‹ Les Heures sérieuses d'une jeune personneChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Eve et Marie.

Pilate, présentant aux Juifs Jésus couronné d'épines et revêtu par dérision d'un lambeau couleur de pourpre, leur dit : Yoid l'Homme! Jésus-Christ lui-même s'appelle bien des fois, dans l'Évangile, le Fils de l'Homme, c'està-dire l'homme par excellence, l'homme type et modèle de tous les autres. Nous pouvons aussi présenter Marie à toutes les femmes, en leur disant : Voici la Femme! l'honneur, la gloire, la joie,

la couronne, le type et le modèle de votre sexe. Et c'est ainsi que Jésus semble nous l'avoir présentée lui-même du haut de la croix, sur le Calvaire, quand il lui dit, peu de temps avant de mourir : Femme, voici votre fils! Il est remarquable, en effet, que le Sauveur du monde, quand il adressait en public la parole à Marie, ne l'appelait point sa mère, mais seulement: Femme, comme pour nous déclarer par là qu'elle est l'exemplaire de toutes les autres femmes. C'est commue s'il nous disait : Voici la femme ; et quoiqu'elle soit sa mère, et que sa gloire lui vienne principalement de ce dernier titre, cependant elle est la femme avant tout : elle n'a mérité de devenir la plus glorieuse de toutes les mères que parce qu'elle a été la plus pure et la plus sainte de toutes les femmes.

Vous devez donc avoir sans cesse les

regards fixés sur Marie , de même que les yeux d'une servante sont attachés sur sa maîtresse pour en observer el en suivre tous les commandements. Si vous vous regardez en Marie, vous concevrez une haute idée de la dignité de votre sexe : car c'est en elle et par elle que vous êtes grande ; c'est à elle que vous devez l'honneur et le respect dont le monde entoure la femme qui sait se respecter elle-même et s'apprécier à sa juste valeur. Si vous voulez comprendre tout ce ([ue vous devez à Marie sous ce rapport, considérez ce qu'était la femme dans la famille et dans la société, avant que Dieu fût né d'une vierge, et ce qu'elle est encore aujourd'hui chez les peuples que n'a point éclairés la lumière de l'Évangile. Vous êtes trop jeune encore pour que l'on puisse vous rappeler à votre propre expérience; mais, à mesure que vous

avancerez dans la vie, et que vous aurez observé davantage ce qui se passe autour de vous , vous apprendrez, et Dieu veuille que ce ne soit pas à vos dépens! quelle grande différence il y a, sous le rapport- des égards rendus à la femme, entre ceux qui adorent comme un Dieu le fils de iMarie , et les incroyants qui ne distinguent pas celle-ci des autres femmes.

Parmi les hommes de conditions , d'habitudes, d'états et de caractères si divers, vous reconnaîtrez bien facilement ceux à qui la foi découvre en vous un reflet de la gloire de Marie, et ceux qui ne reconnaissent en vous qu'une fille d'Eve. Les discours, le maintien, les regards, tout en eux vous servira d'indice pource discernement. L'homme peut difficilement cacher ses véritables sentiments; la dissimulation coûte trop à sa nature, pour qui la sincérité est

un besoin ; mais il est surtout deux circonstances où son caractère moral se trahit d'une manière plus frappante :

c'est en présence de Dieu et dans son temple , et en présence de la femme. Il n'est ni permis ni possible à un homme sincèrement religieux et profondément chaste d'être hardi et léger en présence de l'un ou de l'autre. La femme illuminée des doux reflets de la gloire de Marie, et qui sait en retracer dans sa sphère les célestes vertus, a le privilège d'imposer le respect et une certaine crainte aux hommes du caractère le plus décidé, et de faire comme un sanctuaire des lieux où elle paraît. Devant elle le vice se tait, l'audace est confondue, la vertu respire, l'innocence et la candeur se sentent à l'aise. Vous diriez que les saintes émanations de son cœur purifîmt l'atmosphère autour d'elle , et y répandent une se-

rénité douce et majestueuse à la fois.

