MINUIT
héroïque, mais infaillible : il coupe les vivres! Plus de bière, plus de gaieté; plus de gaieté, plus de bruit. On se retire silencieusement comme on est venu, et on ne retrouve la voix et l'éclat de rire qu'au grand air.
Les forcenés qui tiennent absolument à ne pas rentrer chez eux ont encore dix endroits pour un, bien ou mal famés, où il leur est loisible de souper en joyeuse compagnie.
Imp .D elâtre .Paris
Une Heure du matin
Une heure! Que de rêves ont faits déjà les honnêtes bourgeois qui se sont couchés à dix heures ! Que de rêves — et de cauchemars !
Les viveurs des deux sexes ne veulent pas rêver encore. Le rêve marché, bu, ri, ou chanté, vaut mieux pour eux que le rêve ronflé. Les banquettes de velours sont préférables aux oreillers de plume.
Les calés du boulevard éteignent leur gaz et renvoient leur public, comme fait en ce
moment la Librairie Centrale. Seul, le café des Variétés tient bon, et verse à flots ses lumières sur l'asphalte. Ailleurs, des gandins et des gandincs, mêlés de provinciaux curieux et de Parisiens égarés; mais ici, au café Hamelin, des arlistes et des gens de lettres, des acteurs et des figurantes, des photographes et des noctambules. Chez Hamelin, on est presque chez soi, — avec cette différence qu'on y dépense un peu plus d'argent que chez soi : c'est un avantage.
Charles Monselet fait majestueusement son entrée, suivi de quelques-uns des admirateurs de son aimable talent et de son aimable goinfrerie. Monselet-Montmaur! Il vient du Rat-Mort, où il a soupe, après avoir copieusement dîné chez Dinochau : il soupera une troisième fois. Lassatus peut-être, sed nondum satiatus, ce Messalin de la table!
Il s'assied en souriant, et bientôt la soupe aux choux fume devant lui. Jamais je n'ai vu
manger avec cette conviction : on dirait qu'il officie. C'est bien l'homme qui a fait le Sonnet de V Andouillettc et célébré les vertus culinaires du compagnon de saint Antoine ! Comment, ainsi préoccupé des intérêts de son ventre, peut-il un seul instant soigner ceux de son cerveau? Comment, avec tant de gourmandise, avoir tant d'esprit? avec tant de , / graisse, de grâce? Comment la Bête n'étouffet-elle pas en lui la Belle? O prodige! O mystère de l'organisme humain!
Fernand Desnoyers, assis à une table voisine avec son ami le peintre Girardin, fait contraste par sa maigreur de Don Quichotte avec l'embonpoint de ce chanoine littéraire. Pourtant, Desnoyers dîne et soupe autant que Monselet.
— Hamelin! du vin au poète français! crie Bras-Noir de sa voix de crécelle, en essuyant sa barbe jaune d'un seul revers pulcinellcs-
que de sa main droite cl en campant sa main gauche sur sa hanche pour mieux déclamer. Du vin! Hamelin! du vin! crie-t-il en scandant ses vers comme des hexamètres latins, avec plus de spondées que de dactyles :
« Le Beaune — que je bois — me fait rire — les yeux . Je vois couleur — du vin... Mon chemin — est joyeux... On dirait, — sur le ciel, — qu'illumine — l'automne. Que le soleil — couchant — met en perce — une tonne. J'entends — dans le lointain — rire — et jaser — l'écho... Le rire des moissons, — c'est le coquelicot ! Les peupliers — sont saouls : au bord de l'eau — malsaine Ils peuvent — dans le vent — se soutenir — cà peine... »
Monselet sourit finement, sans interrompre un seul instant son petit travail glouton. Il a l'air de dire, du menton et de la bedaine, de l'œil et du sourire : « Oui! oui! chante le vin, va! chante le vin! Moi, je le bois! Chante la soupe! .Moi, je la mange!... »
Jules Noriac descend de la salle d'en haut, où se réfugient le,s joueurs, Il distribue ses
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cordiales poignées de main à droite et à gauche, à Monsclet et à Desnoyers, et passe rapidement. Sa journée est faite, à cet habile directeur du théâtre des Variétés; mais son article n'est pas fait, à ce spirituel rédacteur en chef des Nouvelles : il va remonter vers la place Saint-Georges, s'asseoir devant sa table de travail, tremper sa plume dans l'encre, — et peut-être se coucher. Si vous croyez, lecteurs, qu'on est toujours disposé à écrire, à avoir de la verve, de l'esprit, du talent!
