LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78
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Quand nous décidâmes, mon ami | Raymond Recouly et moi, de fonder la Revue de France^ ce ne fut pas seulement pour ajouter un nouveau périodique de quinzaine aux périodiques de quinzaine qui existaient déjà et méritaient la faveur du public. Ce fut pour tâcher de créer quelque chose de différent.
Nous étions frappés de ce double fait que, dans les vingt dernières années, les quotidiens français avaient considérablement modifié leur formule et leur aspect, tandis qu'au contraire les Revues de 192 1 ressemblaient trait pour trait aux Revues du quart de siècle précédent. C'était bien leur droit et leurs lecteurs ne s'en plaignaient pas : mais enfin, on pouvait tenter autre chose. Nous le tentâmes : et l'idée n'était pas mauvaise puisque des Revues nées avant la nôtre se sont depuis — plus ou moins délibérément, — modifiées dans le sens que nous indiquons.
Notre idée directrice était celle-ci : rapprocher la Revue de la vie actuelle, en faire une sorte de journal supérieur, où les faits les plus marquants du temps présent seraient traités, et les questions les plus importantes discutées, tout comme dans un journal, mais avec une double différence : premièrement sans puéril souci de devancer ou même de suivre l'actualisme des quotidiens — ce qui ne peut, dans une Revue, à cause de la longueur du tirage, donner que de l'actualité truquée — mais secondement (et c'était l'avantage de la Revue sur le journal) en extrayant de l'actualité ce qui concerne et interresse les lendemains, ce qui n'est pas prescrit après une quinzaine ou même après un an : l'actualité, sinon sub specie ceternitaiis au moins suh sfecie continuationis.
Entre autres applications de ces directives (comme on dit dans les états-majors), il y avait lieu, nous semblait-il, d'utiliser pour l'histoire contemporaine un procédé du journalisme, un peu fatigué dans les journaux par l'excès d'usage, un peu discrédité par l'importunité et la puérilité de certains exécutants — mais excellent en soi : l'interview. La valeur de l'interview dépend de trois éléments : qualité de celui qui interroge (son importance sociale, sa culture, son expérience, son
talent) — qualité de celui qu'on interroge — intérêt de la question. Un reporter d'outre-océan questionne un maréchal français sur la question du chapeau haut de forme : c'est une inconvenance et une niaiserie. Raymond Recouly recueille les propos de Jules Cambon touchant les minutes tragiques qu'il vécu à Berlin à la fin de juillet 191 4, c'est un document historique d'autant plus important qu'il est tout frémissant de vie, et d'une valeur de vérité incontestable. Que mon éminent et charmant confrère Jules Cambon me pardonne de le dire ici : les pages de ses futurs mémoires sur les mêmes événements, pages qui seront plus composées, plus détaillées, plus stylisées que cette conversation d'une heure, et pleines de tous les hauts mérites qu'un esprit comme le sien peut incorporer à un récit médité et rédigé en vue de témoigner devant l'histoire, — ces pages, — dis-je, ne reflépas l'image mouvante de la Vie, à l'égal des phrases teront recueillies au vol par Recouly.
C'est que les paroles elles-mêmes sont Vie, participant, au moment où elles sont prononcées, de la vie de celui qui les prononce par le rythme du souffle, le ton de la voix, la mobilité du visage, les gestes de la main ; tandis qu'à la page écrite tous ces éléments vitaux n'arrivent qu'amortis, ralentis, parfois glacés. Ajouterai-je que, pour des raisons de convenance hautement respectable, la réalité des faits se dessine plus nette et plus ressemblante dans une conversation improvisée, que
dans un récit où tout est balancé. Ce n'est pas seulement en matière de tribunal que la parole est libre, et la plume serve.
