CHAPITRE XI A ROME. - LA NEUTRALITÉ
En juin 1914, deux mois avant le guerre, sur le conseil de M. Camille Barrère, notre ambassadeur en Italie, je fis un séjour de deux semaines à Rome en compagnie de mon ami Henri Gonse, aussi fervent Romain que Stendhal était fervent Milanais, de beaucoup le meilleur guide qu'on puisse trouver pour visiter ou plutôt (( revisiter » la Ville éternelle.
Je vis, au cours de ce voyage, la plupart des ministres, des hommes d'Etat, des diplomates, des journalistes, etc.
La Triple Alliance venait d'être renouvelée à la fin de l'année précédente. La grande préoccupation de mes interlocuteurs était d'afiirmer qu'elle ne contenait aucune clause nouvelle dont la France pût prendre le moindre ombrage. Au reste, toute l'attention était, à ce moment-là, tournée vers le littoral de l'Adriatique, vers l'Albanie, en pleine ébullition, où les intérêts de l'Autriche et ceux de l'Italie s'opposaient et se combattaient de plus en plus.
Un principicule germanique, Guillaume de Wied, venait d'être appelé par les Puissances à
régner sur les Arnautes. Mais à peine débarqué à Durazzo, ce roitelet voyait son trône secoué, ébranlé, chancelant. Au cas, de plus en plus probable, où il faudrait intervenir pour lui porter secours, qui se chargerait de ce soin ? Seraient-ce les deux puissances les plus directement intéressées, l'Autriche et l'Italie ?
Les Italiens ne voulaient à aucun prix entendre parler de cette solution. La simple idée d'une intervention à deux, d'un tête-à-tête avec l'Autriche, leur faisait horreur.
La campagne de Tripolitaine leur avait imposé des sacrifices très considérables. Ils avaient dû y expédier jusqu'à près de cent mille hommes, exclusivement prélevés sur les troupes métropolitaines, ce qui avait désorganisé leur armée, leurs finances, complètement vidé leurs arsenaux. La politique électorale du gouvernement, d'autre part, s'était marquée par des réductions très considérables, trop considérables sur les budgets de la marine et de l'armée. La perspective d'une nouvelle expédition, surtout de concert avec l'Autriche, leur était insupportable.
Durant mon séjour à Rome, les affaires d'Albanie se gâtèrent de plus en plus. Nous vîmes arriver Essad Pacha, qui venait d'être expulsé violemment par le M'bret à l'instigation de l'Autriche, et qui, par cela même, fut accueilli en Italie comme une manière de triomphateur.
Le démon de la curiosité et des voyages, qui
me prit de bonne heure et, je le crains, ne me quittera pas de sitôt, s'empara de moi une fois encore. Je résolus d'aller voir un peu ce qui se passait là-bas. De Rome à Brindisi, puis une nuit de bateau, et me voilà un beau matin à Durazzo. Cette misérable bourgade, promue au rang de capitale, est une de ces villes mi-orientales, mivénitiennes comme il y en a tant sur les rives de l'Adriatique.
Une petite villa de banlieue constituait|le palais du souverain ; une infâme auberge, où il fallait coucher à trois ou quatre dans la même chambre, abritait tant bien que mal le corps diplomatique. Seules, l'Italie et l'Autriche avaient trouvé une maison séparée pour y installer leurs légations. Dans la rade, plusieurs cuirassés autrichiens et italiens. Chaque après-midi, la musique d'un des bateaux donnait un concert devant le c palais ». La population tout entière, civils et militaires, ne manquait pas de s'y rendre. Le jour de mon arrivée, je fus, en moins de cinq minutes, présenté par M. de Fontenay, notre ministre, au président du Conseil et à chacun de ses collègues du cabinet. Un simple tour de la place suffit à me faire faire le tour du ministère tout entier.
Comme j'allais le même soir^à la Légation^d'Italie, je trouvai tout le personnel, le ministre en tête, en grande tenue, prêt à se rendre à la Légation d'Autriche, où se donnait un dîner en leur honneur. Au moment où ils allaient partir, arrive un
officier qui, d'une voix haletante, jette ces mots : « On vient d'assassiner un de nos hommes ! Ce sont les Autrichiens qui ont fait le coup ! » Làdessus, grand brouhaha, cris de fureur et de menace, accompagnés de beaucoup de gestes. Que va-t-on faire dans cette occurence ? Ira-t-on dîner quand même chez le ministre d'Autriche. On envoie de tous côtés des gens pour rapporter des nouvelles. Mais les nouvelles n'arrivent pas.
