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Les Heures de Blanche de France, duchesse d'Orléans

J’aurais mauvaise grâce à me plaindre d’avoir été obligé de résider sans interruption à Paris pendant cinquante-cinq années, près d’un établissement auquel j’ai eu l’insigne honneur de consacrer ma vie tout entière. Plus d’une fois, cependant, j’ai regretté de n’avoir pas même pris contact avec beaucoup de très importantes bibliothèques, ou de les avoir à peine entrevues dans des visites de quelques heures, avec la compagne qui ne s’est jamais séparée de moi, qui partageait tous més goûts et s’associait à tous mes travaux avec autant de modestie que de compétence. C’est, en quelque sorte, de seconde main que j’ai pu connaître un grand nombre de dépôts littéraires des départements et de l'étranger, et c’est de confiance que j’en ai admiré les richesses. Cependant, j’ai pu, dans plus d’une circonstance, en tirer parti, aussi bien pour l’administration qui m’était confiée que pour des travaux personnels.

Si des voyages tant soit peu prolongés m’ont été interdits, j’ai été largement dédommagé de cette privation par les correspondances que j’ai pu entretenir de bien des côtés, par des conversations avec des savants qu’attiraient à Paris les collections de la Bibliothèque nationale, parla lecture des catalogues, encore bien rares et souvent bien insuffisants à l’époque où je commençais à pouvoir m’en servir, et surtout par l’obligeance de collègues et d’amis, qui sont plus d’une fois allés au-devant de mon désir de connaître les vieux manuscrits d’origine française dispersés à

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tous les coins de l’Europe. S’il m’est échu quelques bonnes fortunes dans cet ordre de recherches, je les ai dues, dans la plupart des cas, à la science et à la courtoisie des directeurs ou fonctionnaires des grandes bibliothèques de l’Europe : Bruxelles, Gand et Liège, Londres, Oxford et Cambridge, Copenhague et Stockholm, Saint-Pétersbourg, Munich, Berlin et Gœttingue, Vienne, Saint-Gall, Berne et Bâle, Milan, Venise, Turin, Florence et Rome. J’en suis redevable à la libéralité de bibliophiles dignes de ce nom, comme le comte de Crawford, Henri Yates Thompson, la baronne James de Rothschild et mon confrère à l’Institut le duc de La Trémoïlle 1 , et à d’excellents rapports entretenus avec certains libraires : Claudin à Paris, Jacques Rosenthal à Munich, Trubner à Strasbourg et feu Ellis à Londres, véritables bienfaiteurs de notre grande Bibliothèque. Je le dois surtout au zèle, à la clairvoyance et à l’amitié de collaborateurs, collègues ou confrères, sortis la plupart de l’Ecole des chartes, et parmi lesquels je ne puis m’empêcher de citer l’infatigable explorateur Paul Meyer, qui méritait bien l’honneur de découvrir la Chronique de Jean le Bel, celle de Primat et la Vie de Guillaume le Maréchal.

C’est ainsi que vient de m’être révélée l’existence du manuscrit dont je puis offrir aujourd’hui la primeur aux lecteurs de notre vieille amie la Bibliothèque de V École des chartes .

Le 15 août dernier, le savant professeur de Gœttingue, Wilhelm Meyer, dont j’ai tant de fois éprouvé l’obligeance 2 depuis qu’il était secrétaire de la Bibliothèque royale de Munich, voulut bien signaler à mon attention un livre d’heures qu’il désignait ainsi :

Horarium. Nirgends ein Wappen. Bl. 390. Beterin. — Bl. 374 b. Gebete : Je te commant a Dieu le roi puissant Blanche. — 378. Deus... tu sis Philippo arma lucis. — 378 b. Vos supplico ego peccatrix ut eum dignemini custodire.

Le manuscrit dans lequel mon ami avait relevé ces mots sug-

1. A ces noms d’amis, encore heureusement en vie, je pourrais ajouter ceux d’amis que j’ai perdus depuis plus ou moins longtemps, Auguste Le Prévost, Giraud, l’ancien député de Romans, et mon intime ami Arthur de La Borderie, et la comtesse de Bastard, digne héritière des goûts de Fauteur des Peintures et ornements des manuscrits .

2. C’est lui qui m’a mis à même de publier quelques pages inédites de Thomas Basin, d’après un manuscrit autographe de la bibliothèque de Gœttingue.