J'ai donc la sensation que les historiens de l'avenir feront grand état de ces conversations recueillies au bon moment, où éclate la personnalité de celui qui raconte, et qui, dans la force du terme, ressuscitent un moment de la durée. Le drawhack de l'affaire, le revers de la médaille, c'est que le chanceux prospecteur d'un tel trésor est parfois un esprit tellement au dessous de l'interrogé que la précieuse conversation, filtrée par cet esprit, s'anémie, s'aplatit, perd à la fois de sa signification, de sa réalité, de sa vitalité. Radattore, traditore. Le discrédit où est tombée l'interview dans lesjournaux vient, à part égale, de l'abus qui en est exercé pour des questions futiles et sur des personnes peu qualifiées : mais il vient surtout de la médiocrité de certains enquêteurs. Dans les interviews qu'il s'est laissé arracher par solidarité professionnelle ou simplement par veulerie, qui de nous n'a souvent trouvé des motifs d'impatience et d'agacement, à lire sa pensée tronquée, défigurée, aggravée de niaiseries dangereuses.^
Imaginez au contraire que l'enquêteur soit un
homme de grande culture universitaire, agrégé, mais n'ayant jamais pris le pli professionnel du magister, puisqu'il n'a jamais enseigné ; curieux de toutes les formes de la vie contemporaine ; sportsman et globe-trotter par goût, ayant parcouru toutes les mers, habité tous les continents, connu personnellement presque tous personnages importants de la politique mondiale : avec cela diplomate adroit, questionneur subtil, possédant cette faculté d'ordonner rapidement un sujet et d'en réaliser la meilleure expression qui est la marque du grand journaliste. Un tel enquêteur saura à quelle porte frapper ; il saura se la faire ouvrir; on l'accueillera ; il n'hésitera pas sur les questions à poser, connaissant par avance à fond le sujet de l'entretien. L'enquêté sera tenté de parler, incité à raconter, précisément par la qualité d'intelligence et de préparation de son partenaire. « Prise » en de telles conditions, l'interview sera fixée aussitôt sur le papier dans sa chaude vérité ; des commentaires intelligents et informés, au besoin des documents' inédits l'encadreront : le lecteur assistera réellement à une scène vécue, mais avec l'accompagnement d'une orchestration explicative dont les témoins de la scène n'ont pas bénéficié lorsqu'ils y assistèrent.
Est-ce là du journalisme? Est-ce de l'Histoire? Moi, j'estime que c'est de l'Histoire, et delà plus digne de ce grand nom. C'est même probablement la façon d'écrire l'histoire la mieux adaptée aux
temps modernes, et qui risque le moins de paraître bientôt surannée. J'ai toujours été frappé par la rapide caducité des œuvres d'historien, sauf un très petit nombre que la littérature a sauvés. La plupart des travaux historiques célèbres du XI x^ siècle encombrent les parapets des quais parisiens, à vendre à vil prix, bien reliés : citons seulement Thiers et Henri Martin. D'autres vastes recueils, traitant des mêmes sujets, se sont substitués à ceux-ci ; ils seront eux-mêmes oubliés et remplacés par d'autres dans cinquante ans. Je ne vois pas bien quel livre, traitant la même matière, pourra remplacer les Heures tragiques d^avantguerre de Raymond Recouly. Quelle composition artificielle se substituerait avec avantage à cette émanation directe de la réalité \ On ne pourra que démarquer, interpréter, commenter. C'est un livre d'histoire essentiel.
J'en recommande la lecture aux Français dans l'âme desquels la victoire n'a pas apaisé cet incurable pessimisme où certains croient voir une marque distinguée d'intelligence. L'optimisme de l'homme d'action imprègne ces pages où se reflètent les péripéties du plus formidable drame politique : mais les faits eux-mêmes parlent assez haut pour relever le courage des vaincus volon-
taires, vaincus de la guerre, vaincus de la paix. L'histoire des Heures tragiques d'avant-guerre, c'est la plus belle incitation à la foi dans la force française, à l'espoir dans le destin français : mais c'est aussi une leçon de foi et d'espoir dans l'immanente impulsion qui pousse les peuples vers la Justice... Beau livre, d'une exécution prestigieuse; livre de bon Français et de bon européen.
Marcel Prévost, de r Académie française.