L'heure est déjà passée. Les Italiens décident enfin qu'ils iront malgré tout banqueter chez les Autrichiens.
Telle était l'atmosphère en Albanie : un flot de correspondants et d'envoyés spéciaux en télégraphiaient tous les jours des informations sensationnelles qui excitaient l'opinion italienne, la montaient de plus en plus contre l'Autriche.
Durant le mois de juillet 1914, tandis qu'il préparait l'ultimatum à la Serbie d'où la guerre devait sortir, le cabinet de Vienne négligea volontairement d'informer en quoi que ce soit l'Italie son alliée. L'expérience qu'il avait faite l'année précédente lui dicta sa conduite et lui servit de leçon. Quand, après la deuxième guerre balkanique, il avait voulu attaquer la Serbie, l'Italie s'était mise résolument en travers. Il était certain qu'elle agirait de même cette fois encore. Non seulement elle n'aiderait pas l'Autriche dans sa politique anti-serbe, mais elle l'empêcherait d'agir. Elle ne manquerait pas de prévenir aussitôt l'Angleterre, la France, la
Russie, qui auraient le temps de se concerter pour étouffer dans le germe cette offensive du Ballplatz contre la paix de l'Europe.
Le gouvernement italien fut donc tenu dans une complète ignorance de ce qui se préparait. Dans ces conditions, à moins qu'ils ne fussent terriblement naïfs, les dirigeants de Vienne et aussi ceux de Berlin ne pouvaient pas se faire beaucoup d'illusions sur l'intervention de l'Italie à leurs côtés.
Dès les premiers jours, aussitôt que se précisa la menace d'une guerre entre l'Autriche et la Serbie, la neutralité italienne ne fit de doute pour personne. Dès le 26 juillet 1914, deux jours seulement après la nouvelle de l'ultimatum, M. Barrère télégraphiait à son gouvernement :
«Le marquis de San Giuliano, qui est à Fiuggi, ne reviendra à Rome qu'après-demain. J'ai eu aujourd'hui avec le président du Conseil un intéressant entretien sur la situation dont il reconnaît toute la gravité. De l'ensemble de ses propos j'ai emporté le sentiment que le gouvernement italien voudrait, en cas de conflit, se tenir en dehors et rester dans une attitude d'observation. «
Le ministre des Affaires étrangères, le marquis de San Giuliano (je l'avais beaucoup vu durant mon séjour à Rome), était un esprit très délié, très fin, un diplomate très expérimenté, rompu à tous les secrets de son métier. Ce rusé Sicilien était plein de souvenirs, d'anecdotes, qu'il racontait volontiers, avec beaucoup de verve. Ses sympa-
thies, comme d'ailleurs celles de beaucoup d'Italiens du Sud, étaient plutôt tournées vers l'Allemagne ; mais il détestait cordialement l'Autriche.
Rappelé subitement des bains où il faisait sa saison, furieux (il y avait de quoi) de n'avoir rien su des projets autrichiens, son premier soin fut de déclarer que l'Italie, ne les ayant pas connus, ne les seconderait en rien. Il s'enferma résolument dans cette thèse, qui fut celle de tout le gouvernement. Il refusa obstinément d'en sortir.
Il y avait, dans le cabinet, M. Ferdinando Martini, ministre des Colonies, grand ami de la France, dont l'influence, qui fut des plus considérables, s'exerça vigoureusement en faveur de la neutralité.
A peine revenu de Fiuggi, le 27 juillet, le marquis de San Giuliano reçoit M. Barrère qui télégraphie à Paris :
« Le ministre m'a parlé du contenu de la note autrichienne et m'a assuré formellement qu'il n'en a eu aucune connaissance préalable.
« Il savait bien que cette note devait avoir un caractère rigoureux et énergique, mais il ne s'était pas douté qu'elle pût prendre une telle forme. Je lui ai demandé s'il était vrai qu'il eût fait exprimer à Vienne, à ce propos, comme le prétendent certains journaux, une approbation de l'action autrichienne et l'assurance que l'Italie remplirait à l'égard de l'Autriche ses devoirs d'alliée.
(X En aucune façon, m'a répondu le ministre :
nous n'avons pas été consultés, on ne nous a rien dit, nous n'avons donc eu à faire aucune communication de cette nature à Vienne. »
Le marquis de San Giuliano, au demeurant, jugeait de la situation avec une parfaite clairvoyance. Il était convaincu, comme il le dit à notre ambassadeur, « que l'Autriche ne retirerait aucune de ses prétentions et les maintiendrait même au risque d'entraîner une conflagration générale. Il doutait que l'Allemagne fût disposée à se prêter à une action auprès de son alliée ».
