‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 3 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsqu'il eut donné son coup <Tœil à la table où, par ses ordres, on venait de poser six couverts, Pierre Marcenay quitta la salle du buffet, sortit de la gare et, coupant le boulevard Saint-Étienne, retourna jusqu'à l'entrée de la rue Mont-Rolland par laquelle devaient arriver ses convives.

Personne à l'horizon.

Que faisaient-ils donc, ces clampins-là ?

Mais, soudain, l'horloge de la ville sonna une demie. Consultant sa montre, Pierre s'aperçut que c'était celle de quatre heures; son front, où la contrariété avait creusé un léger pli, se rasséréna : le rendez-vous était pour cinq; c'était lui qui était en avance.

Que ses camarades ne s'attardassent point au delà de l'heure convenue, et on aurait le temps de dîner tranquilles avant le départ du train.

Il continua de suivre la rue Mont-Rolland, ce gai chemin si souvent parcouru depuis qu'il était en garnison à Dôle.

Les éclats de voix, les appels, les rires, les disputes des élèves du collège de gauche, les rondes chantées par les fillettes de la pension de droite, ces bruits familiers, qualifiés à certains jours de « chahut assourdissant », lui devenaient doux à entendre, aujourd'hui qu'il s'en allait.

Levant la tête, il jeta un sourire d'amicale gratitude aux grands arbres dont les rameaux hospitaliers se penchaient par-dessus le mur pour offrir leur ombre aux passants.

Il en avait bien souvent usé; et toujours la fraîcheur exquise de cette voûte feuillue lui faisait ralentir sa marche.

Que de choses on laisse ainsi derrière soi; des riens, qui enlacent le cœur de liens insoupçonnés, dont on ne sent la présence et la force qu'à l'heure où ils se brisent.

Pierre aimait tout ce qu'il quittait... même les petits tracas de la caserne; et il savait à l'avance qu'il regretterait tout cela. Mais son devoir était ailleurs.

Tout en marchant lentement dans l'ombre des arbres, il caressait d'un œil furtif ces galons de sous-officier qu'il n'avait point conquis sans peine.

Son cher uniforme de dragons ! Plus qu'un jour à l'endosser. Lui, qui en était si fier, qui le portait si crânement !

C'était un beau soldat que Pierre Marcenay.

Rien de remarquable dans les traits, mais une physionomie énergique, en dépit de ses yeux bruns qui riaient si aisément entre leurs cils très longs. Sa longue moustache rousse de Gaulois coupait d'une ligne décidée son visage un peu court. L'allure était bien militaire : l'homme et l'habit ne faisaient qu'un, cela se sentait.

L'uniforme incarnait pour Pierre beaucoup de choses très belles, très nobles, dont il avait le respect profond; respect de tradition et de race.

Son père avait été officier de marine et lui avait enseigné, dès l'enfance, qu'il n'est pas de plus grand honneur pour un homme, que de revêtir l'habit sous lequel il aura le devoir de monter la garde auprès du drapeau.

SMI regrettait sa vie militaire, au régiment aussi on regrettait le jeune sous-officier. Il s'était fait aimer pour sa bonne humeur, sa philosophie à toute épreuve, autant que pour ses qualités solides; car c'était une nature droite, serviable, cachant, sous des dehors d'insouciante gaieté, une rare délicatesse de sentiments.

11 entrait alors dans sa vingt-quatrième année, et, malgré les récriminations de sa

POUR L'HONNEUR

tante, M mo Caroline Saujon, laquelle eût souhaité faire de lui un médecin, afin de pouvoir dorloter, sous une direction savante et toujours à sa portée, ses innombrables maux imaginaires , Pierre se disposait tout simplement à soigner son vignoble, fort compromis, à en juger par les dernières récoltes.

C'était de quoi l'occuper, d'autant qu'il aurait la charge de reconstituer, en même temps que les siennes, les vignes de son oncle, celui-ci étant depuis de longues années cloué sur son fauteuil par la paralysie, et incapable d'exercer la moindre surveillance.

Quelle vie serait la sienne entre le bonnet violet, le nez pointu, la voix aigre de sa

tante et le pauvre infirme que toute sa pitié, toute sa tendresse ne rendraient guère plus heureux, car, pour ce faire, il eût fallu le débarrasser de son mal ou de sa femme... le jeune homme ne se le demandait point. A quoi bon chercher à prévoir les mauvais côtés de

l'inévitable? Son énergie, sa volonté calme viendraient peut-être bien à bout des difficultés journalières : ce qu'il savait, c'est qu'il ne se déroberait point à rengagement pris.

Lorsqu'il avait promis à son oncle, Charles Saujon, de se fixer auprès de lui, les circonstances étaient autres, il est vrai : M ,ne Marcenay vivait encore. Depuis son veuvage, elle avait repris sa place dans la vieille maison familiale et, malgré l'humeur acariâtre de

P. PERRAULT

M ,ne Saujon, Pierre trouvait du charme à cette existence en commun, qu'il ne partageait, au reste, qu'à l'époque des vacances.

Mais elle était morte à son tour, sa chère maman ; personne n'avait plus d'influence sur sa tante Caroline...

Un sourire effleura cependant la lèvre de Pierre, tandis qu'il réfléchissait à ces choses.

« Bah ! murmura-t-il, quand elle me cassera la tête avec ses sempiternelles criailleries, je prendrai mon fusil et j'irai tirer des grives dans mes vignes. Et puis, je vais lui apparaître investi d'un certain prestige. Que je ne rate pas mon affaire, et je deviens à ses yeux un personnage auquel il serait imprudent de s'attaquer : un augure !... »

A se rappeler ce qui lui vaudrait une considération si haute et si précieuse, le jeune homme se sentit repris du fou rire qui l'avait saisi deux mois auparavant, en lisant une lettre de sa tante.

Voici la teneur de cette mémorable épître :

« Mon cher neveu,

« 11 y a bien longtemps que tu ne m'as donné de tes nouvelles. Tout le monde autour de nous s'informe de toi. On s'étonne que tu ne sois pas venu en congé à Pâques, et on se hâte d'en conclure que nous sommes brouillés.

« J'ai assez à faire de me défendre contre les insinuations des méchantes langues.

Elles vont jusqu'à prétendre que tu as renoncé à te fixer auprès de moi et de ton oncle, ainsi que c'était convenu du vivant de ta mère.

« Je suis très mortifiée de tous ces bavardages et j'ai hâte de clore le bec à ces commères qui sont après moi comme un essaim de guêpes avec leurs questions. On croirait que ça leur rapportera quelque chose que tu viennes vivre chez nous.

« Écris-moi donc une lettre dont je puisse leur lire, à tout le moins, le passage où tu affirmeras que rien n'est changé dans tes projets; tu m obligeras.

« Encore ceci :

« Avant de quitter le régiment, ne pourraistu pas apprendre un peu de médecine; rien

que ce qu'il te sera nécessaire d'en connaître, pour être à même de soigner mes pesanteurs d'estomac et mes autres misères habituelles?

« Tu me dois bien cela, à moi qui t'ai tenu sur les fonts baptismaux et n'ai pas cessé depuis lors de te combler de mes bienfaits.

« Ce qui m'a suggéré cette idée, c'est ce que j'ai lu ce matin dans mon journal.

« 11 annonce qu'un professeur vient d'inventer une méthode au moyen de laquelle on arrive à parler l'anglais et l'italien après six semaines de leçons.

« L'anglais est certes plus malaisé à se mettre dans la tète que quelques bribes de médecine, et tu as plus de six semaines pour étudier.

« Je compte donc sur toi et je t'embrasse en me disant ta tante affectionnée.

I « Caroline Saujon. »

! « P.-S. — Odule a écrit avant-hier. 11 re- . tarde encore son voyage de France; mais, j cette fois, c'est par raison de santé.

« 11 se dit très atteint. Qu'il n'exagère pas, j et nous pourrions bien hériter avant peu. » Si la dernière partie de la lettre de sa tante avait follement diverti Pierre, ce postscriptum, aussi bien que le silence gardé sur son oncle Charles, lui avait causé une véritable exaspération... Devant la perspective d'avoir à supporter un voisinage aussi i antipathique, un instant le jeune homme avait hésité. ,

Pourquoi ne pas habiter le joli chalet qu'avait jadis fait construire son père en pré- , vision d'une installation définitive, et qu'il serait tôt fait d'aménager, encore que les vignerons qui l'occupaient depuis dix ans y eussent commis pas mal de dégâts.

11 serait si près de son oncle ! c'était tentant...

Pierre ne s'était pas laissé séduire, toutefois. Son affection pour le vieillard l'avait emporté sur des considérations secondaires à ses yeux, puisqu'elles n'intéressaient que son propre bien-être.

Et, par retour du courrier, il avait répondu à M rao Saujon :

POUR L'HONNEUR

u Ma chère tante,

« Rassurez les aimables gens qui veulent bien s'intéresser à moi. Rien ne sera changé aux résolutions prises de concert avec ma mère et mon oncle jadis. D'ici huit à dix semaines je serai installé dans votre maison.

« Dieu me garde, ma bonne tante, de vouloir me soustraire à la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers vous. Si mes souvenirs sont exacts, vos bienfaits se sont répandus sur mon dur crâne bourguignon en vigoureuses et innombrables taloches ; c'est de quoi j'ai surtout à vous savoir gré.

« Mais je ne disconviens pas que lesdites taloches aient eu sur mon caractère la plus salutaire influence, et je les compte pour autant de bienfaits : nous voici donc d'accord.

« Aussi, désireux de m'acquitter envers vous de la façon qui vous agrée, je me mets dès ce soir à piocher l'art d'Esculape.

« Lorsque je vous arriverai, j'espère être à môme de combattre les rébellions de votre pauvre estomac.

« Vous ne me dites rien de la santé de votre mari. J'aurais été heureux cependant d'avoir quelques détails. Pas brillantes, les nouvelles de l'oncle Odule. Mais je wus crois un peu pessimiste à son endroit. 11 est robuste ; il surmontera cette crise comme il a surmonté les autres. Je le souhaite de tout mon cœur; je désire tant le connaître!

« Je vous embrasse, mon oncle et vous, comme je vous aime.

« Pierre Marcenay. »

En revenant de jeter cette lettre à la poste, le jeune sous-oflicier avait fait emplette d'un petit traité de médecine usuelle.

11 avait, au reste, borné ses études à un seul cas : l'indigestion; causes, effets, traitement; tous les maux dont se plaignait M™ Saujon ayant leur source dans sa goinfrerie trop libéralement satisfaite, Pierre le savait de son médecin habituel.

La veille, au moment de faire ses préparatifs de départ, il s'était muni des médicaments nécessaires : sels de Vichy, thé de

première qualité, cachets d'émétique pour les cas sérieux.

Réussirait-il ? cela restait à savoir... Avec beaucoup d'aplomb, un peu de charlatanisme, peut-être?...

11 le désirait surtout en vue des conséquences, dont la première serait dassurer, dans une certaine mesure, tout au moins, la tranquillité de son oncle et la sienne.

Mais, à cette heure, cette préoccupation passait au second plan. Ce à quoi songeait le jeune homme, tout en arpentant la longue rue pleine d'éclats de rire et de chansons, c'est que, décidément, ses amis étaient en retard : cinq heures achevaient de sonner. Son dîner d'adieu serait détestable pour peu que les convives se fissent attendre encore.