Les tables, pleines tout à l'heure, s'éclaircissent maintenant. M. Hamelin va disant : « Allons, messieurs, il est une heure passée! Je vous en prie!... Les sergents de ville sont à la porte!... Je vais être en contravention!... » Fernand Desnoyers ne bouge pas, Charles Monselet ne remue pas, Paul Blaquière ne s'émeut pas. La foi déplace les montagnes; mais la parole de M. Hamelin n'a pas la môme vertu, — peut-être parce qu'on
n'a pas foi en elle. Il supplie, il gronde, il veut qu'on parte : mais il s'empresse à servir et à faire servir les consommateurs qui surviennent encore en ce moment.
Aux invitations au départ se mêlent les vers de Desnoyers, qui tombent, sonores, dans les oreilles exaspérées de M. Hamelin :
« La bonté — du Pomard — gagne le cœur... — On aime, On devient aussi bon — que le Pomard — lui-même; Et sur le vin — l'amour revient, — comme — sur l'eau Remonte— la grenouille— aussitôt — qu'il fait beau... »
Mais bientôt la salle est vide et le gaz éteint, — un bec excepté, celui qui éclaire encore les tables où sont assis Desnoyers et Monselet, tous deux souriants et calmes au milieu du tapage des garçons, qui répètent sur tous les tons qu'il faut partir et que les agents sont à la porte en train de verbaliser.
« Allons! Bras-Noir! s'écrie Monselet.
vaincu par les sollicitations de M. Hamelin,
et se levant à regret.
— Allons! Jean Riant! répond Desnoyers, vaincu aussi et se levant aussi. »
Et tous deux, bras dessus bras dessous, opèrent une savante retraite, toujours calmes et toujours souriants; Monselet répétant les vers de Desnoyers, et Desnoyers répétant la prose de Monselet :
« A ta santé, Jean Riant, joyeux patron, bonne face, grosse santé, belle humeur, Bacchus du peuple! Que j'aie longtemps pied alerte et longue soif, et je te promets sonores litanies! Jean Riant, protégez-nous! Jean Riant, brillez sur nous! Éloignez de nous, Jean Riant, les trois épouvantables fléaux du monde : la fièvre, la guerre et l'amour!... »
Dans un article récent, magistral comme tout ce qu'il écrit, M. Barbey d'Aurevilly,
mettant une semelle de velours à sa i'érulc de critique, conseille à Monselet de déposer sa couronne de roses sur l'autel du Sérieux et de cesser d'être ce qu'il est souvent pour n'être plus désormais que ce qu'il est quelquefois. Je ne sais pas si cette abdication serait du goût de Monselet, mais j'ose affirmer qu'elle ne serait pas du goût du public, qui aime en lui, précisément, ce dont on voudrait qu'il se débarrassât : sa grâce aimable, son dévergondage spirituel, son épicuréismc et sa gaieté. O Jean Riant! n'écoute pas les sages qui n'ont jamais ni ri ni souri! Reste fou pour plaire aux fous, tes amis et tes admirateurs! Jean Riant, ne sois jamais Jean Mélancolisant!
atre.rans.
Deux Heures du mati
DEUX HEURES Dl MATIN
amelin a vaincu : ses derniers consommateurs sont partis. Mais il est d'autres endroits plus hospitaliers :
Brébant, au coin du boulevard et du faubourg- Montmartre; Bignon, au coin de la Chaussée-dWntin; Hill, sur le boulevard des Capucines.
