CHAPITRE I A BERLIN. - RÉCIT DE M. JULES CAMBON
Vous voulez, en somme, me dit M. Jules Cambon, que je vous raconte tout au long un chapitre, le plus intéressant, de mes futurs Mémoires.
— C'est exactement cela, monsieur l'Ambassadeur, lui dis-je. Vous n'êtes pas homme, je le crains, à nous livrer de votre vivant, à nous débiter, quinzaine par quinzaine, vos souvenirs. Vous avez bon œil, bonne jambe, une excellente fourchette, autant que j'ai pu en juger l'autre soir au dîner chez Mme X..., un admirable estomac. Toat cela permet à vos amis d'espérer que vous vivrez très vieux. En attendant vos Mémoires, qui ne viendront pas de sitôt, je vous demande de m'en donner un avant-goût. Ce que je voudrais de préférence, ce sont vos impressions sur les journées tragiques de Berlin, à la fin de juillet et au commencement d'août 1914, durant les deux semaines qui ont précédé la guerre. C'est un des moments les plus pathétiques de l'histoire. Vous avez étéle témoin et aussi l'acteur de ce drame formidable qui, par la volonté des hommes autant que par la force des choses, a poussé l'Allemagne assoiffée de domination et de rapine vers des dévastations et des
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hécatombes dont l'histoire n'offre pas de précédent. Quelles sont, parmi ces heures si pleines, si lourdes, celles qui vous paraissent dominer les autres ? Quels sont, parmi ces événements, ceux sur lesquels votre souvenir se reporte le plus souvent ?
M. Jules Cambon me regarde bien en face, de ses petits yeux clignotants, où, derrière son lorgnon, pétillent l'intelligence, la finesse et la vie. Il est assis devant sa table, dans ce vaste bureau du rez-de-chaassée, au ministère de la Guerre, qu'il occupa pendant le ministère Clemenceau et qu'il a conservé depuis. Cet homme de soixantedix-sept ans (il est né en 1845 ; son frère Paul est de deux ans son aîné) est resté étonnant de jeunesse, de vivacité. Je le rencontre assez souvent, car nous sommes proches voisins, dévalant, d'un pas allègre, le boulevard Malesherbes. Sa mémoire, même pour les noms propres, n'a pas une seconde de défaillance. Il va, pendant plus d'une heure, sans carnet, sans notes, remuer une masse énorme de souvenirs, et pas une fois il n'hésite pour une date ou pour un nom.
Les deux Cambon, Barrère, c'est là vraiment une incomparable équipe d'ambassadeurs. La troisième République a eu la chance, la grande chance de les trouver sur son chemin. Elle a eu plus encore la sagesse de les garder très longtemps. Ils sont devenus, chacun dans son poste, à Berlin, à Londres, à Rome, les doyens, les Nestors de
la diplomatie européenne. A travers les fluctuations, les vicissitudes de notre régime, les changements si fréquents de nos ministères, ils ont assuré la continuité de notre politique au dehors. Ils ont renseigné, conseillé à merveille notre gouvernement. C'est sur leurs épaules avant tout qu'a porté l'édifice de nos amitiés, de nos alliances. Quand on voit comment, dès les premiers jours de la guerre, cette armature a résisté, on ne peut qu'être pénétré d'admiration pour ceux qui avaient su l'édifier et la maintenir. La guerre éclate, et aussitôt l'Angleterre se déclare pour nous, l'Italie reste neutre, sort de la Triple Alliance, en attendant qu'elle se mette de notre côté.
Ces trois hommes de la même génération, de la même formation intellectuelle, de la même culture, sortent tous les trois de la bourgeoisie républicaine. Représentants de la République auprès des plus vieilles monarchies, ils n'ont jamais rougi d'elle, loin de là. Ils ont compris et ils ont fait comprendre autour d'eux que la France démocratique était une assez grande dame pour frayer, d'égal à égal, avec les cours les plus huppée?. Alors que les snobs et les sots qui pullulent dans le monde diplomatique, autant que dans les autres, sinon plus, ne demandent qu'à s'incliner très bas devant le moindre principicule, surtout quand il est étranger, ils ne se sont, eux, inclinés devant personne. Et les plus puissants de la terre les en
ont respectés d'autant plus !
