halte, Barthélémy; Sut, Fiançons; Kobt, Jacques
Halte. — Je les sais toutes. Je sais Malehys, je sais le Forgeron Sorcier, je sais le Pot d'Or, je saiî Saint -Pierre, je sais la Vieille Lampe , je sais la Chien Ensorcelé, et cent autres encore, si je voulais les conter.
Frans. — Allons ! tirons à la courte paille ! (IlsMrent pour voir qui commencera à raconter.)
Kobk. — Hourra ! vivat ! c'est Balte ! Voyons l'histoire du docteur Faust ou celle du souterrain du tribunal.
Sus. — Non, Balte, pas celle-là ! Raconte plutôt une histoire de diables, de sorcières ou de revenants.
Balte. — Bon, je vas vous raconter une histoire vraie qui est arrivée sur le petit Marché, un peu plus loin que l'estaminet du Lapin à la Pipe.
Il y avait une fois dans cette rue-là une maison à quatre étages, sans compter le grenier, aussi grande et aussi belle que le palais d'un roi. Mais personne ne voulait demeurer dans cette maison, et elle resta vide pendant bien des années, car il y avait un revenant.
Sos. — Ah ! ah ! cela va-t-il être beau !
Balte, fâché. — Tais-toi donc. Sur le coup de minuit, arrivait un revenant qui courait du haut en bas de la maison, et quand ce manége-là avait duré assez longtemps et qu'une heure sonnait, le revenant se mettait derrière la porte de la rue et commençait à hurler et à gémir si misérablement que chacun en avait compassion.
Kobe, d'un ton inquiet. — Est-ce toi qui as soupiré, Sus?
2;^i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
Frans. — Tiens ! en voilà un qui a peur? Il est b"ave comme un poulet, ce Kobe !
Balte. — Si Kobe ne se tait pas, je le flanque dans la cave.
Ainsi donc, personne n'osait aller dans cette maison, bien que le revenant ne fît que crier : Délivrez mon âme ! délivrez mon âme !
On disait, et je crois bien qu'on disait vrai, que c'était Tâme du dernier propriétaire de la maison, et que celuici avait, par avarice, caché quelque part un grand trésor. Et vous savez bien que quand quelqu'un meurt avec de l'argent caché sur la conscience, il faut qu'il brûle dans l'enfer jusqu'à ce que l'argent soit retrouvé.
Les choses allaient depuis longtemps ainsi, quand il arriva une fois un vieux soldat des guerres de Napoléon.
Ce soldat s'appelait Jean le Fort, et il avait dit dans un cabaret qu'il irait, rien que pour son plaisir, coucher une nuit dans la maison déserte, si on voulait lui donner d'avance cent florins.
Le maître de la maison dit à Jean :
— Est-ce vrai ? Oseriez-vous coucher dans cette maison-là?
— Oui, dit Jean, car je me moque pas ma,! de tous les revenants et de tous les diables. Celui que Dieu garde est bien gardé ! ;
— Eh bien , dit le maître de la maison, topez là/c'est fait. Que faut-il que je vous donne?
— Écoutez, dit Jean, donnez -moi pour commencer un bon tas de bois de hêtre, une douzaine de bouteilles de vin, une bouteille de genièvre, un pot rempli
de pâte et une bonne poêle pour y cuire mes pankoekeiv '.
— Vous aurez tout cela, dit le maître; et quand on le lui eût donné, Jean s'en alla vers le soir dans la maison avec ses provisions.
A quatre heures, on lui porta son bois et son pot rempli de pâte dans une chambre du premier étage, où il y avait encore une table et deux chaises.
Il commença par faire un feu comme s'il avait voulu brûler la maison, et il en approcha le pot pour faire lever la pâte.
Pendant que la pâte levait, Jean se mit à casser le cou aux bouteilles, l'une après l'autre, et à la longue il se trouva ivre comme un vieux Suisse; mais il n'avait pourtant pas perdu la tête et savait très-bien ce qu'il disait ou faisait.