Ah! enfin! les voilà qui apparaissaient au tournant de la rue. Pierre hâta le pas, redevenu souriant. Et, tout en se rapprochant du petit groupe, il comptait :

« Quatre! ils ne sont que quatre! Où est donc passé le « comte de* Trop » ? Pauvre Marc! il aura trouvé le moy&n de se faire consigner, je le parie! » murmura-t-il.

Son premier mot fut pour l'absent, en abordant ses camarades.

« 11 musait à sa toilette, nous l'avons planté là! » répondit Justin Dolmer, un petit Parisien à la mine spirituelle et vive.

Pierre haussa les épaules :

«. Toujours le même I Quel flâneur ! »

Mais on sentait percer l'indulgence sous la critique. Il retint les jeunes gens une minute ou deux à la place où l'on s'était abordé, et jeta encore un long regard vers les profondeurs de la rue, avant de ramener ses amis au buffet, si contrarié de devoir se mettre à table sans le retardataire !

Le début du repas manqua un peu d'entrain. Les jeunes gens songeaient à la dispersion prochaine. Leur vif désir de ne se point perdre de vue ne leur faisait pas illusion.

En dehors de l'éventualité toujours prévue et... souhaitée : la guerre, ils savaient bien ne pouvoir compter que sur le hasard des événements pour les rapprocher.

Orner Nochard était vendéen. Il retourne-

P. PERRAULT

rait habiter son village et cultiver ses champs, son temps de service achevé.

Justin Dolmer retrouverait à Paris sa place de peintre en bâtiments ; son patron lui en avait donné récemment l'assurance.

Ayant « raté » Saint-Cyr, de Mortagne se préparait pour Saumur. Quant à Bernard Courtois, il irait remplacer son père, marchand de bois en gros, dans le négoce où celui-ci avait fait sa fortune.

Celui qu'on appelait le comte de Trop, Marc Aubertin, oscillait encore entre deux voies, indécis.

Pierre venait de récapituler leur avenir probable. 11 conclut :

« Avant six mois, nous serons éparpillés aux quatre coins de la France. Ne nous quittons pas sans avoir découvert le moyen de nous réunir.

— J'en propose un, fit Dolmer. Mortagne, qui est le richard de la bande, puisqu'il possède un château, fait faire des embellissements audit castel dès sa sortie de Saumur.

— Tu m'y vois déjà, à Saumur?

— Un piocheur de ta force ! cela n'est douteux aux yeux de personne, mon cher; pas même à ceux de Poflicier de cours.

— Un piocheur... je n'en ai pas moins échoué à Saint-Cyr.

— Pour un point, et parce que ta santé t'avait mis en retard.

— C'est vrai, soupira le jeune homme.

— Donc, tu réussis, et, une fois officier, tu emploies ton premier congé à remettre ton château à neuf. Tout naturellement, tu me confies l'entreprise des peintures.

— Entendu, mon ami.

— Il y a des bois autour de ton château?

— Trois cents hectares.

— Aménagés en coupes annuelles?

— Parbleu ! c'est le plus clair de mon revenu.

— Courtois t'achètera cela et viendra surveiller lui-même l'exploitation. Nous voilà déjà trois. Les autres...

— Ton pays ne produit pas de vin? s'informa Pierre.

— Hélas ! non ; rien que du cidre.

— Eh bien ! j'irai te vendre des vins de ma récolte.

— Et comme le comte de Trop est habitué à marcher dans ton ombre, ajouta Mortagne en riant, il t'emboîtera le pas. Reste Nochard. Quelle raison de quitter tes champs vas-tu inventer, Orner?

— Lorsqu'il ne manquera plus que moi, faites-moi sig«ne ; je vous aurai vite rejoints », repartit le Vendéen.

Peut-être n'étaient-ils pas très convaincus, au fond, que les choses se passeraient ainsi; mais il leur était doux de le croire, et ils voulaient s'en persuader; si bien que toute la première partie du repas fut employée à élaborer les détails du plan de réunion proposé par Dolmer.

Le comte de Trop parut comme on servait le rôti.

C'était un grand garçon, d'allure un peu nonchalante, fin, distingué, très blond.

La dominante de cette physionomie sympathique était l'expression triste des yeux. Les lèvres pouvaient sourire, le visage s'égayer, les yeux gardaient, au fond de leurs prunelles bleues irisées de gris, une ombre que rien, jamais, ne parvenait à dissiper tout à fait.

Une enfance sans joies, sans tendresse, oppressée par la crainte, était écrite dans ce regard très doux, qui ne savait point sourire.

11 reçut les reproches de ses camarades avec sa placidité coutumière, et, comme excuse à son retard, déclara sans s'émouvoir:

« Je n'étais pas prêt. Je dois dire que j'ai perdu quelques minutes à regarder manœuvrer un peloton d'oies. Leur conducteur avait beau se démener comme un petit diable!

c'était tout le temps la « charge à volonté » dans les étalages des fruitières. Et les balais d'entrer en scène, et les horions de pleuvoir : ce que j'ai ri!... Eh! mais, voici mon bonhomme qui pénètre dans la cour de la gare.

Quel dommage de n'avoir pas un album et un crayon ! »

Le jeune homme, qui ne s'était pas encore assis, revint jusqu'au seuil :

« Je n'avais pas pris garde à son costume.

Qu'est-ce qui peut bien lui servir de pèlerine?

POUR L'HONNEUR

Bon ! voilà ses oies qui fichent le camp !

Pauvre môme ! Attends, petit, je vais t'aider », cria-t-il, franchissant les trois marches qui le séparaient de la cour.

Mais les oies, effrayées, se dispersaient de tous côtés. En vain leur maître appelait :

« Jaspine! Clopinette, Merveille !... » car chacune avait son nom; les entêtées n'écoutaient rien.

Marc courait deçà, delà, ne se doutant guère que la vue de son uniforme achevait de les affoler.

Cette chasse avait amené les cinq convives à la porte. Ils riaient comme des enfants à en suivre les péripéties. Dolmer proposait que tout le monde s'en mêlât.

Enfin, le propriétaire des oies parvint à grouper son troupeau dans un coin.

Planté devant elles, maintenant, montant la garde, il suivait d'un regard anxieux les allants et venants, l'air d'attendre quelqu'un.

Soit que la gaieté des amis d'Aubertin l'eût effarouché, soit qu'il ne jugeât pas ce dernier à même de lui donner le renseignement dont il avait besoin, l'enfant s'était borné à un remerciement timide, une fois ses bêtes réunies.

Car c'était un enfant : douze à treize ans au plus. Et si bizarrement accoutré ! Les pieds nus, le pantalon retroussé jusqu'au genou, tandis que le reste du corps se dissimulait sous des loques immenses, sans proportion avec sa taille menue.

Il avait la tête couverte d'un chapeau en feutre gris à larges bords, un chapeau d'homme sous lequel se perdait sa figure maigriotte et qui enveloppait dombre ses yeux noirs sérieux et observateurs.

Pour son manteau, le pauvre petit ! ce n'était autre chose qu'un vieux dessus de parapluie, une loque de couleur indéfinissable, où les averses, le soleil, tout ce qui lave, use, flétrit, avait dû s'acharner des années, et dont il avait agrandi l'ouverture pour lui permettre de passer la tête.

L'ensemble se complétait d'un paquet noué dans un foulard rouge à dessins multicolores, et d'une paire de souliers suspendus à un bâton qu'il portait appuyé sur l'épaule.

Son accoutrement ne semblait ni le gêner, ni l'humilier, au reste. A sa mine fière, on eût plutôt pensé qu'il se trouvait habillé à son goût.

La vue du chef de gare parut mettre fin à ses perplexités. Ce devait être lui ou l'un de ses employés qu'il attendait, car tout de suite il s'avança et, ouvrant sa main au fond de laquelle luisait une pièce d'argent :

« Vous pourrez bien nous transporter, moi et mes oies, jusqu'à Beaune pour cinq francs, monsieur, s'il vous plaît, dit-il en soulevant poliment son vaste chapeau.

— Dans le même compartiment, peut-être?

s'informa le chef de gare, narquois.

— Dame !... oui, monsieur, repartit naïvement le petit, je ne peux pas les donner à garder à d'autres.

— As-tu quelque idée de la façon dont les voyageurs sont installés ?

— Non, monsieur, je n'ai jamais voyagé, je demeurais dans la montagne, j'en suis sorti hier pour la première fois. »

11 s'interrompit :

« Tout de même, je crois que je mens. J'ai dû venir dans ce pays-ci en wagon ; mais j'avais six mois.

— Tu es excusable de ne pas te souvenir que les oies se transportent en cage, fit le chef de gare, se riîettant à rire. Achètes-en une, enfermes-y tes bêtes et on vous embarquera.

— Ça doit coûter cher, une cage, remarqua l'enfant, la mine soucieuse : jamais je n'aurai de l'argent assez î Et puis... est-ce que vous en vendez, monsieur?

— Non, mon garçon. Nous nous bornons à les expédier, ici. Mais tu trouveras cela en ville. »

Le regard du gamin devenait de plus en plus désolé. La nécessité d'acheter une cage, la difficulté de parcourir les rues avec ses oies, difficulté dont il venait de faire l'épreuve, compliquaient vraiment trop les choses.

« On m'avait pourtant dit... », murmura-t-il les yeux à terre, hésitant...

Il demeura ainsi quelques secondes à réfléchir.

P. PERRAULT

Tout à coup, prenant son parti :

« Au revoir, monsieur, prononça-t-il avec résignation ; je finirai mon voyage à pied. »

Et, doucement, en les caressant et les appelant par leur nom, il se mit à pousser ses oies du côté de la sortie.

Ce colloque avait été si rapide, qu'occupés à détailler le costume du jeune garçon, les sous-officiers n'avaient point encore repris leur place à table ; Marcenay intervint :

« Beaune est loin, mon petit. N'entreprends pas ce trajet à pied, tu en aurais pour trois jours. »

S'entendant interpeller par cette voix bienveillante, l'enfant s'était retourné.

11 répondit avec philosophie :

« Que voulez-vous, monsieur? j'y emploierai le temps qu'il faudra. Je finirai bien toujours par arriver.

— 11 y aurait peut-être un moyen d'arranger les choses. Attends une minute. »

Pierre alla présenter sa requête au chef de gare, qui répondit par un signe de tète aflirmatif et par l'indication de la soute au charbon.

« Renferme tes botes dans ce réduit, làbas, dit le jeune homme, et viens ensuite dîner avec nous. On avisera pendant ce temps à te procurer une cage. Un homme d'équipe ne pourrait pas aller en ville?

— Pas maintenant; tout le monde est occupé.

— Je ferai la commission en m'en retournant, marchef, prononça gaiement une voix essoufflée.

— Tiens ! Mirande I D où sortez-vous, mon cher garçon? Vous êtes couleur sang de bœuf.

— J'ai fait la trotte du quartier ici au pas gymnastique ; j'avais si peur d'arriver trop tard ! Je ne voulais pas que vous partiez sans que je vous aie dit adieu et remercié encore une fois. Je vous garderai toute ma vie de la reconnaissance pour la bonté que vous m'avez témoignée. Au revoir I monsieur Marcenay.