Son unique espoir résidait dans une intervention énergique et immédiate de l'Angleterre. C'était l'intelligence même et le bon sert».
L'opinion italienne, dans son ensemble, s'était prononcée nettement contre l'idée d'une intervention de l'Italie aux côtés de l'Autriche. Le gouvernement allemand ne l'ignorait pas. Il ne pouvait pas ignorer davantage les dispositions du cabinet de Rome. Puisque l'Autriche, sur ses conseils, par son appui, était résolue à marcher de l'avant coûte que coûte, la sagesse la plus élémentaire conseillait de se prémunir tout de suite contre une défection possible, sinon probable, de l'Italie. Le 15 juillet, en effet, Jagow, secrétaire d'Ëtat aux Affaires étrangères à Berlin, télégraphiait à Tschirschky à Vienne :
(f L'Italie, disait en substance sa dépêche, par suite de l'état de l'opinion publique, de l'esprit de son gouvernement, refusera vraisemblablement de
s'unir à l'Autriche dans l'affaire présente et peutêtre même se déclarera contre elle. En vertu de ses accords, pour chaque modification dans les Balkans en faveur de l'Autriche, elle a droit à des compensations. Le cabinet de Vienne doit dès maintenant se préoccuper attentivement de cette grave question. Son intérêt vital lui commande de tout faire pour ne pas s'aliéner l'Italie. »
Jagow ajoutait cette phrase très significative :
(( Comme je le fais observer confidentiellement, la seule compensation qui serait considérée comme sérieuse en Italie serait la cession du Trentin. Le morceau serait évidemment assez gros pour fermer la bouche à l'opinion publique austrophobe. »
Cette dépêche est assurément des plus sages. Elle dénote chez le gouvernement germanique une vision très précise et très claire des réalités italiennes. Elle pose du premier coup la question comme il fallait la poser, comme elle se posa en effet quelques mois plus tard, au moment du marchandage austro-italien pour le farecchio.
La légèreté, l'outrecuidance viennoises n'en tinrent pas le moindre compte. Berlin ayant semé cette alarme, ayant donné ce conseil, n'insista pas autrement pour en obtenir les réalisations.
Tschirschky parla à Berchtold des compensations. Celui-ci lui répondit par une fin de nonrecevoir. L'Autriche, d'après lui, ne songeait pas à une (( incorporation permanente de territoires
serbes, ce qui empêchait l'Italie de réclamer aucune compensation.
« Il ne se faisait aucune illusion, ajouta-t-il, sur les sentiments anti-autrichiens et pro- serbes de San Giuliano et des Italiens, mais n'en était pas moins fermement convaincu que l'Italie, vu sa situation militaire et politique intérieure, ne pouvait songer à une intervention active. M. de Mérey (ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Rome) croit, et lui, le ministre, considère son opinion comme fondée, que le marquis de San Giuliano veut, avant tout, bluffer l'Autriche et se couvrir devant l'opinion publique en Italie. »
Au lieu de se préparer contre les dangers possibles, de voir les hommes et les choses comme ils sont, Berchtold, à son ordinaire, aime mieux se nourrir d'illusions.
Le 24 juillet, Flotow, ambassadeur d'Allemagne à Rome, envoyait à Berlin le télégramme suivant, qui a été annoté par le Kaiser :
(( Dans un entretien, assez agité, de plusieurs heures, avec le président du Conseil des Ministres Salandra et le marquis de San Giuliano, ce dernier déclara que l'esprit du traité de la Triple Alliance, pour une démarche agressive de l'Autriche aussi fertile en conséquences, aurait exigé qu'elle s'entendît, d'abord, avec ses alliées. Comme elle ne l'a pas fait à l'égard de l'Italie, l'Italie ne peut pas se considérer comme engagée pour les consé-
quences qui pourraient résulter de cette démarche.
(( En outre, l'article 7 du traité de la Triple Alliance (que je n'ai pas sous la main) exige que les contractants s'entendent préalablement sur les modifications à opérer dans les Balkans, et que, si l'un d'eux obtient un accroissement de territoire, l'autre soit dédommagé.
« Je fis observer que, autant que je pouvais le savoir, l'Autriche avait déclaré qu'elle ne projetait pas d'annexion territoriale. Le ministre déclara que pareille déclaration n'avait été faite que sous réserve. L'Autriche avait déclaré qu'elle n'envisageait pas maintenant d'acquisitions terri-
ier en Albanie ci
l'Autriche
les sourcils.
