Le Cabinet des manuscrits , t. I, p
Duplessis, avait, lui aussi, examiné le manuscrit; il partageait mon avis sur la valeur qu’il convenait de lui attribuer, aussi bien comme œuvre d’art que comme monument historique. Je le priai d’en entretenir le Prince, qu’il devait voir le même jour à la séance de l’Académie des beaux arts, et de lui annoncer la visite de l’antiquaire florentin. Nous savions l’un et l’autre quel intérêt il attachait au souvenir de l’amiral de Goëtivy : il était heureux d’avoir reconnu dans les restes de l’ancienne librairie des Montmorency au moins un volume qui avait appartenu à ce grand homme de guerre ; il l’avait signalé dans un charmant mémoire dont il a enrichi en 1856 les Philobiblon Miscellanies de Londres, et quand il faisait les honneurs de sa bibliothèque de Chantilly, il ne manquait jamais de le montrer et de rappeler, d’un son de voix éclatant, que c’était un livre de l’Amiral qui avait vaillamment combattu pour le recouvrement de la Normandie et qui avait péri emporté par un boulet de canon au siège de Cherbourg en 1450. M. Duplessis et moi nous étions bien certains que le Prince voudrait retenir cette relique et lui donner une place d’honneur dans son Cabinet des livres.
La semaine suivante, le 20 mars, à la séance de l’Académie, il se plaignit à Duplessis de ne pas avoir reçu la visite qui lui avait été annoncée. Il était à la veille de ce voyage qui devait avoir une si fatale issue, et il partit sans avoir vu le manuscrit.
Ainsi s’évanouit l’espoir de faire entrer au Musée Condé les Heures de l’amiral de Coëtivy.
Ce précieux volume fut porté à Londres au mois d’avril de la même année. Il en revint sans avoir trouvé acquéreur. Dans les années qui suivirent, je ne le perdis point de vue, et je m’assurai à plusieurs reprises qu’il était toujours en vente à Florence.
Grande fut ma surprise, le 31 mars dernier, en recevant une lettre de M. Pawlowski, l’ancien bibliothécaire de M. Didot, qui m’annonçait avoir entre les mains les Heures de l’amiral de Coëtivy : il avait découvert toutes les particularités qui donnent tant de prix à ce volume ; mais ce fut en vain qu’il en fit part à plusieurs amateurs parisiens, dont cependant l’enthousiasme semblait avoir été surexcité les jours précédents par la chaleur des enchères à la vente de la bibliothèque de M. Guyot de Villeneuve.
C’est alors qu’un bibliophile anglais, M. Henry Yates Thompson, déjà connu par deux publications du plus haut
intérêt1, fut avisé de la présence à Paris des Heures de l’amiral de Coëtivy. Arrivé dans cette ville le 11 avril, il en repartait le 13, emportant à Londres le précieux volume dont il s’agit.
Perdues pour la France, mais échues à un bibliophile aussi libéral qu’éclairé, les Heures de l’amiral de Coëtivy vont se trouver en bonne compagnie. Elles ont été devancées dans le cabinet de M. Thompson par l’arrivée des Heures d’un autre capitaine français, dont les exploits ont puissamment contribué à affranchir notre pays de la domination étrangère. Je fais allusion aux Heures du bâtard d’Orléans, Jean, comte de Dunois2. Ces Heures étaient restées chez nous jusqu’au xvme siècle. Elles ont alors fait partie des collections d’un abbé Fauvel, sur lequel je regrette de ne pouvoir donner aucun renseignement, sinon qu’il croyait posséder dans son cabinet le prétendu talisman de Catherine de Médicis3 4, et que la gravure de ses ex libris dénote la première moitié du xviii6 siècle.
Il faut appliquer, paraît-il, aux Heures de Dunois l’article 197 du Catalogue de la bibliothèque de Gaignat, vendue en avril 1769 :
197. Autres Heures anciennes. Manuscrit sur vélin, en lettres gothiques, avec de jolies miniatures, in-12. Maroquin rouge doré à compartimens. Ces Heures passent pour avoir été fai Les pour Louis XII lorsqu’il étoit encore duc d’Orléans 15 .
