PREFACE
Derrière Thallo qui tient la branche fleurie^ Auxo qui porte le rameau lourd^ voici Carpo^ la dernière^ celle dont la main offre un seul fruit^ mais impérissable^ comme la grenade de Perséphoné^ le fruit doré et dur oii le parfum foulé de toutes les fleurs s'est rejoint et condensé, foie comme la fleur ^ portegraines comme le fruity beauté vers laquelle les deux autres beautés successivement mûrirent^ et qui ne mûrit pour aucune^ elle^ la dernière^ la parfaite et la pure, f^ ai vu son visage nu^ quand le temple dorique pour moi s'est levéy par le matin de r Acropole^ non plus comme le Parthénon sur Athènes^ mais comme l'acte d'une idée claire dans un esprit juste y comme la visible, la solide pensée de Jupiter ; et, maintenant,
Quid prius dicam solitis Parentis Laudibus ? qui res hominum ac Deorum, Qui mare ac terras, variisque Tempérât Horis.
" Un olivier au large feuillage était planté dans ma cour, vigoureux, fleurissant, épais et pareil à une colonne. Autour de lui je construisis ma chambre nuptiale, j'entassai les fortes pierres, je mis un toit, je posai les portes compactes et solides. Puis je retranchai sa chevelure large de rameaux à l'olivier ; je coupai le tronc au-dessus des racines, je le polis soigneusement avec l'airain, et, travaillé au cordeau, je fis de lui le gros support ; je perçai à la tarière lui et les branches qui s'en échappaient. Sur ce châssis je façonnai ma couche ; je l'ornai d'or, d'argent, d'ivoire, et tendis, à l'intérieur, des sangles en cuir de bœuf, luisantes de pourpre ^ "
Ces vers de VOdyssée me venaient toujours à l'intelligence quand je montais, après les Propylées, le chemin de l'Acropole : sentier de montagne, égalisé par le fer, rayé de stries pour que le pied n'y glisse, et dont le calcaire rosé conserve comme un beau bois noueux sa substance et sa vie ; chemin qui marchait avec moi et suivait le pas comme un enfant donne la main. Il ajoute à
• Odyss/e,ch!Lnt XXIII, 190-201. Texte et interprétation discutés, je traduis d'après ceux de l'éd. Pierron, II, 402.
l'Acropole, exactement, sa Voie Sacrée, sa nervure fine et rustique ; et la colline taillée, la table de roc, mieux que le Sphinx d'Egypte humanisée et polie, où l'arasement pélasgiqae, les terrassements des remparts, en la disciplinant ne séchèrent, ne mutilèrent rien, il nous prépare à voir en elle ce lit d'Ulysse, bâti dans l'arbre de Pallas par le héros industrieux que la déesse surveille.
Le chemin qui menait vers l'autel oriental le cortège des Panathénées sait encore délicatement nous conduire à l'endroit exact où nos pensées d'abord organiseront le mieux leur procession souple. La montée est, sous le ciel de mai, chaude, et de suite nous arrivons au nord du Parthénon, là où le soleil qui ne glisse qu'obliquement n'a pas, de lumière, roussi les colonnes, où, restées blanches, elles se sont, comme des bouleaux, mouchetées de mousses vertes. Les fondations et le soubassement sont noirs ainsi qu'un terreau humide ; la brise met sur le marbre un glissement de source; le front rafraîchi se dispose à fleurir dans le commerce de la beauté, — et voici que les yeux rencontrent une inscription gravée sur le roc, qu'entoure une grille, et que coquelicots et camomilles recouvrent. Elle consacre l'endroit à la Terre porteuse de fruits : yfiç Kap7ro(l>6pov.
Sur cette pierre nue les yeux sont tentés de prendre ironiquement cette dédicace ; mais comme elle éclate aux esprits ! Porteuse de fruits... Tout le rocher fructifie en marbre, et, droit en face de la pierre inscrite, ces fruits poussent leur forme suprême, sous la draperie ionique, dans le sein jeune des Cariatides. Le Parthénon autour de nous incorpore à sa ruine la maturité de l'or séculaire ; éclatements et trouées y sont comme les percées que les guêpes ont faites aux fruits d'automne, et marquent une place de miel qui laisse la chair et le cœur intacts. Et cette
jonchée, à nos pieds, de fûts brisés, la terre comme des graines tombées les reprend pour leur faire dans notre méditation développer la ligne de leur aile renouvelée.
Porteuse de fruits... Ces lettres frustes où la Voie Sacrée nous a d'abord conduits inclinent nos yeux vers la terre pour qu'ensuite la branche pesante penche à nos fronts ses fruits.
Quand les Athéniens se disaient autochtones, des harmonies aujourd'hui encore sur leur pays sensibles les disposaient à cette croyance nécessaire. Il leur paraissait impossible que cette terre et ces hommes n'eussent pas été faits d'un même acte, ne fussent pas nés comme un corps et son âme. C'est un malheur pour nous de ne pas posséder VErechtée d'Euripide, qui, d'après les fragments, paraît comme les Horaces d'Athènes. Praxithéa, femme d'Erechtée, donnant sa fille pour être immolée au salut de la patrie, dit: "Nous sommes autochtones. Les autres villes, jetées sur la terre comme par le hasard d'un coup de dés, se sont peuplées de ceux-ci ou de ceux-là : or celui qui vient du dehors habiter une cité ressemble à une pièce de bois mal ajustée à l'ensemble. " Mais l'Attique et les Athéniens, à un Athénien, semblaient construits comme un temple par un dieu intelligent. Cela fait le tragique de leur retraite à Salamine, et lorsque après Platée ils sentent sous eux cette terre reconquise et raffermie, l'orgueil de la victoire et la cendre chaude des temples y mêlent assez d'âme pour qu'en sorte la fleur de l'Acropole péricléenne.