Le ministre me dit qu'on ne pourrait donc lui en vouloir de prendre, en temps utile, des mesures de précaution.
« Le texte de la note autrichienne est rédigé d'une manière si agressive et si maladroite que l'opinion publique de l'Europe et de l'Italie Blague! serait contre l'Autriche et qu'aucun gou-
vernement ne pourrait la combattre.
Le petit voleur ^^ Mon imprcssion est que la seule possiveut toujours avaler ^^1^^^ Je maintenir l'ItaHe dans l'alliance
quelque chose en .
même hnips que les est de lui promettre, en temps opportun, des compensations si l'Autriche procède à des prises de possession territoriales ou à l'occu pation du Lowen... »
Elle avoulu filou- ^ - -i .r ij/'*' ^^' '
tonales, sous re serve de décisions ultérieures l'Autriche a froncé ^^j pourraient plus tard devenir nécessaires.
A la fin du télégramme, Guillaume II ajoute la note suivante :
Tout cela rCest que rabâchage^ et on verra bien au cours des événements.
Cette annotation du Kaiser montre avec quelle légèreté arrogante les affaires les plus sérieusees étaient traitées. Car enfin, il n'y avait pas pour l'Allemagne, dans les circonstances présentes, de plus grave question que celle-ci : l'attitude que prendrait l'Italie entre les belligérants de demain. Si le cabinet de Berlin tenait à la maintenir malgré tout dans la Triple Alliance, il n'avait qu'un moyen, un seul : décider l'Autriche à lui consentir immédiatement de très importantes concessions. Qui veut la fin veut les moyens. Comme l'Allemagne était sûre de trouver les Autrichiens peu disposés à entrer dans cette voie, il était nécessaire d'employer vis-à-vis d'eux des arguments énergiques, péremptoires.
Mais le gouvernement allemand fut très mou dans cette circonstance. Il se borna à donner des conseils intermittents. Nous allons le voir, durant les journées critiques qui suivent, jeter périodiquement sur le tapis cette idée de compensations, mais sans y insister autrement. Chaque fois, les dirigeants de Vienne, ministres, et diplomates, ne manquent pas d'éluder l'invite et de se dérober. L'opinion de M. de Mérey, ambassadeur d'Au-
triche à Rome, était à cet égard des plus nettes : plus avenante serait l'Autriche, plus exigeante et plus avide deviendrait l'Italie. Il allait même jusqu'à se plaindre que son ministre, M. de Berchtold, se fût montré beaucoup trop accommodant sur la question des concessions.
Entre temps, des discussions aigres-douces et mêm.e beaucoup plus aigres que douces se poursuivaient entre les chefs du gouvernement italien et les ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche. Des paroles violentes, ce que les Anglais appellent hot zoords, étaient échangées, sans aucun résultat. C'est ainsi que l'ambassadeur allemand écrit, le 25 juillet, au chancelier : « La discussion d'hier avec M. Salandra et le marquis de San Giuliano a amené de très vives altercations entre ce dernier et moi. »
Les hommes d'Etat italiens ne démordaient pas de leur thèse, à savoir que l'action de l'Autriche contre la Serbie était agressive, qu'il ne s'agissait pas, par conséquent, d'une guerre défensive et que, dans ces conditions, le casus fœderis ne jouait pas. Ils appuyaient leur argumentation sur le fameux article 7 de la Triple AUiance. Comme cet article est à tout instant invoqué, il me paraît indispensable de le citer en entier :
(( L'Autriche-Hongrie et l'Italie, n'ayant en vue que le maintien, autant que possible, du statu quo territorial en Orient, s'engagent à user de leur
influence pour prévenir toute modification territoriale qui porterait dommage à l'une ou à l'autre des puissances signataires du présent traité. Elles se communiqueront, à cet effet, tous les renseignements de nature à s'éclairer mutuellement sur leurs propres dispositions, ainsi que sur celles d'autres puissances. Toutefois, dans lé cas où, par suite des événements, le maintien du statu quo dans les régions des Balkans ou des côtes et îles ottomanes dans l'Adriatique et dans la mer Egée deviendrait impossible et que, soit en conséquence de l'action d'une puissance tierce, soit autrement, l'Autriche-Hongrie ou l'Italie se verraient dans la nécessité de le modifier par une occupation temporaire ou permanente de leur part, cette occupation n'aura lieu qu'après un accord préalable entre les deux puissances, basé sur le principe d'une compensation réciproque pour tout avantage, territorial ou autre, que chacune d'elles obtiendrait en sus du statu quo actuel et donnant satisfaction aux intérêts et aux prétentions bien fondées des deux parties. »
L'état-major germanique, de plus en plus certain (il avait de solides raisons pour cela) que la guerre était fatale, que le conflit général ne pouvait plus être évité, commençait à ouvrir les yeux sur le grand danger que représentait pour lui la sortie de l'Italie de la Triple Alliance. Le danger de demain, à savoir le surcroît de force que la France,
délivrée de toute inquiétude sur sa frontière du Sud-Est, retirait de cette neutralité, était certain. Mais plus inquiétant encore était le danger d'aprèsdemain : car l'Italie, ayant une fois rompu ses liens avec l'Autriche et l'Allemagne, pouvait fort bien, à la première occasion favorable, se ranger délibérément à côté de leurs ennemis.
