‹ Les hirondellesChapitre 4 sur 32 · BERTRA.ND DE BORN · texte numérisé non relu

BERTRA.ND DE BORN

Le château de Châzelet.

A M. DE TILIERE.

Loin de moi , monumens aux modernes arcades , Le temps n'a rien écrit sur vos jeunes feçades j

Pour vous point d'écusson gravé; Vous n'avez point au front de rides vénérables , Et sous l'abri pompeux de vos toits misérables

Le passant n'a jamais rêvé.

Nés d'hier, vous manquez du lustre des années Que l'âge met partout aux têtes surannées j

Vous n'avez pas de vert manteau ; On vous a vu bâtir : on croit entendre encore Crier la dent d'acier sur la pierre sonore ,

Et retomber le lourd marteau.

J'aime en un ciel brumeux une tourelle antique , Où l'on croit voir errer une ombre fantastique j

Où jadis quelque prisonnier Sortait par les créneaux une tête livide : Où maintenant encor , dans une chambre vide ,

A minuit , il revient prier.

J'aime ces vieux castels où s'abat la corneille j Où dans de grandes cours le bruit du cor s'éveille ^

Où l'herbe verdit les créneaux^ Où dans une onde pure au cours lent et débile , Deux tours jettent au loin leur image mobile

Sur la surface des canaux.

Je t'aime , Châzelet , aux gothiques tourelles , Quand tu lèves, le soir, tes cinq têtes jumelles

Dans un horizon nébuleux ; Car la rouille des ans dont ton front se couronne , Pour mieux sympathiser, veut un ciel qu'environne

Du soir le voile merveilleux.

Le ramier y soupire une plainte fidelle ; Les vitraux effleurés reflètent l'hirondelle^

Et sous son toit inhabité, Les corneilles d'hiver à la voix prophétique Les oiseaux fatigués d'une course aquatique,

Réclament l'hospitalité.

Son blazon effacé , ses balcons solitaires , Ses voûtes se courbant sur des salles austères ,

Son front simple et mystérieux , Ses escaliers obscurs et grimpant en spirale, Ses cinq tours aiguisant leur flèche orientale ,

Tout me charme et parle à mes yeux.

Je crois que depuis peu, venu de Palestine, Et tirant de son cor une voix argentine ,

S'arrête un jeune chevalier :

Quedanssescheveuxnoirsleventdunordmurmurc f^t que , faisant frémir l'acier de son armure ,

Il monte , en tournant , l'escalier.

J'aperçois en esprit la jeune châtelaine , EntromTant , pour le voir, ses fenêtres , à peincj

Pâle et rougissant tour à tour j Laissant baiser sa main , et de ses doigts timides Otant au chevalier ces pesantes chlamydes

Qu'allège trop souvent l'amour.

— 5o — Et puis, j'aime à me croire un magique trouvère, Charmant, par ses accords, la dame peu sévère ;

Pour elle enlaçant ses couplets j Mariant la musique avec la poésie, Et dans l'ombre à travers la verte jalousie ,

Lui glissant de furtifs billets.

Quand , dans les souterrains , notre lampe docile Jette sur les murs noirs sa clarté qui vacille ;

Quand on soulève les verroux , Je crois entendre encor la voix d'une captive, Ou d'unvieillard en pleurs, pour qui la mort arrive.

Qui crie : ayez pitié de nous î Ce ne sont cependant que ces châteaux gothiques Qu'on peut peupler ainsi d'images fantastiques;

Les ombres des grands chevaliers Viennent errer, la nuit , sur leur front solitaire , Et de vieux souvenirs planent avec mystère

Près de leurs gothiques piliers.

Qui donc a sur ton front mis ces voiles funèbres , Pourquoi ce long silence habitant sous les tours , Ces vitres sans lumière au milieu des ténèbres , Ces coursiers oubliés , et naguère célèbres, Cette herbe qui croît dans tes cours?

Le passant qui, de loin, voit ta face ternie, Entre les bois touffus et les peupliers verts , Croit que dans tes donjons, la vieille tyrannie Voudrait encor renaître^ ou qu'un mauvais génie

Habite sous tes murs déserts.

Passant, monte avec moi cesmarcbes sans lumière, Et regarde là-bas ces champs encor fleuris : Ne vois-tu pas blanchir l'enclos du cimetière ; Contemple ce gazon , cette tombe sans pierre j

— C'est ici que repose un fils !

O ma muse , toujours à la douleur fidelle. Priant , échevelée auprès des vieux tombeaux , Ici , voile ton front des plumes de ton aile j Renferme dans ton cœur une plainte éternelle.