Que Dieu vous rende le bien que vous nous avez fait à tous! Vous dites qu'il faut une cage à volaille pour ce bambin? 11 en aura une d'ici une demi-heure; je sais où on en vend.

Je la ferai envoyer devant moi.

— Demandez la moins chère, recommanda l'intéressé.

— Choisissez la plus solide, Mirande, vous entendez : le prix me regarde. Adieu... peutêtre au revoir; sait-on? »

Et, lui tendant la main :

« Je suis bien touché de votre démarche, mais sauvez-vous, vous seriez en retard.

Allons, petit, enferme tes oies et à table. »

Les jeunes gens reprirent leur place. Le comte de Trop s'efforçait de mettre les morceaux en quatre, afin de rattraper les autres. Pierre faisait ajouter un couvert à sa gauche pour son invité.

Celui-ci ne tarda pas de paraître. Sans embarras ni timidité, il vint s'asseoir à la place qu'on lui désignait, déplia sa serviette, retendit sur ses genoux après avoir regardé comment en usaient ses voisins, et se laissa servir.

11 rit de plaisir à voir s'étaler sur son assiette une belle tranche de gigot arrosée d'une sauce brune et entourée de pommes de terre bien rissolées :

« Tu ne mangeais donc pas tous les jours du gigot chez toi? observa Orner Nochard plaisamment.

— Le jour de Noël et le jour de Pâques, ma mère Norite achetait un morceeu de viande, et pas gros !

— Où vas-tu comme ça ? interrogea de Mortagne.

— A l'hôpital de Beaune. Elle est morte, la mère Norite.

— C'était ta parente? fit Pierre.

— Non. Dfcs parents, il y a longtemps que e n'en ai plus. J'avais six ans quand j'ai perdu

mon grand-père et je ne me souviens ni de mon père, ni de maman : j'étais petit, petit quand ils sont morts.

— Et que vas-tu faire à l'hôpital de Beaune?

demanda Courtois à son tour.

— J'y vais retrouver une amie de maman, Catherinette, la fille de notre voisin. Elle n'est pas religieuse à cause qu'elle est quasiment infirme et que, des fois, il lui faut rester des semaines et des semaines dans son lit. Mais, sitôt son mal passé, elle sert les autres malades.

POUR LHONNEUR

« Tous les ans, elle vient chez son père. Et elle m'a dit que lorsque ma mère Norite n'y serait plus je devais aller à Beaune la trouver.

« Je m'y rends. Elle me placera bien, j'en suis sûr. J'emmène mes oies pour payer ma dépense en attendant qu'elle m'ait découvert un emploi. Elles sont à moi en propre, les oies. On m'a donné les œufs, je les ai fait couver et ils ont tous réussi. On le savait chez nous; alors ceux qui ont pris le « butin » de la mère Norite me les ont laissé emmener.

— Personne ne s'est donc inquiété de ce que tu deviendrais? fit Marc apitoyé.

— Que si. J'ai là une lettre du père de Catherine. Même il voulait me prendre chez lui à gages. C'était bonté de sa part; il n'avait besoin de personne. Alors j'ai dit que je désirais voir du pays et je suis parti hier matin.

— Comment t'appelles-tu?

s'informa Courtois.

— Mon vrai nom, c'est Grégoire Chaverny; mais, l'autre année, il est venu chez nous une Anglaise qui m'appelait toujours « petit Greg » : ça m'est resté.

« C'est sûr que je ne suis pas haut pour mes douze ans et huit mois.

— Tu viens de loin ?

— Pas bien ; deux journées de marche. »

Il dévorait tout en répondant aux questions qui se succédaient. Son appétit semblait croître à mesure qu'il absorbait le contenu de son assiette.

Le remarquant, Pierre la lui remplit une seconde fois.

Après qu'il eut fini :

« Ça va mieux! s'écria-t-il, jetant un regard de reconnaissance aux jeunes gens qui souriaient. Que j'avais donc faim ! Ça me serrait tant le cœur d'avoir enterré ma mère Norite

et de partir comme ça tout seul, que je nxi guère mangé ces deux jours; je n'y songeais pas... Je vous remercie bien, messieurs. »

Discrètement, il repoussait sa chaise et se levait, en prononçant ces derniers mots.

Pierre n'essaya pas de le retenir. Dans l'animation de cette fin de repas, peut-être, sans y prendre garde, eût-on rempli son verre trop souvent.

Et puis, leur pensée à tous, un moment détournée, évoluait à nouveau vers la séparation, les regrets, les promesses de se revoir. La rapide apparition de Mirande avait remis sur le tapis les questions de service.

« Qu'il n'attrape pas quatre jours de « clou » à cause de moi ! dit Pierre en regardant l'heure.

P. PERRAULT

— Je parlerai à l'adjudant, promit de Mortagnc. Tiens, remarqua-t-il, notre bonhomme discute son marché avec l'homme à la cage.

Mirande n'a pas traîné pour faire la commission. Alors, tu prends ce petit à ta remorque, Marccnay?

— Jusqu'à Beaune, oui. 11 me paraît savoir si peu de chose de la vie ! »

On avait apporté le café, les liqueurs; la fumée de leurs cigarettes embuait peu à peu la grande pièce où ils étaient seuls. Sept heures venaient de sonner. Bien que l'on fût aux derniers jours d'août, le gaz était déjà allumé et jetait sur les choses, qu'éclairait encore un peu la lueur d'un soir très pur, sa clarté fausse qui semblait les ternir.

« Mais vous y arriverez en pleine nuit, à Beaune, remarqua le comte de Trop, s'apercevant soudain de ce changement de lumière.

— A neuf heures cinquante. L'hôpital sera fermé, c'est vrai, murmura Pierre, ennuyé de cette complication qu'il n avait pas prévue.

— Bah! ce gamin dormira à la belle étoile.

Pour une nuit ! en cette saison ! 11 n'a pas l'air d'habiter un palais, d'ordinaire, et je le crois fort débrouillard. Écoutez-le discuter son marché; est-il amusant! » fit Courtois.

Vivement, Marcenay se leva et rejoignit Greg alors en train de faire l'article pour tâcher d'échanger la cage contre une de ses botes.

« Garde tes oies, mon enfant, dit Pierre.

Nous réglerons cela plus tard, ajouta-t-il, ayant remarqué la rougeur humiliée du petit.

Le train sera en gare avant dix minutes. Encage ta volaille; moi, je m'occuperai de nos deux billets. »

Les camarades de Pierre l'avaient précédé sur le quai, hors le comte de Trop qui était venu le retrouver dans la cour

« Écris-moi souvent, ne fais pas le paresseux, suppliait Marc. Ce que je vais m'ennuyer, toi parti!

— Secoue cela, mon pauvre vieux; le service en pâtirait. On n'a de goût à rien quand on se laisse gagner par l'ennui. Ne va pas t'attirer des histoires, à présent qu«...

— Que tu n'es plus là pour veiller au grain... J'y tâcherai, répondit le jeune homme. Et puis •'espère bien avoir mes trente jours de permission après les manœuvres. J'en passerai la plus grande partie chez ma tante ; c'està-dire à Dracy, chez la grand'mère, puisqu'on est convenu de s'y réunir aux vacances.

— Les deux propriétés se touchent : c'est parfait, nous serons constamment l'un chez l'autre. Bonne idée qu'a eue ton oncle d'acheter cette maison de campagne pour sa mère. Alors on peut se dire « à bientôt ».

A moi aussi, tu vas me manquer, ajouta Pierre, songeant aux deux vieux visages qu'il aurait pour seule compagnie.

— Où est passé le comte de Trop, le sais-tu, Marcenay? cria soudain Dolmer, de la barrière où il s'appuyait.

— Il est avec moi : nous vous rejoignons.

— Le comte de Trop!... murmura petit Greg, laissant du coup échapper l'oie qu'il tenait, le comte de Trop!... »

Il examina longuement le jeune homme.

Son regard avait tout à fait perdu son expression charmante, un pli amer serrait ses lèvres devenues presque blanches.

II était troublé à ce point que si l'oie ne fût revenue se frotter à ses jambes, il ne se serait pas rappelé ce qu'il était en train de faire.

« Qu'est-ce qu'elle dira, Catherinette, quand elle saura que le comte de Trop est un beau sous-officier qui demeure à Dôle, et que j'ai soupe ce soir à la même table que lui?... Si c'est croyable ! marmottaitf-il, Greg Chaverny à table avec le comte de Trop! Qu'est-ce qu'elle en dira, Catherinette?... »

P. Perrault.

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MONOGRAPHIES VÉGÉTALES

LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)

Si vous m'en croyez, nous laisserons ces irascibles savants se chamailler en famille, en nous abstenant de prendre part à la querelle. Toutefois, s'il nous était permis d'opiner modestement, nous insinuerions que tout porte à croire que, bien décidément, le pommier n'est pas un poirier. Bien des choses les différencient l'un de l'autre. Si les fleurs se ressemblent au premier abord, examinées de près, elles diffèrent. Celles du poirier sont d'une blancheur éclatante; celles du pommier, nous l'avons dit, sont lavées de carmin. Les styles sont de physionomies distinctes.

Tandis que la queue de la pomme disparaît à demi dans une cavité, celle de la poire, haut perchée, en surmonte le sommet aminci.

Coupons en deux cette dernière, nouvelle différence. Le cœur est dur, granuleux, presque pierreux, tandis que la pulpe juteuse de la pomme s'étend jusqu'à la membrane môme qui enveloppe les graines. Et puis ce sont encore les feuilles qui diffèrent, et Pécorce, et la disposition générale des branches, qui crée chez l'un et l'autre une physionomie bien personnelle. Et les fruits donc, sont-ils assez distincts par leurs caractères généraux et particuliers?

Le pommier est donc bien pommier, de ses racines jusqu'au faîte. Ses branches, nous les connaissons : branches de travailleur, de producteur infatigable, qu'il faut étayer tout à l'entour dans les « années à pommes », pour les prémunir contre un écrasement irrémédiable. Les feuilles sont simples et entières, délicatement dentelées , mollement cotonneuses en dessous, luisantes en dessus. , Les fleurs sont grandes, ouvertes, parfois agglomérées en corymbe ; le calice à cinq sépales entoure cinq pétales blancs ou rosés qui, euxmêmes, enveloppent une vingtaine d'étamines éparpillant, tout autour des cinq styles, leurs petites têtes mutines, ordinairement jaunes,

mais quelquefois rouges et comme transparentes.

Les fleurs se ressemblent toutes plus ou moins; mais, dans les pommes, quelle immense diversité ! Blanches, vertes, grises, fauves, jaunes, violettes, presque noires, rouges surtout, rouges de tant de nuances, depuis le frais carmin des pommes d'api jusqu'à la pourpre sombre de certaines calvilles; que de teintes diverses, piquées de points, rayées de lignes, tachetées, panachées, le tout s'alliant à des formes non moins variées : rondes, oblongues, déprimées, cylindriques côtelées ou en « museau de lièvre », qui est le nom de l'une d'entre elles.

