CHAPITRE VI
Eve et Marie (Suite).
Eve et Marie, l'histoire de la chute du genre humain par la première , et de sa réparation par la seconde, c'est un sujet inépuisable pour les femmes sérieuses , qui veulent conserver intacte la dignité de leur sexe et de leur vocation. Car en ayant les yeux toujours fixés sur ces deux images, qui donnent la solution de tant d'énigmes, qui expliquent tant de choses , et qui jettent une si vive lumière sur les ques-
lions les plus obscures et les plus profondes, elles apprendront, par une méthode courte et facile, ce qu'elles doivent faire et ce qu'elles doivent éviter; elles sauront comment le péché s'est propagé et se propage encore dans le monde, comment la justice et la vertu refleurissent sur la terre, comment les hommes se détournent de Dieu, et comment ils retournent à lui. Ce n'est pas sans raison que Dieu a permis que le péché et la justice nous soient venus par une femme, et que le consentement libre d'une femme ait été une condition nécessaire et de la ruine du genre humain et de sa réparation. C'est donc un sujet d'étude intéressant et utile à la fois que de considérer dans leurs détails et dans leurs moindres circonstances les deux actes si opposés de ces deux femmes , dont l'une, selon la belle expression de l'Eglise, nous a rendu par son divin
fils ce que Tautre nous avait ôlé par sa désobéissance. II y a dans ces deux faits, si différents et dans leur nature et par leurs résultats, une gradation merveilleuse qui nous découvre par quelle pente insensible le cœur humain descend jusqu'aux derniers abîmes du mal, ou s'élève jusqu'au faîte de la vertu et de la gloire.
Dans le péché d'Eve, le premier degré fut une certaine intempérance de langue qui l'incita à répondre aux interrogations insidieuses du démon. C'était sans doute bien peu de chose en apparence que ce premier oubli. Répondre à une demande qui vous est faite, donner une explication qu'on sollicite de vous, éclaircir un doute, rendre compte d'un précepte du Seigneur, paraît au premier abord une chose naturelle et permise. Il est même facile de se faire illusion sur ce point, et de se
persuader que l'on n'a , dans ces sortes d'entretiens, que des motifs louables et purs, que l'intention de glorifier Dieu et de justifier sa providence. Mais prenez garde : la parole est une chose auguste et sacrée ; car c'est le lien qui unit l'âme à Dieu et l'homme avec ses semblables : c'est le nœud mystérieux de toutes les sociétés divines et humaines.
La parole établit entre ceux qui se parlent une association bien plus intime qu'on ne le croit communément ; et bien peu de personnes soupçonnent tout ce qui passe d'une âme dans une autre par la conversation , et quelle prodigieuse transfusion dépensées, de sentiments, d'influences et de vie se fait dans ce commerce inefTable , dont notre langue exprime si bien la nature sous le nom d'entretien. Avez -vous jamais bien compris la force et l'étendue de ce
mot, qui exprime à la fois une des images les plus gracieuses et Tune des idées les plus profondes du langage humain? Les âmes, par la parole, se tiennent entre elles, comme si elles étaient serrées par des liens étroits et mystérieux. Et c'est pour cela que la discrétion, la prudence et la réserve sont si nécessaires pour diriger et régler l'usage de la parole. C'est pour cela que Jésus- Christ nous avertit dans l'Evangile que nous rendrons compte d'une parole inutile, si toutefois l'on peut donner ce nom à une chose dont les conséquences peuvent être si graves et les résultats si funestes. Et cette réserve est bien plus nécessaire encore pour les femmes, qui, plus communicatives que les hommes, sentent plus, à cause de cela, le besoin de parler, et donnent bien plus de leur âme et de leur vie quand elles parlent. Si elles
étaient sincères, et si elles voulaient se juger avec impartialité, la plupart reconnaîtraient sans peine que presque toutes leurs fautes ont commencé par une parole inutile, par une réponse imprudente à une question indiscrète.