Par une attraction contraire, la femme qui a laissé s'affaiblir en son âme le respect de sa propre dignité appelle à soi tous les hommes d'un cœur vain et d'un esprit léger, qui,, ne se croyant pas obligés de la respecter plus qu'elle ne fait elle-même, ne craignent point d'étaler devant elle le vide de leur âme et l'indigence de leurs pensées. Partout et toujours , l'ignorance ou le mépris de la religion chrétienne a produit le mépris de la femme ou l'ignorance de ses droits les plus sacrés et de sa haute dignité. Partout et toujours, l'irréligion a enfanté le libertinage, dont l'effet innmédiat et nécessaire est l'abaissement et l'humiliation de la femme; et dans les pays où la lumière du christianisme n'a jamais pénétré, ni marqué de son empreinte les institutions et les habitudes du peuple, la femme est des-

cendue à un tel degré d'abjection, que rien ne la sépare plus des brutes , si ce n'est que cette abjection la dégrade et viole l'ordre établi par la Providence.

Et pourtant, il faut bien le dire, la femme mérite et cette gloire et cette ignominie , selon le point de vue par où on la considère, selon qu'on la regarde en Eve ou dans Marie ; car elle est à la fois et la source empoisonnée d'où le péché a découlé dans le monde avec tous les maux qui en sont la suite, et la source bénie d'où le salut a jailli pour le monde. Et ce qu'elle a été une fois pour le genre humain tout enlier dans le jardin d'Eden et à Nazareth, elle l'est encore tous les jours pour un peuple , pour une cité , pour une famille ou pour chaque homme en particulier, selon la hauteur de sa position dans la société et l'étendue de son influence.

La plupart des royaumes chrétiens doivent , aux prières et aux exemples d'une sainte femme, d'une pieuse reine, le bienfait du christianisme et de l'admirable civilisation qu'il a fondée. La France a été, sous ce rapport, heureuse entre toutes les -autres nations , et le nom de Clotilde doit être à jamais béni dans les fastes de notre histoire. iMais bien des fois aussi , il a suffi d'une femme pour arracher l'Eglise à un royaume, et pour replonger dans les ténèbres de l'erreur une longue suite de générations. Qui ne se rappelle involontairement ici l'exemple de l'Angleterre, et les noms odieux d'Anne de Boleyn et de son exécrable fille Elisabeth !

Mais combien d'hommes aussi doivent aux exemples ou à l'influence d'une fenmie le bonheur d'avoir connu et aimé la vérité, ou le malheur de

l'avoir rejetée ! En esl-il un seul qui , en rappelant les souvenirs de sa vie , n'ait à bénir ou à maudire une femme , et ne puisse reconnaître en elle l'instrument des miséricordes du Seigneur ou des séductions du démon? En est-il un seul qui ne soit forcé de reconnaître en elle l'image d'Eve ou de Marie? Eden et Nazareth, voilà les deux pôles entre lesquels oscillent perpétuellement l'histoire des peuples et la vie de chaque homme en particuher. Eve et Marie , tels sont les deux astres dont la lumière, ici bienfaisante , et là trompeuse et funeste , dirige l'humanité dans les sentiers du bien , ou dans les voies détournées du mal. Ainsi je ne m'étonne pas que l'Eglise donne à Marie les noms si gracieux et si vrais à la fois d'Étoile de la mer et d'Etoile du matin. C'est qu'en effet ce monde est comme une mer orageuse et semée d'écueils où l'homme.

enveloppé dans les obscurités de la tempête, courrait bien souvent risque de perdre sa voie, s'il n'avait les yeux fixés sur celte étoile, dont aucun nuage ne peut intercepter les rayons, et qui, au moment du naufrage, lorsque tout semble perdu, luit sur nous comme un signe de grâce, d'espérance et de bonheur. C'est en regardant Marie tenant en ses mains son divin fils, et nous le présentant comme notre sauveur, que notre âme inquiète trouve l'étoile polaire qui (ixe tous ses mouvements, et met un terme à ses oscillations. Mais malheur à nous si , au lieu de regarder Marie, vierge et mère d'un Dieu à la fois, nous regardons Eve infectée de la contagion du serpent, et présentant à notre cœur le fruit pernicieux de la tentation et du péché !