Ces monuments tiennent au rocher, qui lui-même est déjà un monument. Avant de sculpter des hommes, les fils d'Erechtée ont sculpté leur terre, l'ont ajustée à eux : l'Acropole, l'Aréopage, la Pnyx, trois autels qu'ils ont rabotés, où devaient s'édifier la religion, la justice et la
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parole ; trois socles que les Pélasges préparent à la statuaire de Phidias, à l'Orestie d'Eschyle, au discours de Démosthène \ Comme des muscles forts sous la grâce de ses éphèbes, comme une anatomie experte, une charpente juste sous les contours de ses statues, au-dessous de la beauté d'Athènes gît une patiente énergie cyclopéenne. De la plaine, à l'est, on voit l'Acropole relevée par deux énormes volutes de pierre rougeâtre : ce plateau égalisé, ce rempart à pic, la terre, d'un mouvement des reins visible, comme un Atlante les soutient haut, les maintient droit. Au nord, les grottes élargissent les voûtes humides où l'homme, qui les creusa davantage, les aménageant en sanctuaires, continua du pic le travail de l'eau. Les coUinei autour de la colline ouvrent du paysage la corolle indéfinie. De partout il est fait à coups d'un ciseau dont le carrières blanches du Pentélique montrent, en un point, la trace toute fraîche. Et si les lignes, parfois, coulantes dans l'espace qui les éloigne, paraissent flotter et défaillir, près de nous la forte et fière masse du Lycabette les saisit et les resserre, comme par une main, du même geste gracieux et net dont les Korai peintes, au Musée de l'Acropole, arrêtent et relèvent les plis de leur tunique ionienne.
L'aire, construite et vivante, restait présente sous les édifices comme une branche sous les fruits. La forme du temple d'Athéna Nikè était commandée par l'aspect ailé de l'angle qu'avançait le rempart ; les Propylées devaient amplifier, nourrir et cristalliser le pli qui fait charnière entre la montée et le plateau ; l'Erechteion se moulait de près et précieusement sur de petits sanctuaires et des
1 Le» Pélasges ont dû seulement amorcer cet arasement, qui suppose l'emploi du fer, inconnu d'eux, et qui put se continuer jusqu'à une époque assez basse.
lieux sacrés ; le développement de la droite terrasse méridionale remblayée par Cimon appelait la ligne du Parthénon, et la courbure du plateau sollicitait déjà celle du soubassement ; au point le plus haut du rocher il fallait que prît place le grand autel d'Athéna, qui, au jour des sacrifices, posait sur la colline la flamme et la fumée comme le casque doré sur le front de la déesse,
L'Acropole dit la dernière et la plus haute strophe d'un chant que sous vos yeux se transmettent six voix entrelacées de l'Attique. Elle est, comme la Tribune de l'Erechteion, portée par six figures de vierges robustes et calmes, et toutes six, comme l'Acropole, diversifient le visage de la matière où s'éveille l'esprit.
U argile. — De cette terre attique il est un lambeau, Cendrillon restée nue, et, dans le sous-sol obscur, non prédestinée aux fruits. Humble, elle n'eût été que la servante des eaux souterraines, si la déesse de l'industrie, si l'intelligente Erganè, ne l'avait prise en faveur et conduite à la lumière C'est l'argile à potier d'Athènes, une argile toute fine et pure. Ne produisant pas de fruits, elle-même est modelée aux mains de l'homme, mûrie à son feu, en les fruits les plus délicats et les plus durables, ceux que les morts, les ayant gardés dans leur voyage, laissent aujourd'hui, par milliers, glisser de leurs mains ouvertes, exhaler leur image aux vivants.
Les céramistes, qui firent les vases du musée d'Athènes trouvés au Dipylon, furent ici les premiers artistes, et, dans cette inépuisable terre à potier, l'Acropole de Périclès nourrit sa première racine. Nous n'imaginons pas une Athènes homérique, comme Mycènes, riche d'or, et de l'or étranger ; mais son art d'abord fut, comme se voulait son peuple, autochtone, né de sa terre, et riche
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seulement de travail et d'invention. On reconnaît, selon Gautier, que les hommes sont civilisés quand ils ne savent plus faire ni un vase ni une corbeille. Mais la fraîcheur de la culture athénienne vint, dirait-on, de ce qu'on y discerne jusqu'au bout le coup de pouce du potier et du vannier. L'homme, selon Anaxagore, est intelligent parce qu'il a une main ; la plasticité de l'intelligence paraît suivre chez les Athéniens la souplesse de la main. Dans la maison sans meubles, les vases mettaient des formes pures auxquelles les yeux s'accoutumaient; ils en humanisaient, par leurs contours de hanche ou de sein, l'ombre. Sur cette terre à potier les artisans d'Athènes se sont fait des doigts assez délicats pour toucher dignement au marbre, au bronze, à l'ivoire, à l'or, et l'opulence de la matière vint tard s'offrir, comme une consécration dernière, à l'art devenu capable d'en jouer librement. Par le soubassement incurvé du Parthénon, une main épousa le rocher, comme, en palpant le flanc d'un vase, elle se fût courbée ; ainsi que l'ivoire s'amollit pour la statue de la déesse, le marbre s'infléchit dans une ductilité transmise par l'habitude de l'argile ; les colonnes du temple et toutes ses lignes sont flexibles comme l'osier dont une corbeille se tresse ; et dans la plus pesante matière, ainsi, s'est insinuée sans défaut l'âme des choses les plus légères.
