SAINT JEAN L’ÉVANGÉLISTE
aint Jean nous apparaît sous les traits d’un frais jeune homme à peine sorti de l’adolescence. Il porte une tunique bleue et un manteau pourpre. Il écrit, assis sur une grosse pierre au bord de la mer; en face de lui, l’aigle bat doucement des ailes comme s’il se disposait à prendre son essor. Une tête de poisson émerge des flots verdâtres.
Derrière l'Évangéliste se détachent, sur le ciel enflammé de lueurs purpurines, un arbre dépouillé de feuilles et des rochers d’un étrange aspect. Sur le rivage, au second plan, on aperçoit les cavaliers de l’Apocalypse avec leurs attributs traditionnels.
Dans le ciel apparaît une femme ayant des ailes éployées et entourée d’une gloire; ses pieds reposent sur un croissant. C’est évidemment le commentaire du passage suivant du chapitre XII de l’Apocalypse : « Et un grand prodige parut dans le ciel. Une femme revêtue du soleil, ayant la lune à ses pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles. » Cette femme est Marie, considérée dans son rôle de mère de Dieu. Car devant elle et un peu plus bas, deux anges portent dans une large bande d’étoffe « l’enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations » et, plus bas, apparaît le dragon qui se disposait à dévorer l’enfant quand celui-ci fut enlevé vers Dieu par ses anges.
« L’Évangéliste saint Jean tenant en main le calamus qui va tracer l’Apocalypse est une composition digne d’un grand maître. Il existe à l’Hôpital civil de Saint-Jean, à Bruges, dit M. de Chênédollé, un tableau célèbre de Jean Memling, représentant sur un des volets la vision de saint Jean dans l’île de Pathmos. » L’écrivain précité était porté à croire que notre miniature est une réduction habile de l’œuvre
du grand artiste. Le sujet semble plutôt inspiré, à notre avis, d’une peinture qui figure dans le célèbre Missel exécuté à l’intention d’Isabelle la Catholique.
Impossible de grouper avec plus de bonheur et d’habileté les multiples éléments de cette page, une des plus curieuses dont nous soyons redevables au génie patient et observateur des anciens enlumineurs. Simon Bening, qui est apparemment l’auteur de ce paysage, a réussi à faire un ensemble intéressant en dépit des difficultés inhérentes au sujet.
La scène dont il est parlé dans l’Apocalypse se rapporte à l’ouverture de ce livre, scellé de sept sceaux, qui est marquée par l’apparition de quatre cavaliers mystérieux. L’enlumineur semble avoir connu une miniature du bréviaire, du British Muséum, donné vers 1497 à Jeanne la Folle par Don Francisco Roios, qui avait négocié le mariage des enfants de l’infortunée princesse (1).
Cette sublime vision, qui a inspiré le génie d’Albert Dürer et, plus tard, celui de Cornélius, n’est indiquée ici qu’en traits sommaires et à titre d’épisode. L’un des cavaliers monte un cheval blanc et tient un arc, il a le front ceint d’une couronne ; le second s’élance sur un cheval roux en brandissant l’épée ; le troisième s’avance sur un cheval noir et porte une balance; le dernier apparaît sur un cheval pâle.
« Ce guerrier monté sur un cheval blanc, dit l’abbé Glaire, représente Jésus-Christ allant soumettre le monde à son évangile; les autres chevaux, les jugements et les châtiments qui devaient tomber sur les ennemis de Jésus-Christ et de son Église : le cheval roux signifie les guerres; le noir, la famine; le pâle, monté par la Mort, les plaies et la peste (2). »
Faut-il ajouter qu’une interprétation aussi minutieuse d’une page de l’Apocalypse, ne peut guère s’expliquer sans le concours d’un prêtre instruit, qui a dû guider la main de l’enlumineur en lui remettant un
(1) Voir une reproduction en phototypie dans l’ouvrage : « The paleographical Society. Fac-similés of manuscripts and inscriptions edited by S. A. Bond and S. M. Thompson. London, 1879-1882. »
(2) La Sainte Bible selon la Vulgate, p. 444.
Pl. XXXIII.