Aussi, le 26 juillet, Bethmann-Holv^eg, télégraphiait-il à Tschirschky à Vienne :
« Le chef de l'Ëtat-Major général considère aussi comme absolument nécessaire que l'Italie soit maintenue dans la Triple Alliance. Une entente entre Vienne et Rome est donc nécessaire. Vienne ne doit pas l'éluder par des interprétations discutables du traité, mais prendre des résolutions répondant à la gravité de la situation. »
Le jour suivant, Jagow revient énergiquement à la charge :
a Sa Majesté l'Empereur considère comme indispensable que l'Autriche s'entende en temps utile avec l'Italie sur l'article 7 et sur la question des compensations. Sa Majesté a ordonné de communiquer ses instructions à Votre Excellence en la priant d'en faire part au comte Berchtold. »
Tous ces conseils, toutes ces admonestations sont purement platoniques. Pour venir à bout de l'iner-
tie, de l'inintelligence du gouvernement autrichien, ce sont de tout autres arguments qu'il aurait fallu employer.
Les événements se précipitent en même temps que se précise l'attitude du gouvernement italien. La neutralité, maintenant, ne fait plus de doute pour personne. M. Camille Barrère, notre ambassadeur à Rome s'en est, auprès de son gouvernement, porté garant dès les premiers jours. Ses collègues, les représentants de l'Allemagne et de l'Autriche, qui ont des entretiens journaliers avec le marquis de San Giuliano, sont de plus en plus formels à cet égard. Le 31 juillet, Flotow, ambassadeur d'Allemagne, écrit à son ministre :
« Le marquis de San Giuliano m'a dit que le gouvernement italien avait examiné la question à fond et qu'il avait de nouveau abouti à la conclusion que l'action entreprise par l'Autriche contre la Serbie devait être considérée comme agressive, et, qu'en conséquence, le casus fœderis aux termes du traité de la Triple Alliance n'existait pas. Il se déclarerait donc neutre. «
En dehors de cette raison de droit, des raisons de fait que le marquis de San Giuliano ne manque pas de faire valoir aux ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche, imposent cette neutralité : l'opinion publique, extrêmement montée contre l'Autriche, ne tolérerait pas une autre politique.
« Une participation à une guerre, dit le i^' août San Giuliano à Flotow, conduite contre les intérêts italiens dans les Balkans, pourrait, dans certaines circonstances, balayer ici la monarchie. »
Flotow ajoute :
(( En ce qui concerne les compensations, j'ai trouvé le ministre plus pessimiste que jamais. Il ne voulait de Vallona dans aucun cas. Tout ce que voulait l'Italie, c'est que Vallona ne fût pas dans d'autres mains. »
La tactique de l'Autriche, telle qu'elle se dessine dès ce moment, consiste en effet à offrir obstinément à l'Italie des compensations en Albanie. Son offre seule rend les Italiens furieux. Ce qu'ils veulent, c'est non pas l'Albanie, qui, d'ailleurs, n'appartient pas à l'Autriche, mais les terres irredente, à savoir le Trentin et Trieste. Or jamais l'Autriche, empêtrée dans des considérations d'amour-propre et de prestige, n'ayant à sa tête aucun véritable homme d'Etat, ne se résignera à temps à un aussi dur sacrifice. Toute entente apparaît donc impossible.
Le i®^ août, l'ambassadeur d'Allemagne à Rome expédie ce télégramme, qui a eu l'honneur d'être annoté par le Kaiser :
(( Rome^ le i^f août 191 4.