Bon ! mais après avoir bu assez longtemps, il commença à avoir faim. Il mit sa poêle sur le feu et y versa une bonne cuillerée de pâte. Ça sifflait que c'était un plaisir... et ça sentait... une vraie odeur de restaurant, quoi !
Voilà donc que c'était bien ; le koek de Jean était déjà bi 'in d'un côté, et il le jeta en l'air dans la cheminé, pour le retourner.
Mais juste au moment où il le remettait sur le feue voilà qu'il tombe quelque chose de la cheminée, voilà le koek dans les cendres!
— Mille... je ne sais quoi ! s'écria Jean. N'y a-t-il pas de quoi jurer? Si brun et si friand! et maintenant !e
I. Sorte de beignets faits dans une poêle avec de la pâte levée ou fermentée.
voilà, mon koek des âmes ' ! Mais qu'y faire ? se dit-il à lui-même. Bah! je vais mettre une cuillerée de pâte dans la poêle.
Pour lors, voilà que çà recommence à siffler, qu'il y avait de quoi gagner une faim comme si on n'avait pas mangé de trois jours.
Mais Jean quitte la queue de la poêle et ramasse la chose qui était tombée par la cheminée.
Devinez un peu ce que c'était ! . . . C'était un os de mort, un bras !
Pour lors Jean éclata de rire, et dit tout en riant :
— Ah ! ils croient me faire peur en se moquant de moi ; eh bien, ils ne s'y prennent pas mal avec leurs os de cheval! Ils jetteraient tout le charnier par la cheminée que je ne tournerais pas la tête ! Belle malice cousue de fil blanc !
Bon! Quand le koek de Jean fut cuit à moitié, il se dit à lui-même : Vous ne m'attraperez pas cette fois-ci, malins que vous êtes! Je mangerai plutôt le koek à moitié rôti... Et il étend la main pour prendre le koek', mais voilà que tout d'un coup il tombe par la cheminée toute une échine, et voilà le koek dans les cendres.
— Jésus, Maria! s'écria Jean; est-ce que je verrai toute ma pâte s'en aller au diable comme çà? Voyons, qu'est-ce qu'ils m'ont encore jeté là? Parbleu, voilà un chapelet qui n'est pas court; c'est sûrement l'échiné d'un poulain. Sont-ils bêtes, ces gens-là, de ne pas laisser un brave homme comme moi manger tranquillement.
i. La personne qui mange le premier koek on pankoek dit an pïter 1 lia» tention des âmes du purgatoire ; de là le nom de kotk des dmtt .
Oui, mais ce qui était tombé dans sa poêle, c'était tous petits os attachés ensemble, enfin une échine d'homme, quoi !
Jean se fâcha tellement qu'il empoigna l'échiné et la
nça de toutes ses forces contre le mur.
Il vint s'asseoir tout mécontent auprès de sa poêle, et essaya à plusieurs reprises d'y mettre une cuillerée de pâte, mais chaque fois qu'il voulait tirer le koek de la poêle, il tombait dedans un os ou un autre, et çà dura ainsi jusqu'à ce qu'à la fin il tomba une tête de mort.
Jean entra dans une terrible colère, et lança la tête de mort aussi loin qu'elle voulut rouler.
Puis il se remit à cuire tranquillement, et il finit par avoir sur la table tout un plat de koeken, qu'il se disposa à manger.
Pendant qu'il était assis à bien manger et à bien boire, voilà qu'un coup se fait entendre. Jean compta : il était minuit !
Aussitôt, ayant levé les yeux, Jean aperçut, dans le coin où il avait jeté les os, un affreux squelette.
Car, sur le coup de minuit, tous les os s'étaient remis ensemble, et le revenant était là avec un grand drap blanc sur le dos. Le pauvre diable était devenu si maigre à force de rôder et de courir, qu'on pouvait voir à travers son ventre.