Les variétés sont véritablement innombrables; on les compte par centaines; aussi de quels noms bizarres les a-t-on affublées :

amer-doux-blanc, belle- fille, doux-évêque, gros-bénét, haute-bonté, tard-fleuri, peau-devieille, et tant d'autres encore. Voici la magnifique collection des apis : api noir, api blanc, api étoile; puis les fenouillets parfumés, les pigeonnets coniques, les passepommes à larges côtes ; quelques types originaux, tels que la pomme de glace, la pomme citron, la pomme figue, la pomme concombre, la pomme violette, parfumée comme la fleur de ce nom; puis la noble corporation des calvilles, blanches, rouges, tachetées ; audessus d'elles, enfin, les reinettes, grises, rayées, dorées, dominées par leur reine à toutes, le chef-d'œuvre du pommier : la reinette du Canada, verte d'abord, puis jaune et piquetée de points bruns... et exquise alors !

L'origine du pommier, non moins obscure que celle de tant d'autres (hommes et végétaux) a été l'objet d'une foule de contestations, et c'est peut-être pour couper court aux hypothèses que l'un des Normands les plus célèbres, Bernardin de Saint-Pierre, s'amusa à nous raconter la petite fantaisie suivante :

ED. GRIMARD

« La belle Thétis, jalouse de ce que, à sa propre noce, Vénus eût remporté la pomme de la beauté, sans qu'on l'eût admise au concours, elle, la reine de la fête, résolut de s'en venger. Un jour donc que Vénus, toujours coquette et rieuse, étant descendue sur la partie du rivage des Gaules qu'on appelle aujourd'hui Normandie, se promenait sur la plage, cherchant des perles et des coquillages dont elle voulait se faire un collier, peut-être aussi un bracelet, un Triton (envoyé par Thétis) lui déroba sa pomme, qu'elle avait imprudemment déposée sur un rocher. Aussi tôt Thétis, enchantée de l'aventure, en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance. Et voilà, disent les Gaulois celtiques, l'origine de tous les pommiers qui croissent dans notre pays. Vous dire quelle fut la fureur de Vénus, je n'oserai même pas l'essayer. Toujours est-il que la rancune des Immortelles ayant aussi longue durée qu'elles-mêmes, Vénus cherche encore, paraît-il, le bon vilain tour qu'elle pourrait jouer à sa rivale. »

Je n'ose vous garantir la réalité de ce récit; mais ce qui paraît incontestable, c'est que le pommier, fils de nos régions tempérées, est un de nos végétaux indigènes par excellence qui, passant de nos bois dans nos jardins, s'est mis au service de l'homme et depuis lors n'a pas cessé de nous prodiguer ses bienfaits. Bienfaits n'est point trop dire. Qui ne connaît toutes les qualités de ce fruit excellent que l'on mange cru, que l'on mange cuit, que l'on mange sec, dont on fait marmelades, confitures, gelées, pâtes et sucreries de toutes sortes? La médecine elle-même, revenant à des sentiments meilleurs, en fait des tisanes, après en avoir fait des potions et des spécifiques. Et le pommier, pour clore dignement une vie aussi utile, nous donne, en mourant, son bois, bois fin, serré, bien veiné dans les vieux arbres, et dont la teinte rougeâtre ressort admirablement dans les ouvrages de marqueterie.

Avons-nous tout dit? Non, certes. Peut-on parler du pommier sans parler en même temps du cidre? Le mot cidre, autrefois sidre, en italien sidro, vient du latin sicera, lequel

est tiré du grec sikira, dont l'origine, enfin, est un mot hébreu désignant toute boisson fermentée. Tertullien parle du cidre des Africains, et saint Jérôme atteste que ce breuvage fut connu des Hébreux.

Le bon cidre se fait au moyen du mélange intelligent de trois espèces de pommes :

douces, acides et atnères. Ces fruits, écrasés par une grande roue pesante qui tourne verticalement dans une auge circulaire, sont bientôt réduits en pâte qu'on place sous le pressoir, par couches superposées et séparées par de la paille ou de fortes toiles de crin. Des pressions progressives sont opérées. Les premières, les plus légères, donnent le cidre de première qualité, d'autant meilleur qu'il est pur ou à pou près : c'est le gros cidre.

— Tandis que les autres pressions, opérées avec addition d'eau, donnent un produit plus faible : c'est le petit cidre.

Ces cidres, gros et petits, sont séparément versés dans des tonneaux, où ils fermentent tumultueusement, puis transvasés dans d'autres tonneaux plus petits, où la fermentation recommence, mais avec plus de modération.

Un dernier transvasement est généralement opéré, soit dans des fûts, soit dans des bouteilles de grès résistantes et fortement bouchées. Le gros cidre peut, par distillation, fournir une eau-de-vie de qualité secondaire.

« Le cidre, dit M. Eugène Noël, pur Normand et homme d'esprit, est en médiocre réputation chez ceux qui l'ont bu frelaté dans les villes. Mais qu'ils aillent donc le boire pur, à la table des paysans normands, après quelques jours de bouteille, et ils avoueront que par son parfum, sa saveur onctueuse, il égale certaines espèces de vin et qu'il les surpasse même par sa pétulance, son joyeux déboucher et son effervescence gazeuse. »

Un roi du pays des pommes, le roi d'Yvetot, disait au roi de France :

« Sire, je n'échangerais volontiers mes pommes de roquet et de doux-agnel contre les vignes de Votre Majesté. »

Saint Leu disait à saint Gilles que le vin était meilleur que le cidre; mais saint Gilles répondit à saint Leu qu'ils sont bons tous les deux.

Les pommiers aiment les terres grasses et profondes et détestent en revanche les sols crayeux et arides, où on les voit dépérir et agoniser pendant des années en proie à des ennemis innombrables : mousses jaunes, brunes ou noires ; lichens gris, fauves ou blancs, qui sucent leurs branches et en boivent la sève.

Combien d'autres encore font aux pommiers une guerre acharnée, sans fin ni trêve. Ce sont la teigne padelle, petite chenille verte qui dévore les feuilles ; des chenilles de bombyces, de noctuelles et de phalènes, de petits charançons gris qui rongent les boutons, des pucerons qui s'attaquent aux fruits, de concert avec des larves diverses de mouches et de tipules, hideux vers blancs et mous qui, sous le couteau à dessert, se tordent et tombent dans l'assiette...

Comment les nommer tous? Ils s'appellent légions. Logés sous les écorces, dans les feuilles, dans les fleurs, dans les fruits, dans le bois lui-même, ils sont tous là, âpres à la curée, insatiables et à tout jamais invincibles, si l'homme n'avait pour auxiliaire contre eux l'épurateur aérien, l'échenilleur par excellence, qui seul peut lutter contre l'insecte, l'oiseau.

Après le long article que nous venons de consacrer au pommier — et certes il le mérite bien — nous serons bref sur le compte des autres habitants du verger : poirier, pêcher, abricotier, prunier, cerisier, figuier, etc. Tous ces arbres, sauf le figuier, appartiennent à la famille des rosacées. Tous ils décorent la campagne de leurs jolies corolles blanches ou roses et couvrent nos tables de leurs fruits délectables.

Le poirier nous gratifie de ces merveilleuses poires qui s'appellent de noms illustres : les Beurrées, les Doyennées, les Bergamotes, les Bons-Chrétiens et, à leur tête, les exquises Duchesses, dont la pulpe juteuse et fondante résume toutes les délicatesses.

Le pêcher nous donne, outre ses jolies fleurs roses, ces pêches magnifiques dont la chair, qu'elle adhère au noyau ou qu'ePle s'en détache dès qu'on ouvre le fruit, constitue

tout ce que peuvent fournir de meilleur les fruits les plus exquis.

L'abricotier ne lui cède en rien pour le parfum et la délicatesse.

Le prunier, ne nous offrît-il que la succulente Reine-Claude, pourrait être placé au premier rang. Mais il nous donne encore la Robe-Sergent qui, après cuissons nombreuses et préparations spéciales, alimente toute l'Europe de ces fameux pruneaux d'Agen qu'on mange secs ou bouillis ou confits à l'eau-de-vie.

Le cerisier enchante nos yeux au printemps par ses admirables bouquets de fleurs blanches et égayé nos desserts de ses jolies cerises roses ou d'un rouge presque noir dont le goût est si fin — sans compter qu'il nous fournit par distillation le fameux kii'sch des Vosges et, par simple addition de sucre, d'eaude-vie et d'aromates divers, le ratafia et le marasquin.

Le figuier enfin nous prodigue ses figues sirupeuses, vertes ou violettes, et qu'il en soit béni ! Les figues fraîches, les figues sèches figurent parmi les fruits les plus délicieux.

Maintenant, quittons le verger et gagnons la campagne.

Voici des châtaigniers, des noyers, des amandiers, voire même des noisetiers, sur la lisière de ce bosquet. Commençons par le plus grand et le plus beau de tous.

Le châtaignier (castanea), famille descupulifères, est un des arbres les plus magnifiques

dont puisse s'enorgueillir notre flore européenne. 11 peut atteindre en hauteur et sur-

Rameau de châtaignier.

tout en grosseur des dimensions énormes.

Nous avons parlé ailleurs des châtaigniers de l'Etna qui ont si longtemps figuré parmi les

arbrescolosses.

On connaît une douzaine d'espèces du genre castanea, habitant les régions tem- ^^^^^;. pérées de l'Eu-

rope, de l'Asie et de l'Amérique, mais l'espèce qui nous intéresse et qui appartient à l'Europe est le châtaignier commun dont les fruits sont l'objet d'un commerce considérable et entrent pour une large part dans l'alimentation des habi-

Feuille de marronnier d'Inde.

tants de certaines régions, telles que le Limousin, l'Auvergne, le Périgord, la Savoie, la Corse et le Piémont.

Il est à coup sûr inutile de décrire la châtaigne, dont tout le monde connaît la physionomie et le goût. On sait de plus quelle consommation il s'en fait dans Paris, pendant l'hiver. Disons en passant que ces fameux marrons de Lyon que les marchands nous vendent sous ce titre fallacieux ne sont nullement des marrons, mais des châtaignes, par la raison fort simple que les vrais marrons, fruits des marronniers d'Inde qui ornent nos promenades, ne sont pas des fruits comestibles. Que ces châtaignes, ainsi qualifiées, soient plus grosses et peut-être meilleures que les autres, soit ; mais les appeler marrons, non l Les botanistes protestent et se fâcheraient tout rouge si l'on persistait dans cette erreur.

(La suite prochainement.)

Ed. Grimard.

LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE

(La guerre au Transvaal)

Par JLHIDRK LAURIE

Déoisions nouvelles.

Quelques jours avaient passé depuis l'attaque du kopje. Déjà l'herbe repoussait dru sur le petit monticule qui marquait la place où reposaient les morts. Tout allait bien à l'ambulance installée dans la tranchée môme, sous un abri de branches feuillues; la plupart des blessés étaient sur pied et ceux qui, plus gravement atteints, devaient encore attendre le rétablissement, se trouvaient en bonne voie. Il n'en était pas un qui ne bénît ses hôtes, ses infirmiers et surtout son médecin ! Le docteur Lhomond, qui dirigeait un service d'ambulance admirablement compris, avait sous ses ordres deux jeunes médecins français accourus pour l'aider dans sa noble tâche.