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Des trois, c'est à coup sûr Jules Cambon qui avait, à Berlin, la tâche la plus lourde. Il s'agissait de conserver des relations courtoises avec une Allemagne qui s'affirmait de plus en plus agressive, de plus en plus provocante. Ce n'était pas, on peut le croire, une affaire facile. Elle exigeait de la dignité sans raideur, du doigté et du tact, une prudence de tous les instants, une attention toujours en éveil.
Savoir tout ce qui se passe pour éclairer son gouvernement, voilà le premier devoir d'un ambassadeur. Au lendemain de la crise d'Agadir, Jules Cambon suit avec une préoccupation grandissante les progrès de la propagande militariste outre-Rhin, le développement si anormal, si inquiétant des armements, tous les signes ^n un mot d'une préparation à la fois matérielle et morale en vue d'un conflit qui devient de jour en jour plus menaçant. Son attaché militaire, son attaché naval expédient à Paris des rapports minutieux, accablants, sur l'augmentation de l'armée et de la marine. Voici enfin pour couronner cette série d'avertissements, pour pousser le cri d'alarme, cette admirable dépêche du 22 novembre 191 3, qui serait tout entière à citer dans les manuels diplomatiques comime le modèle du genre :
(( A mesure que les années s'appesantissent sur Guillaume II, écrivait avec une extraordinaire i clairvoyance notre ambassadeur, les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la Cour,
et surtout l'impatience des militaires prennent plus d'empire sur son esprit. Peut-être éprouvet-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils qui flatte les passions des pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'Empire dans le monde, égale à sa puissance. Peut-être aussi la réplique de la France à la dernière augmentation de l'armée allemande, dont l'objet était d'établir sans conteste la supériorité germanique, est-elle pour quelque chose dans ses amertumes, car, quoi qu'on dise, on sent qu'on ne peut guère aller plus loin. »
Relisez cette extraordinaire phrase : toutes les causes de la guerre, toutes les raisons qui ont déterminé le Kaiser s'y trouvent condensées.
Tout de suite après la visite du Roi des Belges à Berlin, l'ambassadeur de France a connu l'entretien confidentiel du Kaiser avec le Roi, dans lequel Guillaume annonçait à son interlocuteur la guerre inévitable et prochaine avec la France. Pour donner plus de poids à ces paroles, le général de Moltke, chef des armées allemandes, tenait le même langage au souverain.
— Sur la manière, me dit Jules Cambon, dont Guillaume aurait appris l'attentat de Serajevo, on a raconté beaucoup d'histoires inexactes. Une revue vient de publier là-dessus un article qui n'est qu'un tissu de fables. Voici comment le Kaiser a connu l'attentat ; je le tiens d'un personnage qui se trouvait auprès de lui à ce moment
et qui me l'a raconté directement quelques jours après :
» L'Empereur était à Kiel à bord de son yacht à voiles qui courait les régates. Il était comme toujours affairé, agité, donnant des ordres, dirigeant lui-même la manœuvre. On voit tout d'un coup un petit canot à vapeur, une vedette, se diriger à toute allure vers le yacht, en essayant de l'aborder. L'Empereur, d'un geste péremptoire, lui fait signe de s'éloigner. Au lieu de s'éloigner, le canot continue à se rapprocher. Quand il arrive à quelques mètres, l'amiral Mûller, qui se tient près du timonier, fait signe qu'il a quelque chose à remettre ; il montre un papier, le place ostensiblement dans son étui à cigarettes et, se rapprochant encore un peu plus du bateau impérial, il lance adroitement l'étui sur le pont. Un matelot le ramasse, le remet à l'Empereur. Guillaume ouvre l'étui, retire le télégramm.e, le déploie ; son visage pâHt ; il laisse tomber la dépêche et dit ces simples mots : « Tout est à recommencer ! » Il donne immédiatement l'ordre de virer de bord et d'abandonner les régates.