(( J'ai, de concert avec Tainbassadeur d'Autriche, insisté encore une fois de la façon la plus énergique en faveur de la coopération avec les alliés. Le marquis de San Giuliano répondit qu'il n'avait pas encore de nouvelles de Vienne ; il n'a fait aucune promesse, mais s'est déclaré prêt à soumettre encore une fois la question ce soir au Con- Coquin! Le Rot scil dcs ministrcs. Il ne cessa de répéter les
i m'a même pas . jjj ^/* j)i*/*
\core répondu. raisous Q Ordre extérieur et d ordre mteneur quis^opposaienticiàlaparticipationkla, guerre. « L'ambassadeur d'Autriche a, comme moi, l'impression qu'zV/ on tient surtout compte de V attitude de V Angleterre, Le marquis de San Giuliano a constamment répété que les côtes et les ports italiens ne pouvaient pas être laissés exposés aux canons anglais. On nourrit aussi ici l'inquiétude que les troupes de Lybie puissent être cou- Aiors, st nous ne '^^ j^ ^^^^ ravitaillement. Par un homme
ispedons pas la r
euiraiité deiaBei- de confiancc de M. Barrèrc, j'apprends
iqtie, l'Angleterre TV/T "D - •/ J ' l '
DUS attaque et l' lia- Secrètement que M. rJarrere aurait déclare ms!v<^tuâ qye le Gouvernement italien aurait fait des on en deux mots ! démarches pour se rapprocher du Gouver- Aiors nos alliés nement anglais. Peut-être qu'en dépit du ^ustrahissentaus. démenti du marquis de San GiuHano on est déjà entré en conversation avec V Angleterre.
(( Flotow. »
Toutes ces annotations impériales ne changent rien aux faits qui continuent à se dérotiler^avec une logique implacable.
En vain, le 2 août,'^ le gouvernementVallemand informe-t-il officiellement l'Italie que « des aviateurs français ont jeté des bombes sur Nuremberg » (c'est la fameuse histoire des bombes, inventée de toutes pièces, dans les conditions les plus stupides, ainsi que les Allemands eux-mêmes l'ont reconnu, à commencer par M. de Schœn, le principal intéressé, puisqu'il avait reçu pour mission de réciter cette fable au Quai-d'Orsay, de baser sur ce fondement bien fragile la déclaration de guerre de l'Allemagne).
Il va sans dire que ce mensonge ne change et ne pouvait changer en rien les dispositions de l'Italie. Il faut même toute la lourde naïveté des Allemands pour s'imaginer que les Italiens allaient se laisser influencer -par cette absurde histoire.
Le i^^ août, le Conseil des ministres décide officiellement que l'Italie restera neutre, ainsi que Flotow le télégraphie le jour suivant à Berlin. C'est en vain que Flotow a avec San Giuliano une très vive altercation. Car les ambassadeurs d'Autriche et d'Allemagne en arrivaient aisément à hausser la voix quand ils parlaient aux Italiens. Le 3 août, Flotow le dit expressément dans son télégramme :
(( La discussion avec San Giuliano est arrivée
à un tel degré de vivacité que sa continuation présenterait des inconvénients. »
La partie est définitivement perdue pour l'Allemagne et l'Autriche. Guillaume II cependant se décide, bien tard, à tenter un suprême effort. Il intervient directement de sa personne. Il expédie en toute hâte à Rome un de ses aides de camp, le lieutenant-colonel de Kleist, porteur pour le Roi d'Italie d'une lettre autographe du Kaiser réclamant la mobilisation immédiate de l'armée et de la flotte, ainsi que l'assistance prévue par le traité.
Le lundi 3 août, à 9 heures du matin, ce mis sus dominicus est reçu par le roi. Il expédie immédiatement au Kaiser, après son audience, ce télégramme désespérant :
« Le Roi m'a répondu que personnellement il était de tout cœur avec nous et que, quelques semaines auparavant, il ne doutait pas qu'en cas de guerre l'Italie prêterait fidèlement son concours aux Alliés. Les maladresses incroyables de l'Autriche, froissant les susceptibilités du peuple italien, ont, dans les derniers temps, tellement irrité l'opinion publique contre elle que maintenant une coopération active avec elle déchaînerait une tempête. Le ministère ne voulait pas risquer une insurrection. Lui, le Roi, malheureusement, n'avait pas de pouvoir, il ne possédait que de l'influence. S'il congédiait le ministère actuel, aucun autre ministère n'accepterait la responsabilité de
la situation. Tout cela parce que, jusqu'ici, l'Autriche ne s'était trouvée disposée à faire aucune promesse nette pour l'avenir, promesse qui aurait pu peut-être provoquer un revirement dans l'opinion publique. Cela est-il encore possible ? C'est fort douteux.