Henry et Gérard Massey, M. Martial Hardy, M. Massey, Le Guen lui-même étaient rapidement devenus sous sa direction des ambulanciers émérites. Tous ils avaient rendu, depuis l'ouverture de la campagne; des services très appréciés; tel était, en particulier, reflet contagieux de la gaieté et de la bonne humeur de Gérard pour rendre le courage aux désespérés, qu'un ordre du jour avait paru, prescrivant que « Gérard Massey, ambulancier, serait requis tous les jours pour une heure au moins auprès du lit des blessés les plus sérieusement atteints, afin, disait gravement la consigne, de les distraire de leurs souffrances et d'en hâter la fin par le secours qu'apportent

aux souffrants le rire et la distraction ». Si bien qu'en dehors de ses multiples devoirs, Gérard était chargé de la tâche additionnelle d'aller rire à heure fixe et de faire de la gaieté sur commande; programme qui eût glacé l'inspiration de plus d'un.

Le brave jeune homme l'avait accepté simplement et s'en tirait à sa gloire. Et c'était une chose touchante de voir tous ces yeux fiévreux, ces visages ravagés, creusés, ces jeunes soldats vieillis par la souffrance s'animer et s'éclairer soudain quand paraissait l'aimable figure de leur amuseur patenté; rire d'avance, comme des enfants, des contes que Gérard improvisait pour eux et se trouver réellemen t

soulagés par le tonique vivifiant de sa fraternelle sympathie.

Mais Gérard lui-même était peu de chose comparé au chirurgien en chef; le docteur Lhomond était un de ces hommes rares qui ont non seulement la science, mais le pouvoir de

guérir. 11 réunissait en lui tous les dons si rarement groupés : le savoir universel, le diagnostic infaillible, résultat de l'instinct et des patientes observations, l'œil pénétrant

qui, pareil aux rayons X, traverse le mur opaque des muscles et s'en va fouiller jusqu'au fond de l'organisme; la divination prompte qui fait sortir la vérité des explications confuses du malade; la main forte et légère qui le manie sans le heurter, qui le masse sans

ANDRÉ LÀUR1E

le froisser; cette main qui d'une opération sanglante fait une œuvre d'art à force de précision et de dextérité. Ces yeux de malades qui exprimaient à Gérard tant de sympathie et de gaieté reconnaissante, c'était avec une sorte d'admiration qu'ils se tournaient vers le chirurgien, car, à ses grands talents, il ajoutait la pitié qui les éclipse tous et qui, à elle seule, fait des miracles. D'ailleurs, il ne le cédait à personne, dans la douce tâche d'amuser et de récréer ceux qu'il rendait à la vie. Il avait repris, comme il disait, son bonnet et sa baguette de magicien : on le voyait aujourd'hui donner des séances de prestidigitation et d'hypnotisme. Ces petites fêtes étaient le « clou » de la journée, le moment de relâche attendu avec impatience parles malades comme par les bien portants.

Pour la première fois de leur vie peut-être, les Boers s'amusaient! Agrippa Mauvilain tout comme les autres. Ce n'était pas sans de violents démêlés avec sa conscience que le sévère huguenot avait accordé d'abord sa sanction et sa présence à ces profanes divertissements. Car la sombre religion de Genève, en dehors des tourments futurs qu'elle prépare à l'infortuné sectateur qui peut avoir de bonnes raisons pour ne se croire pas « Élu », semble par surcroît lui empoisonner le présent en prohibant toutes sortes d'amusements, — les spectacles surtout. Or, les petites séances de prestidigitation paraissaient avoir une parenté suspecte avec ces spectacles furieusement invectives par les prédicateurs; et, comme le disait Agrippa : « Son défunt père n'avait jamais, à sa connaissance, pris sa part de pareils plaisirs... » ; bref, tout cela sentait le fagot, et ce n'est pas sans de grands scrupules de conscience que le digne fermier se joignait à la troupe des spectateurs.

Mais on devait tant au docteur, à ses aimables aides! Pouvait-on sans injustice condamner d'avance leurs passe-temps, ou les imaginer autrement qu'honnêtes? On avait cédé par reconnaissance et par courtoisie; et, désormais, parmi les innombrables admirateurs de M. Lhomond, il n'en était pas de plus assidus que la famille Mauvilain. C'était

plaisir de voir toutes ces bonnes figures perdre leur expression solennelle, se dérider à une plaisanterie, d entendre les frais éclats de rire qu'une fréquentation trop exclusive avec de lugubres prophéties tenait enchaînés dans ces jeunes poitrines. Dame Gudule, ellemême, son dernier marmot dans les bras, l'autre pendu à sa jupe, estimait fort bon de se délasser un moment des soins du bivouac en suivant d'un œil ravi les tours merveilleux du docteur ou bien d'oublier pour un temps ces tracas multiples de la mère de famille, en prêtant l'oreille à quelque morceau de poésie dit par Gérard, à quelque chanson d'autrefois modulée par la voix de Colette

Car elle était aussi de ces paisibles fêtes, et tous les siens avec elle ! Et, grâce à l'influence contagieuse de cette famille privilégiée, tout le camp paraissait avoir secoué la tristesse et les soucis pour adopter cette franche bonne humeur qui est l'apanage du Français et qui ne l'empêche pas de se battre aussi gaillardement que les gens les plus moroses de l'univers...

Cette aimable famille elle-même n'était pourtant pas sans de graves sujets d'inquiétude et c'est surtout sur son chef que cette inquiétude pesait.

Maintenant que la guerre paraissait définitivement engagée et pour longtemps sans doute, entre les républiques sud -africaines et la Grande-Bretagne, qu'allait devenir son exploitation agricole de Massey-Dorp? Comment songer à poursuivre des travaux réguliers sur cette terre que deux races également vigoureuses et obstinées allaient se disputer Jusqu'au dernier souffle? A quoi bon semer quand on n'est plus sûr de pouvoir récolter?... Et, au surplus, comment semer, quand la main-d'œuvre elle-même est absente et fait défaut, dispersée par la tempête?...

Mieux placé, par sa neutralité même, que les Anglais et les Boers, pour juger sainement le drame qui s'ouvrait sous ses yeux, M. Massey comprenait que c'en était fait pour de longues années des conditions normales de la colonisation au nord du Zambèze. Ayant pu heureusement régler en principe avec les

chefs de la Compagnie à charte, grâce à lord Fairfield, les conditions éventuelles de la tenure du sol de Massey-Dorp, pour le cas où la domination anglaise prendrait le dessus, il n'en voyait pas moins avec évidence que l'application du contrat allait être désormais renvoyée aux calendes grecques. Et ce contrat môme devenait nécessairement caduc si la victoire restait aux Boers... De toute façon une longue période d'impuissance et d'inactivité s'étendait devant lui, devant tous les siens...

Le problème s'imposait donc de savoir s'il fallait désormais rester en l'Afrique australe. Cinq années de travail acharné avaient apporté à M. Massey de légitimes bénéfices qui, soigneusement économisés et judicieusement placés, constituaient aujourd'hui une petite fortune. Avec ce capital, il était possible de revenir s'établir en France, d'y passer en paix le reste de son existence et de laisser après lui la sécurité à ceux qu'il aimait. A coup sûr ce serait le retour à la vie étroite et coûteuse qu'il avait fuie jadis et qui serait plus dure à reprendre après l'expérience de Massey-Dorp. Mais quel autre parti prendre dans les circonstances présentes?

Sur ces entrefaites, un entretien confidentiel qu'il eut avec M. Lhomond vint trancher tout d'un coup les hésitations du chef de famille. Dès les premières ombres qui étaient tombées sur les yeux de M mo Massey, le docteur avait pris l'alarme et fait autour d'elle une garde vigilante, observant la marche du mal, ses arrêts qui pouvaient être déûnitifs, ses reprises après une accalmie; sans que la patiente elle-même ou son entourage s'en doutât, il lavait soumise à diverses épreuves destinées à confirmer son diagnostic, afin de ne laisser tomber ces paroles qui résonnent comme un glas sur les familles désolées, qu'à l'heure où il n'aurait plus un doute sur la nature et la gravité du mal. Avec toutes les précautions, toutes les délicatesses que peut dicter l'amitié, il révéla à M. Massey la vérité : M me Massey était atteinte de la cataracte. Mais qu'il ne s'affligeât point outre mesure! Rien aujourd'hui n'était plus simple

à traiter, plus assuré de guérir que cette affection naguère jugée si redoutable, à une condition, bien entendu : c'est qu'elle fût remise aux soins d'un spécialiste autorisé. Lui-môme, M. Lhomond, était obligé de se récuser ; il fallait un oculiste pourvu de tous les moyens qu'une capitale met à son service; il ne croyait pas qu'on pût l'obtenir ailleurs qu'en Europe...

« Pas un mot de plus, cher ami!... interrompit M. Massey. Dès ce moment la cause est décidée. J'hésitais à prendre une résolution ; des raisons d'égale force me poussaient vers la France et me retenaient ici ; c'est fini d'hésiter : nous reverrons, la patrie ! Ma chère femme aura tous les soins que réclame son état. Dites-moi s'il faut partir demain, aujourd'hui — et je renonce même à aller mettre mes affaires en ordre à Massey-Dorp...

— Non ! non ! non !... protesta le docteur.

Il n'y a point péril en la demeure... Tout au contraire, il faut, pour tenter l'opération, que le voile temporaire qui obscurcit les yeux de notre chère malade soit tout à fait formé... »

A la suite de cette conversation, on tint conseil général de toute la famille et le départ fut voté à l'unanimité. On rentrerait d'abord à Massey-Dorp, mais seulement pour plier bagage. On profiterait de ce que la ligne du chemin de fer n'était pas encore coupée pour se rendre à la mer et de là en France.

« Et il y aura des cris et des lamentations sur le kopje ! dit le bon docteur qui, lui, restait où l'attachait le devoir professionnel. Je puis vous dire en particulier que le départ de Gérard sera amèrement regretté par mes blessés.

— Bah! fit Gérard. Ils vont tous à merveille, et leur grand chagrin sera de quitter bientôt le camp pour la captivité de Pretoria. Quant à moi, si vous voulez avoir mon sentiment, je commence à en avoir assez des colonies anglaises, surtout quand elles sont contestées par les Boers... Si jamais nous devons revenir en Afrique, j'estime que la place d'une famille française est plutôt dans une de nos propres colonies. »

(La suite prochainement.) Audi* Laurii.

TJne ]V£aison au XXX e siècle.

Dessin de Monjsier

Le Directeur-Gérant . J. Hitzbl.

« eh! vieux, tb voila donc?... — MB voilà. » (Page 36.)

XIV — 2 e Série. Droite de traduction et de reproduction réeerrés. 158 — 3

Magasin illustré d'Éducation et de Récréation

par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX

Le Saint-Enooh.

Le lendemain 7 novembre, le Saint-Enoch quittait le Havre, remorqué par V Hercule qui le sortit à l'heure de la pleine mer. 11 faisait un assez mauvais temps. Des nuages bas et déchirés couraient à travers l'espace, poussés par une forte brise du sud-ouest.

Le bâtiment du capitaine Bourcart jaugeait environ cinq cent cinquante tonneaux. 11 était pourvu de tous les appareils communément employés pour cette difficile pêche à la baleine sur les lointains parages du Pacifique. Bien que sa construction datât d'une dizaine d'années déjà, il tenait bien la mer sous les diverses allures. L'équipage s'était toujours appliqué à ce qu'il fût en parfait état, voilure et coque, et il venait de refaire son carénage à neuf.