» Que s'était-il passé à Konopicht, au cours de la visite du Kaiser à l'archiduc François-Ferdinand ? Personne n'a pu le savoir au juste. Il est probable que l'Empereur avait fini par rallier l'héritier d'Autriche à sa politique, à ses vues. Son emprise sur lui était grande, grâce surtout à son épouse morganatique la duchesse de Hohenberg,
que la Cour d'Allemagne avait tout fait pour cajoler, dontelleavaitpartouslesmoyensfavorisél'ascension. » Je passai en France la première dizaine de juillet. Un peu avant le 14, je rentrai à Berlin. Pendant la réception traditionnelle de la colonie française qui eut lieu à l'ambassade le jour de notre fête nationale, les esprits étaient passablement échauffés. On y tint des propos énergiques. D'ailleurs, ajoute-t-il malicieusement, ceux qui crièrent le plus fort ne furent pas, — loin de là, — ceux qui se battirent le mieux. Sur les intentions de l'Autriche, sur le sens de la note qu'elle se préparait à envoyer à la Serbie, nous étions tenus à Berlin dans une complète ignorance. Mes collègues d'Angleterre et de Russie étaient absents. Rien, absolument rien, n'avait transpiré du fameux conseil de guerre qui se serait tenu à Potsdam le 5 juillet. Vous savez que les Allemands sont passés maîtres dans l'art de garder les secrets. Une chose m'inquiétait cependant : je voyais bien Jagow, le secrétaire d'Etat, presque tous les jours, mais je n'arrivais pas à voir le chancelier de Bethmann- Holweg, avec qui j'étais très lié, avec la famille de qui ma femme et ma fille entretenaient les meilleures relations. Bethmann, qui ne manque pas d'une certaine candeur (il l'a montré le jour où il a prononcé la phrase célèbre du chiffon de papier)^ craignait peut-être de ne pas pouvoir suffisamment se contenir, de me laisser deviner quelque chose de ce qui se machinait.
» Quoi qu'il en soit, la note de l'Autriche à la Serbie éclata comme un coup de tonnerre. Dès que je la parcourus, mon opinion fut faite. J'avais le sentiment très net que nous n'arriverions pas à éviter le conflit, mais il fallait essayer tout de même ; il fallait tenter tous les efforts dans ce sens ; il fallait surtout, puisque l'Allemagne était visiblement décidée à nous attaquer, bien établir aux yeux du monde que c'était elle, uniquement, l'auteur responsable de la guerre. Voilà ce qui, dans les journées qui suivirent, fut mon idée directrice, le principe dont s'inspirèrent toute mon activité, toutes mes démarches. Je voulus, avant tout, ne pas recommencer l'erreur funeste de 1870. Il était indispensable de laisser à l'Allemagne toute l'initiative, toute la responsabilité de l'agression. Il était indispensable de nous laisser attaquer. L'intervention à nos côtés de l'Angleterre était à ce prix.
» Trois jours après la remise de la note à la Serbie, à la fin d'un long entretien que j'eus avec Jagow, je lui dis, le regard dans les yeux, au moment même où j'allais le quitter : « Vous me permettez de vous parler d'homme à homme ? » Sur un signe d'acquiescement de sa part : « Eh bien, laissezmoi vous dire que ce que vous allez entreprendre est stupide. Vous n'y gagnerez rien et vous risquez d'y perdre beaucoup. La France se défendra infiniment mieux que vous ne pensez. L'Angleterre, qui a commis en 1870 la lourde erreur de nous laisser
écraser ne recommencera pas, soyez-en sûr. Vous pouvez m'en croire, je ne vous parle pas à la légère. Vous m'accorderez que je suis une des dix personnes de l'Europe qui connaissent le mieux la situation internationale ? Je vous affirme que l'Angleterre ne peut ni matériellement, ni moralement se désintéresser du conflit, qu'elle est obligée de marcher avec nous. Avez-vous pesé les conséquences formidables de cet événement? Vous allez vous trouver seul contre l'Europe entière, n'ayant comme allié qu'un Empire vermoulu. »
» Jagow me regarda avec un léger ricanement : « Vous avez vos renseignements ; nous avons les nôtres, qui sont complètement opposés. Nous sommes sûrs de la neutralité de l'Angleterre. » Là- de s su s je le quittai. Avant de rentrer chez moi, je passai comme toujours chez mon collègue anglais, Sir Edward Goschen, avec qui je travaillais en complet accord. Nous nous communiquions tous nos renseignements et nous arrivions ainsi, par une série de recoupements, à être très exactement informés. Je lui rendis compte de ce qui venait de se passer chez Jagow. Je lui redis mot pour mot toute la fin de notre entretien. (.( Touchant l'attitude de mon pays, me dit-il, je pense exactement comme vous ; malheur eus ementj je ne suis pas autorisé à le dire. »
)) Ce fut, dit Cambon, le grand malheur, la grande tragédie de cette semaine. Si l'Allemagne
avait su qu'elle aurait dès le début à lutter contre l'Angleterre, j'ai la conviction qu'elle n'aurait pas risqué le conflit. Mais elle se flattait de l'espoir ou bien que l'Angleterre n'interviendrait pas du tout, ou bien qu'elle se déciderait beaucoup trop tard, une fois la France définitivement écrasée. Il faut reconnaître, d'ailleurs, ajoute-t-il, que l'Angleterre pouvait diflicilement agir autrement qu'elle l'a fait. Nous oublions un peu trop, quand nous pensons le contraire, toute la force des liens qui unissaient encore à cette époque les deux cours, les deux pays. La France avait été longtemps l'ennemie de l'Angleterre. La Prusse, au contraire, avait été longtemps son alliée. Les influences religieuses s'ajoutaient aux influences politiques. Nous avons, nous Français, par suite de notre formation intellectuelle, l'habitude de négliger dans la politique internationale l'importance du facteur religieux, qui est très grande cependant. Nous sommes assez portés à croire que les autres sont à cet égard comme nous. Il n'en est rien. Dans l'hostilité, par exemple, manifestée récemment par une partie de l'opinion anglaise à la Pologne, on peut se demander si le souvenir des questions religieuses n'a pas joué un puissant rôle.