L’adjudication en fut prononcée sur une enchère montant à 30 1. 1 s.5.
1. A descriptive Catalogue of fifty manuscripts front the collection of Henry Yates Thompson, by Montaguc Rhodes James. Cambridge, 1898, in-8°, 276 pages. — Thirty two miniatures from the book of Hours of Joan II, queen of Navarre..., presented to the members of the Roxburghe Club , by Henry Yates Thompson. London, 1899. Deux fascicules in-4°.
2. J’ai publié dans le Cabinet des manuscrits , t. III, p. 194, un inventaire des livres du bâtard d’Orléans.
3. L’abbé Fauvel a fait imprimer la figure et l’explication de ce talisman sur un feuillet dont il y a un exemplaire à la Bibliothèque nationale, relié à la fin de la plaquette cotée Lb34 827. B. — Le Département des médailles de la Bibliothèque nationale possède un exemplaire de ce talisman.
4. Catalogue des livres du cabinet de feu M. Louis-Jean Gaignat, par G.-Fr. de Bure, le jeune, t. I, p. 57, n° 197.
5. Ce prix, qui nous paraît aujourd’hui infime, n’a rien qui doive nous éton¬
ner. A la même vente, l’Apocalypse de Beatus, venu de l’abbaye de Saint-Sever,
Ce fut sans doute vers cette époque qu’il prit le chemin de l’Angleterre. L’existence m’en fut signalée, il y a peu d’années, par un ancien libraire de Londres, F. S. Ellis, avec lequel j’ai longtemps entretenu d’excellents rapports1. Voici le billet qu’il m’écrivait le 9 février 1894 :
Dear Sir,
1 trust you will excuse the liberty I take in asking you if you can give me any information as to the identity of the person represented by the shield of arms which I enclose2. It occurs in a very beautiful « livre d’Heures » belonging to a friend, and I believe represents a member of the royal family of France, at the beginning of the xiv century.
Je répondis sur-le-champ à M. Ellis, en lui révélant le nom du personnage désigné par les armoiries dont il m’avait envoyé le croquis. Je le priais en même temps de m’avertir de la mise en vente de ce volume, si le possesseur se décidait à s’en dessaisir.
M. Ellis m’adressa un remerciement par le retour du courrier, et m’indiqua le nom du possesseur du manuscrit, mais sans me donner le moyen d’entrer en relation avec lui :
The Redhouse, Ghelston, Torquay.
Febr. U 1894.
... Prayaccept of mysincere thanks for yourkindness in replying to my letter and for the valuable information afforded. The book belongs to a Mr Musgrave, résident in this place. He offered it last week to a London bookseller for L. 1000, and if he does not purchase it, he proposes to send it to a sale in London. — I hâve not mentioned to Mr Musgrave your information as to the provenance at présent.
ne fut vendu que 15 livres. C’est cependant un des plus précieux manuscrits à peintures que le xie siècle nous ait laissés.
1. M. Ellis a généreusement donné à la Bibliothèque nationale, en 1882, un précieux manuscrit venu de l’abbaye de Saint-Denis, qui porte aujourd’hui le n° 1599 dans le fonds latin des nouvelles acquisitions.
2. A la lettre était joint le croquis de ces armoiries : Écu d’Orléans, brisé d’un bâton mis en barre. — Le croquis était accompagné d’une note ainsi conçue : « This shield is on the blue robe powdered with fleur de lys worn by a ligure who kneels before the Virgin and shield. The robe is worn over a suitof armour. The same shield occurs frequently throughout the book. I esteem the book as belonging to about 1325-1340. The man’s naine was clearly Jean. »
Peu de temps après, la mise en vente des Heures de Dunois était discrètement annoncée dans une brochure qui se terminait par un appel de nature à éveiller la convoitise des amateurs : « This volume présents to a lover of mediæval art an opportunity of securing an example of the very best type, such as has not been seen for sale for many décades and may never occur again. »
Cette brochure, tirée à petit nombre et non destinée à la publicité, est intitulée : « Some account of an illuminated manuscript of the Hours of the blessed Virgin Mary, executed for Jean, comte de Dunois, about A. D. 1450, and enriched with 72 miniatures. — One hundred copies privately printed for Ellis and Elvey, London. 1894. » — Petit in-4° de 7 p., avec 4 planches.
