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CHAPITRE XXI

Des lectures.

Si la sagesse des nations, qui aime à s'exprimer dans les proverbes , nous enseigne que l'on peut connaître un homme en connaissant ceux qu'il aime et fréquente, on peut, avec non moins de raison , juger de son caractère et de ses dispositions par les livres qu'il lit habituellement et avec prédilection. De tous les amis, les plus intimes sont toujours les livres de choix ; aussi n'estil rien pour une jeune personne de plus important que le choix et la direction

de ses lectures ; car les livres qu'elle lit finissenttoujoursparexercerla plus profonde influence sur son esprit et sur son cœur. Il n'est point de mère , quelque sage, quelque habile, quelque tendre qu'elle soit, qui puisse lutter par ses conseils ou ses avertissements contre la puissance d'un livre favori.

L'éloquence divinement inspirée du prédicateur dans la chaire de vérité vient se briser contre ces âmes fascinées par les charmes trompeurs d'un livre qui s'est emparé d'elles, en flattant leurs préjugés ou leurs passions. Les avis charitables d'un directeur dans le tribunal de la pénitence sont impuissants contre les séductions enivrantes de ces romans, qui n'ont souvent d'autre mérite que de répondre aux plus misérables penchants de la nature, et de nous peindre des situations où nous voudrions être nous-mêmes.

En effet , je ne sais quel préjugé entoure d'une certaine auréole de gloire l'auteur du livre le plus médiocre dans son objet et dans sa forme ; et la parole, quelque autorité qu'elle reçoive , ou du caractère de celui qui la prononce, ou de la gravité des circonstances dans lesquelles il nous parle, n'a presque jamais autant de poids que cette parole écrite qui traverse l'espace avec la rapidité de l'éclair, qui a pour auditeurs les hommes de tous les âges, de toutes les conditions et de tous les pays, et qui, par une mystérieuse sympathie, met ainsi dans une sorte de communion spirituelle toutes les âmes. Le bien et le mal , l'erreur et la vérité , ne sont jamais aussi rapides dans leur course , aussi puissants dans leur action , aussi assurés dans leurs effets que lorsqu'ils nous arrivent sous la forme d'un livre auquel la vogue ou l'esprit de parti a

donné quelque réputation. Aussi n'est-il point de responsabilité plus grande et plus terrible, aux yeux de Dieu, que celle dont charge sa conscience l'homme qui prend la plume pour parler à ses semblables.

Un livre est un docteur dont on écoute d'autant plus volontiers les enseignements, qu'ils sont plus conformes aux penchants de notre cœur. (Vcst un ami qui s'insinue d'autant plus sûrement dans notre familiarité, qu'il sait mieux flatter nos préjugés ou nos passions.

C'est un confident à qui nous révélons sans peine nos pensées les plus intimes, ou plutôt en qui nous trouvons bien souvent le reflet de nos propres pensées et l'écho de nos sentiments les plus secrets. Vous ne voudriez pas recevoir, même en passant, un homme que vous ne connaîtriez pas, et vous recevrez familièrement un auteur sans le con-

naître autrement que par le bruit public, par les rapports si souvent trompeurs de la renommée ; un auteur d'autant plus dangereux que vous l'écoutez sans le voir , et qu'il n'apparaît à votre imagination qu'environné de cette gloire, quelquefois si peu méritée, que l'opinion publique distribue à ceux qui la flattent. Le monde juge avec une déplorable indulgence les livres où il trouve la confirmation de ses maximes, et la peinture exacte, mais séduisante, de ses vanités. Les âmes les plus pures, les esprits les plus sérieux sont souvent esclaves sans le savoir de ces funestes préjugés, et se permettent sans scrupule des lectures dont le moindre inconvénient est de leur ôter un temps précieux qu'ils pourraient consacrer au bien. Il faut qu'un livre soit bien mauvais pour qu'il soit condamné par le monde; je ne dis pas par ce monde

frivole et corrompu dont les jugements éveilleraient de prime abord votre défiance, mais par ce monde décent, honnête, sévère même quelquefois, dont l'autorité pourrait faire impression sur votre esprit.

Il est donc bien important que vous sachiez ce que c'est proprement qu'un livre dangereux, à quels signes vous pouvez le reconnaître, et quels sont les juges que vous devez prendre pour arbitres avant de former votre jugement. Il ne peut être ici question de ces livres où le vice est étalé sans pudeur, où les maximeslespluscorrompues sont appuyées par les peintures les plus séduisantes. Ces livres ne sont point dangereux pour vous, parce qu'ils ne sauraient arriver jusqu'à vous, et que vous ne pourriez d'ailleurs les ouvrir sans les rejeter avec horreur. L'excès du mal en est alors le remède. Mais il

est des livres moins dangereux en apparence, où les situations les plus délicates sont représentées avec tous les charmes du style, et qui surprennent d'autant plus facilement le cœur et l'imagination, que le but en paraît plus moral et la pensée plus sérieuse. En eflet, représenter par des peintures vives et frappantes les effets terribles des passions et les suites funestes d'un entraînement d'un moment, n'est-ce pas une chose utile et bonne en soi, capable d'inspirer à une jeune personne l'horreur du vice et l'amour de la vertu? Est-il possible qu'elle ne s'arme pas de force et de précautions contre les inclinations déréglées de son cœur , quand elle voit jusqu'à quel point il est dangereux des'y abandonner, et qu'un instant d'oubli est payé quelquefois par une vie tout entière de regrets et d'amertume ? C'jla serait vrai sans doute, s'il y avait

un rapport ctunc dépendance nécessaires entre l'imagination et la volonté , si celle-ci suivait toujours dans ses déterminations les impressions de la première.