» Toute l'Angleterre non conformiste, qui constitue la plus grande force du parti libéral, ne pouvait pas se décider à la légère à rompre du jour au lendemain avec l'Allemagne. Nous avons eu
la très grande chance d'avoir en Angleterre un cabinet libéral. Si les libéraux s'étaient trouvés dans l'opposition, ils auraient retardé peut-être l'intervention britannique. Ils étaient heureusement au gouvernement. Ils avaient tous les éléments d'information et aussi toute la responsabiHté ; ils avaient, d'autre part, dès le début, l'assurance que le parti conservateur ne s'opposerait pas à une politique énergique, mais qu'au besoin il les y contraindrait, et ils ont marché.
» Laissez-moi, à ce propos, vous raconter une curieuse anecdote. C'était après la crise d'Agadir. J'étais allé un jour faire visite à Kiderlen-Waechter. Il avait certes ses défauts, mais il ne manquait pas d'une certaine franchise, parfois un peu brutale. Parmi tous les Allemands avec qui j'ai eu affaire, c'est un de ceux avec qui, somme toute, je m'entendais le mieux. Je lui dis donc à brûlepourpoint : (( Pourquoi diable avez-vous déclenché l'incident d'Agadir ? A quel mobile avez-vous obéi ? Quel bénéfice en avez-vous retiré ? Vous avez compromis les relations de nos deux pays, risqué de déchaîner une guerre, surexcité en France le sentiment nationaliste, éveillé les méfiances et même l'hostiHté de l'Angleterre, et tout cela pour quel résultat? En Allemagne même l'opinion publique est furieuse contre vous. Elle se considère comme humiliée ; elle est convaincue qu'elle a éprouvé un échec. Pourquoi donc, je vous le répète, avoir expédié à Agadir ce bateau ? »
» Il se recueillit quelques instants : « Eh bien, puisque vous me le demandez, je vais, vous répondre franchement. Le printemps précédent, notre Kronprinz était allé chasser le renard en Angleterre. Vous savez comment sont les Anglais, de quelle manière accueillante, charmante, ils comprennent l'hospitalité. Partout on lui avait fait fête. Des politiciens, des ministres, des hommes du monde, les femmes les plus élégantes, surtout elles, s'étaient disputé l'honneur de lui être présentés, d'être invités à ses réceptions. On lui avait prodigué sur l'Allemagne les propos les plus sympathiques, les appréciations les plus flatteuses. Tous ces hommages, ces fêtes, ces éloges avaient littéralement tourné sa tête, qui d'ailleurs n'est pas des plus solides. Il avait pris tout cela pour de l'argent comptant. Il était revenu de son voyage bien convaincu qu'il n'existait pas de prince plus populaire que lui en Angleterre, que la majorité des Anglais éprouvait pour l'Allemagne la sympathie la plus vive, la plus agissante, que jamais par conséquent, dans une querelle de l'Allemagne avec la France, l'Angleterre ne prendrait nettement parti pour cette dernière. Il répéta tout cela à l'Empereur en l'exagérant, bien entendu, et voilà la cause profonde de l'affaire d'Agadir. )> )) Le gouvernement belge, dès la première heure, avait reconnu, vous le savez, l'exceptionnelle gravité de la crise. J'étais très intimement lié avec son excellent représentant à Berlin,