Le marbre. — Levant les yeux de cette place où la Terre était vénérée, voyez dans le soir l'horizon porteur, aussi, des fruits les plus lumineux, et les montagnes comme des pommes et des grenades mûres. Sous le fronton du Pentélique, éclatent les brèches blanches des carrières. La matière maternelle, de là, se soulève à demi, pour voir, sur l'Acropole, sa forme, sa fleur ouverte et mutilée.
Au bas des Propylées, par la pente de la colline, était déposé, tout à l'heure, par grands blocs, pour les restaurations, du pentéliqvie neuf. Et je les voyais, ces blocs, troupeau brut, massif et majestueux, en route vers les portes de Mnésiclès, et vers l'ordre et vers la beauté. J'ai lu qu'un voyageur en Asie Centrale, ayant aperçu de grosses pierres étrangement semées sur une piste de désert, s'enquit auprès de son guide, qui lui dit : " Elles vont en pèlerinage !" — et qui disait vrai. On était sur la route d'un sanctuaire vénéré ; chaque troupe de pèlerins qui passait donnait à l'une des pierres une petite poussée, pour qu'elle aussi avançât et fît un pas vers le lieu de paix. Comme cette impulsion obscure d'Orientaux se met sur la ligne où pensent Aristote et Leibnitz ! En lisant ce numéro du Tour du Monde^ ma pensée se reportait à cette belle musique métaphysique qu'inspire à Ravaisson, sur la fin de son Rapport^ la méditation du Stagyrite : " Si les pierres de la Fable obéissent à une mélodie qui les appelle, c'est qu'en ces pierres il y a quelque chose qui est mélodie aussi, quoique sourde et secrète, et que, prononcée, exprimée, elle fait passer de la puissance à l'acte. " L'intelligence, par ses chemins, attire la matière, et peu à peu, comme sous les doigts lents d'une aube, l'esprit éteint s'allume. Ces blocs qui montaient à l'Acropole, je voudrais toujours ici les voir figurer nue une basse fondamentale de l'harmonie qui nous conduit à penser.
Et ceux qui cédèrent à la ruine ou devant nous lui résistent, quel beau chemin, dans l'Attique de Périclès, ils durent suivre, et comme, invisiblement, ce soir, souvenir ou rêve, ils m'exhalent cette mélodie du philosophe ! Coupés tout frais à la carrière, ne sont-ils pas partis au son des flûtes, par la musique fluide de sons menés vers
la musique stratifiée du temple ? Allégresse des jeunes gens vers leur premier combat, de Dexiléos vers Coronée... On avait mis, sur les chars lents qui traînaient le marbre, des branches. Les hommes libres, seuls employés au travail de l'Acropole, dans la poussière dorée, suivaient, chantant les vieilles chansons des dèmes. Les enfants les devançaient en courant ; au bloc le plus massif ou le plus pur un bras avait d'entre eux imposé le plus beau. L'enfant riait sur la surface blanche d'où ses jambes nues pendaient ; dans ses formes nerveuses et ses yeux brillants, les os de la terre se fleurissaient de chair, la pierre attique de rosée. Ce voyage du marbre répandait sur le chemin la joie abondante d'une moisson à Eleusis, d'une vendange partout, ou, dans une ruche, d'un rayon nouveau.
Le marbre attique qui cheminait par la plaine croisait, à l'Acropole, un marbre plus exquis, tribut de la mer et de Paros. Sur le vaisseau d'Ionie, chargé de la matière précieuse, vint peut-être le jeune Parien qu'aima Phidias et dont il fit un grand sculpteur, Agoracrite. La violence démesurée des pressions subies dans la terre par les calcaires métamorphosés a mis au cœur de l'Archipel ce marbre le plus pur du monde. La lumière, qui ne pénètre qu'à quinze millimètres dans le Pentélique et à vingtcinq dans le Carrare, fait au Paros une peau transparente de trois centimètres et demi. Cette fleur adolescente de sa pulpe désigne la seule matière où l'esprit puisse en toute fraîcheur créer sa chair de pierre idéalisée. J'aime qu'André Chénier dans son poème de Vlnvention l'ait prise pour symbole de la matière poétique.
Dieu tout entier habite en ce marbre penseur !
Marbre penseur ! quel mot magnifique ici nous transportons à tout ce qui charge et divinise l'Acropole !