DUCHESSE D’ORLÉANS

gestifs se trouvait dans une bibliothèque dont j’avais le tort de ne pas soupçonner l’existence, bien qu’elle soit mentionnée en bonne place dans la Minerva , bien qu'il circule une carte postale intitulée : Wernigerode : Fùrstliches Palmenhaus und Bibliothek , et qu’on ait publié en 1866, à Nordhausen, un petit volume in-8° ayant pour titre : Die Gràflich Stolbergische Bibliothek zu Wernigerode, von Prof. D r Ernst Forste mann 1 , volume que j’ai fait venir d’Allemagne et qui va s’ajouter à la collection de livres laissée par ma femme et moi à la Bibliothèque nationale. Mon ami ajoutait, dans sa lettre, que le bibliothécaire de Wernigerode était le D r Ed. Jacobs. J’écrivis immédiatement auD r Ed. Jacobs, pour le prier de me faire exécuter la photographie d’une douzaine de feuillets du manuscrit Z. a. 48 de sa bibliothèque. Les photographies m’arrivèrent le 3 septembre à Yalognes, ma ville natale, où j’avais à peine fait des apparitions depuis bien des années. Je m’empressai de le remercier, en lui annonçant le prochain envoi de quelques publications relatives à des livres d’heures et à divers manuscrits. J’ajoutais que, si la vue des photographies m’avait donné pleine satisfaction, elle m’avait fait vivement regretter de n’être plus assez jeune pour aller étudier sur place le manuscrit Z. a. 48 de Wernigerode. Peu de jours après, le 15 septembre, je recevais à Paris, des mains d’un facteur, un petit paquet marqué du timbre de la bibliothèque de Wernigerode. Je l’ouvris fièvreusement : il contenait le manuscrit lui-même, que je n’osais pas espérer jamais voir. Je recevais en même temps une longue lettre de ce bon D r Ed. Jacobs; il avait deviné mon désir, et il en avait fait part à

t. Voici l’article consacré dans ce catalogue au livre dont il s’agit :

« Ein Horarium, Pergaraenthds. des 14 Jhdts., 423 BU. Trefflich erhalten, mit den schônsten Miniaturen. Jedenfalls geschrieben nach 1316, denn auf der letzten Seite ist Pabst Jobann XXU erwahnt. Es bat sicher einer voraehmen Dame in Frankreicb gehôrt, vielleicht einer Prinzessin ; eine Reibe der darin entbaltenen Gebete ist aucb franzosiscb. Die Betende nennt sich an mebreren Stellen Blanche und tbut Fürbitte fur einen Philipp. Sollte die Besitzerin etwa Blanca, die Tochter Pbilipp des Schonen, gewesen sein? Oder ist mit diesem Philipp Ph. V. (+ 1321) oder VI. (f 1350) gemeint? Auf einen Zusammenhang mit dem franzôsischen Kônigshause lasst aucb vielleicht die Angabe < Horæ s. Ludovici > schliessen. Der auf dem Rücken befindliche Titel « Heures de la Vierge », bezeichnet nur einen sehr kleinen Theil dieses aus mannigfachen Gebeten, Horen, Psalraen und Hymnen bestebenden Bûches. Rotber Lederband mit Goldschnitt. 8. >

son maître Son Altesse le prince Chrétien-Ernest de Stolberg- Wernigerode. Fidèle aux traditions de ses ancêtres 1 , le prince est aussi libéral que son bibliothécaire est obligeant. D’après les ordres qu’il avait aussitôt donnés, le manuscrit avait fait en grande vitesse le voyage que, peu de jours avant, j’avais discrètement exprimé le regret de ne pouvoir pas effectuer. Le jour même de son arrivée à Paris, il partait pour Chantilly, où il a trouvé une hospitalité digne de lui, à côté de nombreux souvenirs de l’antique maison de France.

