Les heures du soir
Vers l'année 1360, s'étendait encore à trois lieues d'Anvers, entre les villages de Wyneghem et de Santhoven, une sauvage et sombre forêt. Le chêne, ce dieu des bois du Nord, y élevait vers le ciel sa cîme orgueilleuse ; le lierre fidèle montait et redescendait autour de son tronc rugueux; tandis que les bouquets odorants du chèvrefeuille ornaient son pied, comme un manteau d'or. Y'is d'une même mère, là, croissaient aussi le hêtre au lisse feuillage, le bouleau au tronc argenté, le tremble à l'éternel murmure, et le saule flexible, qui, avec sa chevelure pendante, s'incli-
nait au-dessus des eaux, comme une jeune fiile en pleurs.
Au bord de la forêt, tout était gracieux et charmant : la ronce y jetait d'arbre en arbre ses sarments poupres, et formait par ses entrelacements un impénétrable rideau, au pied duquel les primevères et les pâquerettes brillaient comme des perles répandues.
Mais si l'on pénétrait plus avant dans cette création sauvage et déserte, tout changeait : le sol semblait porter les traces d'une convulsion de la nature. Çà et là, s'élevaient des dunes arides et sablonneuses; des tourbières et des mares en fermentation consumaient les 1 - ,n„ioc déracinés... et au lieu" ne troude vieux ons et de
Jamais ico £A\ , à travers
celte végétation désordonnée, jusquau ~~. humide; une demi -obscurité et un effrayant silence régnaient éternellement en ce lieu ; seulement, de temps en temps, un hibou jetait son triste appel à travers la forêt, ou ur renard fugitif faisait frissonner les feuilles sous son pai furtif et ne troublait le morne silence que pour le rendr» plus sinistre encore.
Devant la forêt s'étendait une immense bruyère, € loin, ^ien loin, à l'horizon, là où le ciel et la terre sem blent se top.cher, s'élevait un impénétrable rideau tl gapin?
Au lever d'un jour d© printemps de l'année 1366
IIISTOIJIE DU COMTF. HUGO. 3
mt que le soleil eût percé les brouillards de la nuit, ix gardeurs de moutons se trouvaient sur la bruyère. . in é*?H un vieillard âgé de plus de soixante ans, aux •veux blancs, au dos voûté. L'autre au contraire était ■vore presque un enfant; son visage frais et rosé, ions ut dix-sept ans ; ses yeux bleus brillaient d'un ix éclat sous son large front, et ses cheveux tins, eux et dont la couleur ressemblait à un mélange d'or l'argent, tombaient dans un charmant désorc épaules. Tous deux étaient vêtus d'étoffe gr l'occupaient à tricoter des bas en laine rud> que leurs troupeaux paissaient séparémen lqu" distance les rares fleurs de la bruyère. u bout de quelques instants le vieux pâtre c ouvrage, tira un livre de sa poche et l'ouvi îe berger n'eut pas plus tôt aperçu le livre, q îilles de fer s'échappèrent de ses mains; la fl. a curiosité brilla dans son regard, et, faisant u > son compagnon, il pencha la tête sur les fei arts du livre, et contempla les lettres avec une t extraordinaire. Puis il dit en soupirant : - Vous savez lire, Albert? c'est dans ce livre que : appris comment on fait tourner le vent , corn >ent faire le bon et le mauvais temps, commer. «■celle et désensorcelle le bétail... Oh! je donn
iles années de ma vie pour comprendre ces caàres comme vous !
e vieux pâtre sourit à cette exclamation et répondit : mment, Bernard, ajoutes-tu foi aussi aux com- - des vieilles femmes de Santhoven ! Parce que
je sais lire on fait de moi un sorcier, et cependaril ma vie, je n'ai eu en main un autre livre que celui tu vois. Sais-tu ce qu'on y lit?
— Non ! Oh, dites-le-moi ?
— C'est la passion de Notre-Seigneur. Lorsque j jeune, je demeurais chez un vieux prêtre; il a éci livre pour moi et m'a appris à grand'peine à en prendre les lettres. Le bon clerc, que Dieu ait son a inscrit à la fin du livre quelques recettes incoi pour guérir les maladies des moutons. Toute ma se de sorcier , Bernard , se réduit à la connaissance d remèdes.
Cette explication ne satisfit pas le jeune Bernard
— Oh! je vous en prie, îaissez-moi prendre le s'écria-t-il avec impatience.
Dès que le vieux berger le lui eût donné , Be s'assit sur la bruyère, ouvrit le livre sur ses genou: mit avec une attention fébrile à en tourner les fe un à un. Il y avait quelque chose d'étrange dans tude du jeune homme, et surtout dans l'imm complète de sa tête noyée sous ses boucles blond vieil Albert contemplait avec un bienveillant souri jeune compagnon, auquel il dit enfin :
— Tu as donc un bien grand désir d'appren I magie, Bernard?
Celui-ci leva sa tête brûlante et répondit :
— La magie ! oh non, non ! mais je donnerai.' doigts de ma main droite à celui qui m'appren lire!
— Je te l'apprendrais bien, si nous pouvions s
faire paître nos troupeaux ensemble; mais cela n'arrive pas dix fois en an an. Aussi je ne crois pas que tu saches jamais lire.
Ces dernières paroles attristèrent grandement le jeune berger; il rendit avec un vif dépit le livre à son propriétaire, reprit ses aiguilles, et, en proie au plus profond découragement, il pencha la tête, tandis qu'une larme venait briller dans ses yeux.
Un triste silence régna pendant quelque temps entre les deux bergers; bientôt pourtant, le vieil Albert se sentit touché de compassion et dit à son compagnon qui pleurait :
— Bernard, ton désir d'apprendre à lire est une singulière maladie. Je ne comprends pas comment tu peux te chagriner ainsi ; c'est par un hasard tout particulier que je suis instruit, mais ce bonheur ne peut arriver à tout le monde ; et d'ailleurs pourquoi ne te consoleraistu pas, puisque , chevaliers et nobles dames, bourgeois et serfs sont aussi ignorants que toi? Si tu savais lire, où trouverais-tu un livre? Tu n'es pas assez riche pour en acheter un.
Bernard fit, à ces mots, un mouvement de désespoir; ses membres se contractèrent violemment et sa physionomie accusa une profonde tristesse.
— Certainement, reprit le vieil Albert, ce désir de t'instruire n'est pas naturel; il a, à coup sûr, une cause secrète. Tu es un enfant étonnant! Personne ne sait d'où tu es venu; tu ne connais ni père, ni mère; tu ne parles, ni n'agis comme les autres. Si jeune encore, avoir une vie si remplie de mystères! J'ai pitié de
toi, car je le vois bien, tu souffres et tu es malheureux Ces dernières paroles, prononcées d'une voix émue touchèrent le jeune berger. Peut-être avait-il besoin d'é pancher son cœur. Il s'approcha de son compagnon, lu; prit la main et dit d'une voix triste :
— Albert, personne ne me connaît ici. Promettez-mo, , le secret et vous du moins me connaîtrez; je vous dira» d'où vient la tristesse qui remplit mon âme. Je suis de sang noble, Albert; vous ne le croiriez pas, mais votre compagnon, Bernard le gardeur de troupeaux, pourrait porter le titre de comte de Reedale !
— Vous êtes de sang noble 1 comte de Reedale s'écria le vieux berger stupéfait. Parlez, je sais me taire.
Bernard essuya les larmes qui brillaient dans ses yeux et s'assit sur la bruyère ; son compagnon l'ayant imité, il commença son récit en ces termes :
— Oui, asseyez-vous, Albert, car mon histoire est longue et triste; je suis jeune, mais j'ai pourtant bien souffert déjà...
Ecoutez : — Il n'y a pas dix ans encore que j'habitais avec mes parents un château seigneurial situé aux . environs de Grimberghe en Brabant. Je passais là ma vie j dans toutes les occupations qui conviennent à un fils de noble race ; mon père, guerrier renommé, m'apprenait à manier l'épée et à dompter un cheval fougueux. J'étais I bien jeune alors et cependant j'étonnais déjà par mon [ adresse d'habiles chevaliers. Nons étions pauvres, et notre table n'eût pas souvent trahi notre noble origine, si, par une chasse continuelle, nous n'eussions forcé
les forêts à nous livrer leurs richesses. Pour pouvoir suivre avec honneur, à la guerre contre les Flamands, son suzerain le duc de Brabant, Jean-le-Victorieux, mon père avait engage son unique fief à des argentiers de Bruxelles. Beaucoup de promesses lui furent faites par le Duc, mais aucune ne fut tenue. Peut-être avez -vous appris, Albert, comment les Flamands commandés par leur comte Louis de Mâle s'emparèrent, en 1356, de Bruxelles et de tout le Brabant. Mon père était un de ceux qui avec Éverard't Seiclaes, résolurent de délivrer Bruxelles. Une nuit, ils pénétrèrent dans la ville, et, secondés par le peuple , en expulsèrent les Flamands. Ce fut mon père qui planta triomphalement la bannière de Brabant sur les murailles 3 mais au même momeut, une flèche le frappa au côté et il mourut le lendemain de sa blessure.