C'est la première démarche de notre intelligence et de
notre goût que de sentir des mains, dans ce marbre pentélique, un corps. Dur, doré, tiède, il vit. Sa substance a pour sœur exacte une chair méditerranéenne, les bras de Charmide ou le sein calme d'une fille d'Arles. Il se repose, comme eux, dans l'amitié de la lumière, et déclare par un même langage l'énergie du soleil. Il m'est plus clair encore quand j'évoque sur lui quelque contraste. Je songe à une chair du Nord, blanche, douce de lait opulent, cœur de fruit, qui roule, en traînant des roses, sous le pinceau d'un Rubens, d'un Greuze, d'un Lawrence, et je songe à sa matière fraternelle aussi : le calcaire de ces églises gothiques flamboyantes, en Picardie, aux contours par la pluie émoussés, aux statues imbibées de mousse, effritées sous le ciel gris et l'ondée ; une caresse veloutée et fuyante, une main qui ne résiste pas et qui se fond, l'acte de la terre passive, inépuisée, la pierre molle qui s'est incorporé l'eau du ciel comme le marbre, ici, s'est nourri de sa lumière.
De la lumière, toutes les formes et les intensités occupent sur lui des places harmonieuses, comme un chœur. On en suit, autour du Parthénon, le voyage et l'histoire. Le marbre au nord est resté froid, blanc et comme nocturne encore ; ici nos yeux reconnaissent sur la ruine les soleils frais de printemps ; là-bas ils vont cueillir les soleils longs et rêveurs d'automne ; et, par places, le pentélique n'est plus doré, mais violemment roussi comme sous les jours torrides d'été. Le temple paraît garder ainsi les pas inégaux de l'année, et, de même que ses sculpteurs avaient, à ses quatre flancs, fait tourner la procession d'Athènes sous le voile des Panathénées, voici que se développe, sur sa ruine et de sa ruine le poème des saisons, sur son marbre et de son marbre le cortège ordonné des Heures.
Le blé. — Mais, tige de l'Acropole, chaume qui en lève l'épi fauve, voyez du Céramique, dans les oliviers et les moissons, la Voie Sacrée qui va vers Eleusis, et, dans le souvenir qui la suit, écoutez qui chante le mystère attique du blé.
Au printemps, le cercle des montagnes plonge dans un calice de fraîche verdure, et l'Athènes agricole, celle qu'Aristophane aimait s'épanouit comme la nourrice du paysage. Ainsi que les deux sandales que posent alternativement, le soir, les pieds dorés de la lumière qui décline, côte à côte s'étendent la bande tendre du blé nouveau, la bande foncée du bois d'oliviers.
Tout ce qui, de l'Acropole, surmonte la mort, Athènes, pour le construire, paraît l'avoir puisé dans Eleusis. Le blé de Déméter poussait en se chargeant de symboles et de promesses. Nous savons que, dans les mystères d'Eleusis, la légende du blé et la doctrine d'immortalité se juxtaposent simplement, que la seconde ne dérive pas par allégorie du premier, et que leur union vient de ce qu'ils étaient unis déjà dans le culte d'Isis, prototype de Déméter. Mais ce n'est pas un hasard si, pour le beau mythe égyptien dont la voile gonflée aborde en Attique, le grain de blé signifie et résume la momie osirisée. Et les mystères d'Eleusis, par le détail de leur drame sacré, donnaient à cet épi que le hiérophante, à la fin, levait silencieusement, un sens où la vie triomphait de la mort. Figurée par le blé qui le nourrissait, l'idée de l'immortalité était pour l'Athénien liée au sol de la patrie. Et si, après que la crainte des fantômes lui a fait brûler ses morts, il recommence à les enterrer, peut-être doit-on l'attribuer à une confiance plus tendre en sa terre, à l'espérance qu'elle ouvrirait de leur grain desséché les ailes vertes du blé en herbe.
Au musée d'Athènes le bas-relief illustre d'Eleusis peut-il ne pas éveiller chez l'Européen un émoi religieux? Devant Nausicaa la première pensée d'Ulysse la compare au palmier de Délos ; mais l'adolescent Triptolème n'est-il pas ici ce long épi sacré que chaque initié avait vu aux mains du prêtre éleusinien ? Lui qui reçoit de Déméter le grain, il a les formes flexibles et pleines du blé mûr ; et sa jeune tête sérieuse, chargée d'intelligence et de confiance, comme l'épi dépasse les coquelicots stériles et les bleuets sans lendemain, se lève au-dessus de l'Athènes ionienne, et de ce qui, dans le parterre des Korai peintes, fleurissait à l'Acropole, Epi poussé à l'air, corps bruni de soleil, il a déjà la couleur et la densité du pain. Le pain que l'Eucharistie divinise, Athènes, dans ce basrelief, paraît l'humaniser, le dessiner à côté de l'homme comme un demi-dieu bienfaisant. Et ce pain nous nous souvenons ici qu'il a fait notre Occident, et que le vingtquatrième chant de Vl/iade, le Phédon^ la théorie du syllogisme, la voûte gothique, les héros de Michel-Ange, la tragédie de Racine, la science de Newton, l'architecture du Kantisme, reposent sur la matière de ses obscures fondations. Un morceau de ce pain rustique, qui sent le blé et le four ainsi que le miel sent les fleurs et la ruche, comme, au matin, sur une route de, soleil, il nourrit l'intelligence et lève aux sources de notre lumière ce Triptolème debout !
