôtres de Durfé » réapparaissent, mais cette fois réunies en groupe, dans une des miniatures à pleine page des Grandes Heures de Rohan qui représente la Pentecôte (ms. latin 9471, fol. 143 verso). On pourrait encore établir un rapprochement entre la miniature pour les « Vêpres des Morts » des Heures Martin Le Roy, reproduite- sur notre planche XVIII, et une peinture à pleine page couvrant le folio 159 des Grandes Heures de Rohan', en ce qui concerne le placement des personnages à la partie supérieure de la scène montrant, dans l’angle de droite, la figure de Dieu, et, sur la gauche, un ange qui dispute à un démon l’âme des trépassés.
Quant aux Heures des Ducs d'Anjou, je signalerai spécialement, faute de pouvoir tout dire, qu’on y retrouve au folio 114, ayant été repeinte après coup pour le roi René, mais néanmoins encore bien reconnaissable sous la retouche, et offrant alors une ordonnance identique, non seulement pour le haut du tableau, mais pour toutes ses parties, cette même composition dont je viens de parler, qui ouvre, dans les Heures de la collection Martin Le Roy, les Vêpres des morts, et qui se voit sur notre planche XVIII.
Si nous voulions épuiser le sujet, il nous faudrait aussi donner des détails circonstanciés sur les attaches et les conditions d’existence de l’atelier dont les « Douze Apôtres de Durfé », du manuscrit Martin Le Roy, sont une des
1. Une reproduction de cette page se trouve dans : Emile Male, L'art religieux de la fin du Moyen Age en France , p. 379, fig. 182.
COMTE PAUL DURRIEU
productions les plus remarquables. Ces détails entraîneraient des développements hors de proportion avec l’étendue que comporte cette notice. Je me bornerai à quelques notions sommaires.
A bien des égards l’atelier du « Maître des Grandes Heures de Rohan » et des auteurs des « Douze Apôtres de Durfé » a suivi les traditions qu avaient mises en pratique, au commencement du xve siècle, les prestigieux miniaturistes qui ont travaillé pour le duc Jean de Berry aux Très riches Heures de Chantilly, c’est-à-dire Pol de Limbourg et ses frères.
L’inlluence de ces artistes géniaux est quelquefois tellement sensible dans notre groupe de manuscrits, qu’un observateur anglais, parlant des Heures dites d'Isabelle Stuart conservées à Cambridge, a pu croire, avec une certaine vraisemblance apparente, que ces Heures contenaient effectivement des œuvres de la main de Pol de Limbourg ou d’un de ses frères *.
Notre manuscrit lui-même laisse voir des marques de ces relations. Dans la miniature de V Annonce aux bergers de la naissance du Christ , le paysage est tout à fait conçu comme le sont ceux de plusieurs des merveilleuses pages du manuscrit de Chantilly. On peut s’en convaincre en comparant la planche XV de cette présente publication avec la planche XXXV du grand ouvrage que j’ai consacré en 1904 aux Très riches Heures de Chantilly .
Line observation du même genre peut être faite encore pour l’image de nos Heures représentant Y Annonciation (planche XIV), où la figure de Dieu le Père apparaît dans l’angle supérieur de gauche de la peinture, au-dessus d’un édicule qui abrite la Vierge, celle-ci retournant la tête vers l’Ange qui est agenouillé également sur la gauche. La composition, dans ses grandes lignes, rappelle un type plusieurs fois reproduit par Pol de Limbourg ou ses frères et dont le plus bel exemple se rencontre dans les Très riches Heures 3.
Il y a d’autre part une analogie très grande entre la Vierge de gloire bénie par Dieu des Heures Martin Le Roy (planche XIX de la présente publication) cl une admirable page que j’ai publiée, en 1906, dans la Gazette des Beaux- Arts 4, tirée d’un livre d’Heures du Duc de Berry qui a été illustré parles
1. Roger E. Fry, On two miniatures by De Limbourg , dans le Burlington Magazine , t. VIII (n° de septembre 1905), p. 435-443.
2. Paul Durrieu, Chantilly, Les Très riches Heures de Jean de France , duc de Berry, Paris, 1904, in-folio.
3. P. Durrieu. Les Très riches Heures de Jean de France, duc de Berry, pl. XIX.
4. Comte P. Durrieu, Les « Belles Heures » de Jean de France, duc de Berry, dans la Gazette des Beaux- Arts, 1906. I, p. 279 (ou p. 19 du tirage à part de ce travail).