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CHAPITRE XII

A ROME (suite). - VENTRÉE EN GUERRE

Le marquis de San Giuliano, que j'avais connu vieilli, souffrant, podagre, en juin 191 4, meurt le 16 octobre de la même année après une brève maladie. Salandra le remplace par M. Sonnino.

Entre ces deux hommes, entre le prédécesseur et le successeur, il est impossible d'imaginer un contraste plus saisissant. Autant le premier était souple, insinuant, ondoyant, autant l'autre apparaît sec, rigide dans les principes comme dans sa conduite des affaires, et même un tantinet cassant, Dona Minghetti, veuve du célèbre homme d'Etat italien et belle-mère de Bulow, lui reprochait un jour cette rigidité et lui prédisait qu'à cause d'elle il n'arriverait à rien : a Non cosi, disait-elle, si fà folitica ».

— Je n'ai pas de chance, disait un jour de lui Bûlow. Dans un pays de bavards, j'ai affaire au seul homme qui ne parle pas.

Le remaniement du cabinet Salandra, l'arrivée à la Consulta de Sonnino, marquent un moment très important dans la période de la neutralité italienne. Le caractère de cette neutralité change :

au lieu de rester dans l'expectative, de s'envelopper de réserve, elle devient beaucoup plus active, plus positive, plus vigilante. On sent nettement qu'elle ne se bornera plus à suivre les événements, mais que, l'heure venue, elle n'hésitera pas à les provoquer.

Salandra, dans son discours-programme, prononcé devant les Chambres le 3 décembre 1914, la définit de la sorte :

— La neutralité proclamée librement et loyalement observée ne suffit pas à nous garantir des conséquences du bouleversement, qui prend chaque jour plus d'ampleur, et dont il n'est donné à personne de prévoir la fin. Sur les terres et sur les mers de l'ancien continent, dont la configuration politique est en train de se transformer, l'Italie a des droits vitaux à sauvegarder, des aspirations justes à affirmer et à soutenir ; elle a sa situation de grande puissance à maintenir intacte; bien plus, elle doit faire en sorte que cette situation ne soit pas diminuée par rapport aux agrandissements possibles des autres États. Il suit de là que notre neutralité ne devra pas rester inerte et molle, mais active et vigilante, non pas impuissante, mais fortement armée et prête à toute éventualité. »

Le sens de cette déclaration est des plus clairs L'Italie, dit en somme le chef de son gouverne ment, s'est maintenue jusqu'ici dans une attitud d'attente. Elle ne saurait y persévérer longtemp

encore, sous peine de trahir ses intérêts les plus sacrés.

Deux voies s'ouvrent à elle ; ou bien s'entendre avec ses alliées de la veille, l'Allemagne et l'Autriche ; en échange d'une neutralité bienveillante, se faire accorder les terres irredente vers lesquelles sont tournées depuis longtemps les aspirations du pays : le Trentin et Trieste ; ou bien rompre définitivement avec les Puissances Centrales, se tourner vers la Triple Entente, intervenir militairement à ses côtés, en se faisant garantir, en cas de victoire commune, un certain nombre d'acquisitions.',!

Chacune de ces deux politiques, quand on les examine, en pur calculateur, présente des avantages et des inconvénients. La première représente un effort sensiblement moindre. L'Autriche et l'Allemagne ne demandent pas, en effet, à l'Italie de se battre à leurs côtés, mais simplement de pratiquer une neutralité bienveillante. Ce qu'elles lui offrent en échange ne sera peut-être pas tout ce que les Italiens désirent. Ce sera tout de même quelque chose ; le parecchio de Giollitti, qui n'aura coûté aucun sacrifice, ni d'hommes ni d'argent.

La seconde politique, au contraire, exige de très grands sacrifices dont l'Italie, quand elle s'engagea, ne mesurait peut-être pas toute l'étendue. Elle promet en échange des gains magnifiques, tels que le plus ambitieux, le plus exalté des nationalistes a pu difficilement les concevoir.

On comprend qu^un politicien de métier, aussi

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sec, aussi réaliste, aussi opportuniste que Giolitti ait pu préférer la première. La seconde était incontestablement dans le courant de l'opinion nationale. Elle flattait la fierté et aussi l'idéalisme du pays. Les territoires dont s'agrandirait l'Italie ne lui viendraient pas d'un marché assez peu reluisant, somme toute ; elle les aurait conquis par le sang de ses soldats !

Mais ce n'est pas tout. Le problème, remarquons-le bien, comportait en outre une terrible inconnue. Le raisonnement, le calcul, étaient bien loin de l'épuiser tout entier. Il y avait toujours, au bout de ce calcul, un acte de foi à accomplir. Il fallait, en somme, choisir entre l'un ou l'autre groupe de belligérants, décider lequel des deux avait les plus grandes chances de vaincre.

Tels étaient les éléments du dilemme angoissan qui se posa non seulement devant les hommes d'Etat, mais aussi devant le peuple italien tout entier.