C'est un mot bien court que ce mot de pourquoi; mais, dans son insidieuse brièveté, il renferme une multitude de choses d'autant plus dangereuses qu'on ne les aperçoit pas au premier abord , cachées qu'elles sont ou plutôt dissimulées dans un vague perfide et nuageux. Pourquoi? Ce mot insidieux est le commencement de la plupart des tentations qui mettent à l'épreuve notre fragilité. C'est presque toujours par là que débute et s'annonce l'ennemi qui veut nous perdre, soit qu'il nous adresse cette question captieuse par la bouche d'un autre, soit qu'il se serve de notre propre esprit pour porter le doute et
le trouble dans notre cœur. Pourquoi prendre telle précaution? Pourquoi éviter ce lieu, cette personne, cette compagnie? Pourquoi renoncer à ce divertissement, à ce plaisir? Pourquoi négliger ou rejeter cet ornement, cette parure? Pourquoi s'imposer cette privation ? Pourquoi s'abstenir de cette action , qui n'a rien de mauvais en soi , et dont le danger se cache dans un lointain obscur? Pourquoi fermer l'oreille à ces propos flatteurs, à ces louanges, à ces compliments que dicte la politesse ou l'usage, et qui entretiennent ce commerce sans lequel la société serait impossible?
Pourquoi s'interdire ce livre , ce roman , ce spectacle , que ne condamnerait pas la morale la plus austère, et qui a pour but de dégoûter des vices qu'il peint, en nous mettant sous les yeux les tristes effets qu'ils produisent,
et qu'il représente avec une si parfaite habileté? Pourquoi réduire à une triste inaction les plus belles facultés de rûme, et leur refuser l'aliment dont elles sont si avides? Pourquoi craindre de livrer à l'admiration du beau notre cœur et notre imagination, que le beau attire avec tant d'énergie? Pourquoi ne pas les accoutumer à le sentir ? Pourquoi négliger de former de bonne heure le goût du beau, et se priver ainsi des ressources et des avantages qu'il procure dans toute la suite delà vie? Pourquoi se défier tant de son esprit et de son cœur, à un âge où ils ont encore toute leur simplicité et leur fraîcheur, et se laisser effrayer par des dangers chimériques dont la crainte empoisonnerait la vie tout entière, et en ferait un tourment continuel? Pourquoi ne pas aller plus simplement, et ne pas avoir plus de confiance dans la droiture
de son cœur et dans la bonté de Dieu, qui n'a point voulu condamner l'homme à des privations continuelles ? Tel est le langage que l'ennemi de notre salut et de notre bonheur nous adresse chaque jour avec un art si perfide, et qui, malgré l'expérience de ceux qu'il a trompés déjà , et peut-être même de notre propre cœur, nous séduit chaque jour encore, et nous fait tomber dans les pièges tendus à notre fragilité.
Ce langage est d'autant plus perfide, qu'il semble plus vrai et plus naturel au premier abord ; car, pour séduire un cœur vertueux encore , le vice ne se présente jamais sous sa véritable forme ; mais il sait prendre les apparences et l'extérieur de la vertu. Et l'on peut dire que le cœur d'une jeune fille est entamé déjà, dès que, par un défaut d'attention et de vigilance , elle y a laissé pénétrer le doute sur quelques-unes
— Gode ces obligations si délicates , si difficiles à déterminer , et cependant si graves et si importantes, dont la négligence entraîne souvent pour une jeune personne les résultats les plus désastreux. La fermeté de l'esprit, l'assurance des convictions, la conscience claire et forte de son devoir, sont pour elle un appui dont elle ne saurait se passer ; et dès qu'elle a laissé ébranler cette bas3, en répondant imprudemment comme Eve à une question captieuse, le repos et l'innocence de son cœur sont menacés.
On ne sait pas assez ce que c'est que l'innocence du cœur d'une jeune fille, de quelles nuances délicates et presque insaisissables se composent l'éclat et la beauté de cette fleur dont la vue réjouit Dieu et les anges. Elle se compose d'une chaste ignorance de l'esprit , d'une grande simplicité de cœur, et d'une
fermeté constante de la volonté. Et, chose bien digne d'attention , cette fermeté de la volonté commence à être ébranlée dans une femme dès qu'elle laisse entr'ouvrir un peu, ne fût-ce que par un léger doute, le voile de cette précieuse ignoraùce qui protège sa vertu, ou dès qu'elle laisse s'altérer en elle la simplicité du cœur par une interrogation indiscrète ou par une réponse imprudente. La vertu d'une jeune fille est une vertu qui s'ignore. C'est un mystère si délicat et si profond, que Dieu seul s'en est réservé le secret. Aucun autre regard que le regard de Dieu ne doit pénétrer dans cet abime ; aucune autre lumière que la sienne ne doit luire dans cette sainte et chaste obscurité. Et c'est pour cela que l'humilité . dont nous avons trouvé un si parfail modèle en Marie, est la compagne inséparable, la condition nécessaire et la
garantie de l'innocence d'une jeune fille. Elle ne doit pas même soupçonner le prix du trésor qu'elle possède, et quelle perte elle ferait en le perdant.