Le Saint-Enoch, un trois-mâts carré, portait misaine, grande voile et brigantine, grand et petit hunier, grand et petit perroquet et perroquet de fougue, grand et petit cacatois, perruche, trinquette, grand foc, petit foc, clin foc, bonnettes et voiles d'étais. En attendant

le départ, M. Bourcart avait fait mettre en place les appareils pour virer les baleines.

Quatre pirogues étaient à leur poste, — à bâbord, celles du second, du premier et du deuxième lieutenant; à tribord, celle du capitaine. Quatre autres de rechange étaient disposées sur les espars du pont. Entre le mât de misaine et le grand mât, en avant du grand panneau, on avait installé la cabousse qui sert à fondre le gras. Elle se composait de deux pots en fer maçonnés l'un contre l'autre et entourés d'une ceinture de briques. A l'arrière des pots, deux trous, pratiqués à cet effet, servaient à l'échappement de la fumée, et, sur l'avant, un peu plus bas que la gueule des pots, deux fourneaux permettaient d'entretenir le feu en dessous.

Voici l'état des officiers et des gens de l'équipage embarqués sur le Saint-Enoch :

Le capitaine Bourcart (Évariste - Simon) , cinquante ans;

Le second Heurtaux (Jean-François), quarante ans;

Le premier lieutenant Coquebert (Yves), trente-deux ans;

Le deuxième lieutenant Allottc (Romain), vingt-sept ans;

Le maître d'équipage Ollive (Mathurin) , quarante-cinq ans;

Le harponneur Thiébaut (Louis), trente-sept ans;

Le harponneur Kardek (Pierre), trente-deux ans;

Le harponneur Durut (Jean), trente-deux ans;

Le harponneur Ducrest (Alain), trente et un ans;

Le docteur Filhiol, vingt-sept ans;

Le tonnelier Cabidoulin (Jean-Marie), cinquante-deux ans;

Le forgeron Thomas (Gille), quarante-cinq ans;

Le charpentier Ferut (Marcel), trente-six ans;

Huit matelots;

Onze novices ;

Un maître d'hôtel;

Un cuisinier.

Au total trente-quatre hommes, personnel ordinaire d'un baleinier du tonnage du Saint- Enoch.

L'équipage se composait par moitié à peu près de matelots normands et de matelots bretons. Seul, le charpentier Ferut était originaire de Paris, faubourg de Belleville, ayant fait le métier de machiniste dans divers théâtres de la capitale.

Les officiers avaient déjà été en cours de navigation à bord du Saint-Enoch et ne méritaient que des éloges. Ils possédaient toutes les qualités qu'exige le métier. L'année précédente, ils parcouraient les parages nord et sud du Pacifique. Voyage heureux s'il en fut, puisqu'il ne s'était produit aucun incident grave pendant une campagne qui n'avait pas duré moins de quarante-quatre mois; voyage fructueux aussi, puisque le navire avait rapporté deux mille barils d'huile qui furent vendus à un prix avantageux.

Le second, Heurtaux, se montrait très entendu à tout ce qui concernait le détail du

bord. Après avoir servi en qualité d'enseigne auxiliaire dans la marine de l'État, embarqué au commerce, il naviguait en attendant un commandement. II passait avec raison pour un bon marin, très sévère en matière de discipline.

Du premier lieutenant Coquebert et du second lieutenant Allottc, excellents officiers, eux aussi, il n'y avait rien à dire, si ce n'est qu'ils déployaient une ardeur extraordinaire, imprudente même, à la poursuite des baleines; ils luttaient de vitesse et d'audace; ils cherchaient à se devancer et risquaient aventureusement leurs pirogues, malgré les recommandations et les injonctions formelles du capitaine Bourcart. Mais lardeur du pêcheur à la pêche, c'est l'ardeur du chasseur à la chasse, — un irrésistible entraînement, une passion instinctive. Les deux lieutenants ne la communiquaient que trop à leurs hommes, — surtout Romain Allottc.

Quelques mots sur le maître d'équipage, Mathurin Ollive. Ce petit homme, sec et nerveux, très dur à la fatigue, très à son affaire, bons yeux et bonnes oreilles, possédait les qualités particulières qui distinguent le capitaine d'armes dans la marine de guerre.

C'était, assurément, de tous les gens du bord, celui qui s'intéressait le moins à l'amarrage des baleines. Qu'un bâtiment fût armé spécialement pour ce genre de pèche ou pour le transport d'une cargaison quelconque d'un port à un autre, c'était avant tout un navire, et maître Ollive ne prenait goût qu'aux choses de la navigation. Le capitaine Bourcart lui accordait une grande confiance, et il la justifiait

Quant aux huit matelots, la plupart avaient fait la dernière campagne du Saint-Enoch et constituaient un équipage très sûr et très exercé. Parmi les onze novices, on en comptait six qui débutaient dans ce rude apprentissage de la grande pêche. Ces garçons, de quatorze à dix-huit ans, ayant déjà la pratique de la marine de commerce, seraient employés, conjointement avec les matelots, à l'armement des pirogues.

Restaient le forgeron Thomas, le tonnelier Cabidoulin, le charpentier Ferut, le cuisinier,

JULES VERNE

le maître d'hôtel qui tous, sauf le tonnelier, faisaient partie du personnel depuis trois années et étaient au courant du service.

11 convient d'ajouter que maître Oliive et maître Cabidoulin se connaissaient de longue date, ayant navigué ensemble. Aussi, le premier, sachant à quoi S'en tenir sur les manies du second, l'avait-il accueilli par ces mots :

« Eh! vieux, te voilà donc?...

— Me voilà, dit Fautre.

— Tu veux en tàter encore?...

— Comme tu vois.

— Et toujours avec ta satanée idée que ça finira mal?...

— Très mai, répondit sérieusement le tonnelier.

— Bon, reprit Mathurin Oliive, j'espère que tu nous épargneras tes histoires...

— Tu peux compter que non !

— Alors, à ton aise, mais s'il nous arrive malheur...

— C'est que je ne me serai pas trompé!»

répliqua Jean-Marie Cabidoulin.

Et qui sait si le tonnelier n'éprouvait pas déjà le regret d'avoir accepté les offres du capitaine Bourcart.

Dès que le Saint-Enoch eut doublé les jetées, le vent ayant une tendance à fraîchir, ordre fut donné de larguer les huniers, dans lesquels le maître d'équipage fit prendre deux ris. Puis, aussitôt que V Hercule eut largué sa remorque, les huniers furent hissés ainsi que le petit foc et l'artimon, en même temps que le capitaine Bourcart faisait amurer la misaine. Dans ces conditions, le trois-mâts allait pouvoir louvoyer vers le nord-est de manière à contourner l'extrême pointe de Barfleur.

La brise obligea le Saint-Enoch à garder le plus près; mais, comme il tenait bien la mer sous cette allure, môme à cinq quarts du vent, il filait à raison de dix nœuds.

Il y eut lieu de courir des bords pendant trois jours, avant de débarquer le pilote à la Jlouguc. A partir de ce moment, la navigation s'établit régulièrement en descendant la Manche. Les bons vents prirent alors le dessus à l'état de belle brise. Le capitaine

Bourcart, ayant fait établir perroquets, cacatois, voiles d'êtais, put constater que le Saint- Enoch n'avait rien perdu de ses qualités nautiques. Du reste, son grêcment avait été réinstallé presque en entier, en vue de ces lointaines campagnes dans lesquelles un navire supporte d'excessives fatigues.

« Beau temps, mer maniable, bon vent, dit M. Bourcart au docteur Filhiol, qui se promenait avec lui sur la dunette. Voici une traversée qui commence bien, et c'est assez rare, lorsqu'il faut sortir de la Manche à cette époque!

— Mes compliments, capitaine, répondit le docteur, mais nous ne sommes qu'au début du voyage...

— Oh ! je sais, monsieur Filhiol. Il ne suilit pas de bien commencer, il importe surtout de bien finir!... N'ayez crainte, nous avons un bon navire sous les pieds, et s'il n'est pas lancé d'hier, il n'en est pas moins solide de coque et d'agrès... Je prétends même qu'il offre plus de garantie qu'un bâtiment neuf, et croyez que je suis édifié sur ce qu'il vaut...

— J'ajouterai, capitaine, qu'il ne s'agit pas seulement de faire une heureuse navigation.

Il convient que celle-ci donne des avantages sérieux, et cela ne dépend ni du navire, ni de ses officiers, ni de son équipage...

— Comme vous dites, répliqua le capitaine Bourcart. La baleine vient ou ne vient pas... Ça, c'est la chance, comme en toute chose, et la chance ne se commande point... On s'en retourne les barils pleins ou les barils vides, c'est entendu!... Mais le Saint-Enoch en est à sa cinquième campagne depuis qu'il est sorti des chantiers de Honfleur, et elles se sont toujours balancées à son profit...

— C'est de bon augure, capitaine. Et comptez-vous attendre d'être arrivé dans le Pacifique pour la pêche?...

— Je compte, monsieur Filhiol, saisir toutes les occasions, et si nous rencontrons des baleines dans l'Atlantique avant de doubler le Cap, nos pirogues s'empresseront de leur donner la chasse. Le tout, c'est qu'on les aperçoive à bonne distance et qu'on parvienne à les amarrer sans trop se retarder en route, »

Quelques jours après le départ du Havre, M. Bourcart organisa le service des vigies :

deux hommes constamment en observation dans la mâture, l'un au mât de misaine, l'autre au grand mât. Aux harponneurs et aux matelots revenait cette tâche, tandis que les novices étaient à la barre.

En outre, afin d être en état, chaque pirogue reçut une baille de bigue, ainsi que l'armement nécessaire à la pèche. Si donc une baleine venait à être signalée à proximité du navire, il n'y aurait plus qu'à amener les embarcations, — ce qui s'effectuerait en quelques instants. Toutefois, ces éventualités ne s'offriraient pas avant que le Saint-Enoch fût en plein Atlantique.

Dès qu'il eut relevé les extrêmes terres de la Manche, le capitaine Bourcart donna la route à l'ouest, de manière à doubler Ouessant par le large.

Au moment où la terre de France allait disparaître, il l'indiqua au docteur Filhiol.

« Au revoir! » dirent-ils.

En adressant à leur pays ce salut de la dernière heure, tous deux se demandèrent sans doute combien de mois, d'années peut-être, se passeraient avant qu'ils dussent le revoir...

Le vent étant franchement établi au nordest, le Saint-Enoch n'eut plus qu'à mollir ses écoutes pour se mettre en direction du cap Ortegal, à la pointe nord-ouest de l'Espagne. II ne serait pas nécessaire de s'engager dans le golfe de Gascogne, où la situation d'un voilier court grands risques, quand la brise souffle du large et le drosse vers la côte. Que de fois les navires, incapables de gagner au vent, sont obligés de chercher refuge dans les ports français ou espagnols!

Lorsque le capitaine et les officiers étaient

réunis à l'heure des repas, ils causaient, comme de juste, des aléas de cette nouvelle campagne. Elle débutait dans des conditions favorables. Le navire se trouverait en pleine

saison sur les parages de pèche, et M. Bourcart montrait une telle confiance qu'elle gagnait les plus réservés.

« Si ce n'est, déclara-t-il un jour, que notre départ a été reculé d'une quinzaine et que nous devrions être maintenant à la hauteur de l'Ascension ou de Sainte-Hélène, il serait injuste de se plaindre...