Dans la lucidité de l'Attique, Eleusis et le Pentélique, le pain et le marbre, s'accordent comme d'harmonieuses idées, et s'échangent l'un dans l'autre selon le fil d'un rayon d'or. La motte de terre, où dort le grain que les mystères transfiguraient, nourrit ce grain du même amour silencieux dont la montagne maternelle déjà préparait une marche du Parthénon, une cannelure de ses
colonnes. Au mois de mai, sur l'Acropole, ne triomphent que vastes pavots, d'un rouge grenat, au fond desquels une croix grecque, de velours noir aux bords violets, étend un cœur de ténèbre chaude. Sous eux dévale l'épaisse végétation, bruissante d'abeilles et de bourdons ; les mauves, les orties blanches, les camomilles ondulent par toutes les pierres comme une eau dense, intarissable, sonore. Cette floraison des pavots met sur le champ de pentélique la figure de guérets mûrs, où la pensée à brassées moissonne, engrange en chantant ; par la couleur vive et fougueuse, remontent sur la pierre dorée le sang des victimes, la flamme des autels, le fond de pourpre où les reliefs des métopes vivaient. Une gloire poétique, un chant de lyre, touchent ce blé de soleil, et toute la colline des temples collabore pour que l'instant, ne passant plus, soit tendu hors la durée, comme l'épi d'Eleusis.
La vigne. — A l'automne, l'Acropole brûlée a séché sur la pierre inscrite toutes ses herbes, et les treize lettres maintenant dévoilées éclatent comme un cachet : -yf/ç Kap7ro(f)6pov. C'est alors que sur les routes les raisins blancs vont au pressoir. Ils donnent un vin médiocre, et que les Grecs suffoquent terriblement de résine ; mais nous ne lui demandons d'autre qualité que celle de la mémoire qu'il évoque, et ne songeons dans ces vendanges qu'au Dionysos d'Athènes.
Le même rythme qui mène ici vers sa densité, sa plénitude et sa clarté, qui transfigure en âme humanisée toute nourriture de la terre, a pris les forces aveugles du vin et les fureurs dionysiaques pour les conduire, ainsi que l'argile à la ligne assouplie, que le marbre au contour vivant, et que le grain à l'espoir d'immortalité, vers le lieu géométrique et purifié de la seconde naissance. Aux
racines de l'Acropole, voici le Théâtre, aussi ; les gradins de bois où se célébrèrent longtemps les jeux de Dionysos ont fait place à la substance dure par laquelle s'inscrit dans la montagne, un siège, une station pour l'Esprit de la terre, pour le miroir d'argent qu'il porte.
"Il y a de la géométrie partout et de la morale partout, " dira Leibnitz, d'un mot qui est l'essence même du platonisme et qui tient par là à tout le rocher de l'Acropole. De la morale, c'est-à-dire de l'âme en tant qu'elle se connaît, qu'elle lutte et qu'elle dure. Et le théâtre, figure géométrique, épure de pierre, théorème et non idéal cristallisé en marbre, le voici qui donne à l'âme, à l'intensité réglée de la vie, à la passion purifiée, son aire substantielle, absolue.
Sous une lumière où le regard, comme le diamant, se polit dans sa libre poussière, le théâtre assemble des hommes pour qu'ils accomplissent l'acte propre de la vie grecque : voir, entendre, savoir. Dans son essence il n'est pas plus fait de la montagne ni du marbre que le demicercle géométrique n'est fait de la craie ou du charbon qui le trace ; sa réalité est celle des lignes droites qui conduisent à la scène chaque regard, et dont le faisceau harmonieux, que nul entre-croisement irrégulier ne trouble, donne la seule solution parfaite à ce problème : unir des hommes qui voient.
L'homme, dans l'ivresse et l'état dionysiaque, s'évade, s'aliène de lui ; une vie ancienne s'éteint, le laboureur de la plaine bondit sur la montagne, et la bacchante, sans le savoir, déchire son propre fils. Dionysos, deux fois né, fait naître l'homme une seconde fois, puis une troisième, puis innombrablement. Mais le théâtre, où les cerveaux pensants et les yeux attentifs se rangent par la pente réglée d'une montagne comme les fruits gonflés d'une vigne
humaine, dégage de cette matière l'essence, et transporte sur la portée consciente de l'âme cette force bouillonnante de la chair.
L'acte du théâtre est cette nouvelle naissance ; naissance, comme toute naissance, dans la douleur. La Passion de Dionysos, telle que l'orphisme la conçut, elle nous explique, comme un schème d'école, l'être de l'œuvre dramatique. Une douleur, une purification ; un combat, une victoire.
Dans l'hémicycle de pierre les hommes sont convoqués pour que devant eux un homme, un héros, leur délégué, lutte avec le destin. Mais il ne lutte pas seul, et le théâtre se répand dans la cité. Le protagoniste debout se confond entre le public assis, par l'intermédiaire du chœur ; il se continue dans l'assentiment ou la discussion du chœur, comme le chœur dans l'attention des spectateurs. L'organisme géométrique, le demi-cercle de gradins, se recouvre d'un organisme d'humanité solidaire, et du héros central, qui parle, jusqu'au plus vaste et dernier gradin, qui paraît une oreille humaine et tendue de la montagne, battent alternatifs les deux mouvements d'un cœur unanime : la Terreur et la Pitié.