Je n’ai pu me procurer cette élégante plaquette qu’en saisissant au vol un exemplaire annoncé par le Catalogue de printemps que la maison Ellis et Elvey a mis en distribution à la fin du dernier mois de mars1. J’y ai trouvé avec une vive satisfaction le fac-similé autotypique de deux miniatures représentant le bâtard d’Orléans, à genoux, en prières, assisté de son patron saint Jean. Cette illustration complète une notice de M. Montague Rhodes James et publiée en 1898 dans le Catalogue de M. Thompson.
Je n’avais pas attendu jusque-là pour prendre connaissance du livre d’Heures lui-même. Il m’avait été apporté à la Bibliothèque nationale par M. Thompson peu de temps après qu’il en avait fait l’acquisition.
Si nous avons le regret de voir aujourd’hui exilées en Angleterre, rangées à côté des Heures du fameux Talbot2, les Heures de deux illustres capitaines français, nous devons nous féliciter du sort réservé aux Heures du maréchal Jean Le Meingre Boucicaut. Elles ont, elles aussi, séjourné en Angleterre. Mais le dernier possesseur, M. Guyot de Villeneuve, les en avait fait revenir, et maintenant que madame Edouard André s’en est ren-
1. Ellis and Elvey, 1900, Spring Catalogue of choice books and manuscripts, n° 94; p. 77, art. 517.
2. Ces Heures, découvertes en France par Alfred Ramé et cédées par lui à M. Didot, ont figuré à la vente du mois de mai 1879. M. Pawlowski les a décrites dans le catalogue publié pour cette vente, n° 19, p. 52-58. Des feuillets détachés de ces Heures de Talbot doivent exister chez un amateur anglais dont je ne connais pas le nom.
due adjudicataire, nous pouvons espérer qu elles ne retourneront plus sur la terre étrangère.
Les Heures de Boucicaut ont un trait qui leur est commun avec celles de l’amiral de Coëtivy et celles du bâtard d’Orléans. Dans toutes les trois, on remarque une image de saint Léonard, aux pieds duquel sont agenouillés, dans une attitude de suppliants, deux prisonniers, à peu près complètement nus. M. Guyot de Villeneuve, quand il a décrit les Heures de Boucicaut, a cru voir là une représentation du maréchal et de son compagnon, Gui de La Trémoïlle1. Ces deux grands seigneurs ayant été faits prisonniers dans le désastre de Nicopolis, Bajazet leur fit grâce de la vie et les mit en liberté moyennant le paiement d’une forte rançon. Leur délivrance aurait été attribuée à l’intervention miraculeuse de saint Léonard, et ce serait pour en consacrer le souvenir que Boucicaut aurait demandé à être représenté dans ses Heures, lui et Gui de La Trémoïlle, sous la figure de prisonniers en prières aux pieds de saint Léonard.
Cette explication, je l’avais acceptée quand je dus rendre compte du travail de M. de Villeneuve, dans la Bibliothèque de V École des chartes2. Mais je me crois obligé d’avouer qu’elle ne me satisfait pas complètement depuis que j’ai vu l’insertion d’un tableau analogue, non seulement dans les Heures de l’amiral de Coëtivy, mais encore dans celles du bâtard d’Orléans3.
Il me semble plus probable que la présence des deux prisonniers aux pieds d’un saint est simplement la caractéristique de la représentation de saint Léonard dans l’iconographie religieuse du moyen âge. Le P. Ch. Cahier4 l’avait déjà vaguement indiqué, en s’appuyant sur une petite médaille de plomb publiée par Forgeais; mais ce qui me semble mettre la question hors de doute, c’est que trois manuscrits de la Légende dorée conservés à la
1. Notice sur un manuscrit du XIVe siècle. Les Heures du maréchal de Boucicaut (Paris, 1889, in-fol.), p. 49 et suiv.