— A la condition, répliqua le lieutenant Coquebert, que le vent tienne du bon côté pendant un mois, nous aurons facilement réparé le temps perdu...

— Tout de même, ajouta M. Heurtaux, il

JULES VERNE

est fâcheux que M. Filhiol n'ait pas eu plus tôt cette excellente idée d'embarquer sur le Saint-Enoch...

— Et je le regrette, répliqua gaiement le docteur, car je Saurais nulle part trouvé meilleur accueil et meilleure compagnie...

— Inutile de récriminer, mes amis! déclara l|l. Bourcart. Les bonnes idées ne viennent point quand on veut...

— Pas plus que les baleines, s'écria Romain Allotte. Aussi, quand on les signale, il faut être prêt à les amarrer...

— D'ailleurs, fit remarquer le docteur Filhiol, ce n'était pas seulement le médecin qui manquait au Saint-Enoch, c'était aussi le tonnelier...

— Juste, répondit le capitaine Bourcart, et n'oublions pas que (î'est vous, mon cher Filhiol, qui m'avez parlé de Jean-Marie Cabidoulin... Assurément, sans votre intervention, je. n'aurais jamais eu la pensée de m'adresser à lui...

— Enfin il est à bord, conclut M. Heurtaux, et c'est l'essentiel. Mais, capitaine, tel que je le connais, je n'aurais jamais cru qu'il aurait consenti à quitter sa boutique et ses tonnes... A plusieurs reprises, et malgré les avantages qu'on lui offrait, il avait refusé de reprendre la mer, et il faut que vous ayez été assez persuasif...

— Eh bien, reprit le capitaine Bourcart, je n'ai pas eu à subir trop de résistance...

À l'entendre, il était fatigué de la navigation... H avait eu l'heureuse chance de s'en tirer jusqu'ici... Pourquoi tenter le sort?.... On finit toujours par y rester... Il faut savoir se déhaler à temps... Bref, vous connaissez les litanies du brave homme!... Et puis cette prétention qu'il avait vu tout ce que l'on peut voir au cours d'une campagne de pèche...

— On n'a jamais tout vu, déclara le lieutenant Allotte, et, pour mon compte, je m'attends sans cesse à quelque chose d'imprévu, d'extraordinaire...

— Ce qui serait extraordinaire, je dirai même absolument invraisemblable, mes amis, affirma M. Bourcart, ce serait que la for-

tune abandonnât le Saint-Enoch f... Ce serait que cette campagne ne valût pas celles qui l'ont précédée et dont nous avons tiré grand bénéfice!... Ce serait qu'il nous tombât quelque mauvais coup de chien!... Ce serait que notre navire ne rapportât pas son plein chargement de fanons et d'huile !... Or je suis bien tranquille à ce sujet!... Le passé garantit l'avenir, et, lorsque le Saint-Enoch rentrera au bassin du Commerce, il aura ses deux mille barils remplis jusqu'à la bonde ! »

Et, ma foi, s'il l'eût entendu parler avec cette imperturbable confiance, Jean-Marie Cabidoulin lui-même se fût peut-être dit que, pour cette campagne tout au moins, on ne courait aucun risque, tant il était chanceux, le navire du capitaine Bourcart !

Après avoir relevé dans le sud-est les hauteurs du cap Ortegal, le Saint-Enoch, favorisé par les conditions atmosphériques, se dirigea sur Madère, de façon à passer entre les Açores et les Canaries. L'équipage retrouva un excellent climat, une température moyenne, dès que le Tropique eut été franchi, avant les îles du Cap-Vert.

Ce qui ne laissait pas d'étonner quelque peu le capitaine, ses officiers et ses matelots, c'est que jusqu'alors aucune baleine n'avait pu être poursuivie. Si deux ou trois furent aperçues, elles soufflaient à une telle distance qu'on ne pouvait songer à amener les pirogues. Il y aurait eu temps, fatigues dépensés en pure perte, et, à tout prendre, mieux valait rallier les lieux de pêche le plus vite possible, soit sur les mers très exploitées à cette époque de la Nouvelle-Zélande, soit sur celles du Pacifique septentrional. Il importait donc de ne point s'attarder en Toute.

Lorsque les bâtiments ont à se rendre des ports de l'Europe à l'océan Pacifique, ils peuvent le faire, — traversée presque égale, — soit en doublant le cap de Bonne-Espérance à l'extrémité de l'Afrique, soit en doublant le cap Horn à l'extrémité de l'Amérique, et il en sera ainsi tant que le canal de Panama n'aura pas été ouvert. Mais, en ce qui concerne la voie du cap Horn, il y a nécessité de descendre jusqu'au cinquante-cinquième parallèle

de rhêmisphère méridional où régnent les plus mauvais temps. Sans doute, il est loisible à un steamer de s'engager à travers les sinuosités du détroit de Magellan et d'éviter ainsi les formidables bourrasques du Cap.

Quant aux voiliers, ils ne sauraient s'y aventurer sans d'interminables retards, surtout lorsqu'il s'agit de franchir ce détroit de Test à l'ouest.

Au total, il est donc plus avantageux de chercher la pointe de l'Afrique, de suivre les routes de l'océan Indien et de la mer du Sud, où les nombreux ports de la côte australienne offrent de faciles relâches jusqu'à la Nouvelle-Zélande.

C'est bien ainsi qu'avait toujours procédé le capitaine Bourcart lors de ses précédents voyages, et ce qu'il fit encore cette fois. Il n'eut pas même à s'écarter notablement dans l'ouest, étant servi par une brise constante, et, après avoir dépassé les îles du Cap-Vert, il eut connaissance de l'Ascension, puis, quelques jours plus tard, de Sainte-Hélène.

A cette époque de l'année, au delà de l'Equateur, ces parages de l'Atlantique sont très animés. 11 ne se passait pas quarante-huit heures sans que le Saint-Enoch croisât soit quelque steamer filant à toute vapeur, soit quelques-uns de ces rapides et fins clippers qui peuvent lutter de vitesse avec eux. Mais le capitaine Bourcart n'avait guère le loisir de les «raisonner» les uns ou les autres. Le plus souvent, ils ne se montraient que pour hisser le pavillon indiquant leur nationalité, n'ayant de nouvelles maritimes ni à donner ni à recevoir.

De File de l'Ascension, passant entre elle et la grande terre, le Saint-Enoch n'avait pu apercevoir les sommets volcaniques qui la dominent. Arrivé en vue de Sainte-Hélène, il la laissa sur tribord à une distance de trois ou quatre milles. De tout l'équipage, le docteur Filhiol était seul à ne l'avoir jamais vue, et, pendant une heure, ses regards ne purent se détacher du pic de Diane au-dessus du ravin occupé par la prison deLongwood.

Le temps, assez variable, bien que la direction du vent fût constante, favorisait la

marche du navire, qui, sans changer ses amures, n'avait qu'à diminuer ou à larguer ses voiles.

Les vigies, postées sur les barres, faisaient toujours bonne garde. Et pourtant les baleine» n'apparaissaient pas; elles se tenaient probablement plus au sud, à quelques centaines de milles du Cap.

« Diable de diable, capitaine, disait parfois le tonnelier, ce n'était pas la peine de m'embarquer, puisque je n'ai pas d'ouvrage à bord...

— Cela viendra... cela viendra... répétait M. Bourcart.

— Ou ça ne viendra pas, reprenait le tonnelier en hochant la tète, et nous n'aurons pas un baril plein en arrivant à la Nouvelle- Zélande...

— Possible, maître Cabidoulin, mais c'est là qu'on les remplira... La besogne ne vous manquera pas, soyez-en sûr !

— J'ai vu un temps, capitaine, où les souffleurs abondaient dans cette partie de l'Atlantique...

— Oui... j'en conviens, — et il est certain qu'ils deviennent de plus en plus rares, — ce qui est regrettable! »

C'était vrai, et à peine les vigies eurentelles à signaler deux ou trois baleines franches, — l'une de belle grosseur. Par malheur, relevées trop près du navire, elles sondèrent aussitôt et il fut impossible de les revoir.

Avec l'extrême vitesse dont ils sont doués, ces cétacés pouvaient franchir une grande distance avant de revenir à la surface de la mer. Amener les pirogues pour leur donner la chasse, c'eût été s'exposer à d'extrêmes fatigues sans sérieuses chances de réussite.

Le cap de Bonne-Espérance fut atteint vers le milieu du mois de décembre. A cette époque, les approches de la côte d'Afrique étaient très fréquentées par les bâtiments à destination de l'importante colonie anglaise. 11 était rare que l'horizon ne fût pas sillonné de quelque fumée de steamer.

A plusieurs reprises déjà, pendant ses voyages précédents, M. Bourcart avait fait relâche dans le port de Capetown, lorsque le

JULES VERNE

Saint-Enoch effectuait son retour et devait y trouver le placement d'une partie de la cargaison.

11 n'y eut donc pas lieu de prendre contact avec la terre. Aussi le trois-màts contournat-il l'extrême pointe de l'Afrique, dont les dernières hauteurs lui restèrent à cinq milles sur bâbord.

Ce n'est pas sans raison que le cap de Bonne-Espérance s'était appelé primitivement le cap des Tempêtes. Cette fois, il justifia son ancien nom, bien que, dans l'hémisphère méridional, on fût alors en pleine saison d'été.

Le Saint-Enoch eut à supporter de redoutables coups de vent, qui l'obligèrent à tenir la cape. Toutefois il s'en tira, avec un léger retard et quelques avaries sans grande importance, dont Jean-Marie Cabidoulin n'aurait pu mal augurer. Puis, après avoir profité du courant antarctique qui se dirige vers Test avant de s'infléchir dans le voisinage des îles Kerguelen, il continua sa navigation dans des conditions favorables.

Ce fut le 30 janvier, un peu après le lever

du soleil, que Tune des vigies, Pierre Kardek, cria des barres de misaine : *

« Terre sous le vent ! »

Le point du capitaine Bourcart le plaçait sur le soixante-seizième degré de longitude à l'est du méridien de Paris et sur le trente-septième degré de latitude sud, c'est-à-dire dans le voisinage des îles Amsterdam et Saint-Paul.

A deux milles de cette dernière, le Saint- Enoch mit en panne. Les pirogues du second Heurtaux et du lieutenant Allotte furent envoyées près de terre avec lignes et filets, car la pêche est généralement fructueuse sur les cotes de cette île. En effet, dans l'après-midi, elles revinrent avec un chargement de poissons de bonne qualité et de langoustes non moins excellentes, qui fournirent le menu de plusieurs jours.

A partir de Saint-Paul, après avoir obliqué vers le quarantième parallèle, enlevé par une brise qui lui assurait de soixante-dix à quatrevingts lieues par vingt-quatre heures, le Saint- Enoch, dans la matinée du 15 février, eut connaissance des Snares, à la pointe sud de la Nouvelle-Zélande.

Sur la oôte est de la Nouvelle-Zélande.

Depuis environ une trentaine d'années, les baleiniers exploitent ces parages de la Nouvelle-Zélande où la pèche est particulièrement fructueuse. A cette époque, c'était peutêtre la partie du Pacifique dans laquelle les baleines franches se montraient en plus grand nombre. Seulement elles y sont dispersées, et il est rare de les rencontrer à courte distance du navire. Toutefois, le rendement de cette espèce de cétacés est si avantageux que les capitaines ne veulent pas regarder aux fatigues ni aux dangers que comporte cette capture.