Le discours-programme de Salandra signifiait à tous que, durant les semaines ou les mois qui suivraient, son pays s'engagerait définitivement dans une voie ou dans l'autre. Nul au demeurant ne s'y trompa, en Italie comme au dehors, chez les Puissances Centrales aussi bien que chez les nations de l'Entente.

Le gouvernement germanique sentit que l'heure critique était arrivée, que la partie décisive allait s'engager. Le kaiser, faisant taire ses sentiments

personnels, résolut d'envoyer à Rome le prince de Biilow, qu'il détestait de tout cœur. Cette nomination marquait que l'Allemagne allait tout mettre en œuvre, les moyens diplomatiques et les autres, pour retenir l'Italie sur la pente où elle glissait, pour l'empêcher de se joindre à l'Angleterre et à la France. Comme l'écrivait, avec une naïveté maladroite, un journal d'outre-Rhin : (( L'envoi de Bulov^ à Rome est un coup de 420 diplomatique ! ):•

Une double négociation va donc s'engager entre l'Italie et l'Autriche d'une part, sous les auspices de l'Allemagne soucieuse d'établir le contact ; entre l'Italie et la Triple Entente de l'autre.

Ces négociations se poursuivent parallèlement : quand la première est sur le point d'échouer, la deuxième n'est pas loin d'aboutir. Le gouvernement italien fait son choix. Il lie définitivement son sort à la Triple Entente. Mais, juste à ce moment, se produit un coup de théâtre sensationnel sous la forme d'un retour offensif du germanisme, secondé par des éléments italiens très influents : les politiciens professionnels du parti Giolitti. Les uns et les autres essaient, par un audacieux croc-en-jambe, de renverser le ministère Salandra, de troubler la conscience du Roi, d'empêcher l'entrée en guerre de l'Italie. Seulement l'opinion publique, le peuple de Rome, se mettent violemment en travers. L'émeute gronde dans les rues de la Ville Eternelle. Une violente poussée po-

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pulaire a vite fait de balayer ces dernières résistances.

Parmi les documents diplomatiques publiés par les différentes chancelleries sur les origines de la guerre, le Livre Vert, où sont relatés les pourparlers entre l'Italie et l'Autriche depuis décembre 1914, peu de temps après l'arrivée au pouvoir de Sonnino, jusqu'à la dénonciation de la Triplice (mai 191 5), mérite vraiment une place à part. D'autres livres, le Livre Jaune par exemple, sont plus émouvants peut-être, plus pathétiques. On Y sent les événements se précipiter à toute allure vers la catastrophe finale. Le Livre Vert, lui, a l'intérêt d'un assaut d'escrime, conduit du côté italien avec une science, une rigueur, une vigueur incomparables. Dès le première passe, Sonnino lie l'épée de son adversaire. Il prend tout de suite la supériorité sur lui. Il le domine jusqu'à la fin. Il conduit ces négociations comme si, dès le début, il était absolument convaincu qu'elles n'aboutiront à rien. Il a son opinion faite, et bien faite, sur les diplomates autrichiens. Il sait que jamais, au grand jamais, ils ne consentiront aux importantes concessions que l'Italie exige. Il ne s'agit plus que d'établir publiquement leur mauvais vouloir de manière à pouvoir se dégager d'eux et à rompre.

A ROME 3i4

De là le ton de raideur inflexible et cassante qu'il adopte vis-à-vis d'eux. Il ne leur permet aucun subterfuge, aucune échappatoire. Il pose tout d'abord le principe des compensations. L'Autriche est-elle décidée à céder à l'Italie immédiatement une partie de ses territoires. Avant d'abattre son jeu, de montrer ses cartes, d'exposer le détail de ses demandes, il exige d'elle une réponse précise sur ce point. Il n'ignore pas qu'en agissant de la sorte il met le gouvernement autrichien, étant donné l'état d'esprit de ses dirigeants, dans la quasi-impossibilité de le satisfaire. C'est ce que le baron Burian, qui a pris la place de Berchtold au Ballplatz, ne manque pas de déclarer tout d'abord à l'ambassadeur d'Italie à Vienne.

« Parlant de l'éventuelle concession de territoires qui appartiennent maintenant à la Monarchie, écrit à Sonnino le duc d'Avarna, le baron Burian a exprimé son étonnement de voir la question placée sur un terrain aussi délicat, ces territoires étant ici considérés comme Erbland. ))

Voilà le grand mot lâché. Erbland, « pays héréditaires ». Comment l'Empereur d'Autriche, qui les a reçus de ses aïeux, qui doit les léguer à ses descendants, s'en dé saisirait-il pour satisfaire la cupidité (ce sont les mots dont on se sert à Vienne) d'un allié de la veille qu'on déteste et même qu'on méprise ?

Sonnino ne l'ignore point. A aucun moment

il ne se fait la moindre illusion sur l'issue fatale des pourparlers.