mon vieil ami le baron Beyens. Nous avions l'un dans l'autre une absolue confiance. Il m'avait, l'automne précédent, fait part, sur l'ordre de son souverain, de l'entretien confidentiel de Guillaume et du Roi des Belges où le Kaiser annonçait la guerre inévitable avec la France. Quelques mois plus tard, de mon côté, je n'avais pas manqué de lui retourner ce bon procédé. J'avais dîné chez le ministre des Affaires étrangères Jagow. Je me souviens même à ce propos que la comtesse X..., mariée depuis à un Polonais, qui se trouvait placée à mon côté, serra ma main sous la table et me glissa à l'oreille : « Est-ce que vous n'allez pas bientôt débarrasser l'Europe de ces cochons de Prussiens ? » Je profitai de ce dîner pour demander à Jagow ce que signifiaient au juste les ouvertures qu'il avait faites peu auparavant à mon conseiller d'ambassade au sujet du raccordement des lignes de chemin de fer dans l'Afrique centrale. J'étais au fond partisan de ce raccordement qui pouvait offrir de gros avantages économiques et amener, grâce à une certaine collaboration d'ordre colonial, une détente entre les deux pays. Jagow me répondit que le projet était à l'étude et que nous aurions, l'Angleterre, l'Allemagne et la France, à l'examiner prochainement. « Dans ce cas, lui répondis-je, il est indispensable de nous adjoindre la Belgique, qui possède un immense empire africain et qui pourrait se montrer légitimement froissée d'être écartée de nos travaux.
» Je ne suis pas du tout de votre avis, répondit Jagow. Si l'accord se fait, comme je l'espère, ce sera aux dépens de la Belgique. Le Roi Léopold, avec sa mégalomanie et son esprit de lucre, a placé sur les épaules de son pays un poids beaucoup trop lourd. La Belgique n'est nullement en état de mettre en valeur ce domaine. Pareille entreprise dépasse de beaucoup ses forces et ses ressources. Elle sera un jour ou l'autre obligée d'y renoncer. D'ailleurs, ajouta-t-il, l'heure n'est plus en Europe aux petits Etats. Le développement des relations économiques et des moyens de communication les condamne fatalement ou bien à disparaître, ou tout au moins à graviter dans l'orbite des grandes puissances. »
» Je répondis du tac au tac à Jagow que telle n'était pas, que telle ne pouvait pas être la politique de la France. « Notre politique, au contraire, tend à la protection, au renforcement de ces petits États. Et ce n'est pas d'aujourd'hui. Depuis des siècles, depuis Henri IV, la France s'est faite en Europe leur champion. Si donc vous persistez dans vos desseins, je puis vous assurer que nous ne vous suivrons pas dans cette voie. Soyez certains que l'Angleterre ne vous suivra pas davantage. »
» Jagov^ s'empressa de me dire qu'il n'avait parlé qu'à titre personnel. Je n'en attachai pas moins une grande importance à ses déclarations. J'en fis part à mon collègue belge, qui informa aussitôt son gouvernement. La Belgique était ainsi pré-
venue. Dès que se produisit la crise, son gouvernement eut l'impression très nette qu'il allait s'y trouver enveloppé. Il se méfia, il se tint sur ses gardes ; il adressa sans retard à l'Allemagne et à la France la fameuse demande de garantie de neutralité à laquelle la France répondit immédiatement par l'affirmative, alors que l'Allemagne, au contraire, éludait ouvertement la question. Dans le conflit qui se précipitait, tout dépendait de l'intervention de l'Angleterre. Or l'affaire belge était plus que les autres de nature à faire marcher les Anglais. Il fallait aussi leur donner la certitude que la France avait épuisé tous les moyens de conciliation, que la catastrophe se produirait sans qu'elle y eût la moindre responsabilité.