Mais j’ai hâte de présenter au public un représentant de cette auguste famille, qui se retrouve pour quelques semaines au milieu des siens. On va voir qu’il a été fait pour Blanche de France, duchesse d'Orléans, née en 1328 et morte en 1370. Ce n’est pas un de ces livres de grand luxe écrits en France dans les deux premiers tiers du xiv e siècle et qui servaient aux dévotions des rois ou des reines et des princes ou princesses du sang, tels que le Bréviaire de Belleville, celui de la reine Jeanne d’Évreux, les Heures de Jeanne de France, reine de Navarre, celles qui étaient connues chez le duc de Berri sous le titre de Heures de Pucelle. C’est un petit volume sorti des ateliers parisiens, soigneusement écrit sur un vélin d'une extrême finesse, en caractères d’une grande élégance et d’une parfaite régularité, enluminé avec une sobriété de bon goût. 11 consiste en 424 feuillets 2 , à deux colonnes, de vingt lignes à la colonne, 163 millimètres de hau-

1. La bibliothèque de Wernigerode, ouverte aux travailleurs, a été fondée vers 1570. Elle s’est beaucoup accrue pendant les trois siècles suivants.

2. Au cours du xv* siècle, les feuillets de la première partie du volume ont reçu, en chiffres arabes, les cotes I-XIxx (c’est-à-dire 220); mais le feuillet qui a dû porter la cote IXxxim, et qui devait être blanc, a disparu, et la cotelXxxXI n’a pas été employée; il en résulte que les feuillets cotés 1X*xV- IXxxX semblaient devoir être comptés les 184M89* et les feuillets.IXxxXlI-Xlxx comptés 190®-219*. Dans ce compte, les premiers feuillets de la partie non cotée du manuscrit, ceux qui font suite au feuillet anciennement coté XIxx, devenaient ainsi les 220*, 221*, 222*, etc. C’est ainsi que comptait un ancien possesseur, ou son bibliothécaire, qui a suppléé à l’absence des cotes dans la seconde partie du volume. Qu’il ait ainsi compté, c’est ce qu’attestent les numéros qu’il a mis en gros chiffres arabes au haut d’un assez grand nombre de feuillets, par exemple sur les feuillets 220, 229, 232, 234, 236, etc., du nouveau numérotage, lequel est marqué au crayon en petits chiffres arabes au bas du recto des feuillets.

11 y a un feuillet qui a échappé au compte d’après lequel des cotes ont été assignées aux feuillets de la seconde partie du volume, c'est celui qu’on a numéroté après coup 243 bis.

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teur sur 113 de largeur. Il a reçu une de ces bonnes reliures françaises en maroquin rouge, avec les fers qu’on trouve si souvent sur des volumes ayant appartenu au duc de La Yallière. Au commencement du xrx e siècle, il était à Beiernaumburg, dans la bibliothèque de la famille von Bülow, à la vente de laquelle il fut acheté, en 1830 1 2 , parle bibliophile Charles Zeiberg 8 , qui le fit entrer dans la bibliothèque princière de Wernigerode; il y porte la cote Z. a. 48.

Commençons par rechercher l’origine du livre.

I. — Il a été fait pour une femme, comme l’établissent les formes féminines et les mots f annula, peccatrix, pécheresse , qui reviennent souvent dans les formules de prières sous la plume du copiste 3 :

... Ut intercédas pro me peccatrice famula tua. (Fol. 296 v°.)

Intercède pro me misera peccatrice... (Fol. 302 v°.)

Domine, non sum digna ut intres sub tectum meum... (Fol. 319.)

Vous savez, douce dame, que je, votre ancele chaitive et pecherresse et forfaite... (Fol. 372.)

De plus, c’est une dame en prières qui se voit sur une dizaine de petites miniatures indiquées un peu plus loin (p. 502).

II. — Cette dame s’appelait Blanche. Son nom est, en toutes lettres, ou par abrégé dans beaucoup de prières indiquées ci-dessous (p. 518 et s.), et parmi lesquelles il faut remarquer les vœux que le rédacteur du manuscrit (fol. 374 v°) adresse au ciel pour Blanche et dont le texte doit trouver place ici :

Je te commant a Dieu, le roi puissant, Blanche, par cele meisme beneiçon que Diex commenda sa mère a monseigneur saint Jehan.

Je te commant a Dieu, Blanche, de cele grâce du Saint Esperit a son père quant il dut morir en la crois.

Je te commant à Dieu, Bl., par cele grâce qu’il eslut sainte Marie a la mère.

1. Bibliotheca Büloviana, Dritter Theil (Sangerhausen, 1836), p. 46, n° 590.

2. Le commencement de la biographie de Zeiberg, qni a été bibliothécaire de Wernigerode, a été publié par le D r Éd. Jacobs dans ses rapports sur la bibliothèque de Wernigerode, 1904 et 1905 ( Nachricht über die Filrstliche Biblio thek zu Wernigerode).

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