La présence et la parole d'un ange suffirent pour effrayer Marie. Jeunes filles, méditez bien cette pensée et proposez-vous toujours cet exemple. Marie ne répondit point aux paroles de l'ange Gabriel; mais elle se renferma dans un humble et chaste silence; bien différente en cela d'Eve, qui répondit sans réflexion à la demande du démon, et qui, par cette première réponse, se trouva engagée dans un entretien dont l'issue nous fut si funeste. Apprenez par ce double exemple, et par les effets si différents qui résultèrent de l'un et Je l'autre, combien la curiosité d'Eve 3st à craindre pour vous , et avec quel soin vous devez, au contraire, imiter a réserve et le silence de Marie. La eu- Heures sérieuses. 7
riosité est pour une jeune fille un des écueils les plus dangereux: et c'est contre cet écueil qu'est venue trop souvent se briser l'innocence d'une foule de vos compagnes. Si vous vous laissez séduire par le désir de savoir , vous vous engagerez dans une voie dangereuse, et dont l'issue est incertaine. C'est ce désir qui a perdu Eve, et qui perd encore aujourd'hui beaucoup de femmes.
Tenez votre esprit renfermé , pour ainsi dire, dans votre cœur; laissez -le reposer dans les saintes obscurités d'une foi humble et docile ; et vous apprendrez par là plus de choses utiles que ne pourraient vous en apprendre les livres les meilleurs et les hommes les plus éloquents. Nourrissez votre âme de foi et de prière : la foi avec son demi-jour tout céleste satisfera les besoins légitimes de votre esprit, et la prière embaumera votre cœur de ses divins parfums.
Regardez souvent le ciel, et vous sentirez moins le besoin d'abaisser vos yeux vers la terre. Parlez souvent à Dieu, et vous aurez moins de peine à vous passer des entretiens des hommes.
Que tous les objets terrestres se présentent à votre esprit comme couverts d'un voile, et respectez toujours ce lointain mystérieux dans lequel vous apparaissent les choses de cette terre.
Attendez avec patience que le temps et l'expérience, en les rapprochant peu à peu de vous, vous en découvrent la nature et le secret, et ne cherchez point à prévenir, par un empressement indiscret, cette époque où les réalités de la vie se produiront à vos regards. Peutêtre alors regretterez-vous plus d'une fois cet âge où vous êtes heureuse à la fois et de ce que vous savez déjà , et de ce que vous ignorez encore. Car, si vous
voulez considérer les cliûsed-daflsieur
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vrai sens, vous vous persuaderez facilement que ce que vous savez, nonseulement suffit à votre bonheur , mais est encore bien supérieur à ce qui vous reste à connaître.
En effet , vous connaissez par la foi ce que les bienheureux et les anges connaissent dans le ciel, ce qui a été, dès ici - bas , l'objet des recherches , des études, de la contemplation et de l'amour des plus grands génies et des âmes les plus parfaites. Que dis -je?
vous connaissez par la foi, et vous aimez par l'espérance et par la charité, cela même qui fait les délices de Dieu et l'objet éternel de sa science , de son amour et de sa béatitude. La foi, vous élevant au-dessus de vous-même et de toutes les choses terrestres, vous porte dans des régions où le génie le plus sublime , joint à l'étude la plus persévérante, ne pourrait jamais atteindre. Elle
vous fait en quelque sorte la sœur des inges et des hommes qui se sont le plus distingués ici -bas par les qualités le l'intelligence et du cœur. Elle vous issocie à leurs chœurs glorieux , et peut lonner à votre âme, si vous êtes fidèle ï ses inspirations , une félicité inalté- •abie et d'ineffables ravissements. Avez- ^ous donc tant à envier aux femmes jui , plus âgées que vous , ont appris lavantage de ces choses qu'enseignent 'usage et la pratique de la vie? Quelle jomparaison pourriez -vous établir enre ces choses et celles que vous savez léjà? Et pourriez -vous justifier à vos )ropres yeux votre curiosité et votre délir de savoir ? Les choses que la foi vous i enseignées n'ont coûté aucun effort à 'otre esprit, aucun regret à votre cœur, Lucun remords à votre conscience. Chape pas qu'a fait votre esprit dans cette 'oie lumineuse vous rappelle un sou-
venir doux et précieux, dont les purs reflets seront peut-être plus tard , dans vos jours d'épreuve et d'angoisse , la seule lumière qui luira au milieu des obscurités de votre vie.