La Terreur qui le contracte, la Pitié qui le dilate. Elles sont là, de chaque côté de la scène, personnifiées par le texte nu d'Aristote, vivantes comme de robustes allégories, comme la Force et la Violence d'Eschyle, comme le Jour et la Nuit au tombeau de Julien de Médicis. La Terreur se lève, et les poitrines se resserrent dans l'étau du Destin. Chaque bras éprouve la meurtrissure des liens qui attachent au roc Prométhée, et chaque conscience redoute le crime où les obscures puissances, par la ruse ou par la brutalité, contraignent les Labdacides et les Atrides. Alors monte du chœur dionysiaque, et du
chœur spectateur aussi, la voix de sa plus vieille sagesse, celle de Silène qui fut le maître de Dionysos, et qui, sollicité par Midas de lui livrer le secret suprême, laisse échapper ceci que Nietzsche donne comme la pierre angulaire de la tragédie : " Race éphémère et misérable, enfant du hasard et de la peine, ce que tu dois préférer à tout, c'est pour toi l'impossible : c'est de n'être pas né, de ne pas être, d'être néant. Mais, après cela, ce que tu peux désirer de mieux, c'est de mourir bientôt. " Si l'action tragique alors s'arrêtait, si la Terreur triomphait toute, ces hommes demeureraient couchés sous ce soleil, dans le pli de cette montagne, et la Destinée, par ce théâtre, sur eux ne roulerait qu'une irrésistible pierre de tombeau. Mais la Pitié, droite et triste, écarte son vêtement, dévoile son visage, entre-croise ses mains. De la foule, sous le poids même de la Terreur, a surgi la voix de l'homme à l'homme, et l'incantation qui fond, à l'image et au secours du héros douloureux, le bloc du théâtre depuis sa racine de pierre jusqu'à sa couronne de regards et son frémissement de chevelures. La Terreur alourdissait un roc, mais la Pitié se répand comme une eau... D'où montent-elles, les vierges d'eau, les dix mille Océanides, qui, ayant entendu le cri de Prométhée, accourent pour participer à sa plainte ? Inconsistantes encore, brumes humides, chacune porte en sa main le cœur pitoyable d'un spectateur, chacune, comme Eloa leur sœur future, est née de sa première larme. Si légères, elles ne peuvent que refléter la souffrance du héros, l'étendre infiniment, en l'adoucissant déjà peut-être, dans la délicatesse et la fragilité de leur écho. Elles passent devant lui, le soleil qui monte les résorbe ; mais elles précèdent la Pitié virile, grave, courageuse, efficace. Le théâtre se courbe comme un arc, et peu à peu dans les cœurs se
forge, et tout à coup se darde la flèche d'Héraclès sous qui le vautour dévorateur s'abat. C'est du spectateur même qu'est exprimée, auprès d'Œdipe malheureux, la présence d'Antigone. La Pitié a fait de chacun, dans le théâtre, une Antigone, et l'Antigone vraie modèle seulement en les contours de la poésie les lignes passives, flexibles et fraternelles qui nous liaient au misérable roi. Quand, devant dix mille Athéniens, Eschyle soumet Oreste au jugement de l'Aréopage, de ces dix mille têtes naît comme leur raison juste et droite la déesse qui s'approche du tribunal partagé. Cette Pitié ne monte plus, qu'autour de Prométhée diffusaient dans un rideau de larmes les Océanides sans poids ; la Pitié qui plaint devient l'équitable Pitié qui sait, la forte Pitié qui peut, et, pleurs jadis à des cils de vierge, maintenant elle se concentre et résonne en la pierre d'acquittement qu'Athéna fait tomber dans l'urne. Le cycle est achevé, l'ordre entier du théâtre se découvre : l'homme, en s'aliénant dans le héros, en souffrant et en triomphant avec lui, par le dernier et le plus haut des rites dionysiaques, délivré des chaînes anciennes et lavé des actes révolus, se lève, libre et nu. L'ivresse se dépouille comme un vin trop vert, et la passion se purifie de ses fumées, conserve son feu, s'accroît de lumière. J^e lierre et la lie dont se barbouillaient les compagnons de Thespis sont devenus le masque sculpté où le vers ïambique s'arme et sonne dans une bouche d'airain. Et chez le héros apparaît comme en des parois de verre l'acte même de la purification, lorsqu'Œdipe, couronné de vieillesse, de douleur et de religion, éprouve que l'âpre destinée puisée aux solitudes du Cithéron s'est achevée en l'olive attique, prête à tomber, veillée par Antigone, en bénissant, en fécondant le sol de sa nouvelle patrie.
Le chevai. — Mais l'Acropole même atteste deux autres présents des dieux : de la place que frappa le trident de Poséidon et qui en garde l'empreinte, avait jailli le cheval, — et tout à côté le Pandrosion abritait l'olivier par lequel Athéna vainquit.
