‹ Les hirondellesChapitre 3 sur 32 · LAIGLE · texte numérisé non relu

LAIGLE

Quomodo cecidit de cœlo liicifsr

L'Aigle.

Le soleil était pâle • une mer ondoyante Enflait à gros flocons son écume bruyante

Et se brisait contre un rocher j Une île, au sein des flots, s'élevait en silence ^ Et sur ses bords déserts , d'où le vautour s'élance

Glissait la barque du nocher;

Alors on vit , au loin , se dessiner dans l'ombre , Au milieu de Forage, une figure sombre,

Avec deux éclairs dans les yeux; Ses cbeveux hérissés flottaient sur la colline , Et l'aquilon sifflant sur son front qui s'incline ,

S'en allait plus fier dans les cieux.

Il rêvait. . . quand soudain, avec un grand bruit d'aile, Trahi par ses efforts en son vol infidèle,

Tombe à terre un aigle blessé :

Il pousse un cri plaintif; et son aile tremblante. Laissant sur la poussière une empreinte sanglante,

Soulevait son corps épuisé.

Battu par la tempête et blessé par la foudre, Sur ces monts escarpés et ces rochers en poudre

II venait chercher un tombeau.

Ou bien, du haut des cieux reconnaissant son maître Comme linceul funèbre , il réclamait peut-être

De sa pourpre au moins un lambeau.

Et le Destin sourit, en voyant ces victimes

Qui du monde et du ciel n'avaient touché les cimes ^

Que pour mieux tomber et souflrir ; Ces deux rois détrônés au déclin de leur âge , Qui sur le même roc jetés par un orage,

Ensemble étaient venus mourir.

Napoléon plaignit cette cbûte fatale;

Et sur l'oiseau sanglant passant sa main royale ,

Il y laissa tomber des pleurs ; Car il n'avait pas vu jusque-là , dans l'histoire, Rien qui lui ressemblât , rien d'égal à sa gloire,

Rien de pareil à ses douleurs !

Mais dans l'aigle orgueilleux tombé loin de son aire , Quimontajusqu' aux cieux pour trouver le tonnerre

Il a reconnu son destin ; Lui, convive chassé des royales orgies.

Qui laissa des corps morts et des plaines rougies

Comme les restes du festin.

Les rois avaient rogné sa serre menaçante , Coupé son aile fauve , et d'une main puissante

Emprisonné son noble essor; Aussi, sur l'aigle altier levant un œil farouche Il rêva : puis ces mots sortirent de sa bouche :

« — Salut , compagnon de mon sort I

» Comme toi, je naquis au milieu des orages, » Dans de noires forêts , sur des rochers sauvages ,

» Le vent balança mon berceau ) » De là je m'élançai; mais le ciel infidèle » Me laissa , pour punir une gloire immortelle ,

» Tomber vivant dans le tombeau.

» Ombre d'un empereur, je survis à moi-même , » Conmie si d'un seul coup , le sort ^ ceroi suprême ,

» N'eût pu me courber sous sa loi ) » Ou bien si l'Éternel , inventant un supplice , » Eût mis , pour châtier ma royale injustice ,

» Les mers entre ma gloire et moi î

» J'attelais à mon char la victoire essoufflée , » D'orgueil et de fiireur cette cavale enflée

w Bondissait sur l'airain'^bravé ) » Mais, le flanc tout couvert de sueur qui ruisselle, Un jour elle abattit, avec une étincelle ,

» Ses quatre fers sur le pavé.

» En la teignant de sang j'ai fait de ma casaque î) Une pourpre de rois : l'Anglais et le Cosaque

» En ont pris chacun un morceau.

y> Pareil à l'homme-Dieu cloué sur le Calvaire » J'ai vu se disputer tous les rois de la terre

» Pour les débris de mon manteau.

» Qu'il ose , disaient-ils , s'il est fils de la foudre , » Descendre de sa croix et traîner dans la poudre

)) Les rois , Dieu de l'humanité :

» Etmoi, serrant les poings, tout écumant de rage , » J'essayais. . . Mais en vain, car, en passant, l'orage

» M'avait pris ma divinité.

» Oh ! ma mère eut vraiment une pitié cruelle. » Pourquoi m'avoir nourri du lait de sa mamelle ?

» Pourquoi sourit-elle à ma voix?...

» Mais sentait-elle alors , en devenant féconde, » Remuer l'avenir et les destins du monde

» Dans son sein enfanteur de rois î

» Et puis mieux vaut encore avoir vécu ma vie , » Avoir vu de ces rois la vengeance assouvie

» Garder la cage du lion :

» Se réveiller meurtri des coups de la tempête ; » Et pouvoir dire après , en relevant la tète :

» C'est moi qui fus Napoléon !