Cependant, j'étais avec ma mère dans notre château voisin de Grimberghe ; nous avions reçu la nouvelle de la délivrance de Bruxelles et nous nous réjouissions du retour prochain de mon père. Ma mère, consolée et joyeuse, m'entretenait de l'espoir d'une meilleure position : sans aucun doute , le duc Wenceslas auquel appartenait alors le Brabant, voudrait récompenser les quelques chevaliers à la bravoure desquels il allait devoir son trône. Ce fut avec ces douces perspectives que nous montâmes les escaliers pour aller nous reposer j ma mère «T'embrassa à plusieurs reprises ; elle me fit maint signe de croix sur ie front, et je vis, dans chacun de ses yeux, briller une larme d'espérance et d'amour C'est ainsi que nous nous endormîmes, heureux et ce*..
tents de notre sort, et jamais notre sommeil n'avait et»' si doux.
Au milieu de la nuit, d'affreuses clameurs frappent soudain mes oreilles; je m'éveille... mais, ô Dieu, je ne vois que des flammes; la fumée m'étouffe, j'entends la voix de ma mère qui appelle au secours, et, en dehors du château, un grand cliquetis d'armes et les acclamations d'une grande foule. Tout se met à tourner sous mes yeux éblouis, et je sens la vie m'échapper avec la respiration. Puis j'aperçois tout à coup une forme humaine qui traverse les flammes et s'approche de mon lit; je sens que ses deux bras étreignent mon corps, qu'il m'enlève avec effort et se précipite avec moi dans la fournaise. Alors je perdis connaissance ; je ne vis, je ne sentis plus rien.
Bernard se tut, accablé par ces tristes souvenirs. D'abondantes larmes coulèrent sur ses joues, mais il ne poussa pas un soupir, pas un sanglot. Son vieux compagnon ne parla pas non plus; ils étaient trop émus pour rompre le silence.
Enfin Albert reprit la parole :
— Et votre mère, Bernard, dit-il.
— Ma mère , n'est-ce pas ? ma pauvre mère ? Morte, morte dans les flammes ! On n'a retrouvé d'elle que des ossements calcinés !
Un cr: s'échappa de la poitrine du vieux berger, et des larmes mouillèrent ses yeux restés secs jusque-là; son jeune compagnon lui pressa silencieusement la main, jusqu'à ce ce que, son émotion étant un peu apaisée, il poursuivit ainsi :
Le chef des Flamands chassés de Bruxelles avait reconnu mon père pendant le combat. Dans leur retraite, ils passèrent la nuit auprès de notre demeure et se souvinrent que mon père était leur ennemi. Ils amoncelèrent autour du château de grands amas de bois et y mirent le feu pour nous faire périr...
J'étais un pauvre orphelin dénué de tout et trop jeune pour me lancer dans la carrière des armes. Le manoir paternel était en ruines, et d'ailleurs, eût-il été préservé, il appartenait en totalité aux argentiers. J'étais donc sans patrimoine, sans parents et sans famille. Une seule ressource me restait ; je pouvais me faire recevoir comme page chez quelque seigneur et retrouver ainsi une position qui s'accordât avec mon âge et mon rang.
En attendant que je pusse mener ce projet à bonne fin., je restai dans une chaumière de paysan, chez le généreux Laet qui m'avait sauvé des flammes au péril de sa vie. Le dixième jour, un chevalier qui avait été en pèlerinage à Notre-Dame de Hal, vint à passer devant les ruines encore fumantes de notre château. Il déplora nos infortunes et dit avoir été jadis l'ami de mon père; et en effet il avait l'air d'un homme de guerre, car son front portait une longue et large cicatrice ressemblant à un coup d'épée. Je lui fus présenté comme l'unique rejeton des comtes de Reedale. Mes yeux rougis par les ' larmes et la tristesse de ma physionomie firent impression sur son âme; il m'emmena avec lui à titre de page, en promettant aux bonnes gens qui m'avaient sauvé et recueilli de me traiter, toute sa vie, comme son propre fils.
La conduite du chevalier était incompréhensible pou1'1 moi. Le premier jour, il resta dix heures sans 1er, laissant flotter nonchalamment ia bride de '.on i val, et penchant toujours lui-même la tête ccaûne un aonirae pris de sommeil. Ses yeux qu'il dirigeait rarement sur moi, étaient à demi enfoncés sous ses epai« sourcils et me semblaient vitreux et sans vie. Bien c • vent la crainte et l'inquiétude s'emparèrent de mon cœm et je rêvais des choses terribles ; mais le langage du \ chevalier, quand il m'était donné de l'entendre, était si doux et si triste, qu'à la fin je ressentis plus de compassion que d'angoisses.
Après deux jours de voyage nous dépassâmes la ville d'Anvers, et, une heure après, nous étions devant le pont levis d'un formidable château fort entouré d° murailles et de quatre hautes tours. A peine la ser tinelle placée au-dessus de la porte nous eut-eljaperçus que le son d'un cor fit retentir les bois environnants; la herse se leva, le pont-levis s'abaissa et '■ porte cria sur ses gonds. Une foule de serviteurs de valels d'armes, muets et plus mystérieux peut-être encore , reçurent mon protecteur avec un profond vet pect,et je compris bientôt, à son langage impératif, qv ce château était le sien.
A peine m étais-je un peu reposé que le cornue P nold de Graenhove (c'était le nom de mon maître), ordonna à un vieux serviteur de seller deux chevaux et de se rendre avec moi à Anvers pour me faire revêtir ses couleurs. Nous demeurâmes cinq jours à la ville avant que je pusse obtenir mon costume. Oh! que j'étais 1
^au, Albert! J'étais vêtu tout de bleu du côté droit Je rose du côté gauche; sur ma tête flottait une ^.jme rose surmontant une toque de velours brun; à "înon cou était suspendue une chaîne d'argept retenant sur ma poitrine un petit cor de chasse du même métal. Oh ! j'étais si beau ei si content que Ton dut m'ôter par
irce de devant un grand miroir d'acier, et me menacer 'de m'enlever le cor pour m'empêcher d'y souffler continuellement. Le sixième jour nous retournâmes au château des Lanternes, nom que j'avais appris du vieux serviteur.
A notre arrivée, je fus conduit en présence du comte Arnold de Craenhove. Il parut très-satisfait de mon costume et de ma bonne tournure, mais ce que j'avais déjà remarqué pendant notre voyage, me fit de nouveau tomber en rêverie. Sa voix était sourde et triste, son soupire pénible et contraint, et même quand par reconnaissance je baisai sa main décharnée, il me laissa faire et resta insensible aux preuves d'affection que je lui donnais. Après quelques instants de silence, il se leva de son siège, me prit par la main sans rien dire et me conduisit à travers deux ou trois salles dans une belle chambre où une petite fille, âgée comme moi d'environ sept ans, était assise à la fenêtre et regardait tristement uii dehors. Dès que nous nous aperçûmes, un même sourire illurnna nos traits d'une expression de joie. Cependant le comte Arnold dit de sa voix sourde :
— Aleidis , ma sœur, je t'amène un compagnon de jeu, un frère. Maintenant tu ne t'affligeras plus, n'est-ce pas? Amusez-vous bien ensemble...
Après cette recommandation il me laissa et se retira. Embarrassé et n'osant faire un pas, je baissai les yeux tur le parquet ; mais la petite fille courut vivement à moi, me prit les mains, m'entraîna jusqu'à la fenêtre et dit d'un ton familier mais amical :
— Comment vous appelez-vous? D'où venez-vous? Demeurerez-vous ici ? Savez-vous donner du cor ?
Je répondis aussi bien que je le pus aux questions de ma compagne, bien quelle ne m'en laissât pas le te::ps et plaçât aussitôt un siège devant le sien en me disant du ton qui n'admettait pas de réplique :
— Asseyez-vous là devant moi !
Quand je fus assis, elle se mit à examiner mes traits et mes vêtements avec une curiosité singulière. Puis, après m'avoir bien regardé, elle me dit en roulant sur son doigt une boucle de mes cheveux :
— Quels beaux cheveux blonds vous avez, Bernard ! on dirait des tils d'argent.
Moi qui , sans le savoir, avais aussi fixé les yeux sur son visage, je répondis :
— Pas si beaux que vos blonds cheveux, Aleidis ; qui ressemblent à l'or tissé dans votre simarre.
Elle sourit com^e satisfaite de mon urbanité et dit:
— Quels beaux yeux bleus vous avez, Bernard; ils sont de la couleur du ciel.
— Pas aussi beaux que vos yeux charmants, Aleidis, qui sont plus bleus que le satin éclatant de mon pourpoint.