Jean regarda le revenant pendant un certain temps et se frotta les yeux, car il croyait se tromper; mais comme le spectre bougea, il vit bien qu'il avait affaire à un vrai revenant.
— Ah çà, bonjour, mon brave ! dit Jean. Comment
va la santé? Il me semble t'avoir déjà vu. N'était-ce pas à l'église Saint-Willibrord, à l'octave des âmes du purgatoire ? Tu as bien mauvaise mine, mon gaillard ! Deux ou trois koeks et une bouteille de vin te feraient du bien. Mais qu'est-ce que je dis là? Je crois bien que les koeks ne te profiteraient guère, car tu portes un gilet à jour! Pourtant si tu veux boire un coup, à ton service; assieds-toi !
Le revenant ne dit rien; mais il fit un signe du doigt comme s'il voulait dire : Viens ici !
Mais Jean était trop fin pour y aller.
— A propos, dit-il, si tu veux rester là jusqu'à demain matin, à ton aise! Mais moi, à ta place, j'irais m'asseoir près du feu; car ce coin-là est plein de rhumatismes, et tu pourrais bien y attraper un bon rhume. Ah çà, mais dis-moi donc quelle langue tu parles ! Dismoi, parlerais-tu français? Non plus! Retourne à ton cercueil, vieux farceur ! Si tu viens de Dieu, parle; situ viens du Diable, va-t'en !
Mais le revenant restait à la même place et ne cessait de faire signe à Jean de venir à lui.
Jean se remit tranquillement à manger et ne s'inquiéta plus du revenant.
Quand cela eut duré quelque temps, voilà qu'il sonna minuit et demi, et que le revenant leva ses maigres jambes et s'approcha lentement de Jean en lui faisant toujours signe du doigt.
Mais Jean se leva tout à coup et cria au revenant :
~ Ah çà, voyons, je n'ai qu'une chose à te dire; parle autant que tu voudras, mais ne me touche pas;
sinon nous deviendrons mauvais amis! Si tu oses encore t'avancer, je te casse cette bouteille sur ta vilaine frimousse. Tu voudrais bien me tordre le cou, hein? Oh ! je le sais bien; mais nous n'y sommes pas; tu ne me connais pas encore, mon brave !
Le revenant étendit le doigt et en toucha la main de Jean, qui sentit comme une brûlure et vit se lever sur sa main une grosse ampoule.
— Sacrebleu ! s'écria Jean , c'est comme ça que tu veux faire connaissance avec moi ? Il paraît que tu as les mains chaudes, voisin... Mais pas de ça ! je vais Rapprendre à ne plus recommencer... Tiens, voilà le premier atout !
Et Jean frappa avec une bouteille vide juste sur le crâne du revenant, mais il ne le toucha pas et ne frappa que l'air.
Alors Jean se fâcha pour de bon. Il voulut empoigner le revenant et le terrasser, mais il n'y réussit pas; quand il croyait bien le tenir, il ne tenait rien.
— Attention, s'écria-t-il enfin, voilà assez longtemps que cela dure ; tu peux bien me dire maintenant ce que tu veux. Pourquoi viens-tu me chercher noise ? Je n'ai pas d'affaire avec toi ni avec ta famille! Laisse-moi donc en paix et va-t'en !
Mais le revenant ne cessait de faire signe et de montrer la porte.
Jean prit donc son chandelier et dit au revenant :
Allons ! voyons ce que tu veux. Marche devant, je te suivrai.
Le revenant ouvrit la porte et montra l'escalier à
Jean, mais celui-ci était trop malin pour se laisser prendre, et il dit :
— Va toi-même devant !
Car s'il avait marché le premier, le revenant lui aurait sûrement tordu le cou.
Ils arrivèrent enfin dans l'allée, et il y avait là une grande pierre sépulcrale avec un anneau de fer qui y était scellé.