Mais l'imagination a une sphère d'action bien différente de celle de l'intelligcnce et de la volonté. Elle perçoit des images : elle est en nous comme un sens intérieur, qui supplée quelquefois les sens extérieurs, et qui produit en notre âme les mêmes effets que ces derniers. Voudriez -vous voir de vos yeux toutes les choses qui vous sont représentées dans ce roman que vous lisez avec si peu de défiance? Pourriez-vous être témoin, sans danger pour votre vertu, de ces intrigues, de ces scènes si attachantes pour votre curiosité, où votre esprit suit avidement tous les détails d'une passion combattue d'abord et enfin victorieuse , où il assiste à ces

luttes impuissantes d'un cœur qui se débat dans les liens où il s'est engagé, et qui finit par en être l'esclave ? Pourriez - vous entendre sans rougir ces entretiens passionnés de deux âmes qui se perdent mutuellement, après avoir épuisé toutes les ressources de leur esprit et de leur cœur pour se rendre le vice aimable, et dont les chutes semblent moins reilet d'une volonté criminelle, que le résultat d'un entraînement excusable et d'une sorte de fatalité ? Non : vous ne voudriez ni voir ni entendre ces choses.

Et cependant vous les voyez et vous los entendez sans scrupule dans des livres, où elles sont bien plus dangereuses encore , parce qu'elles sont revêtues de tous les agréments du style, et que l"s personnages qui sont mis en scène parlent et agissent d'une manière lien plus séduisante qu'on ne le fait

dans la réalité. Vous les voyez, vous les entendez , ces choses ; car votre imagination, qui tient au dedans de vous la place de vos sens, vous les représente comme si vous les voyiez, comme si vous les entendiez. Vos yeux, vos oreilles, tous vos sens sont dans votre imagination, pendant que vous dévorez avec tant d'avidité ces pages brûlantes et dangereuses. Quand vous arriverez à la fin du livre, ces personnages dont les actions et les paroles ont captivé votre esprit pendant plusieurs jours, vous apparaîtront peut-être, il est vrai, malheureux et repentants.

Peut-être même, en contemplant les malheurs qui les accablent, vous y reconnaîtrez la main sévère de la vengeance divine, et vous en concevrez un sentiment de crainte et d'effroi. Mais ces sentiments, les personnages du roman que vous avez lu les ont éprouvés eux-

mêmes , et l'expression de leurs craintes et de leurs frayeurs n'est pas ce qui a le moins intéressé votre esprit. Et pourtant ils sont tombés dans l'abîme , en craignant d'y tomber, je dirais presque en le fuyant. Rien n'a pu les retenir sur la pente si glissante où ils s'étaient engagés. Et c'est là précisément un des plus grands dangers de ces livres qui, plaçant en quelque sorte un moment de faiblesse entre la crainte et le repentir , nous la représentent comme excusable ou nécessaire, et nous la font aimer en nous intéressant à ceux qui l'ont commise.

Le sentiment d'effroi que vous éprouverez à la fin du livre détruira-t-il les impressions que vous avez ressenties jusque-là en le lisant? Ce sentiment, c'est la volonté qui l'éprouvera ; mais l'imagination a déjà fait sa tâche : elle a vu , elle a entendu , elle a senti , elle

s'est délectée , exaltée, dans ces peintures séduisantes dont le charme ne peut être détruit par l'issue malheureuse des luttes et des faiblesses auxquelles (ïUes vous ont fait assister. La volonté, distraite par le tumulte des choses extérieures , et par la variété de vos occupations ou de vos plaisirs, perdra ce sentiment d'effroi sur lequel vous paraissez tant compter ; mais l'imagination , plus vive et plus tenace dans ses impressions , les gardera longtemps peutêtre, et les images dont elle s'est nourrie dans ses lectures viendront troubler plus d'une fois vos pensées pendant le jour, ou vos songes pendant la nuit.

Je ne crains donc point d'appeler mauvais et dangereux des livres capables de produire de tels résultats, et je n'hésite point à vous dire que, si vous voulez garder dans toute son intégrité rinnocenec de votre cœur, vous ne

(levez jamais les ouvrir et y jeter les yeux. Si vous voulez concevoir du vice une profonde horreur, et vous prémunir contre les pièges tronapeurs de vos passions vous obtiendrez bien plus facilement ce résultat en lisant quelques livres sérieux, où la vérité est présentée simplement et sans artifice, où l'auteur, pénétré de la grandeur de sa mission, s'adresse directement à l'esprit sans chercher à s'insinuer par des détours hypocrites dans l'imagination et dans le cœur, et à vous rendre d'abord le vice aimable pour vous en inspirer ensuite l'horreur. Si vous étiez de bonne foi avec vous-même, si vous ne cherchiez dans vos lectures qu'à développer en vous l'amour du bien et la crainte du mal , ce n'est point à ces sortes de livres que vous auriez recours: vous iriez chercher ailleurs vos conseils et vos docteurs, et vous ne confieriez point

à votre imagination le soin de prêcher la vertu à votre esprit et à votre volonté. Tenez donc pour certain qu'un livre est dangereux et mauvais quand il est de nature à vous rendre intéressantes et agréables des situations dont le résultat est une faiblesse ou une faute , ou quand il rend présentes à votre imagination des actions ou des paroles que vous ne voudriez ni voir de vos yeux ni entendre de vos oreilles. Telle est la première règle que je vous donne pour juger de la valeur morale des livres que vous voulez lire.

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