VINGT-TROISIÈME HEURE
Ce qui donne à la piété sa jureté et son éclat aux yeux de Dieu et du Père, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leurs tribulations, et de se conserver pur dans ce siècle. Je vous adresse, jeune homme, ces paroles de saint Jacques, et je vous prie d'en remarquer l'ordre et le sens.
L’apôtre met au premier rang les devoirs envers les autres, comme pour nous montrer que la piété consiste dans la charité et dans l’oubli de soi-même. Elle semble se résoudre tout entière à ses yeux dans les œuvres de charité et de miséricorde.
Jamais l’application de ces paroles n’a été plus nécessaire qu'aujourd'hui. Vous comprendrez mieux, à mesure que vous avancerez dans la vie, dans quel abime de maux et de misères le vice, l'ignorance et la pauvreté ont plongé tant d'hommes qui
sont vos frères, et que Jésus-Christ a aimés autant que vous, et rachétés comme vous, et vous ne serez plus étonné de la dureté des paroles qu’il a adressées aux riches, des malédictions qu’il a prononcées sur eux,etde cette immense difficulté qu'ils ont d'entrer dans le royaume des cieux; difficulté si grande que le Christ, afin de rassurer ses apôtres qu'elle épouvantait, a recours à la toute-puissance a2 Dieu, comme si, pour sauver un riche, 1l fallait un eflort de cette puissance infinie à laquelle rien ne saurait résister.
Si vous avez le malheur d’avoir le cœur attaché aux richesses, tremblez, et que rien ne puisse vous rassurer ; car pour vous sauver il ne faut rien moins qu'un miracle. Il faut que nous soyons aussi durs et aussi impitoyables que nous le sommes, pour pouvoir entendre sans frémir le récit des grandes misères qui afiligent l'humanité. Si nous avions un peu de foi et de charité, nous ne pourrions nous regarder les uns les autres sans rou-
gir de confusion et de honte toutes les fois qu'on vient nous dire qu'un pauvre est mort de faim ou d’épuisement; et nous éprouverions cette gêne et cet embarras que ressent un assassin qui craint d’être découvert, et qui entend parler du crime qu'il à commis. Du haut de notre dure et fausse justice, nous condamnons sans appel les pauvres que la misère pousse aux révolutions et aux excès de tout genre, et nous excusons avec une déplorable facilité l’égoïsme, l’avarice, le luxe, l’orgueil et la vanité des grands et des riches qui réduisent les pauvres au désespoir. Il n’y a de salut aujourd’hui pour le monde que dans l'esprit de charité et de sacrifice. Si les riches se font pauvres par esprit, afin de soulager l’indigent, le monde est sauvé; mais s'ils ferment leur cœur à la compassion, et se retirent dans leur égoïsme dur et impitoyable, vous verrez des jours affreux de calamités, de crimes et de misères. | Bienheureux les pauvres par esprit !
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Bienheureux celui qui comprend au sujet du pauvre et de l'indigent ! Ceux-là sont les anges de l'avenir. Nous savons bien que les pauvres commettent une injustice quand ils convoitent ou s’approprient par la violence ce que nous possédons. Nous ne manquons pas de raisons pour leur prouver que notre bien est à nous, et que nous avons le droit d'en faire ce que nous voulons; que par conséquent ils doivent accepter avec reconnaissance nos dons, et supporter avec patience et résignation nos refus et notre dureté. Mais savons-nous aussi que nous sommes obligés par le précepte de la charité de donner aux pauvres qui sont dans la nécessité ce qui ne nous est pas nécessaire, comme ils sont obligés
eux-mêmes par le précepte de la justice
de respecter notre propriété et nos droits? Savons-nous que notre luxe, notre vanité, notre avarice et notre amour du plaisir, en nous rendant l’aumône impossible, nous rendent aussi coupables envers Dieu qu'ils le seraient eux-mêmes en nous ar-
rachant par la violence ce que nous refu sons de leur donner ? Savons-nous que le précepte de la charité nous impose envers eux une obligation aussi stricte que celle qui leur est imposée envers nous-mêmes par la justice, et qu'en manquant à nos devoirs envers eux nous sommes aussi coupables aux yeux de Dieu, et nous serons aussi sévèrement punis par lui qu'ils le seront eux-mêmes, s'ils transgressent leurs devoirs envers nous !
Il ne faut point se lasser de rappeler aux riches leurs devoirs, et de leur moutrer l’abime qu'ils se creusent eux-mêmes en les oubliant. Sans doute les révolutions sont terribles dans leur cours, plus terribles encore peut-être dans les traces qu’elles laissent après elles. Mais un état de choses où les lois sont impuissantes à briser la dureté des riches, et à réprimer leur orgueil et leurs injustices, ne seraitil pas le renversement de l’ordre établi par la Providence ? Et ceci même n'est-il pas déjà une révolution ? Dieu ne voit pas les
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choses comme nous. Il les voit quand elles se font ; nous les voyons quand elles sont faites. Il aperçoit les causes ; nous ne voyons que les effets. Nos iniquités et nos injustices poussent la société dans le désordre. Le mal grandit avec le temps ; mais comme la surface est tranquille, comme ceux qui jouissent et oppriment sont assez puissants pour étouffer les plaintes des opprimés, et que ceux qui souffrent n’ont pas même encore la force de se plaindre et d'espérer un meilleur avenir, nous nous accoutumons à regarder comme régulier un état qui n’est aux yeux de Dieu qu'une souveraine injustice.
Cependant au dessous de cette surface une révolution s’est opérée; car rien n’est à sa place, ni hommes, ni choses, et Dicv moins que tout le reste. Lui la voit ; il en suit le développement ; il en prépare le châtiment. L'heure de 1a vengeance arrive: ce qui était déjà fait et accompli dans le dedans se manifeste au dehors.
Cette belle surface que nous avions pris
soin d’aplanir se gerce et crève avecfracas.
Le bruit nous éveille ; la commotion nous secoue. Cet ébranlement, nous l’appelons révolution ; et nous ne voyons pas qu’il n’est que l'apparition de ce qui existait déjà. Hier le désordre nous plaisait, et nou: l'appelions ordre ; il nous gêne aujoued'hui, nous l’appelons révolution. Voilà notre justice à nous. Je ne m'étonne pas que Dieu la compare dans les Écritures à un linge souillé. |
er.