« Comme le public ne fait pas de différence, en présence des maladresses de l'Autriche, il abandonne malheureusement aussi l'Allemagne, ce dont lui, le Roi, est très peiné. Il tâchera encore d'exercer son influence sur le ministère et me rendra compte du résultat. »
De Kleist ne se tient pas pour battu. Il revient à la charge. Il revoit le Roi lelendemain.il envoie à Berhn un télégramme plus désolant encore que celui de la veille. Voici ce télégramme, contenant en marges ces très curieuses annotations du Kaiser :
n Sa Majesté le Roi mi'a reçu dans la matinée et m'a dit :
(( Malgré ses efforts réitérés dans la journée
d'hier, le gouvernement maintient sa position de
neutralité. Un appui actif aux Alliés serait
Notre lutte contre cousidéré par Ic pcuplc, cu cc momeut, seu-
^'^wirEufcoinblt lement comme une aide donnée aux projets
trait â nos côtés et (T agrandissement de l'Autriche dans les
non pas à ceux de .^ Jt 11 a • i • ?• •
V Autriche. rJalkaus parce que 1 Autriche, jusqu ici,
^. , ^ n'avait pas même pris sur elle l'obligation
Sx le Gouverne- -,^..-'-. ■'■ ^ .y
ment ne faU rien définitive de Tcnonccr a ces projets. Le
contre elle, c'est n.a- i / 7-^j* i?An ^^
turei, mais insensé, pcuplc Confondrait toujours 1 Allemagne
'est sûrement un mensonge.
avec l'Autriclie ; le" gouvernement donc, en cas d'appui actif donné même à l'Allemagne, risquerait en ce moment une insurrection. Lui, le Roi, devait répéter qu'il était malheureusement impuissant, puisque l'opinion du gouvernement était partagée par la majorité de la Chambre. Giolitti lui-même, ami de la Triplice, Indicible q^i vicnt de rentrer à l'instant, serait de coqum! l'avis qu'il n'y avait pas de casus fœderis^ mais que le pays avait besoin de repos et devait rester neutre, puisqu'il n'existe aucune obligation à une assistance active... Le gouvernement désirait être prêt à toutes les éventualités. Sur ma réponse que, puisque l'éventualité de l'assistance était éliminée, il fallait donc penser à une m^enace active contre 7/ est donc l'Autriche, puisqu'il n'y avait pas d'autre complètement éventualité, le Roi m'a dit : qu'on ne saurait jamais ce que feraient les hommes du gouvernement. Pour le moment, le Roi comptait que rien ne se ferait. »
Le Roi d'Italie confirmait la neutralité par une lettre autographe adressée au Kaiser et signée :
« Ton frère et ton allié^ « Vittorio-Emanuele. »
En regard du mot : allié^ le Kaiser écrivit de sa main : impudence. Devant le nom de Victor- Emmanuel, il ajouta : scélérat.
3o6 LES HEURES TRAGIQUES D'AVANT-GUERRE
Ces injures impériales, en même temps qu'elles lui donnent le ton, apportent la conclusion à ce débat.
Voilà donc l'Italie neutre ; sa neutralité, pour les Alliés, pour la France particulièrement, pèse d'un très grands poids.
Le Gouvernement italien a eu l'énergie et le courage de prendre sans un instant d'hésitation cette grave décision. Il a été soutenu par l'opinion publique, dont l'influence déjà très grande ne cessera pas d'augmenter durant les mois qui vont suivre.
Mais un événement diplomatique de cette importance ne se produit pas ainsi d'une manière inattendue, soudaine. Il ne pousse pas, si l'on peut dire, comme un champignon. Il a besoin d'être préparé de longue, de très longue main.
La neutralité de l'Italie d'abord, puis son intervention à nos côtés furent, en réalité, l'aboutissement d'un travail diplomatique qui se poursuivit pendant des années. Ge travail fut, du côté français, entièrement conduit par notre ambassadeur à Rome, M. Camille Barrère.
C'est en 1897 que M. Barrère quitte l'ambassade de Berne pour s'installer à Rome. Il y est donc, sans aucune interruption, depuis vingt-cinq ans. Il
pourrait célébrer cette année ses noces d'argent avec le Palais Farnèse.
Quand on reproche à la Troisième République son instabilité ministérielle, la rapidité effarante, kaléidoscopique avec laquelle se succèdent les ministères, pareille critique, on le voit, ne saurait s'appliquer à sa représentation diplomatique. M. Paul Cambon est resté quelque vingt ans à Londres, M. Barrère vingt-cinq ans à Rome.