Sa base juridique est inattaquable. C'est le fameux article VII de la Triple Alliance, que les hommes d'Etat italiens ont eu l'extraordinaire prévoyance de faire insérer dans le pacte, et qui leur fournit un argument péremptoire, dont ils vont se servir avec autant d'habileté que d'obstination.

On peut dire que toute la négociation pivote autour de cet article, aux termes duquel l'Autriche ne peut prendre en Orient aucune initative sans une entente préalable avec son alliée, sans lui accorder une juste compensation en échange de chacun de ses agrandissements. C'est à cet article que Sonnino ramène sans cesse son interlocuteur. Il télégraphie par exemple le 12 février 191 5 à son ambassadeur à Vienne :

(( En présence de l'attitude constamment dilatoire de l'Autriche, il n'est plus possible désormais de nourrir d'illusions sur l'issue des pourparlers. Par conséquent, le Gouvernement royal se voit contraint, pour sauvegarder sa dignité, de retirer toutes ses propositions ainsi que l'initiative qu'il avait prise de la discussion, et de se retrancher purement et simplement derrière le dispositif de l'Article VII ; le Gouvernement royal déclare qu'il considérerait comme en flagrante contradiction avec ledit article toute action militaire que dirigerait dorénavant l'Autriche dans les

Balkans, soit contre la Serbie, soit contre le Monténégro, soit contre un autre peuple, avant d'avoir conclu l'accord préliminaire exigé par l'article VIL »

En serrant de la sorte la discussion, l'inflexible Sonnino savait bien qu'il enfermait l'Autriche dans un réduit sans issue. La conduite de la guerre exigeait impérieusement de l'État-Major autrichien une offensive contre les Serbes. Or Sonnino, toujours armé de son redoutable article, prétendait purement et simplement la lui interdire. Si l'Autriche, malgré tout, passait outre, il l'avertissait en des termes très clairs qu'il romprait la Triple Alliance, reprendrait sa liberté d'action avec toutes les conséquences qui pourraient en découler, à savoir l'intervention de l'Italie aux côtés de la Triple Entente.

Que pouvait Bulow en présence d'une discussion aussi serrée ? C'est en vain que le locataire de la villa Malta déploie toute son ingéniosité, essaye, par tous les moyens, d'intervenir tantôt à Rome, tantôt à Vienne, pQur rétablir un contact à tout instant coupé.

Poussé, traqué de la sorte, le Gouvernement autrichien se décide enfin à aborder la délicate question des compensations. Burian fait savoir le 9 mars à l'ambassadeur italien, le duc d'Avarna, que son gouvernement est disposé à entrer dans cette voie.

Du tac au tac, Sonnino lui répond le lendemain et pose un certain nombre de conditions : secret

absolu des négociations ; aussitôt l'accord conclu, exécution immédiate, c'est-à-dire remiôe des territoires autrichiens à l'Italie.

A supposer qu'on s'entendît sur tout le reste, cette dernière condition, à elle seule, est de nature à tout faire échouer.

Sous l'énergique pression de Berlin, l'Autriche est résolue à d'assez importantes concessions. Elles se trouvent précisées dans un aide-mémoire que remet le 2 avril Burian à d'Avarna.

i- Les territoires que céderaient l'Autriche-Hongrie comprendraient les districts de Trente, Rover eto. Riva, Tione, Borgo. »

Mais cette offre est jugée par Sonnino tout à fait insuffisante. Il réplique six jours plus tard, le 6 avril, par une contre-demande. L'Italie exige tout le Trentin, Gradisca et Goritz, un Etat autonome pour la ville et le territoire de Trieste, les îles de Lissa, Lésina, Curzola, etc. ; la cession immédiate de tous ces territoires ; la pleine souveraineté italienne sur Vallona et sa baie ; le désintéressement complet de l'Autriche en Albanie.

C'était beaucoup trop demander aux dirigeants du Ballplatz. La réponse donnée huit jours plus tard, le i6 avril, par le baron Burian à d'Avarna, fut un refus très net.

« La plus grande partie de ces propositions, déclara-t-il, spécialement celles qui ont trait à Gradisca et Goritz, à Trieste, aux îles, sont inacceptables. »

L'Auttiche juge inacceptable de même la cession immédiate des territoires.

Le 21 avril, Sonnino, ayant examiné les contrepropositions autrichiennes, télégraphie à son ambassadeur :

(( Je regrette de devoir déclarer qu'elles ne me paraissent pas constituer une base suffisante pour un accord pouvant créer entre les deux États cette situation stable et normale qui serait notre désir commun. »

L'Autriche ne cède en somme que sur un point, le Trentin, et encore avec pas mal de restrictions.

(( A toutes les autres demandes, poursuit l'implacable Sonnino, le baron Burian nous répond purement par la négative, considérant simplement comme nulles toutes nos raisons. »

D'Avarna, après avoir revu Burian, télégraphie à son chef que, même en supposant que, sous l'influence allemande, l'Autriche soit amenée à étendre un peu ses concessions, il n'en subsistera pas moins un abîme entre ses offres et les exigences italiennes.