Il me semble bien que la première fois que j'entendis prononcer le nom d'Athènes, ce fut dans une de ces historiettes inventées pour l'édification des enfants : celle du cheval qui, abandonné dans sa vieillesse par son maître, prit, parmi l'herbe qu'il broutait dans la rue, une corde de sonnette, celle de l'Aréopage, et fut par les juges reçu comme partie dans un procès d'ingratitude. Si j'écrivais pour les petits enfants, je me garderais de leur apprendre que l'Aréopage siégeait en plein air, et qu'une sonnette n'y eût guère trouvé place ; dans des Amitiés Athéniennes^ un si beau livre à dédier, sur le chemin à^s Amitiés Françaises^ à quelque jeune Philippe, il faudrait bien qu'un tel conte demeurât entier, qu'une juste leçon s'en dégageât. Et de fait, puisque le dieu marin suscita de l'Acropole le cheval, la vie athénienne nous fournit assez de motifs charmants pour l'évoquer. Cherbuliez, lorsqu'il faisait, jeune, l'émerveillement d'Amiel, écrivit, à ce seul propos, son meilleur livre, sans lendemain. Dans ce dialogue sur Un Cheval de Phidias^ il enferme une vue intelligente et vive du génie grec ; mais encore le meilleur mérite de son livre est-il d'avoir fait naître, sur le cheval athénien, les trois pages de fête et de lumière que Michelet lui consacre, dans la Bible de P Humanité.
Les Athéniens avaient le goût passionné des chevaux, et, comme en Angleterre, les riches mettaient leur honneur à en élever beaucoup, à les monter souplement, à voir leurs attelages triompher aux jeux Olympiques. Les cavaliers qui se déroulent sur la frise des Panathénées
naissent ainsi, avec grâce et sans effort, de la plaine, de la vie, de l'habitude attiques. Dans ces jeunes gens que leurs traits ne différencient pas, de beauté, de santé, de vigueur tous pareils, et précisément parce qu'ils monnayent la même figure idéale, je reconnais le jeune Athénien de culture moyenne, harmonieuse et forte, Xénophon, qui devait avoir de quinze à vingt ans quand les plaques de marbre prirent place. Il faudrait, devant cet ondoiement de chevaux, lire son traité De V Equitation^ dont, selon son habitude, il emprunta toute la matière à la Tt^fij d'un autre Athénien, Simon. On y sent que le galop harmonieux du cheval s'accorde à tout le rythme de l'Acropole et de la cité, qu'il est sous la main du cavalier l'acte même d'une énergie qui se discipline, d'un ordre qui s'établit, d'un mouvement qui a pour frère telle courbe d'épaule et telle chute de draperies. Ce mouvement que, depuis le premier pas des statues dédaliennes, la sculpture grecque réalisait peu à peu, avec patience et passion, il épouse dans la procession l'allure du cheval, il le guide vers l'aisance, l'ampleur et la grâce. Il mène par sa ligne le chœur des hommes et celui des monuments, et comme, sous les vents étésiens, la mer les vaisseaux, il porte harmonieusement toute la cité vers sa fleur de l'Acropole.
Uolivier. — Sur l'Acropole, il n'y avait qu'un seul arbre, et, de la pierre dédiée à la terre frugifère, vous voyez, à côté de l'Erechteion, l'emplacement de son enceinte. C'était l'olivier sacré, celui dont la naissance fit de Pallas la déesse de l'Attique, et qui, coupé par les Perses, dans la nuit même repoussa de deux coudées, — symbole du vivace génie athénien. Un olivier de marbre florissait au fronton occidental du Parthénon ; mais, sur la plaine, là-bas, la même âme faisait, de la maigre
terre, surgir les oliviers de Colone, et, sous leurs descendants d'aujourd'hui, jamais je ne me promenai sans imaginer, à leur figure, qu'eux aussi, ce sol les engendrait comme des pensées persévérantes et lucides.
Evoquant, sous ces oliviers, les sapinières du Jura, je rendais, par un contraste juste, ma pensée à leur propos plus claire, et, dans le souvenir que Platon habitait Colone, je les aimais, comme une harmonie l'exige et comme un sage de mon pays l'avait fait avant moi, en raisonnant leur beauté. Du sapin à l'olivier il me semblait passer de la chronologie sacerdotale et des annales égyptiennes au domaine de l'histoire dramatique. L'un fuse d'un jet droit, d'une ligne à elle-même pareille, et se répète, indéfiniment, des lieues. Il est le nombre, et pris dans le nombre comme un troupeau sous le berger. Dès sa racine il a reçu de la terre, comme un ordre, sa direction rectiligne. Journées d'été roulées dans leur interminable armée en marche, de Champagnole et du Risoux, et du dernier gradin qu'ils gravissent pour voir, à l'horizon de la plaine et des lacs, la face rivale, l'autre montagne, les Alpes et l'armée parallèle des pics, des granits et des neiges ! Mais, à cette discipline inéluctable du nombre, comme il répugne, l'olivier ! Le bois de Colone développe autour de nous une cité d'individus libres. L'olivier ne reçoit pas la vie comme un jet inépuisable et mol ; il la conquiert fibre à fibre, d'un effort toujours présent, pensant, avisé. A chaque point de sa poussée il peut prendre une route nouvelle ; son tronc est un dépôt d'instants dont nul n'en préfigure rigidement un autre ; ainsi la stalactite des grottes s'est construite du cœur calcaire que chaque goutte d'eau tombante lui laissait. Socrate ne voulait pas quitter Athènes, car nulle part la nature ne lui eût rendu ce paysage d'hommes que les rues étroites de sa ville
nouaient, dénouaient autour de lui ; mais n'en eût-il pas, dans la forêt d'oliviers, retrouvé la figure, les mille traits, l'intelligence ?