» De tous côtés, dès les premiers jours, nos agents me renseignaient sur les préparatifs militaires de l'Allemagne. Ces préparatifs, d'ailleurs, s'effectuaient sur une grande échelle et, ce qui était plus grave, presque au grand jour. Le 26 juillet, c'est la flotte allemande qui reçoit subitement l'ordre de quitter la Norvège et de regagner le port de Kiel. A Thionville, dans le Grand-Duché de Bade, on procède aux premières mesures de la mobilisation. Les quatre dernières classes reçoivent l'ordre de se tenir prêtes à partir d'un instant à l'autre. Le 29 juillet notre consul général à Francfort me signale d'importants mouvements de troupes ; il note l'arrivée de régiments en tenue de campagne. Les ponts, les voies ferrées
sont gardés militairement. L'état-major, les militaires prennent de plus en plus la direction du mouvement. Sous leur influence, le pays se précipite avec une vitesse croissante vers le conflit.
» C'est le 29 au soir que se tient à Potsdam, sous la présidence de l'Empereur, ce fameux conseil de guerre où l'état-major, avec une insistance grandissante, use de toute son influence pour que la mobilisation ne soit plus un seul instant retardée. Les généraux ont raison des dernières résistances, des dernières hésitations des civils. La mobilisation est en effet décidée pour le lendemain.
» Tout de suite après cette réunion, dans la nuit, Bethmann-Holweg rend précipitamment visite à mon collègue d'Angleterre. Il lui annonce d'une manière à peine voilée la catastrophe imminente. Il lui offre une forte enchère pour s'assurer la neutralité britannique. « Si l'Angleterre, lui dit-il, consent à rester à l'écart, le gouvernement impérial est prêt à lui donner toutes les assurances qu'en cas de victoire il ne cherchera aucun agrandissement territorial aux dépens de la France continentale. » Il se refusait toutefois à prendre le même engagement pour les colonies françaises... Quant à la Belgique, les opérations que l'AUemagne croirait devoir y entreprendre dépendraient de ce que ferait la France.
» Sir E. Groschen me rendit compte immédiatement de cet entretien. Mes appréhensions s'en
trouvèrent accrues. Le lendemain 30, à une heure de l'après-midi, un journal semi-officieux, le Lokal Anzeiger, publiait une édition spéciale pour annoncer la mobilisation de l'armée et de la flotte. Une nuée de crieurs répandit cette édition dans les rues de la capitale. La foule se ruait littéralement sur ces feuilles toutes fraîches. Une heure après, l'édition fut saisie par ordre des autorités. Jagow me téléphona lui-même que la nouvelle était fausse et me pria d'en informer d'urgence mon gouvernement. Je n'attachai aucune créance à ce démenti. J'étais convaincu que la mobilisation avait été décidée la veille, mais que, par suite de diverses influences — échange de télégrammes entre le Kaiser et le Tsar, et surtout déclaration de l'Angleterre qu'elle réservait sa complète liberté d'action, — ces graves mesures avaient été suspendues.
» A cet instant suprême, à cette dernière minute où la paix du monde pouvait peut-être encore être maintenue, les civils, sentant sur leurs épaules l'effroyable responsabilité qu'ils allaient assumer, eurent comme un sursaut d'hésitation, comme un dernier scrupule. Ils essayèrent de se ressaisir, de suspendre le mouvement de cette terrible machine qui commençait à s'ébranler. Mais les militaires revinrent à la charge avec plus d'énergie, avec plus de vigueur que jamais. Ils emportèrent bien vite les dernières résistances. A ce moment même un de mes collègues étrangers voyait
Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat. Celui-ci lui déclarait que l'état-major insistait de toutes ses forces pour que la mobilisation fût décrétée, « tout retard, disait-il, faisant perdre à l'Allemagne quelques-uns de ses avantages ». Vers la fin de la journée, Jagow, que j'étais allé voir, me fit la même déclaration. Il me parla lui aussi de l'insistance énergique des chefs de l'armée. A la suite de cet entretien, je télégraphiai à Paris : « Mon impression est que les chances de paix ont encore décru. »
« Je considérai dès lors que tout espoir était perdu. Nous nous sentîmes emportés, roulés dans une espèce de course vertigineuse, tourbillonnante, où sans un arrêt, sans un répit, les événements se précipitaient vers l'unique dénoûment possible : la guerre.