— Quelles belles lèvres et quelles joues vermeilles
vous avez, Bernard ; elles sont fraîches comme la plume rose de votre toque.
— Oh î pas si belles que les vôtres, Aleidis, qui contrastent comme le corail avec la blancheur de votre cou.
Aleidis semblait trouver grand plaisir à cet échange de compliments ; cependant elle se leva tout à coup, me fit quitter mon siège et dit :
— Bernard, vous resterez toujours avec moi, n'est-ce pas? Autrement je deviendrais encore une fois bien triste d'être seule et si abandonnée! vous resterez toujours, n'est-ce pas? Vous serez mon frère et nous jouerons toujours ensemble, toujours?
Et sur-le-champ nous nous mîmes à courir, sauter et danser par la chambre, jusqu'à ce que la lassitude nous forçât de nous reposer ; alors je sonnai de mon cor d'argent et je racontai le malheur qui avait frappé ma maison; je fis rire et pleurer la petite fille... Enfin elle s'amusa si bien en ma compagnie qu'à midi elle refusa de manger jusqu'à ce qu'on me permit de m'asseoir à côté d'elle. Le soir elle pleura beaucoup parce que le Jour n'était pas assez long et qu'il lui fallait se séparer \i son compagnon pour aller se livrer au repos.
Que vousdirai-je encore, Albert? Aleidis m'avait voué tous les sentiments de son cœur; je lui devins plus cher que la prunelle d'azur de ses beaux yeux. Quant à moi j'avais trouvé une sœur aussi bonne, aussi aimante que je l'eusse pu rêver, aussi jolie, aussi gracieuse qu'une fraîche pâquerette. Comme si chacun de nous fût devenu l'ombre de l'autre, on ne pouvait jamais nous trouver séparés; deux agneaux nés d'un^ même mère
ne suivent pas plus fidèlement les pas l'un de l'autre que nous ne le faisions.
Je m'abandonnai sans arrière-pensée à mon heureux sort, et ne m'aperçus pas d'abord que mon bcLiiesur avait déjà trouvé des jaloux, bien que j'eusse moi-Liême donné l'éveil à cette jalousie. Il faut que vous sachiez, Albert , que mon protecteur , le comte Arnold de Craenhove, ne paraissait jamais; les appartements qu'il occupait au château étaient toujours fermés f *".r nous et pour tous les domestiques, à l'exception toutefois d'un seul homme aussi rêveur et aussi taciturne que lui, et en qui il semblait avoir une confiance sans bornes. C'était un personnage étrange dont là vue exerçait sur moi une influence irrésistible; sa présence me faisait trembler, et peu à peu j'en vins à le craindre comme un démon. La nature ne l'avait pas doué d'une physiononrj agréable: mon effroi augmentait encore la fai . '.che solennité de son visage, et lui prêtait à mes yeux leb formes les plus affreuses. Avez-vous remarqué, Albert, les yeux jaunes et ternes du hibou? Tels étaient ceux de cet homme. Vous voyez votre chien aux poiln rudes et hérissés comme 'es aiguilles des sapins? Ai étaient ses cheveux. Votre livre est enfermé entre '. planchettes ^e chou*. " ^; telle était la coule, de son visage. Avez-vous jamais vu un renard pris au piège montrer les dents au chasseur et chercher à le mordre 1 Tel était son plus doux sourire. Il vvent parfois ici des fauconniers ; peut-être vous est-il arrivé de voir un faucon? Eh bien ! ses mains aux doigts maigres, terminés par des ongles crochus, ressemblaient à la
serre de l'oiseau de proie. Un blasphème contre Dieu a-t-il janiais frappé votre oreille, Albert? Tel était son nom : il s'appelait Abulfaragus !
f;t homme qui passait, au château et dans les environs, po ur un astrofogue et un devin ne me rencontrait jamais satfs jeter sur moi un regard, inquisiteur et méfiant «nm-ent, quand je courais avec ma sœur Aleidis )res des allées, je voyais briller derrière quelon œil jaune et glacial ; maintes fois il se glis- ; un chien de chasse à travers les broussailles îndre nos paroles. Bien qu'à cette époque je ici de rien, une haine profonde pour cet esîi je sentais un ennemi, grandit dans mon 'étais pas le seul à le redouter : tous les hachâteau tremblaient à Sa. voix, non-seule- 3 qu'on savait que l'invisible comte Arnold . sa bouche , mais encore parc^- qu'on avait i, à cause des moyens su1, .... Uirels qu'on lui iour se venger de la moindre désobéissance, au château des Lanternes un petit bosquet et sous leur feuillage sombre et impénétrable ^ pierre sépulcrale où des lettres étaient gra-
là que se tenait habituellement Abulfaragus quavi il " était pas auprès d |om4g Arnold de Craenhove. Personne ne savait ce .. uç. faisait le devin dans le bois 'formes , ni pourquoi , chaque fois qu'il y entrait, il y restait si longtemps; chacun se tenait respectueusement à distance de la pierre tumulaire, et nous-mêmes n'osions jamais aller jouer de ce côté. Sauf les choses de grande importance , tous les do-
mestiques avaient reçu du devin Tord fuser à Aleidis qui , bien qu'elle ne fi était en réalité ou du moins paraissa tresse au cMteau. Puis, quand elle « chose ou voulait donner un ordre fantas jours son bon frère Bernard qu'elle en sager auprès des domestiques. Je comr nom comme un maître, et sans que je p mer la cause , je voyais souvent en pareill le feu de la colère s'allumer dans les yt serviteurs de la maison de Craenhove. Enft que j'étais, je ne m'en inquiétais guère, et par un franc éclat de rire au dépit de chac nant mon cor d'argent je me donnais la sa saluer ironiquement par une fanfare ceux c, taient envie. Quelle impression pouvait fai la jalousie de tout un monde : un bond m dans mon paradis où m'attendait toujours adorable !
Vous le savez, Albert, pour les malheureux eet lent et se traîne à grand'peine , mais pcui s'enivre de joie à pleine coupe il s'envole avec rapides comme celles de l'aigle. J'avais ait treizième année et me croyais encore au prem ,
tant noire fraternelle amitié était demeurée pure ans nuage. Pendant ce laps de temps j'avais eu, s it par Aleidis , soit par des paroles échappées aux serviteurs , des renseignements plus précis sur l'étrange manière de vivre et l'incompréhensible caractère de mon protecteur. Voici ce que j'appris :
mon arrivée au château des Lan-
lei • actuel , Arnold de Craenhove , l'ha-
bi re aîné Hugo; bien que celui-ci portât
s( mte et fût par droit de naissance pro-
p les biens de Craenhove , il vivait néan-
i frère sur le pied d'une parfaite égalité ;
iproque allait même si loin que , pour
>arer et pour assurer l'éducation de leur
;ée de cinq ans, ils s'étaient promis mu-
ne jamais se marier et de ne jamais faire
■ :e d'une femme quelle quelle fût. Pen-
e premières années qui suivirent la mort
mts ils restèrent fidèles à leur promesse.
)us le disais tout à l'heure, ils vivaient en-
t i deux ans avant mon arrivée au château.
époque, ils rompirent d'un commun accord
ît qu'ils avaient pris et commencèrent à
x peu près tous les jours à un château voisin
r une noble dame wallonne. Celle-ci senom-
>mtesse de Mérampré. Personne ne savait quels
elle employait pour tourner la tête de tous
. l'approchaient; bien des gens croyaient qu'elle
cours à la magie noire et aux philtres. Quoi qu'il
, on dit que plus d'une douzaine de chevaliers
orts pour elle en combat singulier, et que jamais
hommes ne pouvaient l'approcher sans qu'il y
de leur vie à tous deux. 11 paraît que les frères
raenhove ne se laissèrent pas prendre à ses arti-
, car ils persévérèrent dans leur ancienne affection;
i une autre infortune les frappa.
18 Œl'VBES DE IIENR
Un jour, à la tombée du soi. cheval
du châicau et prit le chemin la de-
meure de la comtesse de Méi temps
après, son frère Hugo, accompagi sortit
aussi et suivit la même route. Cet WOK(
de Craenhove ne rentrèrent pas à rée;
déjà le sommeil commençait à suri de
veillée quand tout à coup un appc cri
d'un oiseau de proie se fit entenc **■
lews; les gardes reconnurent la voix e
pont s'abaissa et la porte s'ouvrit. S sonne ni adresser la ~arole à qui que devin courut vers la partie au châL.u les chambres à coucher des seigneurs i revint aussitôt avec un lourd sac de voy; de nouveau le pont-levis et disparut dan Vous pouvez penser avec quelle anxiété e site les gardes attendirent l'explication de rieuse conduite. Tandis qu'ils se communie idées et leurs conjectures, ils entendirent cri d'Abulfaragus et le laissèrent entrer. C devin paria; il raconta en une vingtaine de p les seigneurs de Craenhove avaient été attaqu. brigands et avaient perdu la vie tous deux; qu cadavres sanglants gisaient encore dans le chemin , ^ qu'il venait chercher de l'aide pour les transporter au château. Les serviteurs, interdits à cette fatale nouvelle, obéirent les yeux pleins de larmes; muets, ils suivirent le froid et insensible Abulfaragus. Après avoir fait en- \m>n un quart de lieue, i's arrivèrent à un carreiour et
y trouvèrent le chevalier Arnold gisant dans son sang et sans vie; mais ils eurent beau prolonger leurs recherches, ils ne purent découvrir le corps du comte Hugo non plus que la place ensanglantée où il avait dû être étendu. Le cheval d'Arnold paissait tranquillement auprès du corps de son maître, mais on ne revit jamais le cheval de Hugo. Nul n'osa demander à Abulfaragus ce qu'il avait fait de son sac de voyage.