Pendant que Théodore Pelloquet monte l'escalier du successeur de Vachette, Charles Monselet s'achemine en joyeuse compagnie vers HilFs Tavern, — un cabaret plus parisien que britannique, qu'envahit en ce mo-
ment une foule affamée et assoifée, qui veut continuer là les buveries commencées ailleurs, et se mêle, bruyante, au public grave déjà installé. Le contraste est parfois plaisant, — parfois shocking aussi : des gens de lettres vêtus à la six-quatre-deux, crottés comme leur ancêtre Colletet, sans gants, avec des pipes, se confondent — sans se mêler — avec les nobles gentlemen attablés là comme dans des salons, irréprochables de mise et d'allures. Ces derniers redoutent l'invasion des premiers, et quelquefois avec raison, parce que trop débraillés et trop sans gêne; ils les tolèrent toutefois, — ne pouvant faire autrement : leur seule protestation est le dédain, — un dédain que partagent les garçons, qui répondent plus vite aux cigares qu'aux pipes, aux gentlemen qu'aux gens de lettres. Et cependant les louis de ces derniers sont d'un or aussi pur que les souverains des premiers. Mais, que voulez-vous! ces waiters connaissent leur monde, et s'il leur plait de
servir les enrôlés de la fashion, il leur plaît moins de servir les soldats de la Bohème, — les soldats et même les colonels, car là sont venus et viennent encore des romanciers, des journalistes et des vaudevillistes dont les noms font prime au théâtre et en librairie.
Je respecte cette antipathie des garçons d'HhTs Tavern, — comme je respecte toutes les choses que je ne comprends pas ou qui me paraissent ridicules. Elle ne m'a jamais empêché d'aller, comme tout le monde, frapper, vers une ou deux heures, aux volets de ce cabaret. A cette heure-là, il est fermé; mais il y a, pour les initiés, un sésame irrésistible, qui consiste à heurter légèrement à la porte et à jeter aux garçons, qui se tiennent derrière aux écoutes, un discret et sérieux Shakspeare, ou Calderon, ou Byron, ou Tasso. Gela ne veut pas dire, assurément, pour le waiter, que M. Tasso, ou M. Byron, ou M. Calderon, ou M. Shakspeare est sur le trottoir, demandant à entrer pour boire une
pinte de scotch-ale et manger une tranche d'ham ou de beef; cela signifie seulement que les visiteurs qui heurtent à l'huis de la taverne sont des soupeurs ornés de soupeuses, qui sont déjà, venus souper dans les cabinets particuliers du premier étage et qui y reviennent.
Les cabinets particuliers, — invention diabolique du xvne siècle, due au maître de la taverne de YEcharpe, place Royale, où allaient les auteurs et les petits-maîtres d'alors, — les cabinets particuliers sont l'écueil de la vertu et des napoléons. Une jeune fille de vingt ans et une jeune pièce de vingt francs qui commettent l'imprudence d'entrer, rayonnantes, dans un de ces lieux de plaisance, n'en sortent guère dans le même état; elles sont l'une et l'autre si changées que ni leur mère ni leur propriétaire ne pourraient les reconnaître. Passe pour les jaunets : ils sont faits pour ces métamorphoses vulgaires; mais
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les jeunes filles!... Les jeunes filles!... J'allais m'attendrir à faux : celles qui entrent là ont l'habitude d'y entrer; elles ne sont peut-être plus jeunes, mais elles sont toujours filles.
Les cabinets particuliers d'Hill's Tavern ont cela de particulier que chacun d'eux, — il y en a environ une douzaine, — est placé sous l'invocation d'un grand homme, d'un grand poète, anglais, espagnol, italien, allemand, ou français, dont le portrait se trouve peint sur la porte, en guise de numéro, pour les faire mieux reconnaître. Ah! Shakspeare!
Shakspeare! nous avons évoqué souvent tes adorables héroïnes devant nos drôlesses adorées, et nous avons souvent soupiré en songeant aux charmes des unes et à la gloutonnerie des autres. Ophélia et Cymbeline ne savaient pas fesser le Champagne aussi outrageusement qu'Héloïse Cerneau et que Célestine Machu, n'est-ce pas, vieux poète?...
Mais la nuit s'avance. Les buveurs de lettres qui n'ont pu trouver place chez Hill ou chez Brébant se rabattent chez la mère Pierre, la concierge du Siècle, — dont la petite salle a vu passer bien du monde. On y fait là des soupers où la soupe est inconnue, comme la gêne. Ceux qui aiment le bouilli, avec des oignons et des cornichons confits, y ont la main : le bouilli est l'alpha et l'oméga de la cuisine de la mère Pierre; quand il y a des harengs saurs, c'est qu'ils ont été apportés du dehors.
