‹ Les Heures sérieuses d'une jeune personneChapitre 22 sur 22 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Suite du même sujet.

Il est une seconde règle, qui n'est ni moins importante ni moins sûre. Regardez comme dangereux tout ouvrage qui tend à développer outre mesure et à exalter l'imagination. Cette faculté de l'âme, vous le savez, et je vous l'ai dit bien des fois dans le cours de ce livre , est utile et précieuse quand elle est bien surveillée , dirigée avec prudence et nourrie sobrement ; mais elle devient un obstacle à notre progrès intellectuel et moral dès qu'elle prend dans l'âme Heures sérieuses. 23

une prépondérance qui ne lui appartient pas. De plus, unie aux sens par des liens très-intimes et par un voisinage dangereux, elle reçoit à chaque instant par eux, du dehors, des impressions et des images qui l'entretiennent dans une action, ou plutôt dans une agitation continuelle : de sorte que tout notre soin doit être bien moins de lui procurer de nouveaux aliments, puisqu'elle s'en cherche et s'en fournil elle-même plus qu'il ne lui en faut; bien moins de l'exciter, que de la contenir et de la régler, et de lui refuser tout ce qui pourrait lui donner une activité et une force qu'elle ne man- (juerait pas de tourner contre les autres puissances. Ce n'est pas l'imagination qui a besoin d'être fortifiée : c'est l'intelligence, qui si souvent vacille dans le doute, ou dépérit dans l'ignorance des vérités qui seules peuvent la vivi-

lier et l'élever; c'est la volonté, que nous laissons s'aflaiblir dans une coupable oisiveté, ou se détériorer dans la mollesse et le plaisir. Voilà la partie faible de notre âme , celle qui réclame nos soins et notre application.

Troisièmement, soyez bien persuadée qu'il n'y a point de livres qui soient seulement inutiles, mais que ceux à qui l'on donne ce nom ont toujours quelque danger que nous n'apercevons pas, il est vrai, mais qui n'en est que plus grand, à cause de cela. Cherchez, en effet, à vous rendre compte de ce que c'est qu'un livre inutile. S'il l'était véritablement, vous ne pourriez en supporter la lecture. Il y a donc toujours quelque chose en lui qui vous le rend agréable. Or il ne peut produire cet effet qu'en intéressant en vous quelque faculté de l'âme, quelque pensée habituelle de votre esprit, quelque dispo-

sition dominante de votre cœur. Et vous appelleriez inutile un tel livre 1 et vous croiriez pouvoir le lire sans profit, il est vrai, mais aussi sans péril 1 Quelle idée vous faites -vous donc de vos actes et de leur valeur morale ? Vous croyez donc qu'il est permis à l'homme d'agir sans but et seulement pour passer le temps? Ignorez-vous donc que le temps est le bien le plus précieux, surtout à votre âge ? Que s'il est dans la vie des choses que l'on peut regarder jusqu'à un certain point comme indifférentes, que l'on puisse faire ou omettre sans avantage, mais aussi sans danger, il n'en peut être ainsi d'un livre, qui renferme toujours ou quelques récits, ou quelques peintures, ou quelques maximes capables de faire impression sur votre esprit, ou sur votre cœur, ou sur votre imagination, et de laisser ainsi des traces dans votre âme et dans votre

vie. Ignorez -vous que la parole de l'homme, soit qu'on l'entende, soit qu'on la lise, est un aliment pour votre esprit, comme la nourriture matérielle l'est pour votre corps ? que votre intelligence vit, se forme et se développe de ce qu'elle reçoit par la parole , et que sous ce rapport il n'est point de paroles inutiles, comme nous l'enseigne Dieu lui-même? Un livre inutile est un livre qui amuse l'imagination et le cœur ; or dans ce qui entre ainsi dans la substance même de notre âme, il n'est rien qui ne soit important , rien que nous puissions admettre sans examen , et dont le choix ne demande de notre part les plus grandes précautions. Il est encore une quatrième règle que je recommande à votre attention. A votre âge , avec votre inexpérience , vous ne pouvez juger seule et par vousmême des livres que vous voulez lire.