Le corps d'Arnold fut rapporté au château et déposé sur un lit; le devin envoya sur-le-champ tout le monde se reposer et s'enferma avec le cadavre. Le lendemain il annonça que le chevalier Arnold n'était pas mort et que peut-être il le guérirait de ses blessures; puis, après avoir pris son dîner, il referma la porte. Il continua ainsi pendant plus de quinze jours, au bout desquels Arnold de Craenhove parut sur le parvis. Le chevalier était pâle et abattu comme un homme qui sort d'une longue maladie; on voyait sur son front la large cicatrice qu'il porte encore.
Voilà tout ce que je pus apprendre sur la famille de Craenhove.
Ma sœur Aleidis et moi nous atteignîmes enfin notre quatorzième année. Nous n'étions plus aussi étourdis ni a mt's qu'autrefois, mais toujours aussi insé-
parables. Ce fut alors qu' Abulfaragus entra, un matin, dans la chambre où nous jouions , avec un grand livre sous le bras; il se plaça dans un fauteuil, ouvrit le livre sur ses genoux, et dit à Aleidis d'une voix beaucoup plus douce que d'habitude :
— Aleidis, ma noble demoiselle, vous avez atteint
votre quatorzième année. Il est temps que vous commenciez à apprendre ce que doit connaître une femme de haute lignée. Bernard ne peut rien vous enseigner, car il est ignc:ant.
A ces mots, un sentiment que je n'avais jamais éprouvé fit monter la rougeur à mon front. Je regardai le devin avec une colère contenue; mais il sourit d'un air moqueur et poursuivit :
— C'est la volonté de votre frère, Aleidis, que vous orniez votre mémoire des dictons de la cour et des faits héroïques des preux chevaliers. Le temps de jouer est passé : vous devez paraître un jour à la cour de la duchesse, et que dirait-on si Aleidis de Craenhove ressemblait à une ignorante paysanne ?
La jeune fille lut sur mon visage l'excessive tristesse qui oppressait mon cœur; elle se leva, me prit la main avec une tendre compassion et dit à Abulferagus :
— Je ne veux rien apprendre. Ah ! vous ne me séparerez pas de mon frère Bernard !
— Votre frère? votre frère? grommela Abulfaragus ; ne savez-vous donc pas qu'il est votre domestique?
A cette sanglante injure qui m'était adressée, je poussai un cri d'indignation et de rage :
— Vil roturier! dis-je au devin, tu as l'impudence de m'appeler domestique, moi, le comte de Reedale ! Ah ! que n'as-tu un sang noble dans ton méprisable corps! Je t'apprendrais comment on punit la calomnie. Mais non, je te traiterai comme on traite les valets !
Aveuglé par la fureur et provoqué par le rire ironique
qui contractait les traits d'Abulfaragus , je saisis une baguette de saule et levai le bras pour eu frapper le devin au visage; mais, en ce moment, son œil jaune lança sur moi un regard d'une irrésistible puissance ; un frisson glacial parcourut mon corps et la baguette échappa de ma main, sans que je pusse me rendre compte de la mystérieuse influence qui venait tout à coup de faire de moi un lâche. Anéanti, je tombai sur un siège; Abulfaragus riait tout haut, Aleidis pleurait en poussant des soupirs étouffés.
Sans avoir égard aux fâcheuses dispositions d'esprit dans lesquelles nous nous trouvions , le devin se mit à lire dans le livre. Au début, nous étions bien résolus à ne pas écouter. La jeune fille s'éloigna d'Abulfaragus et alla se placer devant les vitraux de la fenêtre; de mon côté, je tournai le dos au lecteur; mais à peine les premiers accents de sa voix eurent-ils frappé notre oreille que nous nous sentîmes attirés vers lui comme par une force magique; nous nous retournâmes par un mouvement lent et involontaire, et bientôt nous écoutâmes avidement. Oh! les belles choses que racontait ce livre ' Comme elle était émouvante la voix de l'odieux Abulfaragus ! Je fus moi-même contraint de subir le charme de sa lecture; Aleidis était suspendue à ses lèvres!
Après avoir lu plus de deux heures le devin ferma le livre et quitta la chambre en disant :
— Demain nous continuerons.
Sous l'impression des beaux rér'^ que nous avions entendus, nous demeurâmes longtemps immobiles et silencieux; enfin nous nous entretînmes de la lecture.
Aleidia ne pouvait tarir sur le chevalier Walewein et sur le Roi Arthur dont Abulfaragus avait commencé de nous lire l'histoire. Pendant toute la journée je n'entendis rien qui ressemblât à nos conversations ordinaires, et quelques efforts que je tisse pour attirer l'attention d'Aleidis sur un autre objet, je n'y pus réussir. Elle me disait parfois :
Oh! pourquoi ne savez-vous pas lire, Bernard? Que ce serait une belle chose ! Votre voix est si douce et si claire ! et puis nous n'aurions plus besoin de ce vilain Abulfaragus.
Je m'efforçai de dévorer ma tristesse, bien que je souffrisse cruellement de voir Aleidis éprise d'un plaisir que je ne pouvais lui procurer.
Le lendemain et les jours suivants, Abulfaragus revint faire sa lecture à l'heure fixée; jamais il n'arrivait assez tôt et il partait toujours trop vite au gré d'Adeidis. Bien que la jeune fille eût toujours pour moi la môme affection, je sentais néanmoins que je n'étais plus tout pour elle, et qu'Abulfarc-gus, par ses belles lectures, était parvenu à captiver son intérêt et à remplir son âme des plus douces émotions.
Le désir de m'instruire, qui vous a étonné en moi, commença dès lors à me consumer comme un feu dévoilant; nuit et jour je méditais sur les moyens d'apprendre ? lire. Souvent j'ai cherché à me placer derrière Abulfaragus et à voir dans le livre pendant qu'il lisait; mais chaque fois le cruel devin s'empressait de le refermer jusqu'à ce que j'eusse regagné mon siège. Souvent aussi j'ai formé le dessein de forcer la porte d'une
certaine chambre et d'y prendre quelque volume, mais je n'y pus réussir; chaque fois que je le tentais, Abulfaragus était derrière moi...
Un matin , l'idée me vint qu'il y avait des lettres gravées sur la pierre tumulaire du bosquet d'ormes ; poussé par la curiosité, je maîtrisai mes craintes et j'y pénétrai tout tremblant. Je remarquai que des fleurs desséchées couvraient le sol autour de la tombe, mais toute mon attention se concentra sur les lettres de l'inscription. Tout à coup j'entendis frémir le feuillage , et , en tournant la tête, je vis Abulfaragus qui se dirigeait de mon côté. En proie à une indicible anxiété et à demi mort de terreur, je me cachai dans le fourré le plus épais, et retenant mon haleine, j'épiai mon ennemi. Abulfaragus s'avança lentement jusqu'au tombeau, tira de dessous sa robe une petite corbeille de fleurs et répandit celles-ci sur la pierre ; le parfum en était si pénétrant qu'un nuage odoriférant vint m'envelopper dans ma retraite. Pendant ce temps j'entendis la yojxjT Abulfaragus qui disait en sanglotant :
— 0 Seigneur Jésus, au nom de votre précieux sang, accordez la paix éternelle aux âmes de mon bienfaiteur et de ma bien-aimée sœur ! Amen!
Puis, il pencha son front vers la pierre et se mit à verser des larmes, si bien que, saisi d'un sentiment de compassion, je me pris moi-mêmft à pleurer; mes ! yeux se mouillèrent et je ne pus m'empêcher d'en essuyer les larmes. Le mouvement me fit découvrir par Abulfaragus; je vis ses regards se fixer si flamboyants sur moi qu'un cr? 4'angoisse m'échappa. Le devin me
saisit par la main, m'attira hors du feuillage qui m'abritait et dit d'un ton terrible :
— Tu as vu et entendu , téméraire ! mais si tu oses parler, la mort te fermera la bouche pour toujours.