Le public y est mêlé : des gens de lettres, des artistes et des typos de l'imprimerie Voisvenel, auxquels s'adjoignent de temps en temps de gros bonnets de la rue du Sentier, désireux de voir manger les excentriques de la plume, du crayon et du composteur. Le spectacle en vaut la peine; mais il était plus intéressant il y a quelques années, à cause de l'armoire dans laquelle couchait le père Pierre. Toutes les heures, quand le tapage
devenait trop fort, ou quand les plaisanteries se faisaient trop ronde-bosse, les deux battants de l'armoire s'ouvraient brusquement et le père Pierre surgissait, dressé sur son séant, menaçant du geste. Bien qu'on lut habitué à cette apparition à la Banquo, elle faisait toujours tressaillir les soupeurs.
Je regrette l'armoire du père Pierre.
Les soupeurs regagnent leur domicile, la tète lourde et le porte-monnaie allégé, en se promettant bien, chaque jour, de ne pas recommencer le lendemain.
Je ne parle pas ici des soupeurs robustes qui ne mènent pas la vie nocturne par genre, mais par goût : ceux-là ne sont pas plus malades à minuit qu'à midi, et s'ils se reprochent quelque chose, en rentrant chez eux, c'est de n'avoir pas un estomac d'une plus grande capacité et une bourse un peu plus peuplée de napoléons. Je parle des cocodès, des gandins, des petits jeunes gens du monde
et des petits jeunes gens de lettres qui, à l'exemple de Will-Honey-Comb, l'ami d'Addison, veulent posséder à fond la connaissance des hommes et des femmes, — ce qui leur vaut bien des mécomptes dans le présent et bien des infirmités dans l'avenir. Ce que Will-Honey-Comb appelait « avoir connu les hommes », c'était d'avoir cassé les vitres, rossé des commissaires, troublé le repos des honnêtes gens en donnant des sérénades aux dames à minuit, etc. Ce que les nocturnes parisiens appellent connaître les hommes et les femmes, c'est de s'attabler, le ventre déjà plein, chez Bignon, chez Brébant, ou chez Hill, en compagnie de drôlesses dont le métier consiste à biseauter la carte de Tendre et à faire sauter la coupe de l'amour, et de faire semblant de s'amuser en chantant faux les chansons les plus badines de Nadaud, — le Béranger du Demi-Monde, — en cassant les verres et en répandant le vin des bouteilles, en insultant les filles et
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en tutoyant les garçons. Will-Horicy-Comb
avouait de bonne foi avoir eu la moitié de sa
vie de grands maux de tète tous les matins pour avoir passé la nuit à étudier les hommes. Les nocturnes parisiens ont les maux de tète, les indigestions, et le reste, mais ils n'avouent rien, — parce qu'ils manquent de bonne foi et qu'ils sont poseurs.
Laissons ces Parisiens et ces Parisiennes de la Décadence regagner, blêmes, malades, éreintés, le cœur brouillé, l'esprit troublé, les vêtements tachés, les nids dont ils n'ont pas toujours payé les meubles. Ils vont se coucher : bonsoir!
Ces nocturnes, créés pour être de simples diurnes comme les bons bourgeois leurs pères, ne m'intéressent pas, et n'intéressent personne — pas môme eux : ils vivent sans avoir conscience de leur vie, sans jouissances vraies et sans douleurs réelles, comme les
éponges el les méduses. Ce sont les orties de l'Océan parisien.
Ce qui m'intéresse, ce sont les noctambules, gens de forte race intellectuelle pour la plupart, qui, à l'exemple de l'escolier limosin, transfrètent la Sèquane du crépuscule au dilucule. et déambulent par les compites et quadrivies de l'urbe que Ton vocite Lulèce, cauponisant es tabernes méritoires, Jean Goujon, Nouvelle- Athènes, Rat-Mort, Madrid, Variétés, etc.. belles édulies porcines olentées de sauerkraut au junipère, invisant, comme vérissimiles amorabonds, les mérétricules amicabilissimes, et, surtout, despumant libentissimement la verbocination parisienne, — ou, pour parler selon « Tusance commune ». battent les pavés des rues et l'asphalte des boulevards en causant d'amour et d'art, des filles à la mode et des idées démodées, des actrices qui ont plus de gorge que de talent et des écrivains qui ont plus de
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prétentions que de st\le, des absents tjLi'on voudrait revoir et des présents que Ton voudrait ne plus voir, des morts que Ton regrette et des vivants que l'on méprise, enfin de tout ce qui peut alimenter une causerie ambulante, bois vert et vieux fagots.