(' Par conséquent, écrit-il pour terminer, un accord avec elle semble presque irréalisable en l'état actuel des choses, n

Il ne reste plus qu'à conclure, à rompre ces négociations qui sont devenues sans objet. C'est ce que fait Sonnino dans son télégramme de rupture expédié le 3 mai. Il ramasse dans un raccourci vigoureux et saisissant tous les griefs de l'Italie

contre l'Autriche, qui a agi sans consulter son alliée, sans tenir compte, dans l'esprit comme dans la lettre, du pacte formel qui la liait à elle. Il enregistre l'échec des négociations. Il termine par ces mots, où il dénonce la Triple Alliance :

(.< En cet état de choses, le Gouvernement italien doit renoncer à l'espoir de parvenir à un accord et se voit contraint de retirer toutes ses propositions d'arrangement.

« Il est également inutile de maintenir à l'Alliance une apparence formelle, qui ne serait destinée qu'à dissimuler la réalité d'une méiiance continuelle et de constrastes quotidiens.

(( C'est pourquoi l'Italie, confiante dans son bon droit, affirme et proclame qu'elle reprend dès ce moment son entière liberté d'action et déclare annulé et désormais sans effet son traité d'alliance avec l'Autriche-Hongrie. »

Nous venons de voir le déroulement des pourparlers entre l'Italie et les Puissances Centrales. Nous allons suivre maintenant les négociations entre l'Italie et la Triple Entente.

Les premières échouèrent, les secondes réussirent pleinement. Or les deux se poursuivirent parallèlement, le Gouvernement italien essayant en même temps de s'entendre avec chacun des

groupes belligérants pour se faire attribuer des avantages proportionnés à son effort : avantages moindres du côté austro-allemand, puisque l'effort italien serait pour ainsi dire inexistant ; avantages beaucoup plus considérables du côté de la Triple Entente, puisque l'Italie devrait sortir de la neutralité et courir les risques d'une guerre.

D'aucuns pourraient s'étonner de voir l'Italie conduire ainsi, d'un cœur tranquille, cette double négociation, miser, si l'on peut dire, sur l'un et l'autre tableau, discuter, marchander (car il y eut nécessairement force marchandage) la veille avec Vienne, le lendemain avec Londres.

Dans la réalité, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Cette « duplicité », en gardant uniquement à ce mot son sens étymologique, existait beaucoup plus en théorie qu'^w fait.

Sonnino, nous l'avons vu (il serait facile de l'établir avec beaucoup de force dans le détail), n'avait jamais cru que les négociations avec l'Autriche conduiraient à un résultat positif. Il les poursuivait pour des raisons de politique intérieure faciles à comprendre, afin de désarmer par avance Giolitti et les partisans du farecchio (i).

(i) Ce petit mot, autour duquel on mena grand bruit à cette époque, a été, je ne sais trop pourquoi, obstinément mal traduit par nos compatriotes. Les uns ont dit qu'il signifiait beaucoup de choses ; d'autres : quelque chose ou pas mal de choses.

Ces deux traductions sont également inexactes. Parecchio signifie tout simplement la même chose. Quand Giolitti lança

Les négociations avec les Puissances Centrales furent conduites à Rome et à Vienne ; celles avec la Triple Entente furent exclusivement menées à Londres. L'Angleterre y joua un rôle prépondérant. Rien n'était d'ailleurs plus naturel, étant données les vieilles relations d'amitié entre la Grande- Bretagne et l'Italie, l'immense étendue du littoral italien, l'importance de ses intérêts méditerranéens, etc.

Sur ces dernières négociations, il n'a été publié aucun recueil diplomatique. Les historiens de la guerre, à ma connaissance, n'ont donné jusqu'ici sur elles presque aucun renseignement. J'ai été obligé de puiser directement aux sources, de consulter les archives du Quai d^ Orsay, qui m'ont été très obligeamment ouvertes. La plupart des renseignements que je vais donner là-dessus seront ainsi publiés, si je ne me trompe, pour la première fois.

Dès le mois d'août 1914, l'ambassadeur d'Italie à Londres avait, de la manière la plus confidentielle, sondé le Gouvernement britannique pour s'enquérir des compensations territoriales qui pourraient être accordées à l'Italie au cas où elle interviendrait dans la guerre aux côtés de la Triple Entente. Cette conversation s'arrêta mystérievisement. Elle

pour la première fois ce vocable, qui obtint un tel succès dans le monde, son argument revenait à ceci : <^ Pourquoi diable tenez-vous à vous battre, puisque vous obtiendrez les mêmes avantages en ne vous battant pas' ^

ne devait être reprise et activement poussée que plusieurs mois plus tard.