Tandis que je demandais pardon à genoux, Abulfaragus s'éloigna en me jetant encore de loin un regard chargé de menaces. Je me hâtai de fuir , car le bois d'ormes était devenu pour moi plus redoutable que jamais; j'errai longtemps à l'aventure jusqu'à ce que je me sentisse remis, et je rejoignis Aleidis. Quelque vif que fût mon désir de comprendre ce qu'avait dit Abulfaragus et de savoir si la mère de mon Aleidis pouvait être la sœur de l'odieux devin, je n'eusse cependant, pour rien au monde, osé parler de ma visite à la pierre sépulcrale; aussi gardai -je sur cet événement le silence le plus absolu. Tous les jours Abulfaragus venait faire la lecture et semblait ne plus se souvenir que je l'avais épié... Cependant je maigrissais et devenais toujours plus pâle, tant mon cœur était dévoré d'un désir de savoir impossible à satisfaire et par l'envie que je portais au talent d'Abulfaragus.
Un jour, — je n'oublierai jamais ce jour-là ! — nous étions assis comme de coutume devant le devin ; il tenait sur ses genoux un nouveau livre, car il avait fini la veille l'histoire de Floris et B anche Fleur: Aleidis le regardait fixement, et si amicalement qu'on e'H dit qu'elle voulait tirer les paroles de ses lèvres. Tout à coup le devin donna à sa physionomie une expression d'ineffable douceur, un feu plus vif s'alluma dans ses yeux, sa voix prit un charme pénétrant. Il se tourna
vers Aleidis et lut ces mots que je n'ai entendus qu'une fois, mais que j'ai toujours retenus : >^ ^
Damoiselle noble et jolie, En toutes vertus accomplie, Au si doux front, au cœur si doux Ne puis assez parler de vous.
A vous et beauté du visage Et taille fine et gent corsage, Pariait savoir, parler courtois!
Pareille à vous nulle ne vois !
Le sire Dieu qui tout vous donne Reine des dames vous couronne.
Durant cette lecture, je vis la joie la plus vive se peindre sur le visage ti" Aleidis; mais plus ces flatteuses paroles la touchaient, plus la jalousie étreignait mon cœur. D'abondantes larmes baignèrent mes joues et continuèrent de couler jusqu'à ce que le devin se leva et partit.
Sans rien dire de mon dessein à Aleidis, je le suivis pas à pas jusqu'à la porte de sa chambre. Là je me jetai à genoux devant lui et m'écriai d'une voix déchirante :
0 Abulfaragus, donnez-moi un livre pour l'amour de Dieu ! Apprenez-moi à lire , si vous ne voulez me voir mourir à vos pieds. Je vous vénérerai, je vous obéirai comme votre esclave. Ayez pitié de moi. Ne voyez-vous pas que le désir de savoir me fait mourir?
En parlant ainsi, j'embrassais ses genoux et. j'arrosais ses mains de *ues larmes. Il me laissa faire sans répondre et parut prendre plaisir à voir mon chagrin. Je répétai ma prière avec plus d'énergie et d'une voix plus sup-
pliante encore, mais lui, le cruel bourreau, prit tranquillement la clef de sa porte, ouvrit celle-ci, et, me repoussant impitoyablement du pied, entra dans sa chambre, d'où, après s'y être enfermé, il me jeta pour toute réponse un licannement moqueur.
Le cœur brisé, accablé de honte, je revins à pas lents auprès d' Aleidis. Épuisé, je me laissai tomber sur un siège, et me mis à pleurer, à sangloter, à me répandre en imprécations comme un insensé. Aleidis voulut me consoler, mais à mon tour je la repoussais de la main et je refusais de lui parler. Enfin ses larmes brisèrent ma colère, et je m'écriai :
— Aleidis, vous m'aviez dit que je serais toujours votre frère... Vous avez trahi votre promesse. Abulfaragus est mon ennemi mortel; il veut ma mort! Tout à l'heure encore, il m'a repoussé du pied comme on repousse un chien. Une sœur n'aime pas celui qui maltraite son frère de la sorte. Elle ne désire pas sa présence, elle ne se plaît pas à écouter son odieuse voix ! Je suis de sang noble, Aleidis, et je ne supporterai pas plus longtemps qu'un roturier me méprise et m'outrage, puisque je n'ai plus votre affection pour me faire oublier l'injure. Demain je quitte le château des Lanternes; j'irai. devant moi, à la grâce de Dieu, et vous ne me reverrez jamais ! Je sais que mon départ ne vous attristera pas longtemps. Ne restez-vous pas avec Abulfarague? ii sait vous ôire mieux que moi :
Damoiselle noble et joli*, En toutes venus accomplie,
Au si doux front, au cœur se doux, Ne puis assez parler de vous.
Oh ! j'apprendrai à lire, oui j'apprendrai 5 mais quand \e saurai, ce n'est pas à vous, c'est à d'autres que je ferai entendre ma voix ! . . .
Aleidis courba la tête sous ces cruelles paroles, comme sous un fardeau qu'elle était impuissante à supporter; elle se leva pourtant tout à coup, sans doute pour me fermer la bouche, mais ses forces défaillirent et elle tomba inanimée sur le parquet.
Je voulus appeler au secours, mais l'apparition d'Abulfaragus arrêta les paroles sur mes lèvres ; il me contempla avec un sourire de dédain, prit Aleidis par le bras, la fit revenir à la vie par un seul regard de ses yeux et quitta la chambre.
Alors Aleidis se mit en pleurant amèrement à me reprocher ma cruauté; elle me dit de si tendres paroles et m'assura tellement de son affection, que, bientôt après, j'implorais à genoux mon pardon. Nous redevînmes bons amis et nous promîmes mutuellement d'oublier tout ce qui s'était passé. Le lendemain, Abulfaragus vint avec un livre dans notre chambre et s'assit pour commencer sa lecture. Je vis soudain le rouge de la colère monter au visage d' Aleidis; elle s' approcha dAbulfaragus , saisit le livre et en arracha une dizaine de feuillets, qu'elle mit en pièces et dont les débris jonchèrent le parquet , puis elle dit d'une voix calme :
— Voilà ce que je ferai chaque fois que vous oserez
paraître avec un livre dans cette chambre. Et maintenant, parlez, mécréant !
Un cri sourd fut la seule réponse d'Abulfaragus; il se jeta sur le plancher et rassembla le plus vite qu'il put les fragments épars des feuillets déchirés. Je vis deux grosses larmes tomber de ses yeux : il déplorait sans doute la perte d'un livre aussi précieux. Il se releva et s'enfuit de la chambre en s'écriant d'une voix navrée :
— Malheur ! malheur !
A partir de ce jour Abulfaragus ne troubla plus notre repos. Nous vivions contents et heureux ; cependant, le désir de m'instruire, une fois allumé en moi, ne me quittait plus, et je persévérais dans le dessein d'apprendre à lire quoi qu'il m'en dût coûter.
A mesure que je devins plus âgé et que mon intelligence se développa, j'oubliai l'aventure de la pierre tumulaire; et par envie contre Abulfaragus, je m'appliquai à découvrir ce que mon invisible protecteur et le devin me cachaient avec tant de sollicitude. Que ce dernier s'aperçût de mon dessein, c'est ce dont je ne pouvais douter en voyant la haine croissante qu'il me portait. Un jour que je m'étais levé de meilleure heure que ma sœur Aleidis, je me promenais curieusement devant les portes des appartements qu'on tenait toujours fermés pour moi. A l'une de ces portes je découvris une fente; debout sur la pointe des pieds et le cœur palpitant, je me mis à regarder dans la chambre. Je vis le comte Arnold étendu dans un fauteuil comme s'il eût été paralysé; son œil immobile était dirigé vers la muraille et fixé sur un tableau noir où étaient tracés des carao
tères d'or ; assis à côté de lui, Abulfaragus lisait dans un grand livre. Au moment où je m'approchai de la porte, j'entendis le comte Arnolû qui disait :
— Tu Qis, Abulfaragus, qu'il faut que le jeune Bernard quitte le château? Mais tu ne songes pas au désespoir d'Aleidis si on lui arrachait son ami d'enfance?
— C'est un serpent que vous nourrissez dans votre sein ! dit le devin ; s'il demeure ici , il découvrira l'horrible secret et il imprimera sur le noble blason de vos ancêtres une sanglante tache d'infamie !
— Non, non, ne m'en parle plus! répondit le comte Arnold; il n'y a dans ce château que deux cœurs qui connaissent la joie , — et tu veux me faire briser ces deux cœurs!
— H le faut! s'écria Abulfaragus d'un ton impérieux Écoutez !... Ce soir, à minuit, le ciel était resplend d'étoiles : j'ai trouvé facilement nos planètes à Votre étoile scintillait faiblement à côté de celle de nard, et semblait, comme une lampe épuisée, jeter peine de rares et tremblantes lueurs. Tout à coup toile de Bernard s'éloigna de la vôtre; mais bient( rapprochant de l'astre qui a présidé à votre naiss; elle l'entoura d'une rayonnante couronne de joie consolation... Alors, par la puissance de mon art forcé le destin à se révéler, et voici ce que m'a ann
la conjonction des astres : Si Bernard ne part pa portera à votre maison deux coups terribles et sou: le nom de Craenhove d'un éternel opprobre. S'il il reviendra, et, à son retour, vous comblera de je de bonheur. Tel est l'impitoyable arrêt du sort !