De peur d'éveiller des sanglots I Adieu, château que j'aime, aux tourelles gothiques. Qui m'accordas les droits de l'hospitalité , Comme jadis Ferrare , en des temps héroïques , Du Tasse encore errant reçut la pauvreté : Adieu, charmant pays, où, quand le jour s'éveille, Je venais sous les bois chanter avec l'oiseau. Où la muse, tout bas, parlait à mon oreille Et sa main dans la mienne entrait sous un berceau

Adieu, champs moissonnés , adieu, verte prairie , Adieu, temple rustique entouré de troupeaux, Où la foi s'agenouille , où l'innocence prie, Où les morts, les vivans vont chercher le repos ^ Adieu, coursiers fougueux, adieu blanche cavale, Adieu dogues dans l'ombre , accourant à ma voix. Des ondes de Blandus I ô fontaine rivale , Parc ombragé de pins, doux silences des bois; Adieu, nids des oiseaux et vous blanches colombes, Qui baignez votre plume aux ondes du lavoir. Chaumières du hameau , sombre asile des tombes ; — Avant que de mourir, puissé-je vous revoir I Puisse-jé , lorsque l'âge aura courbé ma tète , Venir près de ce port abriter mes vieUx ans , Et, comme un nautonnier, lassé de sa tempête, Aux rameaux touj ours verts mêler mes cheveux bî an es . Vous serez loin alors , ô mes jeunes années , L'ombre de ces vieux murs noirciramon vieuxfront, Et détachant , du doigt , mes guirlandes fanées , Je serai près d'aller où les autres iront. Lors je vous relirai , vers , avec complaisance, J'irai , dans ces beaux lieux, chercher un souvenir, Je dirai : c'est bien là que s'assit mon enfance Et dans le temps passé je croirai rajeunir.

Terre qui me reçut , écoute ma prière , Quand j'irai, de tes champs admirer la beauté , Ne me refuse pas , au bout de la carrière , Une longue hospitalité I

Mai i833.

Si tu n'avais plus de pain, poète, que ferais-tu ?

— Je chanterais î

La lampe du poète agonisait dans l'ombre j Des rapides printemps il voyait fuir le nombre j La faim, de son toit pauvre , écartait les amours; Sa cruche se vidait , et couché sur la paille : « Il faut donc , disait-il , il faut que je m'en aille , a Avec le dernier des beaux jours I

— sert Mêlant les ris, Tamour, respérance fëale , <c J'enflais à mon aurore une bulle idéale } « Papillon, je cherchais mon lit dans une fleur ^ « Un sylphe me berçait sur son aile bénie; <( Comme un lys en parfum , mon âme en harmonie « S'évaporait , loin du malheur.

« Mais , fleur, j'ai vu sécher ma goutte de rosée; a Au souffle des humains ma bulle s'est brisée ; « Une abeille a sucé mon calice argenté; « Papillon, j'ai brûlé mes ailes à la gloire; « Et mon sylphe a froissé sa ceinture de moire ,

« Aux ronces de la pauvreté.

« Le sort n'a-t-il donc pas de plus superbe tète , « Pour secouer dessus l'éclair et la tempête? « O pourquoi m'empêcher de finir ma chanson ! « Si je ne t'ai rien fait , si mes jeux sont sincères , « Pourquoi, vautour cruel, poursuivre de tes serres

« Petit oiseau sous le buisson I

« Je demandais si peu dans ma courte veillée , « Un peu d'azur, d'émail, d'ombre sous la feuilléeî « Dans un bouton fleuri mon printemps s'écoulait; « Mon vol sur l'océan n'a pas cherché l'orage, « Mais chétive éphémère , hélas I j'ai fait naufrage, « Au fond d'une goutte de lait.

« Le malheur m'étreignit de ses serres puissantes^ « J'ai dévoré long-temps des larmes bien cuisantes j « Mais mon cœur, aux mortels ne s'est pas révélé. « Qu'ils ne s'arrêtent pas devant mes douleurs vaines; « Il faudrait tant souffrir pour comprendre mes peines

« Que je crains d'être consolé I « Je cherche seulement un calice de rose « Où mon aile froissée, en tombant se repose; « Et quand le jour viendra de m' envoler aux cieux, « Je voudrais , Chrysalide au corsage d'ivoire, a M'ensevelir moi-même en un rayon de gloire

« Comme elle en un tombeau soyeux I »

Lorsque Ton vint ouvrir la porte du poète , Dans ses doigts languissait une lyre muette j Un souffle avait flétri sa couronne de fleurs , Et comme un fruit tombé de son écorce verte , On voyait commencé sur sa lèvre entrouverte Un son qu'il achevait ailleurs.

Mai i83i.

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