Vous êtes donc obligée d'en croire sur ce point les autres, et de former votre jugement d'après leur opinion. Mais dans une matière aussi délicate , tous ne sont pas également capables de diriger votre choix. La mode a fait à bien des auteurs une réputation peu méritée ; et l'opinion publique vous oiTrirait bien souvent une règle peu sûre pour vos propres jugements. Vous devez donc bien choisir les juges ou les conseillers à qui vous voulez donner votre confiance. Et n'écoutez en ce genre que ceux qui la méritent complètement, et par une vertu éprouvée, et par une piété sincère et généreuse, par la dignité de leur caractère, la gravité de leur vie, par la solidité de leur jugement et par une grande expérience des hommes et des choses. Détiez-vous des livres qui vous sont recommandés par une femme mondaine, amie du plaisir,

du mouvement et des fêtes. Déliez-vous de celles dont l'esprit léger et frivole m; peut supporter aucune nourriture solide et substantielle. Déliez- vous de celles qui craignent, pour ainsi dire, de trop donner à Dieu, et qui se tourmentent vainement pourconcilier dans une union monstrueuse les maximes du monde et celles de l'Évangile, les séductions du plaisir et les austérités de la vertu , voulant être tout à la fois à Dieu et à ses plus grands ennemis.

Si par quelque négligence, ou même sans qu'il y ait aucune faute de votre part, vous ouvrez un de ces livres contre lesquels j'ai cherché jusqu'ici à vous prémunir, fermez-le dès que vous sentirez votre imagination s'enflammer aux peintures qu'il lui offre, ou votre esprit s'attacher avec une curiosité trop avide à ses agréables récits : car c'est presque toujours un signe défavorable

pour le livre qui produit de telles impressions. Ce n'est pas ainsi que la vérité et le bien agissent ordinairement en nous. Leur action est plus suave, plus paisible : elle s'adresse au cœur ou à la volonté, bien plus qu'à l'imagination.

Prenez garde, par une indiscrète curiosité, de laisser pénétrer dans votre âme un poison qui n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il nous paraît moins à craindre.

Enfin, pour terminer, et pour résumer tout ce que je vous ai dit jusqu'ici : si vous voulez bien jugerdu mérite d'un livre , demandez-vous à vous-même si vous aimeriez à avoir son auteur pour père ou pour directeur. Et ne regardez pas cette précaution comme exagérée ou comme inutile : car entre celui qui a composé un ouvrage et ceux qui le lisent, il s'établit des liens si intimes, qu'on peut les considérer comme une

sorte de paternité spirituelle el morale, dont les effets sont bien plus profonds et plus durables que vous ne sauriez vous l'imaginer. Pour exprimer l'influence que nos actions exercent sur notre vie et sur notre destinée, on dit que l'homme est fils de ses œuvres.

Mais par une raison semblable, on peut dire de lui , et de la femme plus particulièrement encore, qu'il est le fils de ses lectures, parce qu'il se nourrit de ce qu'il lit non moins que de ce qu'il fait, et que les choses qui intéressent son esprit ou plaisent à son cœur s'insinuent secrètement jusque dans les plus intimes replis de son être, et en modifient bien souvent la nature jusqu'au point de la rendre quelquefois méconnaissable. Au reste, si vous voulez lire avec fruit, lisez peu de livres ; mais lisez-les bien, avec attention, revenant par la réflexion sur ce que

vous avez lu, vous l'assimilant par une sorte de digestion spirituelle, produisant en même temps que vous recevez , joignant votre activité à cette puissance extérieure qui s'empare de votre âme, et gardant avec soin la liberté de votre esprit et de votre -cœur sous cette force qui vous domine et tend à vous envahir. Car la lecture où l'on se contente de recevoir sans discernement les pensées, les jugements et les impressions de l'auteur, n'est qu'un amusement pour la paresse ou la frivolité, et accoutume l'esprit à une oisiveté déplorable et à une funeste stérilité.

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