Demain, peut-être, grâce aux sévérités de la préfecture de police, qui trouve toutes les têtes égales devant le bonnet de coton et qui n'a pas l'air d'aimer les tètes chaudes, réfractaires au sommeil; demain, peut-être, le noctambulisme aura vécu. Mais au moins aura-t-il bien vécu, pendant les trente ou quarante ans qu'il aura duré, et aura-t-il compté, parmi ses bien-vivants, un certain nombre d'illustrations artistiques ou littéraires, grosses, moyennes et petites, Romieu, Alfred de Musset, Roger de Beauvoir, d'Abrantès, Théodore de Banville, Henry Murger, Nadar, Lerminier, Grimbiot, Gustave Courbet, .Julien Lemer, Francis Giraud. Gus-
lave Planche, Henry de la Madelène, Félix Mornand, Charles Monselet, Heynette de Kesler, Guichardet, Melvil-Bloncourt, Charles Bataille, Marc-Trapadoux, Charles Baudelaire, Gustave Mathieu, Théodore Pelloquet, Antonio Watripon, Emile de la Bédollière, Hippolyte Babou, Privât d'Anglemont, Préault, Pierre Dupont, Ludovic Durand > Alphonse Duchesne, Voillemot, Alexandre Pothey, Gastagnary, Fernand Desnoyers, Malassis, Tony Révillon, Charles Coligny, et d'autres encore que j'oublie. Une longue liste, celle des noctambules qui ont marqué peu ou prou, — une liste qui est comme le livre d'or de la véritable nobility parisienne.
Demain on ne leur permettra plus d'aller et de venir à leur aise sur le trottoir, à ces aimables péripatéticiens, à ces philosophes nocturnes dont le cerveau persiste à flamber comme uit phare à l'heure où celui des simples mortels persiste à fumer comme un sim-
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pic lampion sur lequel le vent de l'habitude a soufflé!
Et pourtant, quelle honnête, et pacifique, et respectable chose, que cette déambulation de gens qui ont un tel respect pour l'esprit, — l'affirmation même de la vie, — qu'ils se refusent à mettre dessus l'éteignoir bourgeois du sommeil, cette affirmation de la mort !
« Dieu soit avec celui qui a inventé le sommeil : il couvre l'homme comme un manteau! )> Qui a dit cela? Panurge ou Sancho Pança? En tout cas, ce n'est pas ce mélancolique et héroïque Don Quichotte, qui se couche le moins qu'il peut, afin d'être plus tôt levé pour offrir son épéc, son cœur et sa vie à ceux qui en ont besoin, — cl même à ceux qui n'en ont que faire.
Je n'aime pas ce manteau-là, pour ma part, j'aime mieux l'autre, — le manteau couleur
de muraille, sous lequel on va faire le pied de grue dans un pied de neige ou de boue sous le balcon de son adorée, et avec lequel on va courir le guilledou de l'esprit en comgagnie des meilleurs fils du monde. Je sais bien qu'il est nécessaire à beaucoup de gens, les fatigués et les souffrants, les faibles et les malades; je connais les sanglots de Macbeth, qui. en assassinant Duncan, a tué aussi le sommeil :
The innocent sleep ;
Sleep, that hints up the ravelïd sleave of care, The death of each day's life, sore îabour's bath, Balm of hurt minds, great natures second course, Chief nourisher in life's feast
Sans doute, sans doute, et Shakspeare a eu raison de faire dire par le royal meurtrier : « L'innocent sommeil, qui débrouille Técheveau confus de nos soucis; le sommeil, ce bain accordé à l'âpre travail, ce baume des cœurs blessés. » Mais il a dit aussi : The
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death of each days life, — « cette mort de la vie de chaque jour... » C'est pour cela que je n'aime pas le sommeil.
Le sommeil est une abdication.
La vie n'est déjà pas si longue, mon Dieu! A quoi bon alors la raccourcir de moitié? Et puis, quand vous vous couchez, laissant inachevé un projet, interrompue une rêverie, cassé en deux un bonheur, savez-vous si vous retrouverez à votre réveil l'autre moitié de cette fantaisie, l'autre morceau de ce bonheur?... Quelle hâte avez-vous donc de vous essayer ainsi chaque jour à la mort, comme ces trappistes qui, chaque jour, prennent la mesure de leur cercueil?