Il n'en sera pas ainsi de ce qui vous reste à apprendre. L'expérience est un maître sévère, et qui fait payer cher les leçons qu'il donne : et c'est ce qu'exprime admirablement l'Esprit- Saint, quand il dit que celui qui ajoute quelque chose à ce qu'il sait déjà, ajoute aussi de nouvelles peines à celles qu'il a déjà souffertes.
Vous avez appris jusqu'ici la seule chose qui soit vraiment nécessaire à l'homme, et qui suffise à sa nature et à ses besoins : vous avez appris l'art de plaire à Dieu, de l'aimer, de le servir, en accomplissant sa loi, en suivant fidèlement les inspirations de votre conscience, en reconnaissant et en hono-
rant son autorité et sa puissance en vos parents , qui vous tiennent sa place : de telle sorte que le devoir, joint à l'attrait de la nature, n'a rien pour vous de ces difficultés qui plus tard vous le rendront souvent bien pénible. Votre vertu, protégée par la réserve que le monde lui-même impose à votre jeunesse, défendue par la surveillance d'une mère tendre et vigilante, aidée par ses exemples, encouragée par ses exbortations et son amour , croît tranquillement dans le modeste sanctuaire de la famille, et ne soupçonne rien encore des luttes qu'il lui faudra subir un jour, et dont l'issue sera peut-être plus d'une fois incertaine.
Pour apprendre les cboses de la foi et du salut, la bonne volonté suffit. On est toujours sûr de pbire à Dieu, quand on veut sincèrement lui plaire : et nos désirs sous ce rapport ne préviennent
jamais les siens, mais les rencontrent plutôt au moment même où le cœur les forme et les répand. Il n'en est pas de même de la science qui enseigne à plaire aux hommes , à s'attirer leur bienveillance ou leur faveur, à entrer dans leurs vues , à se conformer à leurs lois et à leurs usages. Quelque désir qu'on ait de réussir, on n'est jamais sûr d'atleindre le but qu'on se propose : et souvent même les eiïorts (ju'on fait pour y parvenir nous en éloignent au lieu de nous en rapprocher. Le moyen le plus assuré pour se faire estimer du monde, c'est bien souvent de le mépriser et de se soustraire à sa tyrannie. Si vous ne pavez pas vous en affranchir, et si vous voulez suivre servilement ses leçons, vous éprouverez souvent combien elles sont sévères et dures , et vous vous reprocherez plus d'une fois d'avoir désiré dans votre jeunesse une science dont
les finiîts sont sî amers à ceux qui la veulent apprendre.
Modérez donc la curiosité de votre esprit, et, pour satisfaire son activité, appliquez -le aux choses qui peuvent intéresser votre conscience et votre salut ; à la connaissance et à l'étude de ces vérités sublimes qui , en éclairant votre intelligence, élèvent votre cœur et affermissent votre volonté. Tout ce que vous acquerrez en ce genre vous servira pour le reste de votre vie bien plus que tout ce que pourraient vous apprendre les livres profanes et inutiles. Accoutumez votre esprit à l'amour et à la recherche des choses sérieuses : c'est une grande ressource pour une femme.
Les choses frivoles ont peu de consistance et sont de courte durée ; et celles qui en ont rassasié leur âme dans la jeunesse se trouvent vides et délaissées lorsqu'elles arrivent à cet âge où une
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femme ne peut plaire qu'en intéressant l'esprit et le cœur par des agréments solides et par des vertus affermies.
C'est cet âge que vous devez avoir toujours présent à la pensée, parce que c'est celui qui dure le plus longtemps, et qui nous dispose d'une manière plus prochaine à ce moment suprême où s'accomplissent irrévocablement nos destinées. Cherchez à devenir de bonne heure ce que vous devrez être pendant la plus grande partie de votre vie, et ce que vous désirerez avoir été au marnent de votre mort.