VINGT-QUATRIÈME HEURE
Vous ne pouvez rien faire de plus agréable à Dieu, ni le plus utile pour vous, que de secourir les pauvres dans leur misère, et de les consoler dansleur malheur. Après le tabernacle où il habite, Jésus-Christ n’est présent nulle {part autant que dans ceux qui souffrent. Honorez-le donc dans les pauvres, dans les malades, dans les captifs et dans les affligés ; car il nous assure luimême qu’il esttellement présent en eux que tout ce que nous faisons pour eux nous le faisons pour lui. Votre piété nest vraieet sin:
cère qu'autant qu'elle produit ou augmente en vous la charité pour vos frères et la miséricorde envers les pauvres. Les œuvres de miséricorde faites, comme tout chrétien doit les faire en vue de Dieu, sont si parfaites que l’apôtre saint Jacques les compare au
culte que nous lui rendons, et les appelle une religion pure et immaculée, et l'Eglise, qui, dirigée par ce tacte surnaturel que l'Esprit saiat lui a donné, sait si merveilleusement apprécier les choses, fait un tel cas de ces œuvres qu’elle les met au dessus de tout, même au dessus de celles qui ont pour but d’honorer Dieu. Elle s'incline en quelque sorte devant la charité du chrétien, et fait céder ses préceptes, même ceux à l’obscrvation desquels elle tient le plus, devant les prescriptions de la charité et de la miséricorde. A celui qui aime ses frères, et qui brûle du désir de se dévouer pour eux, elle n’ose plus rien commander ; dans son respect et son admiration pour tout ce qui lui rappelle le sacrifice de son divin chef, elle se dépouille en quelque sorte de sa puissance et de son autorité sur ceux qui ressentent le désir de le continuer ; elle leur dit: Aimez, et faites ce que vous voudrez. Un pauvre souffre : il faut aller le consoler et le soulager. Un malade languit abandonné : il faut le vi-
siter et le secourir. Si vous rencontrez sur vos pas quelque précepte de l'Eglise qui puisse être un obstacle à votre charité, A elle l’ôtera elle-même, sachant bien que
le culte le plus parfait que nous puissions
ca rendre à Dieu est celui par lequel nous ht l'honorons dans ses pauvres. 1 ae Si donc vous trouvez aans la ville où L ju vous êtes une de ces admirables associada tions que la piété de la jeunesse de nos le jours a mises sous la protection de notre k té saint Vincent, et que vous puissiez en faire il 1 partie sans négliger les devoirs de votre by : état, je vous engage à ne pas mépriser un : È moyen: aussi salutaire d'entretenir en vous Ni l'esprit de charité et de sacrifice ; car chez ” les chrétiens re qui se fait en commun est a tout à la fois et plus agréable à Dieu et é plus avantageux à ceux qui le font. L’Edi glise a un certain plaisir à jeter commeun ” reflet d’elle-même sur toutes les associa-
1 ! tions qui se forment dans son sein et selon | son esprit ; elle aime à se regarder en
elles, comme on aime à voir son image
dans un miroir. La solitude Ôte toujours à la piété et à la charité quelque chose de son prix. Si vous ne pouvez jouir des avantages que procure la commnnauté des bonnes œuvres, faites seul ce que vous auriez fait avec d’autres.
Vous avez trois choses dont vous pouvez disposer et que vous pouvez donner à vos frères : votre argent, votre temps et vous-même, Vous devez leur céder plus ou moins de ces trois choses, selon leurs besoins et vos facultés. Si vous avez beaucoup d'argent et peu de temps, donnez tie l'argent; si au contraire vous en avez peu, et que vous ayez beaucoup de temps, donnez-leur de votre temps. Quant à l’aumône de vous-même, vous pouvez toujours la faire dans quelque position que vous soyez, et sans elle toutes les autres ne seront rien; car c'est elle qui donne aux autres leur prix et leur valeur. Votre esprit, votre cœur, votre jugement, votre science, votre expérienee ou vos conseils, ce sont là autant de trésors d’où vous pour-
vez à chaque jistant tirer quelque chose.
Mais que votre aumône soit toujours faite en vue de Dieu. Dans chaque pauvre voyez et honorez le Christ. Entrez dans humble réduit où vit l’indigent comme dans un temple où Dieu habite, et approchez du it où il souffre, comme si c’était la croix où est mort le Rédempteur du monde. Vous ne sauriez jamais être assez humble ni avoir assez de vénération pour les pauvres à qui vous donnez quelque chose : car c’est Jésus-Christ qui vit en leu: personne et qui vous parle par leur bouche. Quelque respect que vous ayez pour eux, vous ne leur rendrez jamais l'honneur qu’ils vous donnent en vous demandant l’aumône; et si vous la leur faites comme il convient à un chrétien de la faire, vous recevez bien plus que vous ne leur donnez ; car pour le verre d'eau qu'ils ont reçu ils vous rendent le ciel.
N’imitez point ces hommes qui ne sont que généreux envers les päuvres, et qui croirs'ent s’abaisser en s’humiliant devant
eux. Ils retirent d’une main ce qu'ils donnent de l’autre, et Ôtent à leurs aurmônes tout leur prix par la manière hautaine et arrogante dont ils la font, et par les airs de fierté qu'ils se donnent. Ils cherchent moins à secourir la misère de l’.digent qu’à soulager leur vanité, ou à satisfaire cette générosité instinctive qui n’estle plus souvent qu’une impression qui s'élève parfois jusqu’au sentiment, mais qui ne va jamais jusqu'à l’idée. N’entrez point dans la demeure du pauvre sans découvrir votre tête, et sans le saluer de ce salut qui exprime à la fois le respect et la charité. Quand vous lui parlez, que chacune de vos paroles respirent une douce et tendre humilité et une compassion délicate, timide, qui craint en quelque sorte de se montrer, de peur d’offenser celui qu’elle veut secourir. Qu'il voie dans tout votre extérieur que vous êtes plus embarrassé de lui offrir votre aumône qu'il ne l'est lui-même de l'accepter. Ne vous permettez jamais de lui dire toi, à moins que
ce ne soit un enfant, et que cette parole ne puisse être regardée par lui que commeun témoignage d'intérêt. Mais veillez en même temps à ce qu'il n’y ait rien d’affecté dans votre compassion ni de factice dans votre respect. N’exprimez que ce que vous sentez, et vous sentirez toujours beaucoup si vous avez la charité ; et humiliez-vous de ne pas sentir encore davantage le prix de l’action que vous faites, et le grand honneur que Dieu vous accorde en daignant recevoir de vous quelque chose dans la personne de ses pauvres.