Le 9 marc 191 5, un télégramme de M. Paul Cambon apprend à M. Delcassé que le Gouvernement italien vient de faire remettre au Foreign Office un long mémorandum contenant l'exposé détaillé de ses demandes. Lesdites demandes sont considérables. L'Italie revendique tout le Trentin, une partie du Tyrol autrichien, au nord, la Dalmatie tout entière, au sud de Cattaro la neutralisation de la côte serbe et monténégrine ; la création d'un Etat albanais indépendant qui serait soumis à son influence.

Paul Cambon ajoute que, dans l'opinion anglaise, pareilles demandes, extrêmement importantes, ne doivent pas, ne peuvent pas constituer le dernier mot de l'Italie.

M. Delcassé (tous les télégrammes relatifs à cette négociation conduite dans le plus grand secret sont entièrement de sa main ; ils sont à la fois très précis, très nets et très vigoureux) fait immédiatement trois grosses objections qui portent sur l'Albanie, la nécessité d'un débouché serbe sur l'Adriatique, la neutralisation de la côte adriatique.

Ces objections ne sont rien à côté de celles que présente Sazonofï, qui se pose immédiatement en défenseur des intérêts slaves. Le Gouvernement russe déclare qu'il n'admettra jamais que ses intérêts soient sacrifiés de la sorte. Il proteste contre l'énormité des exigences italiennes.

La grande difficulté, durant toute cette négociation, fut de faire céder la Russie, d'amener un compromis entre la thèse italienne et \i thèse slave soutenue par M. Sazonofï.

Les deux Gouvernements français et anglais s'employèrent de leur mieux à la lever. Ils n'épargnèrent aucun effort dans ce sens. Nous verrons le Président de la République, M. Raymond Poincaré, intervenir de sa personne dans un télégramme au Tsar pour fléchir ses dernières résistances.

Il ne faut pas oublier en effet que, militairement, les Russes se trouvaient à ce moment dans une situation excellente. Ils avaient fait capituler Przemysl. Ils tenaient les cols des Carpathes et semblaient à la veille de déboucher dans la plaine hongroise. Bref, ils se croyaient en état, à eux seuls, d'abattre aisément l'Autriche-Hongrie. Le concours de l'Italie, non plus d'aiUeurs que celui de la Roumanie, ne leur paraissait aucunement : indispensable. Ils n'étaient pas d'avis, en tout cas, qu'on dût le payer un si haut prix, surtout au détriment des intérêts slaves.

Quand, sous le terrible coup de boutoir de Mackensen, se produisit sur le Dunajec la débâcle russe, aux premiers jours de mai 191 5, l'accord (ce qui est fort heureux) entre l'Italie et la Triple Entente était signé depuis quelques jours déjà.

Sonnino, répondant aux objections de Delcassé et de Sazonoff, insiste énergiquement sur la neutralisation de la côte adriatique, de Cattaro à Vallona,

et d' une partie de l'Epire. Il déclare que l'Italie sera prête à intervenir par les armes à la fin d'avril. Dès maintenant, il accepte de signer une convention militaire.

Delcassé, justement désireux de précipiter les choses, de déclencher le plus vite possible l'intervention italienne, télégraphie le 25 mars à Paléologue pour qu'il pèse de toute son influence sur le Gouvernement russe et le décide à céder.

Mais Sazonofî, qui paraît buté, répond par cette phrase peu encourageante :

(( La situation des Alliés n'est pas de nature à justifier de leur part une capitulation à toutes les exigences de l'Italie. »

C'est le moment des victoires russes sur les Carpathes, et ces victoires produisent leur contrecoup diplomatique. Sazonoff,à toutes les démarches de Paléologue répond nettement : non.

Le 28 mars, Delcassé expédie à Pétrograd un très énergique télégramme. Il rappelle d'une façon saisissante toutes les souffrances, tous les sacrifices de la France à la cause commune. Il cite un mot du Grand-Duc Nicolas, généralissime des armées russes, qui apprécie ces sacrifices à leur justejvaleur.

La France et l'Angleterre, d'autre part, se retournent vers l'Italie et la pressent ardemment de diminuer ses exigences.

Le 29 mars, Sonnino fait connaître à Londres, sa dernière proposition. Sir Edward Grey la trouve acceptable. Mais Sazonoff l'acceptera-t-il ?

L'Italie réclame les îles et la presqu'île de Sabioncello. C'est sur cette misérable langue de terre, avec ses quelques milliers d'habitants, que va, pendant près d'un mois, porter tout le différend. Quand on compare la petitesse microcospique de ce point, qu'il faut chercher à la loupe pour le découvrir sur la carte, avec l'énormité des intérêts en jeu, on est confondu de ce contraste.

