TRADITION POPULAIRE D'ANVERS
Il n y a pas de ville plus riche qu'Anvers en traditions populaires. Chaque rue a sa légende , mais il est extrêmement difficile d'arriver à en recueillir un certain nombre, parce que la plupart sont conservées et racontées dans la dernière classe de la population et ne montent même pas jusqu'aux degrés inférieurs de la bourgeoisie. Il en est de ce genre de traditions nationales comme de beaucoup d'autres : le petit peuple seul les a gardées intactes.
Ensuite, peu d'écrivains jugent convenable ou possible de se faire passer, dans les plus pauvres quartiers de la ville, pour un ami ou pour un voisin, et de recueillir ainsi de la bouche d'une marchande de poisson, d'une ramasseuse de cendres, un conte populaire ou le récit d'un miracle encore inconnu. Une circonstance particulière m'a néanmoins fourni l'occasion d'entendre quelques-unes de ces histoires, sans qu'on pût s'apercevoir de ma présence. Les conteurs étaient quatre jeunes gens qui touchaient à l'âge d'homme et
qui, pendant le jour, travaillaient comme apprentis dans un atelier de menuisier ou de forgeron. A coup sûr leur façon de raconter n'était pas des plus irréprochables, mais l'un d'eux cependant savait donner à son récit un certain charme naïf, une sorte de saveur origine dont je fus frappé, et qui me donna l'idée de confier ses paroles à la presse à titre d'échantillon du dialecte anversois*.
Assis sous la fenêtre entr'ouverte d'une maison bourgeoise et sur le soupirail de la cave , ils s'engageaient mutuellement à raconter une histoire. Le premier qui parla fut
Kobe. — Dis donc, Frans, connais-tu l'histoire qu'on a jouée dimanche à la cave des Poesjenelle ? Tu sais bien, celle où Insef2 se marie à la fin avec la reine de Turquie?
Balte. — Je la sais aussi , moi*
Frans. — Est-ce celle de Hanefroek?
Sus. — Eh non ! Il y vient un lapin enchanté qui porte une lettre dans une tour à la princesse d'Amérique *. Ne sais-tu pas celle-là, Baite4?
1. Toute cette légende, écrite en effet en dialecte anversois , offrait de grandes difficultés de traduction. On voudra bien tenir compte de cette circonstance qui ôte au récit beaucoup de son mérite. *
2 II existe à Anvers de nombreuses caves où, pendant l'hiver, oa représente pour les enfants toutes sortes d'histoires an moyen de marionnettes qu'on nomme poesjenellen (polichinelles). Sncef est un personnage qui parait dans toutes les pièces, et qui, comme Arlequin, est particulièrement chargé d'amuser les spec^a'.eurs. C'est ordinairement l'acteur favori de l'honorable public.
3. Les héros des histoires anversoises épousent infailliblement à la fin une tille dî roi, une princesse de Turquie, d'Amérique ou d'Espagne, ou bien, l'il s'agit de revenants, trouvent un grand pot de fer rempli d'or.