Le revenant indiqua à Jean qu'il fallait soulever cette pierre; mais Jean se mit à rire et dit:
— Tu me prends donc pour un imbécile, mon brave ! Si tu n'as pas de mécanique dans ton sac, tu chercheras longtemps. Lève toi-même la pierre, car pour moi je ne saurais.
Le revenant leva la pierre, et dessous il y avait une grande fosse où se trouvaient trois grands pots de fer remplis de pièces d'or.
Et dès que Jean eut vu l'or, le revenant se mit à parler.
— Voyez-vous cet argent? demanda-t-il à Jean.
— Ah ! farceur, dit Jean, tu parles flamand? Nous commençons à nous entendre. Je parle français aussi, sais-tu? car j'ai servi cinq ans du vivant de Napoléon! Oui, oui, je vois briller là quelque chose qui a joliment l'air de pièces de dix florins.
Le revenant retira les trois pots de la fosse, et dit d'une voix creuse \r
— Voilà trois pots remplis d'or que j'avais cachés avant ma mort !
— Avant ta mortl s'écria Jean tout surpris j es^-tu
mort? On ne le dirait pas. Je crois que tu veux m'en conter.
Mais le revenant n'écouta pas cette observation, et dit:
— J'ai dû brûler en enfer jusqu'à ce que ces pots fussent découverts, — et vous venez de me délivrer de l'enfer.
— Je t'ai délivré de l'enfer 1 s'écria Jean; j'en suis, ma foi , bien fâché I Tu es un joli garçon, tu peux t'en vanter ! Je n'en dirai rien, car le sang me bout !
— Je ne brûle plus maintenant! dit le revenant. Tiens, voici ma main, elle est toute froide...
— Merci de la bonté, dit Jean ; garde pour toi tes mains osseuses. Faisons-nous aussi peu de compliments que possible. Tu as accointance avec le diable, n'est-ce pas?
— Voyons, dit le revenant, des trois pots d'or que voilà, je vous prie d'en donner un aux pauvres, un à l'église afin qu'elle dise des messes pour mon âme, et...
— Holà! s'écria Jean, un instant! Je me moque pas mal de cela! Suis-je ton domestique, par hasard ? Tu ne t'entends pas mal à faire tes comptes ! Et qu'aurai-je donc, moi?... Non, voyons, s'il reste un petit pourboire, je ferai ce que tu veux... Tues assez riche, parbleu! quoique tu coures bien mal vêtu, et cela en hiver encore... Eh bien, qu'en dis-tu?
— Le troisième pot, dit le revenant, est pour vous.
— Poui moi ! décria Jean tout joyeux. Il y a de quoi en perdre la tête. Viens ic: que je t'embrasse sur tes joues deiaîenc« r • : - , ; '< - .
Et Jean bondit de joie; mais il trébucha, tomba dans h fosse et sa lumière s'éteignit. Il sonnait justement une heure.
Voilà donc Jean dans l'obscurité.
— Hé ! crie-t-il aussi fort qu'il peut, dis donc, où es-tu? Hé, mon cher revenant, viens donc ici ! Je t'ai délivré de l'enfer, tu peux bien me faire sortir de ce trou.
Mais le revenant avait disparu.
Jean grimpa à grand'peine hors de la fosse et ramassa sa chandelle.
Il remonta au premier étage, et après s'être un peu réchauffé et avoir bu encore deux bouteilles, il s'endormit.
Le lendemain , Jean fit ce que le revenant lui avait dit. Il donna un pot aux pauvres, un pot à l'église et garda ie troisième pour lui.
Et Jean se trouva riche, car son pot contenait au moins mille millions.
Et Jean logea dans une grande maison, eut voiture et chevaux, coucha dans un lit de velours, but du vin et alla à l'estaminet tous les jours
Ici un long groin surgit et l'histoire finit ' !
i. Cette bizarre conclusion termine tous les contes populaires d'Anvers et de la Campine.
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