Le 30 mars, Delcassé devient de plus en plus énergique. Il propose à Pétrograd de neutraliser la presqu'île de Sabioncello et les îles. Cependant un dialogue aigre-doux s'engage entre Paléologue et Sazonoff. Pendant toute une semaine, la négociation ne fait pas un pas. Delcassé, pour en finir, propose une formule transactionnelle qui consiste à couper, si l'on peut dire, la poire en deux : donner Sabioncello à la Serbie et les îles à l'Italie. Il adjure Sazonoff de l'accepter. Le 14 avril seulement, le gouvernement russe fait connaître son acceptation. Il exige, par contre, le concours immédiat de l'Italie. Il proteste énergiquement contre le trop long délai qu'on se propose d'accorder au Gouvernement italien avant la mobilisation et la déclaration de guerre à l'Autriche.

Le 21 avril, Sazonoff' autorise son ambassadeur à Londres, Benckendorf, à signer l'accord.

Ce même jour le Tsar télégraphie à Poincarç ; pour lui faire part de son acceptation. Mais il insiste une fois encore sur la nécessité d'une intervention irrimédiate de l'Italie.

Poincaré adresse au Tsar une lettre personnelle de remercîment.

Le 25 avril, Sonnino autorise Imperiali, son ambassadeur, à signer.

U accord est finalement signé à Londres^ le 26 avril,

L'Italie, seulement, — et ceci est très significatif, — demande que l'accord soit tenu strictement secret. Quand elle le fera connaître ultérieurement, elle désire qu'il ait l'air d'avoir été signé seulement quelques semaines plus tard.

Ce désir, qui pourrait d'abord paraître singulier, s'explique par le fait qu'à ce moment-là l'Italie négociait encore, théoriquement tout au jnoins, avec l'Autriche, puisque le télégramme de rupture adressé à Vienne n'est que du 4 mai.

Tout cela, comme on voit, ne laisse pas d'être assez embrouillé.

La signature de l'accord diplomatique à Londres est suivie de la conclusion d'un accord militaire et naval à Paris.

Par suite du retour offensif de Giolitti et du germanisme à Rome, plusieurs semaine* s'écouleront encore avant que l'Italie ne déclare la guerre à l'Autriche et n'entre efficacement en action.

Il est malheureusement certain que beaucoup de temps a été ainsi perdu. : /■

Il est beaucoup plus certain encore que l'accord, si pénible à obtenir des hommes d'Etat et des

diplomates, ne s'est pas traduit par l'accord des commandants d'armée.

Du commencement à la fin des hostilités, on peut dire que les hommes d'Etat d'une part, les militaires de l'autre, ont conduit, de leur côté, leurs affaires, sans se préoccuper le moins du monde d'établir entre eux une rigoureuse liaison. Cependant rien n'est plus indispensable que cette liaison. C'est parce qu'ellen'apas existé quelaguerrea pu durer si longtemps. Pareille remarque s'applique à l'intervention de l'Italie, beaucoup plus encore à celle de la Roumanie, l'année d'après.

Le retard dans les négociations diplomatiques qui précédèrent l'intervention de l'Italie, causé surtout, nous l'avons vu, par les objections, les hésitations de la Russie, puis par les lenteurs du gouvernement italien résultant de difficultés politiques et parlementaires, de la résistance du parti Giolitti, fit perdre aux Alliés plusieurs semaines. Et quand l'armée italienne s'ébranla enfin, les premières opérations militaires furent loin d'être conduites avec toute la rapidité, la décision qu'il aurait fallu.

Cette suite de retards eut des conséquences déplorables. C'est juste à ce moment, en effetj au commencement du mois de mai, que l'Etat- Major germanique déclencha contre les Russes une formidable offensive qui obtint tout de suite d'extraordinaires résultats, rompit le front de nos

alliés, les contraignit à une retraite précipitée, délivra la Hongrie de la menace qui pesait sur elle, réduisit, en somme, pour de longs mois, l'armée russe à une demi-impuissance.

Or, cette offensive austro-allemande n'aurait pas pu se produire, ou en tout cas se poursuivre, si l'armée italienne était entrée vigoureusement en action quelques semaines plus tôt.

Il ne saurait y avoir le moindre doute à cet égard. Ce sont nos ennemis eux-mêmes qui l'ont reconnu.

Il y eut au mois d'août 1916 une curieuse discussion au parlement hongrois. Les adversaires du comte Tisza, entre autres le comte Andrassy, lui adressaient de vifs reproches sur la manière dont avait été conduite l'année précédente les négociations avec l'Italie.