Ce long séjour dans la Ville Eternelle lui a donné, d'ailleurs, le don de l'éternelle jeunesse. Cet homme de soixante et onze ans est véritablement prodigieux par son énergie, sa vivacité, son alacrité physique et intellectuelle. Tous ceux qui le connaissent depuis très longtemps n'arrivent pas à découvrir qu'il ait en quoi que ce soit changé. Les années glissent sur lui sans laisser aucune trace. Il monte à cheval, suit toutes les chasses au renard qui se donnent dans la campagne romaine, saute toutes les haies, toutes les pistes, comme un cavalier de vingt ans...
Quand il prit possession de son poste, l'état des relations franco-italiennes était aussi mauvais que possible : l'affaire de Tunisie, la rupture du traité de commerce avaient excité l'une contre l'autre l'opinion des deux pays. Les Puissances centrales l'Allemagne et l'Autriche, qui surveillaient attentivement leur allié, faisaient de leur mieux pour augmenter cette tension. L'Angleterre, dont la politique méditerranéenne se basait sur l'opposi-
3o8 LES HEURES TRAGIQUES D'AVANT-GUERRE
tion de l'Italie et de la France, n'était pas intéressée, loin de là, à la voir cesser. La presse des deux côté des Alpes ne manquait pas une occasion de polémiquer avec ardeur.
Le nouvel ambassadeur estimait que tout effort d'entente devait être préparé par une amélioration des rapports économiques. Il trouva auprès de M. Luzzatti, alors ministre du Trésor, un très puissant appui. Il engagea avec lui des négociations qui se poursuivirent secrètement entre Paris et Rome. On apprit un beau matin que l'accord commercial était conclu.
Dès lors, l'atmosphère s'éclaircit. La diplomatie trouvait devant elle le champ libre. Pourquoi un autre accord, d'un caractère nettement politique, ne suivrait-il pas ? La Consulta était alors dirigée par un grand homme d'Ëtat, le marquis Visconti Venosta, très favorable à l'idée d'un rapprochement franco-italien. Etant donné l'opinion des deux pays, il avait dû se contenter jusque-là, dans ses rapports avec la France, selon sa propre expression, de « soigner les détails ». Il estima que l'heure était venue de passer au principal. Il entama avec M. Barrère une négociation en vue d'une entente méditerranéenne dont le double objet serait la reconnaissance mutuelle de sphères d'influence au Maroc et en Tripolitaine. Elle aboutit à la Convention de 1902, qui devait conduire à un accord plus général.
Cette négociation fut menée dans le plus grand
secret. Le marquis Visconti ne laissa rien transpirer en dehors de son cabinet. Toutes les formules proposées furent rédigées et écrites de sa main.
Ce fut d'abord à Londres qu'on eut vent de cet accord franco-italien. Il valut à M. Barrère une lettre bien curieuse de sir Charles Dilke, alors membre du cabinet Gladstone, un des hommes d'Etat anglais connaissant le mieux la politique européenne.
« L'accord que vous venez de conclure, écrivait-il à notre ambassadeur, va nous obliger à modifier complètement la politique britannique dans la Méditerranée. »
Quelque temps après, en effet, l'Entente cordiale entre la France et l'Angleterre était conclue.
En 1902, la Triple Alliance devait être renouvelée. Il Y aurait eu un danger très sérieux à ce que l'Italie sortît officiellement de la Triplice. Ainsi que l'écrivait un homme d'Etat italien : les relations entre l'Italie et l'Autriche sont telles que ces deux puissances ne peuvent être qu'alliées ou ennemies. Ce qu'il fallait plutôt, dans l'intérêt français, c'était rendrela Triple Alliance inopérante, l'annuler en quelque sorte par des contre-engagements.
« Ne vous pressez pas trop, disait de sa voix douce à M. Barrère le marquis Visconti Venosta. Avez- vous remarqué que la Sainte- Alliance n'a jamais été dénoncée et qu'elle existe encore sur le papier. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la Triple Alliance. On s'apercevra un beau matin
que, par le jeu des accords et la volonté nationale, cette alliance a pris sa place au musée des antiquités diplomatiques. »
M. Prinitti, qui succéda au marquis Visconti, j un Milanais lui aussi, partageait pleinement les idées de son prédécesseur. Après le refus du prince de Bûlow de modifier en quoi que ce fût les conditions de la Triple Alliance dans un sens plus favorable à la , France, Prinitti consentit à signer la convention par laquelle l'Italie s'engageait à rester neutre au cas où la France serait amenée, par une provocation et pour la défense de ses intérêts, à déclarer la guerre.
Dès lors, on pouvait dire que la Triple Alliance était morte, ainsi que les événements le démontrèrent plus tard.