» Le lendemain, 31 juillet, Jagow me fait demander. Il a, dit-il, le grand regret de m'annoncer qu'en présence de la mobilisation totale de l'armée russe, l'Allemagne se voit obligée de prendre de graves mesures de précaution. Son gouvernement vient de décider le Kriegsgefahrzustand (état de danger de guerre). Il demande en même temps à Pétersbourg de démobiliser, du côté autrichien aussi bien que du côté allemand, sans quoi l'Allemagne sera obligée de mobiliser elle aussi. Il ajoute que l'ambassadeur d'Allemagne à Paris a été chargé d'informer le gouvernement français de ces résolutions, de lui demander quelle
attitude il comptait adopter dans l'éventualité d'un conflit russo-allemand.
)) A partir de ce moment, ma situation devint de plus en plus difficile. Les autorités allemandes retardaient ou supprimaient les télégrammes qui m'étaient adressés, si bien que j'étais laissé pratiquement sans instructions. Afin d'impressionner le gouvernement britannique, de lui prouver jusqu'à l'évidence que la guerre ne venait pas de nous, j'avais supplié Paris de ne pas m'obliger à demander mes passe-ports. «Il faut, leur disais-je, me laisser mettre à la porte. » Or, le télégramme par lequel M. Viviani m'avisait, le 3 août, que, l'ambassadeur d'Allemagne venant de lui remettre la déclaration officielle de guerre et de lui réclamer ses passeports, j'aurais à réclamer les miens, ce télégramme fut intercepté par les autorités impériales. Je n'eus ainsi aucune démarche à accomplir. J'attendis que le gouvernement allemand me signifiât lui-même mon congé.
)) Dans la matinée du 3 août, le secrétaire d'Etat Jagow vint me voir. Il commença par se plaindre de prétendus actes d'hostilité commis par des aviateurs français à Coblentz, à Nuremberg. C'est la fameuse légende des avions de Nuremberg, dont les Allemands eux-mêmes ont avoué la fausseté.
» Je n'ai pas la moindre connaissance de ces faits, dis-je à Jagow. Ils me paraissent absolument invraisemblables. Je sais que mon gouvernement
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a donné aux militaires les instructions les plus sévères pour empêcher tout acte d'hostilité. Il a même poussé le scrupule jusqu'à faire reculer les troupes de couverture de dix kilomètres en arrière. Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu'un de nos aviateurs s'en aille jeter des bombes sur Nuremberg, qui se trouve à une très grande distance à l'intérieur de l'Allemagne !... «
» Jagow me répondit que le fait n'était pas con-.^ testable, qu'il avait été dûment vérifié par les auto-' rites.
(( Vous m'étonnez beaucoup, lui répondis-je. Quoi qu'il en soit, même s'il était vrai, il est bien moins grave que les nombreux actes d'agression commis déjà sur le territoire français par lestroupes allemandes et au sujet desquels je vous ai envoyé une protestation formelle. Une de vos patrouilles de cavalerie, conduite par un officier,^ a pénétré sur notre territoire jusqu'au village de- Joncherey. L'officier qui le commandait a brûlé; la cervelle à un de nos soldats. )) Je qualifiai comme : il convient cet acte et je dis à Jagow : « Vous reconnaîtrez qu'en aucune hypothèse il ne saurait être comparé à un vol d'aéroplanes sur un territoire étranger. » Jagow me répondit qu'il n'avait pas encore eu le temps de lire la note que je lui avais fait remettre. A ce moment une manifestation d'étudiants se déroulait sur la Pariser Platz. Par la fenêtre ouverte de mon cabinet, qui se trouve, comme vous le savez, au rez-de-cliaussée,
on entendait des chants guerriers, la Wacht am Rhein, mêlés à des clameurs contre la France. Nous nous levâmes l'un et l'autre pour regarder les manifestants. « J'espère, dis-je à Jagow, que votre cousin le préfet de police prendra à temps les mesures nécessaires pour maintenir l'ordre et protéger mon ambassade. Jagow me répondit qu'il allait immédiatement donner les instructions nécessaires. C'est lui-même qui m'annonça que M. de Schœn, ayant demandé ses passeports, je ne tarderais pas à recevoir les miens. Je lui parlai aussitôt de mon départ. Il m'assura que toutes les convenances seraient observées envers moi et envers tout mon personnel. A la fin de cet entretien, qui devait être entre nous le dernier, il ajouta quelques phrases de courtoisie pour m'exprimer le regret qu'il avait de voir nos bonnes relations se terminer de cette manière. Je lui demandai s'il ne pensait pas que je dusse faire une visite au chancelier afin de prendre congé de lui. Il me le déconseilla vivement. « Dans l'état d'excitation où se trouve M. de Bethmann-Holweg, cet entretien ne servirait à rien et ne pourrait être que pénible à vous deux. »
» Vers 6 heures, M. de Langwerth m'apporta mes passeports. Il m'annonça que je ne pouvais pas partir par la Hollande comme j'en avais exprimé le désir, mais que toutes facilités me seraient données pour gagner soit la Suisse, soit le Danemark. Je me décidai pour la Suisse. Comme
je voulais avant mon départ m'entendre avec Fambassadeur d'Espagne, qui prenait charge de nos intérêts, il fut convenu que je quitterais Berlin le lendemain soir. Je voulais aussi, ajoute M. Cambon, avec un petit clignotement de ses yeux malicieux, avoir le temps de brûler toutes sortes de papiers que je ne tenais pas du tout à laisser entre les mains des Allemands. C'est à quoi furent employées toute la soirée et toute la matinée du lendemain. Une heure après, nouvelle visite, de M. de Lancken, que vous avez connu à Paris.