Tisza, qui avait bec et ongles, ne manqua pas de répliquer vertement. Voici ses déclarations telles qu'elles furent publiées par le journal officieux le Pester Lloyd :

« Le comte Andrassy a fait allusion aux négociations diplomatiques qui ont précédé la guerre italienne. Sans entrer dans les détails, je voudrais attirer l'attention surcefaitque, si nous n'avions pas poursuivi ces pourparlers, malgré que dans leur dernièrephaseils eussent pris unetournure a s sûrement difficile à accepter pour l'amour-propre et, disons le mot, humiliante, la déclaration de guerre italienne se serait produite avant la percée de Gorlitz, ou dans les jours qui suivirent immédia-

tement. Si, maintenant, je considère les suites que cela aurait pu avoir, et, pour né mentionner qu'une circonstance qu'on peut dés à présent rendre publique, si je dis que, pour contenir l'offensive italienne, la frontière serbe a été dégarnie, si je considère les suites que ce dégarnissement pouvait avoir s'il s'était produit avant ou tout de suite après Gorlitz, j'estime que nous pouvons assumer la tête haute la responsabilité d'être allés, dans ces pénibles dernières semaines, aux dépens même de notre amour-propre, jusqu'aux suprêmes limites, pour gagner des semaines, des jours, des heures, et retarder la déclaration de guerre italienne jusqu'au moment où nous pouvions disposer d'assez de forces pour contenir l'offensive italienne. {Vives approbations à droiu, bruit à gauche,) Si cela nous avait été possible, nous aurions gagné encore plus de temps, car les conséquences de la grande victoire de Gorlitz se manifestaient dans le monde entier. Nous avons donc continué les pourparlers encore après Gorlitz, parce que c'était notre devoir de gagner autant de temps que possible. {Vives approbations à droite.) »

La double négociation de l'Italie avec les Puis-j sances Centrales et la Triple Entente futconduit( je l'ai dit, dans le plus grand secret. A Vienne, a'

Berlin, comme à Paris et à Londres et même à Rome, les personnes les mieux informées ne savaient rien ou presque. C'est au plus si de temps à autre une nouvelle filtrait. Mais, comme elle était presque toujours suivie, le lendemain, d'une autre nouvelle différente et souvent contradictoire, l'opinion demeurait dans l'incertitude.

C'est ainsi que, le 25 avril, juste la veille du jour où le Gouvernement italien s'engageait définitivement à Londres, Henri Gonse, observateur pénétrant et bien informé, note dans son journal (i) :

« Tout est changé ! Depuis deux jours tout le monde dit que les négociations avec l'Autriche prennent un meilleur tour. Les gens modérés jugent que les chances d'intervention tombent de 50 p. 100 à 25. Il semble que l'Autriche fasse des efforts inouis pour éviter la guerre. L'agitation est à son comble. On ne trouve plus chez eux les amis qu'on va voir. Ils sont dans la rue en quête de nouvelles. Hier soir, à sa dernière réception, M. de Biilow était d'une grande gaîté. L'attaché naval allemand a dit à quelqu'un : « Nous allons, ((je l'espère, nous arranger. D'ailleurs, j'en étais (( sûr. L'Italie ne fait jamais de bêtises. »

Et Gonse ajoute un peu plus loin : (( On ne comprend plus rien à rien. Beaucoup de gens redoutent des difficultés pour le cabinet Salan(îra ;

(1) Le Printemps à Rome {Revue de Paris, i^r juillet 1915).

ils voudraient que le roi prorogeât le Parlement. »

Il faut bien se représenter cette atmosphère de la capitale si l'on veut saisir le sens des journées qui vont suivre.

Ce furent les journées romaines. Après les protagonistes du drame, après les diplomates et les chefs de gouvernement, nous allons voir maintenant le peuple, pareil au chœur antique, intervenir lui-même dans l'action et conduire le drame jusqu'à son dénoûment.

Cette foule romaine, à la fois si fine et si émotive, avait été jusqu'ici tenue dans une complète ignorance. Elle allait apprendre la vérité tout d'un coup, sans préparation, au moment même où Giolitti, l'homme du parecchio^ le partisan de la neutralité, confiant dans sa majorité parlementaire, tentait un audacieux retour offensif, essayaitde donner le croc-en-jambe au gouvernement quivenait d'engager solennellement son pays.

Cette manœuvre, qu'on ne saurait qualifier avec] indulgence, puisque, à supposer qu'elle eût réussi,] l'Italie aurait été amenée à renier sa signature,! Giolitti la tenta-t-il de lui-même, poussé par sesj propres convictions ? Agit-il, au contraire, d'accord] avec le prince de Bûlow et sous la pression de ce dernier .^.. La dernière hypothèse est malheureusement la plus probable. Bien qu'il ne se trouvai pas à Rome, Giolitti était indirectement en rap-j ports avec le prince de Bûlow. Beaucoup d'hommes politiques, neutralistes fervents, assuraient entre

les deux le contact. Ces politiciens, accoutumés atout juger d'après les couloirs de Montecitorio, ne se doutaient pas une minute de la répercussion profonde que les événements allaient exercer sur l'âme du peuple, surtout dans la capitale. Ils appréciaient les hommes et les choses à leur mesure, ce qui n'était pas beaucoup dire. Ils étaient convaincus que tout allait se régler, comme en temps normal, par une manœuvre, une bataille parlementaire, où Giolitti était certain d'avance de la victoire, puisque le plus grand nombre des députés lui devaient leur élection.