80 ŒUVRES DE HENRI CO NSCIElNCE.
— 0 Abulfaragus, que tu es cruel ! Que tu es impitoyable pour ma sœur Aleidis ! Non , j'aime mieux voir redoubler mes souffrances, pourvu qu'elle, du moins, ne connaisse , As le malheur 1
— Arnold ! Arnold ! s'écria le devin avec impatience et en montrant les feirres a or inscrites sur le tableau, si vous aviez cru à la prédiction que je vous ai faite jadis, vous ne souffririez pas aujourd'hui ce que vous souffrez; *e remords et le repentir ne vous pousseraient pas vers la tombe. Que lisez-vous ici? Si une femme se place entre vous deux , la maison de Craenhove sera souillée de son propre sang. N'en a-t-il pas été ainsi? Il ne manque plus maintenant à votre nom que l'opprobre public. Eh bien, jetez-vous le premier la fange à la face,
> rougir l'ombre de votre père ; écrivez sur sa tombe son sang est un sang indigne! Ayez le courage e lâche à ce point...
;ndant cet entretien, l'angoisse et la terreur me faiît trembler comme une feuille; en ce moment, la vie t m' abandonner et je fus forcé de chercher de la i un appui contre le mur. Je vis le comte Arnold ;her profondément sa tête sur sa poitrine, comme mt courbé le front sous les cruelles paroles d'Abul- *us. Après un long silence, celui-ci dit d'une voix re:
- Eh bien , comte Arnold de Craenhove , qu'ordonvous?
- Qu'il parte !
elle fut la réponse fatale du comte.
- C'est bien, je vous remercie, dit ïe devin; mais ce
HISTOIRE DU COMTE HUGO. 3t
n'est pas tout; le destin veut qu'il soit humilié; le destin veut qu'il quitte le château comme il y est venu, pauvre et abandonné.
Un douloureux soupir s'échappa du sein du comte Arnold. Quand sa pensée se formula en paroles, mon oreille fut frappée de cette terrible sentence :
— Qu'il en soit ainsi ; faites selon votre volonté.
Je tombai sans force devant la porte et me mis à pleurer abondamment. Mes gémissements parvinrent jusque dans la chambre. Abulfaragus ouvrit la porte, et vint se placer devant moi avec le ricanement d'un démon qui se réjouit de la chute d'une âme. Il s'avança dans le corridor et poussa un cri, qui, répété par de nombreux échos, retentit dans tout le château. J'entendis alors plusieurs portes s'ouvrir et se fermer, et les serviteurs courir avec précipitation. Tout à coup une sûreté inspiration m'avertit qu'on était en train de me s» pour toujours d'Aleidis. Je me relevai viveme courus en gémissant à la chambre où j'avais i sœur un instant auparavant. Hélas, Albert, la était fermée ! J'eus beau crier, m'ensanglanter les à la serrure, je ne reçus d'autre réponse que l'éc mes propres plaintes. Désespéré et la mort dans I je parcourus comme un insensé tout le châtet ne laissai pas une tour sans la visiter, je ne re trai pas une porte sans lui demander mox/ A mais tout demeura clos et muet. Oh! que j'éwis heureux, Albert ! Tantôt je venais répéter mes pi devant la porte d'Aleidis, tantôt j'allais pleurer so arbres, tantôt j'errais en gémissant sous les voûtt
souterrains; mais tout fut inutile, la sentence était irrévocable; j'avais perdu ma sœur Aleidis.
Vers le soir, j'étais assis sur l'uerbe, à l'endroit où j'avais si souvent joué avec elle; tous mes souvenirs repassaient devant mon esprit en tableaux resplendissants. Combien je souffris alors ! Je croyais voir chacune des joies d'autrefois venir me dire adieu comme pour une éternelle séparation. L'herbe était baignée de mes larmes brûlantes; je voyais sous cette triste rosée les pâquerettes se fermer et mourir...
Enfin je perdis la conscience de moi-même et tombai dans un tel égarement , que je ne voyais ni ne pensais plus ; j'avais tout oublié et je dormais les yeux ouverts. Je dus rester longtemps dans cet état, car en me réveillant, je sentis que mes membres engourdis étaient rebelles à ma volonté. Quand j'ouvris les yeux, j'aperçus un vieux serviteur du château, debout devant moi. C'était un écuyer sexagénaire, nommé Roger, qui m'avait toujours été moins hostile que les autres, et qui, en ce moment , semblait me considérer avec un sentiment de pitié.
— Levez-vous , Bernard, dit-il, j'ai quelque chose à vous dire.
Je me levai, m'approchai de lui et j'entendis avec anxiété ces paroles :
— Bernard, il se trame contre vous quelque chose de terrible. Il paraît que vous avez commis un grand méfait; il y en a qui disent que vous avez répandu le bruit, parmi les paysans, que mademoiselle s'est déshonorée. Vos calomnies demandent une punition sévère.
Moi! calomnier ma sœur Aleidis! Oh, Albert, je fus anéanti en apprenant cette mensongère accusation ! Un cri de désespoir et de rage impuissante s'échappa de ma poitrine; je m'arrachai les cheveux comme un insensé. Le vieux guerrier me prit la main pour me forcer à lui prêter attention, et poursuivit :
— Bernard, connaissez-vous Abulfaragus? Savez-vous que du miel il sait tirer du poison? Savez-vous que sa main joue avec le poignard et que les esprits infernaux sont à son service? Êtes-vous jamais descendu dans les cachots souterrains du château? Eh bien, tout cela vous menace. Fuyez, j'ai laissé ouverte la porte de secours ; vous pourrez facilement passer le fossé à gué... Partez, votre crime est grand, mais vous êtes trop jeune encore pour qu'une horrible. . .
En ce moment, l'œil fauve d' Abulfaragus brilla au loin derrière un tronc d'arbre; les paroles moururent sur les lèvres de l'écuyer, et, tout tremblant, il s'éloigna de moi.
Je ne sais ce qui m'arriva alors; ma vue se troubla; les arbres et les tours du château se mirent à danser rapidement en rond autour de moi, et je fus contraint de m'asseoir sur l'herbe, car je sentais que j'allais succomber sous le poids de la douleur; je demeurai pendant quelque temps dans une insensibilité presque complète, plongé dans une profonde méditation, jusqu'à ce que la conscience de ma situation me revint eniin. Je me rappelai alors les paroles du vieil écuyer : je vis des coupes pleines de poison s'approcher de mes lèvres, des poignards menacer ma poitrine! Oh! Alben,je rea*
sentis alors la crainte de la mort; je fus saisi d'une affreuse inquiétude et j'embrassai , comme un dernier espoir, le parti que m'avait indiqué l'écuyer.
Favorisé par une demi-obscurité, je me glissai le long des arbres, jusqu'à la partie du mur d'enceinte où se trouvait la porte de secours; encore quelques pas et j'allais l'atteindre ! Cette certitude me donna du courage et de l'énergie... C'était une consolation pour moi, dans toutes mes souffrances, de ne plus jamais revoir l'odieux Abulfaragus. Mais le ciel en avait disposé autrement... Abulfaragus se trouvait devant la porte ! Tandis que je m'arrêtais et penchais ma tête sur ma poitrine comme frappé d'un coup inattendu, le devin s'approcha et surgit tout à coup devant moi. Je sentis sa main osseuse saisir ma main; puis il me dit avec une voix d'une douceur extraordinaire, avec cet accent plein de charme qu'il savait prendre quand il parlait à Aleidis :
— Bernard, mon jeune ami, vous êtes malheureux? Qui accusez-vous dans le fond de votre cœur? Abulfaragus, n'est-il pas vrai?
— Oui, oui, m'écriai-je, et j'ai raison de vous accuser. Vous m'avez toujours persécuté, comme l'eût fait un mauvais esprit. Et en ce moment peut-être , le poison qui doit me tuer bout déjà sur votre feu !
Le d^v'n répondit par un sourire plein d'amertume. Il se tut un instant, puis me demanda :
— Bernard, avez-vous entendu ce que j'ai dit ce matin au comte Arnold ?
— J'ai entendu, répondis-je en fondant en larmes, comment vous m'avez calomnié, et avec quelle cruelle
résistance vous avez demandé ma sentence de mort.
— N'avez-vous pas entendu autre chose, Bernard? reprit le devin.
Dans le but d'effrayer mon ennemi, je feignis d'avoir surpris son xerrible secret, et je répondis avec aigreur :
— Oui, j'ai entendu autre chose; mais jamais je n'oserai dire ce que je sais, et encore moins ce que je soupçonne. Le comte Arnold est mon bienfaiteur !