Au commencement de toutes les voies qui conduisent au ciel ou à l'abîme,

vous trouvez une femme, image d'Eve ou de Marie. C'est presque toujours une femme qui présente ou le péché et la mort, comme Eve; ou la vie, la rédemption et le salut, comme Marie.

Si vous voyez surgir dans quelque famille un de ces hommes privilégiés que Dieu choisit pour être l'instrument de sa puissance et de sa miséricorde, qu'il associe à la rédemption de Jésus-Christ son Fils bien-aimé , et qu'il suscite chez les peuples qu'il veut sauver, soyez sûr que cet homme doit à une femme, à une mère ou à une sœur, les grandes qualités qui le distinguent. Cet homme est aussi, lui, le fils de Marie vivant dans une femme qui retrace ses vertus, et qui s'efforce de la prendre en tout pour modèle. Mais si , au contraire , vous apercevez dans une autre famille un de ces vices héréditaires qui semblent un second péché originel ajouté au pre-

micr, et plus terrible que lui bien souvent par les funestes résultats qu'il produit, vous trouverez la source de cette contagion dans les leçons ou les exemples pernicieux d'une femme qui est devenue pour plusieurs générations peut-être ce qu'Eve a été pour le genre humain tout entier. Car, encore une fois , c'est Eve et Marie , personnifiées dans les mères de famille, qui font les races incrédules et corrompues, ou les générations saintes et fidèles à Dieu.

Vous avez à choisir entre ces deux modèles, et de votre choix dépendra votre bonheur d'abord, et votre salut; puis, après vous, le bonheur et le salut des êtres que vous aurez le plus aimés et que Dieu aura confiés à votre sollicitude. Il n'y a point de milieu pour vous : vous serez, dans le cours de votre vie, ou une cause de tentation

et de péché, ou une source de grâces et de bénédictions pour ceux qui vivront avec vous. Ou vous leur présenterez le fruit défendu du péché, comme Eve votre mère, ou vous enfanterez spirituellement pour eux le verbe de vie. Il me semble que, parmi les tourments que souffriront dans le lieu des supplices les femmes qui auront méconnu la dignité de leur vocation , un des plus terribles sera de voir l'excès de misère où elles auront entraîné après elles ceux qu'elles auront le plus aimés sur i,ette terre, et d'entendre les imprécations et les reproches dont ils les accableront. Mais aussi parmi les joies dont seront enivrées dans le ciel les femmes qui auront été fidèles à la grâce, une des plus douces et des plus vives sera de voir groupés autour d'elles, dans un sentiment ineffable de reconnaissance et d'amour, ceux qu'elles auront sanctifiés

par leurs leçons ou édifiés par leurs exemples, et de recevoir leurs bénédictions et leurs actions de grâces.

Voudriez -vous priver votre âme de cette sainte allégresse, et la condamner aux amertumes et aux supplices réservés aux femmes qui auront été pour d'autres une cause de perdition? No croyez pas d'ailleurs que la justice divine attende l'autre vie pour vous punir si votre choix est coupable. Vous trouverez dès cette vie, dans votre cœur, un bourreau qui vous fera cruellement expier votre infidélité. Vous serez punie par cela même où vous aurez péché.

Dieu se servira, pour venger son honneur outragé et ses lois méconnues, de ceux-là mêmes que vous aurez détournés de lui, et qui, reconnaissant en vous la cause de leurs malheurs, finiront peut-être par vous haïr, ou, ce qui est pis encore, par vous mépriser.

Oh 1 puissiez-vous ignorer toujours combien est afTreux et humiliant le mépris de ceux que l'on a égarés en les aimant mal, c'est-à-dire en les aimant pour soi, au lieu de les aimer pour Dieu et pour eux-mêmes! De grâce, épargnez à votre âme ce supplice, et cette humiliation à votre vieillesse. Quand vous serez sur votre lit de mort, près de paraître devant votre juge, puissiez-vous ne point sentir sur votre cœur, dans ce moment suprême, un de ces souvenirs tristes et humiliants qui compriment l'élan de l'âme vers Dieu , et l'empêchent de goûter, sur le seuil de celte vie, un avant-goût des joies ineffables du ciel ! Puissiez-vous ne laisser après vous, sur celte terre, que des âmes édiliées par vos exemples et reconnaissantes du bien que vous leur aurez fait!

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