— Nous ne l'avons que trop connu, lui répondis-je. C'était, sous des dehors doucereux, sous des déclarations melliflues, un des hommes <]ui nous détestaient le plus.
— Eh bien, reprend Jules Cambon, il vient me demander, de la part de son gouvernement, d'inviter tous mes secrétaires à ne plus prendre désormais leurs repas au restaurant Bristol, où des manifestations désobligeantes pourraient se produire contre eux. Je lui réponds, un peu agacé : « Où diable voulez-vous qu'ils mangent ? La clientèle du Bristol est composée, du moins je le crois, de personnes bien élevées : des manifestations y sont moins à craindre que dans d'autres endroits moins élégants. » Comme Lancken insiste, je lui donne en fin de compte l'assurance que mon personnel ne reparaîtra plus au Bristol. Je fais téléphoner à l'hôtel pour qu'on apporte à manger à
tout mon monde. La direction, d'ailleurs, n'y consent qu'après en avoir reçu l'autorisation du ministère des Affaires étrangères.
)) J'allai ce soir-là dire adieu à l'ambassadeur de Russie. La gare était fortement gardée, le service d'ordre bien organisé. La reine de Grèce, sœur du Kaiser, partait précisément à la même heure. On me paraissait avoir correctement fait les choses pour mon collègue russe. Un train spécial avait été mis à sa disposition. Je me dis : « Il en sera de même pour moi vraisemblablement demain. » Mais les brimades allaient commencer et se succéder sans arrêt. Le soir, avant de me mettre au lit, je reçois de nouveau la visite de M. de Langv^erth. On m'interdit de partir par la Suisse, On m'offre en échange la voie par l'Autriche. Je n'accepte que sur la promesse formelle que le gouvernement autrichien me dirigera aussitôt vers la Suisse, et j'écris une lettre officielle à cet effet.
» Le lendemain, au moment du départ, nouveau changement. C'est par la voie du Danemark que je devrai décidément quitter l'Allemagne. Vous connaissez tous les détails de ce voyage^ les vexations multiples auxquelles nous fûmes soumis : absence de tout confort et même de toute nourriture. Fort heureusement mes domestiques^ très prévoyants, avaient emporté avec eux un panier de provisions qui constitua notre unique ressource alimentaire durant cet interminable
trajet. Je me souviens à ce propos d'un détail assez curieux. Il y avait dans le train un employé prétendu alsacien qui venait à tout instant nous parler, s'apitoyer sur la guerre, protestant de ses sentiments pacifiques. Il poussa l'obligeance jusqu'à nous préparer du café. Ces prévenances renouvelées me parurent assez rapidement sus- \ pectes. Je lui fis répondre par un de mes secrétaires que, dans son propre intérêt, il valait beaucoup mieux qu'il s'abstînt de nous adresser la parole. C'était vraisemblablement un « mouton » qu'on avait mis là dans l'espoir d'arracher quelques confidences à mon personnel. La ruse, dit en souriant M. Cambon, était vraiment un peu grosse. Nous n'étions pas gens à y tomber. »
Certes, tous ceux qui le connaissent souscriront sans peine à cette aflBrmation. L'homme qui fera tomber M. Jules Cambon dans un piège, si bien dressé soit-il, ne s'est pas encore rencontré et ne se rencontrera vraisemblablement pas de sitôt !