Le silence qui suivit ses paroles me causa une extrêmf surprise. Abulfaragus parut tout à coup plus triste que moi ; il baissa les yeux vers la terre et soupira comme un homme en proie à une douleur profonde.
Il releva la tête et me regardant d'un air suppliant, il dit:
— Bernard, mon enfant, vous me regardez comme un méchant homme, n'est-ce pas-? Si vous saviez ce que je
3t pourquoi je le fais ! Si vous saviez pourquoi je me haïr tandis que je ne veux de mal à personne au uonde , oh ! vous auriez pitié d' Abulfaragus ! Vous l'aimeriez sans aucun doute* car votre cœur est généreux et pi.:!
Comment vous peindre ma stupéfaction, Albert? l'homme que je croyais un démon, était là, suppliant divant moi; sa voix pénétrait jusqu'à mon c:eur; je me sentais gagné par la pitié et ma crainte s'évanouit entièrement.
— Abulfaragus, dis-je, vous m'étonnez. Votre bouche dit-elle la vérité ?
— Suivez-moi, dit-il en m'entraînant par la main, suivez-moi, le temps est précieux 1
Il fallait qu'aucun sentiment, que rien ne*pût résister a la voix d'Abulfaragus, puisque le peu de paroles qu'il avait prononcées avaient dissipé non -seulement mes inquiétudes et ma haine, mais encore toute ma défiance. Je le suivis de bon gré jusqu'à la porte de sa chambre.
Là, pourtant, un léger effroi me saisit de nouveau; j'allais donc mettre le pied dans ce lieu plein de mystère, qui pendant huit années avait tant excité ma curiosité. Je tremblais en entendant la porte s'ouvrir et en entrant dans la chambre. Cependant ce que j'y vis ne m'épouvanta pas et je fus stupéfait de n'y pas trouver de choses fantastiques et effrayantes. L'appartement était malpropre et en désordre; une lampe de fer l'éclairait imparfaitement; çà et là , il y avait quelques squelettes de petits animaux, des herbes desséchées, quelques livres et une grande statue de la vierge, ornée de deux beaux bouquets de fleurs; c'était tout.
Abulfaragus me fit asseoir sur un siège, s'assit luimême à côté de moi, et me dit en me prenant la main ;
— Bernard, vous croyez que je vous hais et que j* cherche votre perte? Vous vous trompez, mon am. Avec ceux qui sont du sang de Craenhove, vous le seul que j'aime. Je vous ai réellement donné de^ raisons de me craiedre et de me haïr, mais l*în< rable destin m'y obligeait. Je vous ai vu arriver au châ f eau des Lanternes et votre venue m'a réjoui. J" tous a; laissé en paix jusqu'au jour où une irrésistible curiosité vous poussa à * ouloir découvrir des choses que vous ne dévie? pas savoir. Alors j'ai pris la balance et je vous ai mis dans l'un des plateaux ; dans l'autre se trouvait
HISTOIRE DU COMTE HUGO. a/
l'honneur de la maison de Craenhove. Vous pesiez ie moins et vous deviez être sacrifié. Vous deviez partir.' Je vous ai persécuté , je vous ai fait souffrir dans l'espoir que votre séjour au château des Lanternes vous deviendrait à charge; mais Aleidis guérissait toutes vos douleurs; vous étiez invincible. Vous avez raison de me haïr, Bernard, car je vous ai parfois accablé de chagrin, et pour vous épouvanter je semblais prendre plaisir à vos souffrances. Vous êtes trop jeune, mon fils, pour comprendre les motifs de cette conduite, si je voulais vous les expliquer. Abulfaragus est attaché comme un esclave à la maison de Craenhove ; il doit sacrifier à la prospérité de celle-ci tous ses sentiments, tous ses penchants naturels, et, alors qu'il vous aimait ardemment, la servitude dont je vous parle le contraignait à paraître votre ennemi. Plus tard vous saurez, Bernard , pourquoi je vous sépare d' Aleidis; il y a des passions, des désirs, qu'heureusement vous ne ressentez pas encore, mais qui s'allument tout à coup dans Pâme commeun feu dévorant. Cette nuit, Dieu par la voix de ses étoiles a prononcé sur votre avenir; rien ne peut vous soustraire à son arrêt. Demain, avant le lever du soleil. ;ous quitterez le château de gré ou de force. Voici ce que je serai obligé de faire si vous ne vous soumette; pas. J'appellerai des hommes d'armes, je vous fera1 dépouiller de vos vêtements et jeter hors du château. Ce serait une barbarie, n'est-ce pas? Aussi ne le feraije pas, car vous vous soumettrez, vous écouterez nu prit. î et vous céderez à votre destinée. Dites-moi que vous pal tirez volontairement.
La tête penchée, j'écoutais la voix du devin. Des larmes abondantes coulaient le long de mes joues; je ne répondis à sa question que par des sanglots entrecoupés.
— Vous pleurez, mon fils? reprit Abulfaragus; je vois vos larmes briller à la lumière de cette lampe. Aleidis vous fait pleurer, n'est-ce pas? Il vous semble bien cruel de quitter votre bonne sœur?
— Pour toujours, pour toujours! m'écriai-je d'une voix déchirante.
— Mon ami, poursuivit le devin, le destin a dit que vous deviez quitter le château des Lanternes, mais il a ajouté que vous y reviendriez un jour pour ne plus cesser de l'habiter.
Ces paroles descendirent dans mon cœur comme une douce consolation, et je contemplais Abulfaragus avec reconnaissance; il ne me semblait plus laid; au contraire, son visage avait la douceur de celui d'un père qui parle à son enfant.
— Bernard, reprit-iî, promettez-moi que vous ferez selon ma volonté, et je vous révélerai en un mot l'inestimable bonheur que le destin vous réserve.
Je serrai sa main en lui disant que je me soumettrait à tout.
— Eh bien, dit Abulfaragus d'un ton expressif, quan< vous aurez quitté le château, j'empêcherai qu'aucu: autre jeune homme n'approche d' Aleidis; je ferai pou vous ce qu'un père ferait pour son fils : je vous gar derai une pure et charmante fiancée. Le destin a dt claré que vous épouseriez un jour Aleidis, et que vou
commanderiez en maître au château des Lanternes et à Abulfaragus lui-même. En est-ce assez pour satisfaire votre orgueil et votre amour, jeune homme?
Pendant quelques instants , je demeurai tout interdit de cette prédiction enchanteresse. Puis je me laissai glisser de mon siège et je tombai à genoux devant le devin; je versais des larmes de joie et de bonheur, mais j'étais incapable de parler. Enfin, je m'écriai:
— Merci , merci , Abulfaragus ! Oh ! puissiez-vous ne pas vous tromper !
— Me tromper, mon enfant? Oui, je me suis trompé quelquefois. Mon art n'est pas infaillible. Consolez-vous néanmoins, je reste ici pour assurer la réussite d'une partie de ma prédiction. Si Aleidis n'est pas à vous, elle n'appartiendra jamais à personne. Quant au reste, je n'ai jamais vu les astres parler un langage aussi clair, et j'ai la conviction que le destin ne m'a pas induit en erreur. Maintenant, écoutez, Bernard, ce qu'il vous faut faire pour mériter tant de bonheur. Dans votre chambre à coucher, vous trouverez des habits de paysan; revêtezles, sans rien emporter avec vous de ce qui vous appartient. Ce soir, dormez si vous le pouvez; demain, avant le lever du soleil, je viendrai vous éveiller. Alors vous quitterez le château et vous vous en éloignerez. Il m'est interdit de vous donner des conseils; allez et démeniez où votre propre inspiration vous conduira. Ne faites jamais un pas pour revoir Aleidis ou le château des Lanternes. Un important événement vous dira quand vous pourrez revenir; ne le tentez jamais avant que vous ayez la certitude de rendre au comte Arnold son
repos perdu et ses joies oubliées. Voilà tout ce que je p\U5 vous dire ; les événements eux-mêmes se chargeront de vous révéler le reste.
Il prit la lampe, me conduisit jusqu'à ma chambre à coucher, et me quitta en m'adressant encore des paroles de consolation.
11 est inutile, Albert, de vous dire tous les rêves étranges qui fascinèrent mon esprit pendant cette nuit; j'avais éprouvé la veille des émotions si nombreuses et si diverses! Dire que j'étais malheureux, je ne le puis; l'avenir me réservait un si heureux sort! J'étais prêt à tout souffrir pour mériter Aleidis. Aussi , nonseulement je me soumettais à la volovité d'Abulfaragus, mais encore je me réjouissais à la pensée que j'étais appelé à soulager ou à dissiper entièrement la douleur de mon bienfaiteur, le comte Arnold. J'allais peutêtre me trouver mêlé au mystère qui planait comme un voile magique sur la maison de Graenhove. Tout cela flattait mon cœur et donnait à mon bannissement quelque chose de grandiose et de solennel. Quand Abulfaragus ouvrit ma porte et entra sa lampe à la main, j'étais déjà debout, vêtu de mes humbles habits. Je jetai im dernier et triste regard sur mon cor de chasse et je suivis mon guide. La porte du château s'ouvrit et le pont-levis s'abaissa. Lorsque nous fûmes dans la campagne, Abulfaragus me donna un morceau de paii. i un oiseau rôti. Alors je lui pressai la main et lui du d'un ton attristé :
— Abulfaragus, vous le savez, Aleidis n'apprendra pas mon départ sans une profonde douleur; peu!;-
HISTOIRE DU COMTE HUGO. il
être gémira-t-elle longtemps sur la perte de son fr^re, — Ne craignez rien, mon fils, répondit-il avec bonté, je consolerai Aleidis, je lui donnerai la conviction que vous reviendrez, — et puis, Bernard, je lui parlerai de vous tous les jours, — je veux qu'elle ne vous oublie jamais.