Ce bois dur retient comme sa fierté chaque nœud de son labeur ; mais tous les feuillages s'exhalent, s'allègent et se confondent dans une facilité fraternelle. Tous jaillissent en la même coupole de verdure pâle, et les visages, renversés dans le soleil, sont pareils, et l'harmonie les gouverne. Ainsi mille travaux d'en bas épanouissent, par un seul dôme lumineux et tendre, la gloire de la cité.
Entre l'effort de ce tronc et l'aisance de ce feuillage, en un point exact de perfection, l'équilibre s'établit, et Pallas le transmet à ses sculpteurs pour que, dans l'attitude de l'olivier humain, il se retrace et s'embellisse.
Ayant discipliné sa substance, l'olivier discipline autour de lui les saisons qui passent et les Heures qui s'enchaînent. Il sait, d'une fibre vigoureuse, retenir et leur soustraire une feuille forte et grêle. Sous les hivers et les étés, son front demeure ombragé de vigilance et lucide de savoir. Des saisons, seulement, il reçoit les pointes blanches de sa discrète fleur, et peu à peu l'ovale parfait et poli de l'olive.
Dans ce bois vivant, dans la courbe, au matin, de ces longues frondaisons, Pallas reconnaît son image, sourit à son reflet, éprouve qu'il est juste que son simulacre primitif ait été, avant que l'ivoire s'amollît pour elle, taillé dans l'olivier sauvage. Aux rameaux s'appuie, quand la déesse repose, la lance de Pallas. Pallas s'endort ici, confiante, et de son sommeil, immobiles, vigilantes encore, ses pensées aux grands yeux, comme des chouettes, posent aux branches qu'elles ne plient point.
Sous la chair de siècles tassés et durcis, l'huile s'élabore
d'une méditation lente. Aux gymnases, elle répand, sur les adolescents, sur les athlètes, une fluidité qui, comme l'ironie et le sourire, sait dérober le corps quand de l'étreinte il est pressé, et d'elle s'assouplissent en une même agilité le jeu des muscles qui luttent et les mouvements de la dialectique.
La nuit, sur les hauteurs, s'allument les feux stériles des étoiles ; mais, pour les fronts studieux, une fleur d'or éclôt sur l'argile des lampes. Comme une jeune fille file au foyer la dense quenouille de laine, l'huile, en silence, développe le feu qui conduit, la nuit, dans sa maison de Colone, par la cire des Lois^ la main de Platon.
Quand on sort des oliviers, on voit, à gauche de sa route, une butte. Elle est celle-là même où Œdipe vint s'asseoir, d'où il n'alla pas plus loin, et fut salué par le choeur athénien. " Tu es, ici, étranger, au plus beau de ce pays riche en chevaux, dans la blanche Colone : par ses vertes vallées le rossignol abonde et chante. Il y habite le lierre sombre et l'inviolable forêt au feuillage serré, aux innombrables fruits, inaccessible aux rayons du soleil comme à la violence des tempêtes. Toujours y va Dionysos, accompagné des déesses qui l'ont nourri. Sous la rosée du ciel sans cesse y fleurissent le narcisse aux belles touffes, couronne antique des Grandes Déesses, et le crocus doré ; les sources courantes du Céphise jamais n'y dorment ni ne défaillent... et ce vallon les chœurs des Muses ne l'ignorent pas, non plus qu'Aphrodite aux rênes d'or. "
Prenez-y place. L'Attique d'ici se développe; l'Acropole étend au milieu des montagnes irrégulières son piédestal humanisé ; ses marbres, comme ils feraient
sous de surabondantes fleurs, écartent le feu rose dont le soir les presse. Et ne sentez-vous pas à votre pensée la forme de fruit que pousse pour vous la dernière et l'invisible branche du bois qui vous occupait ?
Mais le tertre de Sophocle n'est pas vide, et deux tombes le surmontent. Un Français, un Allemand, studieux des livres et des monuments grecs, Charles Lenormand, Otfried Millier. Que notre Lenormand fasse dans notre souvenir petite figure à côté du génial initiateur, qu'importe ! Nous vénérons ici, à la place où Œdipe vint chercher le repos, où nous cherchons l'intelligence, nous vénérons, dans ces deux stèles, deux pierres en pèlerinage, deux frères sur le chemin qui nous conduit. Une heure du soir, ici, par nous passée, nous place dans le même courant, approche de nous le rameau d'olives, répand l'huile sur notre pensée qui s'exerce, dispose, dans la chambre d'une nuit attique, comme une lampe d'étude, la première étoile qui point.
Six figures, ainsi, de la Terre porteuse de fruits, montent pour éclairer notre patience et nous guider sur l'Acropole. Et toutes puisent dans leur loi, toutes retrouvent aux mains de l'homme, le même signe qui fait d'elles six jeunes Heures associées, six Cariatides sous le même fardeau. La matière, la vie du sol, aux sens avisés et fins d'Athènes apportent nourriture et joie. Mais comme, au bout de la tige, une feuille privilégiée devient fleur, un ordre nouveau germe aux pointes de l'ordre ancien, le transpose dans une plus fine harmonie et le propose à une pensée.
L'olivier, dans sa passion de clarté, se tend pour que ses racines ne soient pas toutes enfouies, mais, élevées au-dessus du sol, à demi paraissent et s'ensoleillent : sous
nos yeux, l'Acropole se construit, de six racines que traîne à la lumière son tronc plein de force, ëcheveaux toujours recomposés, qu'en croissant elle démêle et tisse.