» Chaque religion , déposant la tiare ,

» Baisait les pieds poudreux de moi Corse barbare;

» Je croyais avoir dompté Dieu ; » Je croyais : — quand soudain de ce faîte sublime » Comme un ange maudit qui roula dans l'abîme

» Je me réveillai dans ce lieu î

» Aigle , dans l'horizon , peut-être que ton aile » Reprendra son essor; mais ma gloire étemelle

» Ne revivra jamais pour moi î » Pourtant , si je pouvais , comme un pâle fantôme, » Apparaissant , la nuit , dans mon ancien royaume,

» L'éveiller au son du beffroi;

» Si mon souffle, ouragan qui la terre enveloppe , » Balayait , en courant, les trônes de l'Europe;

» Si ces monarques tant vantés , » Qui dorment sur la pourpre un sommeil adultère, » Sentaient à leur réveil notre pied militaire

» Foider leurs fronts épouvantés ;

» Si jamais... » Mais déjàla nuit devint plus sombre. On entendit de loin , près des flots et dans l'ombre.

Retentir la voix du geôlier.

L'empereur se leva : la main sur son front pâle , Il s'avança muet : et la porte fatale

Retomba sur son prisonnier.

Février i833.

à Victor Hugo.

Nec si cœlum mat!

Devise Rivoire.

Toi que , dans nos cieux , un nuago Voiturait parmi les hivers -, Et qu'en se crevant , un orage A jeté de ses flancs ouverts :

Aigle ^ couvé par le tonnerre, Fils des cieux , tu suspends ton aire A quelque monde imaginaire :

Cherchant la gloire dans les airs , Ouvrant ton aile qui murmure , De l'aquilon tu suis l'allure ; Et le ciel , sur ta chevelure , Met une auréole d'éclairs.

Ton front où l'avenir rayonne , Grand centre de l'humanité, Est la chaudière qui bouillonne Enceinte d'immortalité.

Comme un sculpteur sur les collines , Tu pétris de tes mains divines Un moule que toi seul devines, Pour y verser l'airain qui bout :

Et, dans ce corps brûlant de flamme , Que l'on t'admire ou qu'on te blâme , Fier, tu jetteras ta grande âme Pour mouvoir un peuple debout.

Le siècle^ qui vers toi gravite, Ne peut dans la route des cieux , Hâtant le pas pour aller vite , Suivre ton pas audacieux :

Mais toi, dans ta pitié profonde, Tu vois notre chaos immonde , Et ne trouves pas notre monde Assez grand pour te contenir :

Il faut dans une ère passée Un horizon à ta pensée Pour remplir la foule insensée Et déborder sur l'avenir.

Dans le cœur humain que tu sondes , Tu t*enfonces sans gouvernail ; Et comme un plongeur dans les ondes , Tu cherches l'ambre et le corail; Puis tu sors de ta mer béante, Rapportant dans ta main géante Un monde qui pense et qui chante :

Ton génie en est créateur ; Pour éclairer sa nuit sans voile , Tu fais, quand le soir se dévoile, Dans son ciel éclore une étoile Squs chaque souffle inspirat<?ur.

Le roman naquit sous tes pages

Tout palpitant de vérité ;

Et dans chacun des personnages

Tu fais entrer l'humanité.

Jetant le monde dans le drame ,

A chaque action qui se trame ,

Tu le reproduis; et ton ame

Se multiplie en demi dieux :

Mais je t'aime encor mieux prophète,

De ce monde atteignant le faîte

Avec deux rayons sur la tête

Et descendant du haut* des cieux.

Le ciel fait place à ta pensée Dans son essor impétueux , Et d'en bas la foule offensée Baigne tes pieds majestueux :

Levant leur tête moutonneuse , Les flots , d'une bouche écuraeuse , Mordent ta base encor fumeuse y En tes mains prenant le fanal , Géant , tu grandis dans l'orage , Tu ris de l'autan qui t'outrage 5 Mais le flot s'abaisse , et sa rage N'atteint plus que ton piédestal.

Courage , Victor I les grands hommes Luttent long-temps contre le sort j Etreint dans le moule où nous sommes , Leur génie , en le crevant , sort :

Tout grand événement s'enfante; Avant d'en sortir triomphante, Au fond de la fournaise ardente Bout une réputation :

Il a fallu quinze ans de plainte De sueur et de guerre sainte^ Pour que toute l'Europe enceinte Accouchât de Napoléon î

Je te voudrais une colonne D'où , regardant dans l'avenir, Tu lèverais une couronne Sur le peuple qui doit venir :

Pour que de ce faîte sublime Tu pusses , penché vers l'abîme , De Napoléon sur sa cîme Voir en face la majesté :

Pour que , comparant vos victoires , Pour qu'unissant vos deux mémoires , La France vît toutes ses gloires Aux deux coins de notre cité î

Mais il faut traverser la tombe Avant d'en sortir immortel; Ce n'est que quand un héros tombe Que le temps lui dresse un autel :

Vivant , la tempête profonde Pour lui trouble le ciel et l'onde ; Mort, son ombre envahit le monde.

Sur sa colonne , sans affront , Comme un fantastique prophète , Dans le calme ou dans la tempête Il porte , sans baisser la tète , Le ciel qui pèse sur son front.

Comme l'obus ou bien la bombe Qui dans les cieux courbe un éclair, Sous les palais creuse sa tombe , Et , se crevant , embrase Tair • Ou , comme l'antique sagesse , Qui, d'un front que la fièvre oppresse Sous le lourd marteau qui la blesse , Sort , casque au front , lance au milieu : Ainsi, d'une tète mortelle, Sur une enclume solennelle , La mort , dont le bras nous martelle , En frappant , fait jaillir un Dieu !

ISov. i83^

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