Des larmes de reconnaissance jaillirent de mes yeux Je jetai mes bras autour du cou d'Abulfaragus et j'embrassai avec passion ce même homme que j'avais regardé comme la plus méchante des créatures. Il m'adressa encore quelques paroles d'encouragement, puis il me dit adieu et au revoir. Quant à moi, je me mis à suivre le chemin d'un pas rapide et je marchai pendant une bonne partie du jour. Arrivé à Santhoven, je m'approchai d'une cabane de paysan et j'y demandai un peu de lait pour étancher ma soif. Après une courte conversation j'appris du paysan que son berger l'avait quitté pour aller servir un gentilhomme en qualité d'écuyer ; je m'offris à le remplacer et je fus accepté. Depuis deux ans, je sers ces bonnes gens et je me réjouis du sort qui m'est fait, parce que j'ai la certitude de revoir un jour Aleidis. Et puis, je n'aimerais pas à revenir au château des Lanternes sans savoir lire; Aleidis se plaît aux récits des hauts faits d'amour et des actions chevaleresques; elle m'a sacrifié ce goût, et ses paroles m'ont prouvé , pendant deux années , combien elle regrettait ce pénible sacrifice. D'ailleurs mon âme est consumée d'un incompréhensible amour de science; je crois même qu'Aleidis n'a pas la plus grande part dans cet étrange désir; c'est un sentiment mystérieux qui me
domine sans que j'en puisse bien pénétrer la cause
Voilà mon histoire , Albert. Elle est triste et singulière, n'est-ce pas?
Le vieux berger avait prêté au récit de Bernard une attention si avide et si profonde qu'il ne répondit pas d'abord. Il considéra son jeune compagnon avec étonnement, et dit, après quelques instants de silence :
— Triste? oui, mais plus étrange encore. Cet Abulfaragus m'a fait frémir plus d'une fois. Ètes-vous bien sûr, Bernard, que ce soit un homme?
— Que pourrait -il donc être, Albert?
— Vous êtes jeune, Bernard, et vous ne savez pas ce que je sais. Si je vous disais qu'il y a des hommes qui font un pacte avec le diable et qui obtiennent de lui un mauvais esprit pour les servir ! Si je vous disais que souvent ces malheureux se repentent trop tard d'avoir conclu ce pacte maudit, et qu'alors, poursuivis par les remords de leur conscience et par la crainte de l'enfer, ils s'enferment dans la retraite et fuient la lumière du soleil !
— Que voulez-vous dire, Albert?
— Une chose bien aisée à comprendre; je dis que le comte Arnold de Craenhove a vendu son âme au diable et qu'Abulfaragus est un esprit damné qui lui a été donné par Lucifer pour esclave et pour serviteur.
Ces paroles prononcées d'une voix sourde firent une profonde impression sur l'esprit de Bernard ; bientôt, ce pendant, il releva la tête et souriant avec incrédulité :
— Vous vous trompez, Albert, dit-il. Le comte Arnold
HISTOIRE DU COMTE HUGO. fe
allait à l'église comme un bon chrétien ; quant à AbilU faragus, n'avait-il pas dans sa chambre une image de la Vierge et ne l'entourait-il pas de frais bouquets en témoignage de sa dévotion? N'invoquait- il pas Notre- Seigneur Jésus toutes les fois qu'il était agenouillé sur la tombe? Non, ce n'est pas là qu'est l'énigme. Il y a un autre mystère caché dans la nuit sinistre de la visite à la comtesse de Mérampré. Celui qui saurait où repose le corps du comte Hugo, aurait peut-être l'explication de tout.
— Ne l'a-t-on jamais demandé à la comtesse de Mérampré, Bernard?
— Comment le lui eût-on demandé, puisque, depuis cette nuit, elle n'a jamais reparu en Brabant?
— Je me perds en conjectures. Peut-être cette nuit pleine de mystères a-t-elie été témoin d'un crime qui crie vengeance au ciel, d'un horrible meurtre; mais, quoi qu'il en soit, nous ne devons pas accuser notre prochain sur un simple soupçon... Il se fait tard, Bernard, ^e soleil descend derrière la forêt de sapins; il faut reconduire les brebis à l'étable.
A ces mots , les deux bergers s'éloignèrent, chacun de son côté, pour rassembler les troupeaux de leur maître. Tandis que Bernard s'occupait de cette tâche , le vieux pâtre arriva à la dérobée derrière lui, et lui dit d'une voix étouffée :
— Bernard, avez-vous jamais vu le loup-garou ?
Le jeune horçme épouvanté tourna la tête dans toutes les directions, puis il répondit :
— Non; pourquoi me demandez- vous celai
— Regardez là-bas , au bord de la forêt , vous le verrez.
Bernard aperçut en effet une ombre humaine qui semblait se glisser lentement et avec précaution le lom du bois.
— Ah ! dit-il avec angoisse, c'est là le loup-garou dont on parle tant ! Je croyais que c'était un animal féroce; et voyez, de loin, on le prendrait pour un homme. Qu'est-ce donc qu'un loup-garou?
— Ne le savez-vous pas, Bernard? Le loup-garou est un homme qui , à cause de grands péchés mortels , est condamné par Dieu à courir toutes les nuits , sous la forme d'un loup, sans trêve ni repos. Les loups-garous fuient les villages et les maisons dans la crainte qu'on n'en referme la porte sur eux ; car alors, quand l'heure viendrait de se changer en loups, ils se briseraient la tête contre les murs et les meubles, et mourraient sûrement la même nuit.
— Avez-vous vu cet homme sous la forme de loupgarou, Albert?
— Oui, maintefois. Il y a plus de six ans qu'il a choisi cette forêt pour asile. Depuis ce temps personne n'ose y entrer , tant par peur que par respect pour les punitions de Dieu. La nuit, le loup-garou rôde aux alentours ou va dans le cimetière au milieu des tombes. Là, il pousse des plaintes et des hurlements affreux. Personne n'a jamais entendu sa voix, il est muet et ne sait pas parler. Le loup-garou paraît d'ailleurs aussi doux qu'un agneau ; s'il passait devant nous, il pencherait la tête , baisserait les yeux et s'éloignerait
comme une statue qui marche. Personne n'a souvenance qu'il ait jamais fait le moindre tort aux gens ou aux bêtos. Une fois même, il a offert deux pièces d'or à une pauvre femme qui pleurait sur la lisière du bois. L* femme épouvantée s'est sauvée et n'a pas osé accepte; l'argent du loup-garou. Mais cela prouve pourtant qu'il n'a pas un mauvais cœur.
Pendant cette explication, l'œil curieux de Bernard ne s'était pas détaché du loup-garou, et comme, à chaque pas, il se rapprochait des bergers, bientôt ceux-ci purent le voir plus distinctement. Il paraissait un homme de taille extrêmement élevée et était enveloppé des pieds à la tête d'un vêtement couvert de poils qui ressemblait tout à fait à la peau d'un animal. De la main droite il tenait une branche d'arbre sur laquelle il s'appuyait , comme sur un bâton pour aider sa marche. Le bras gauche était rapproché du corps comme s'il eût porté quelque chose. Sans doute cet objet avait attiré l'attention de Bernard , car il s'écria tout à coup :
— Que tient-il sous le bras ? n'est-ce pas un livre?
— Je ne puis le voir, dit le vieil Albert. Mais il ajouta bientôt :
— En effet , c'est un livre quatre fois plus grand que le mien !
Bernard tomba dans une profonde préoccupation, et dit d'un ton étrange et en poussant un soupir :
— Le loup-garou sait lire !
En relevaut la tête il vit le loup-garou se courber au bord de la forêt, se glisser dans les broussailles et disparaître. Déjà deux fois son compagnon l'avait en-
gagé inutilement à quitter la bruyère; déjà Albert était loin avec son troupeau, et Bernard demeurait immobile, l'œil fixé sur la place où le loup-garou avait disparu sous les broussailles. Enfin il donna à son chien le signal du départ et quitta la bruyère, l'âme émue, l'esprit rêveur, et en répétant de temps en temps son exclamation :
— Ah ! le loup-garou sait lire 1