Vous ne trouvez peut-être pas la vie drôle? Alors, brûlez-vous la cervelle, s'il vous en reste quelques miettes, — et que cela soit fini.
C'est vrai : vous ne trouvez pas la vie intéressante, — probablement parce que vous ne vous intéressez pas à elle. Cependant, vous vous levez chaque matin, gaillard et dispos, comme si vous aviez à conquérir un monde ou à révéler une vérité à vos concitoyens, — et vous aboutissez à une tasse de café au lait ou à une bavaroise au chocolat, égayée par la lecture du Moniteur ou du Constitutionnel!... Soit dit sans vous offenser, vous auriez peut-être mieux fait de rester couché et de ne pas vous réveiller du tout.
Vous ne trouvez pas la vie amusante, et vous vous levez chaque matin avec l'intention bien arrêtée de vous amuser énormément. Ne vous couchez pas : vous prendrez alors un peu plus d'intérêt à la vie, vous vivrez!... El quand vous vous en irez définitivement, vous saurez — au moins — à quoi vous en tenir sur une foule de choses. Vous serez bien fatigué, sans doute; vous serez
brisé, éreinté, fourbu, comme l'est un voyageur qui a marché depuis l'aube jusqu'au crépuscule, depuis le chant de l'alouette montant joyeusement vers le ciel jusqu'au chant du bouvier ramenant mélancoliquement ses bœufs à l'étable. La lassitude prouve le travail, l'appétit prouve l'exercice : vous serez fatigué de la vie et vous aurez appétit de la mort... Mais au moins vous aurez vécu! au moins vous n'aurez rien à regretter, et cette fois-là, vous mettrez votre dernier bonnet de nuit avec infiniment de plaisir. Tandis que, tout au contraire, vivant comme vous vivez, — ou plutôt comme vous ne vivez pas, — quand arrive cette grande diablesse qui joue un rôle si important dans les machines d'IIolbein, vous pleurnichez comme un enfant qu'on emmène de la comédie au milieu du premier acte...
Il n'y a qu'une seule manière de bien mou- ,/rir : c'est de vivre. Il n'y a qu'une seule ma-
nicre de vivre : c'est de ne pas mourir. Et vous mourez tous les jours, puisque vous vous ensevelissez chaque soir de vos propres mains dans un linceul que vous appelez drap par politesse, et que vous vous condamnez à séjourner pendant dix ou douze heures dans un coffre en acajou qui ressemble beaucoup trop, sauf la largeur, au coffre en sapin qui sera votre dernière redingote; et une fois clos ainsi, muré ainsi, cadenassé ainsi, vous vous abstenez soigneusement de penser, de peur de cauchemar, c'est-à-dire de peur de vivre!...
L'homme peut se reposer de temps en temps; les haltes et les stations lui sont permises : il n'a pas le droit de dormir.
.Mais où vais-je m'égarer là! Au lieu d'accueillir avec amertume les rigueurs dont l'Administration menace les noctambules, je devrais les remercier au contraire, car, en
me forçant à rentrer chez moi à une heure bourgeoise, en m'empéchant de circuler après minuit à travers Paris, elles m'épargneront désormais les heurts douloureux, les secousses brutales auxquelles je m'expose de gaieté de cœur. Beaucoup de compagnons de ma jeunesse sont partis les premiers, et d'autres encore partiront comme eux, avant moi, la Mort m'ayant dit comme le Cyclope à Ulysse : « Toi, je ne te mangerai que le dernier... » Ils sont partis, et, malgré cela, je les rencontre toujours, ombres mélancoliques, sur les pavés que nous battions jadis ensemble de notre semelle philosophique, et qu'ils battent de nouveau de leurs pas de spectres. Dans ce quartier, c'est Fouques ou Gressot; clans cet autre, Watripon ou Leclerc; dans cet autre, d'autres, — et partout Privât ou Guichardetî Ces rencontres m'attristent, elles me barrent le chemin : il me semble que je marche sur des tombes. D'ailleurs, Paris n'est plus Paris : on me l'a changé,
je n'en veux plus. Allons nous coucher et tâcher de dormir.
Dormir, c'est oublier. « Dieu soit avec celui qui a inventé le sommeil!... »