Bulow ayant demandé à l'un de ces hommes politiques, grand familier de la villa Malta, s'il y aurait beaucoup de monde pour l'arrivée de d'Annunzio à Rome, l'autre lui répondit : « Quattro gattidelcafé Aragno (QutiQ chats du café Aragno). »

Or il y avait plus de trente mille manifestants pour l'arrivée du poète.

On voit que le commensal du prince manquait vraiment de flair.

C'est le 9 mai que Giolitti quitte sa résidence du Piémont pour Rome. Son voyage, connu aussitôt, provoque en Italie et hors d'Italie un retentissement énorme. Tout le monde comprend que la partie décisive va s'engager. Le 7 mai Barrère télégraphie à Paris :

« On m'avise que Giolitti croit possible de renverser le ministre, c'est le dernier espoir de Vienne et de Berlin. »

Le II mai, la convention navale entre l'Italie et la Triple Entente est signée à Paris. Winston Churchill, ministre de la Marine, était venu secrètement en France pour y apposer sa signature.

Dès son retour à Rome, Giolitti voit Salandra et le roi. Salandra était convaincu qu'il lui suffirait de mettre Giolitti au courant de tout ce qui s'était passé, des engagements formels qui venaient d'être pris, pour que celui-ci s'inclinât devant le fait accompli. Mais Giolitti ne s'incline pas. Il s'obstine au contraire dans sa politique de neutralité. Il prétend mettre le gouvernement en minorité à la Chambre, le contraindre à démissionner, disposé, s'il vient au pouvoir, à défaire d'une cœur léger tout ce que ses prédécesseurs avaient fait. Il se sert des renseignements que Salandra lui avait très honnêtement confiés pour ameuter contre lui les colères des députés neutralistes.

La bataille va donc s'engager. Seulement, et c'est là que Giolitti se trompa lourdement, ce ne fut nullement une bataille parlementaire. C'est l'opinion publique, par l'entremise du peuple de la capitale, qui intervient pour briser net les dernières résistances des politiciens de métier.

Le 12 mai, d'Annunzio arrive à Rome.

Le 13 mai, Barrère, dans un télégramme à Delcassé, se montre assez préoccupé. Il signale le gros effort de Giolitti et des Allemands.

« Salandra, ajoute-t-il, s'il ne réagit pas plus

vigoureusement, risque une grave aventure parlementaire. »

Barrère estime que le moment est venu de placer la Chambre et le pays devant le fait accompli. Il le déclare nettement à Martini, qui partage d'ailleurs cette opinion et qui donne à d'Annunzio tous les renseignements.

Ce jour-là d'Annunzio, du haut des fenêtres de son hôtel, prononce son premier discours :

« Compagnons, s'écrie-t-il, ce n'est plus le temps de parler, mais d'agir ; ce n'est plus le temps des discours mais des actes, et des actes romains...

(( Écoutez-moi. Entendez-moi, la trahison aujourd'hui est manifeste. Elle s'accomplit à Rome, dans la cité de l'âme, dans la cité de vie ! Dans notre Rome, on tente d'étrangler la patrie avec une corde prussienne...

(' Écoutez ! Nous sommes sur le point d'être vendus comme un vil troupeau. »

On apprend subitement que Salandra, pour ne pas être mis en minorité devant la Chambre, vient de démissionner. La capitale devient de plus en plus houleuse. Dans les rues, dans les hôtels, ou commence à donner la chasse aux neutraUstes. Le député Bertolini, ami de Giolitti et de Romain Rolland, étant reconnu dans un tramv^ay, les manifestants arrêtent la voiture et chacun d'eux lui crache au visage.

Le soir du 14 mai, nouveau discours de d'Annunzio. Cette fois, le poète tribun ne se contente pas

d'exciter, d'enflammer son auditoire, il lui jette toutes brûlantes les plus précises, les plus graves révélations. Il dévoile à la foule les secrets des chancelleries. Il lui apprend tout ce qui s'est passé et tout ce qu'elle ignore. Il fait appel à ses sentiments de justice et d'honneur.

« Nous sommes assemblés ici, dit-il, pour juger un crime de haute trahison, pour dénoncer au mépris et à la vengeance des bons citoyens le coupable, les coupables.

« Ce que je vous dis ici, ce ne sont pas des paroles d'enflure, c'est la qualification précise d'un fait avéré. »

Là-dessus, il expose avec la plus grande précision les récentes négociations diplomatiques : la rupture de la Triple Alliance abolie le 4 mai, les accords précis avec la Triple Entente : « engagements graves, définitifs, renforcés de l'échange de plans stratégiques, un projet d'action militaire combinée ».

Il montre le pays dans son admirable élan national, prêt à entrer dans la guerre. Or, voici que tout cet effort risque d'être anéanti.

« Un homme d'État italien, des membres du Parlement italien, en commerce avec l'étranger, au service de l'étranger, essaient d'avilir, d'asservir, de déshonorer l'Italie. »

Pour démasquer, pour châtier les traîtres, pour les empêcher de nuire, d'Annunzio fait appel au peuple de Rome.

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