C'est ce que M. Bourcart expliquait au docteur Filhiol, lorsque le Saint-Enocji arriva en vue de Tawai-Pounamou, la grande île méridionale du groupe néo-zélandais.

« Certes, ajouta-t-il, un bâtiment comme le nôtre, si la chance le favorisait, pourrait

faire ici son plein en quelques semaines. Mais il faudrait que le temps fût constamment beau, et, sur ces côtes, on est à la merci de coups de vent quotidiens, qui sont d'une violence extrême.

— N'y a-t-il pas de ports dans lesquels il est facile de se réfugier?... demanda M. Filhiol.

— Oui, sans doute, mon cher docteur, et rien que sur le littoral de l'est, se trouvent Dunedin, Oamaru, Akaroa, Christchurch, Blenheim, pour ne citer que les principaux. Mais enfin ce n'est pas au milieu des ports que les souffleurs viennent prendre leurs ébats et on doit les aller chercher à quelques milles au large...

— N'importe, capitaine, ne comptez-vous pas relâcher dans l'un d eux avant de mettre votre équipage à la besogne?...

— C'est mon intention... deux ou trois

jours, afin de renouveler une partie de nos provisions surtout en viande fraîche et varier notre ordinaire de salaisons.

— Et sur quel point de la côte le Saint- Enoch ira-t-il jeter l'ancre ?...

— Au havre d'Akaroa.

— Où il arrivera?...

— Demain dans la matinée...

— Vous y avez déjà fait relâche?...

— Plusieurs fois... J'en connais les passes, et, en cas de gros temps, je suis assuré d'y trouver un excellent abri. »

Cependant, si bon pratique que fût M. Bourcart des parages d'Akaroa, il ne put que très difficilement atteindre le port. Lorsqu'il fut en vue de terre, le Saint-Enoch, ayant vent debout, dut louvoyer par forte brise. Puis, au moment où il n'avait plus à tirer que deux bordées pour donner dans le chenal, son amure de grand foc cassa pendant le virement, et il fallut revenir au large.

D'ailleurs, le vent fraîchissait, la mer devenait extrêmement dure, et l'après-midi il fut impossible de gagner Akaroa. Ne voulant pas être de nuit trop près de terre, le capitaine Bourcart fit vent arrière jusqu'à six heures du soir, puis revint au plus près et boulina sous petite toile en attendant le jour.

Le lendemain, 17 février, le Saint-Enoch put enfin suivre cette espèce de canal sinueux peu large, encaissé entre des collines assez élevées, qui conduit à Akaroa. Sur le rivage apparaissaient quelques fermes et, au flanc des collines, bœufs et vaches paissaient en pleins pâturages.

Après avoir navigué sur une longueur de huit milles et demi, toujours en louvoyant, le Saint-Enoch laissa tomber son ancre un peu avant midi.

Akaroa appartient à la presqu'île de Banks, qui se détache de la côte de Tavvai-Pounamou au-dessous du quarante-quatrième parallèle. Elle forme une annexe de la province de Canterbury, l'une des deux grandes divisions de l'île. A cette époque, la ville n'était encore qu'un village, bâti à droite du détroit, en face de montagnes échelonnées sur l'autre rive à perte de vue. De ce côté habitaient les

naturels, les Maoris, au milieu de magnifiques bois de sapins, qui fournissent d'excellentes mâtures à la construction maritime.

Le village comprenait alors trois petites colonies d'Anglais, d'Allemands, de Français, qui y furent amenés en 1840 par le navire Robert-de-Paris. Le gouvernement concéda à ces colons une certaine quantité de terres, dont il leur abandonnait tout le profit qu'ils en sauraient tirer. Aussi des champs de blé, des jardins autour de nombreuses maisons en planches, occupent-ils le sol riverain, qui produit toutes espèces de légumes et de fruits, — principalement les pèches, non moins abondantes que savoureuses.

A l'endroit où mouilla le Saint-Enoch se dessinait une sorte de lagon, du milieu duquel émergeait un îlot désert. Quelques navires s'y trouvaient en relâche, entre autres un américain, le Zireh-Svwif, qui avait déjà capturé plusieurs baleines. M. Bourcart se rendit à bord de ce navire pour acheter une caisse de tabac, sa provision commençant à diminuer. En somme, tout le temps de la relâche fut employé à renouveler les réserves d'eau et de bois, puis à nettoyer la coque du navire. L'eau douce, on la puisait près de la colonie anglaise à même un petit courant limpide. Le bois, on allait le couper sur la rive du détroit fréquentée par les Maoris.

Cependant ces indigènes finirent par s'y opposer, prétendant obtenir une indemnité. 11 parut donc préférable de se fournir sur l'autre rive où le bois ne coûtait que la peine de l'abattre et de le débiter. Quant à la viande fraîche, le cuisinier s'en procurait aisément, et plusieurs bœufs, dépecés ou vivants, devaient être embarqués au moment du départ.

Le surlendemain de l'arrivée du Saint- Enoch, un baleinier français entra dans le port d'Akaroa, son pavillon à la corne. Une politesse vaut une politesse. Quand le capitaine Bourcart voulut hisser le sien, on s'aperçut qu'il était tout noir de la poussière de charbon de bois dont les coffres avaient été recouverts afin de détruire les rats qui s'étaient abominablement multipliés depuis le départ du Havre et empestaient le navire.

JULES VERNE

Il est vrai, Marcel Ferut assurait qu'il fallait bien se garder de détruire ces intelligentes bètes.

« Et pourquoi?... lui demanda un jour l'un des novices.

— Parce que, si le Saint-Enoch courait danger de se perdre, ils nous préviendraient...

— Ces rats...

— Oui... ces rats... en se sauvant...

— Et comment?...

— A la nage, parbleu, à la nage!... » répliqua ce farceur de charpentier.

Dans l'après-midi, M. Bourcart, toujours le plus poli des hommes, envoya le second, M. Heurtaux, à bord du Caulincourt pour s'excuser de n'avoir pu rendre son salut avec un pavillon qui de tricolore était devenu unicolore, et quelle couleur, le pavillon noir!

La relâche du Saint-Enoch dura quatre jours. En dehors des heures de travail, le capitaine Bourcart avait jugé bon de laisser les matelots descendre à terre, bien qu'il y eût risque de désertion. Cela tient à ce qu'en ce pays il se fait un métier fort lucratif, celui de scieur de long. Les forêts y sont inépuisables, ce qui excite à quitter le bord. Cette fois, pourtant, l'équipage était au complet à l'heure réglementaire, et pas un ne manquait à l'appel le jour du départ. Si les matelots n'avaient guère d'argent en poche, ils s'étaient du moins régalés gratuitement de ces pêches que les colons français leur permettaient de cueillir et d'un agréable petit vin fabriqué avec ces fruits.

Le 22 février, M. Bourcart fit prendre les dispositions pour l'appareillage. Il n'avait pas l'intention de revenir à ce mouillage d'Akaroa, à moins d'y être obligé par le mauvais temps et en cas que son navire ne pût tenir la mer.

Du reste, ce matin-là, s'entretenant avec le second, les deux lieutenants, le docteur Filhiol et le maître d'équipage :

« Notre campagne, si les circonstances ne s'y opposent pas, dit-il, comprendra deux parties. En premier lieu, nous pécherons sur les parages de la Nouvelle-Zélande pendant cinq ou six semaines. En second lieu, le Saint- Enoch fera voile pour les côtes de la Basse-

Californie, où, à cette époque, il sera facile, je l'espère, de compléter la cargaison.

— Eh! fit observer M. Heurtaux, ne peut-il arriver que nous fassions plein chargement d'huile dans les mers de la Nouvelle-Zélande?...

— Je ne le crois pas, répondit M. Bourcart.

J'ai causé avec le capitaine du navire américain... Selon lui, les baleines cherchent déjà à regagner des parages plus nord...

— Et là où elles iront, là nous saurons les amarrer! déclara le lieutenant Coquebert. Je me charge de leur filer de la ligne tant qu'elles en voudront...

— Et vous pouvez compter, capitaine, ajouta Romain Allotte, que je ne resterai pas en arrière de mon camarade...

— Je compte surtout, mes amis, reprit M. Bourcart, que l'ambition de vous surpasser l'un l'autre ne vous fera pas commettre d'imprudences!... Donc, c'est convenu, après les parages de la Nouvelle-Zélande, les parages de la Basse-Californie, où j'ai plus d'une fois déjà fait bonne pèche... Ensuite... on verra d'après les circonstances. — Qu'en penses-tu, maître Ollive?...

— Je pense, capitaine, répondit celui-ci, que le Saint-Enoch se rendra où il vous plaira de le conduire, fût-ce jusqu'à la mer de Behring. Quant aux baleines, je vous en souhaite par douzaines. Mais cela regarde les chefs de pirogues et les harponneurs, et non le maître d'équipage.

— Entendu, mon vieux compagnon, répliqua en souriant M. Bourcart, et puisque c'est ton idée, reste dans ta partie comme Jean- Marie Cabidoulin reste dans la sienne!... Les choses n'en iront pas plus mal...

— C'est mon avis, déclara Ollive.

— A propos, le tonnelier et toi, vous vous disputez toujours?...

— Toujours, capitaine. Avec sa manie de prédire des malheurs, Cabidoulin finirait par vous mettre la mort dans l'âme !... Je le connais de longtemps et je devrais y être habitué!... C'est d'autant plus bête de sa part qu'il s'est toujours tiré d'affaire au cours de ses navigations!... Vrai! il eût mieux fait de de-

L'ÉMERAUDE DU PHARAON

meurcr au mouillage dans sa boutique au milieu de ses tonnes!...

— Laisse-le remuer la langue, Ollive, répondit le capitaine Bourcart. Des mots que tout cela !... Jean-Marie Cabidoulin n'en est pas moins un brave homme! »

Dans l'après-midi, le Saint-Enoch louvoyait sous bonne brise à quatre milles d'Akaroa, lorsqu'une première baleine fut signalée par le harponneur Louis Thiébaut.

H était deux heures, et ce cétacé de forte taille soufflait à courte distance.

M. Bourcart fit aussitôt mettre en panne.

Puis, deux des quatre pirogues furent amenées, celle du premier lieutenant Coquebert et celle du second lieutenant Alloue. Ces officiers y descendirent et se placèrent à l'arrière. Les harponneurs Durut et Ducrest se tinrent à l'avant sur le tillac. Un des matelots prit la godille, et quatre hommes étaient aux avirons.

Avec la passion qui les animait, les deux lieutenants arrivèrent presque en même temps à portée d'amarrer la baleine, c'est-àdire de lui lancer le harpon.

A ce harpon est attachée une ligne, mesurant environ trois cents brasses qui est soigneusement lovée dans une baille placée à peu près au milieu de l'embarcation, de façon que rien ne gène son filage.

Les deux harponneurs envoyèrent leurs harpons. Atteinte au flanc gauche, la baleine

s'enfuit avec une extrême rapidité. A cet instant, et malgré toutes précautions, la ligne du lieutenant Coquebert s'embrouilla et on fut obligé de la couper. Romain Allotte resta seul sur l'animal, dont son camarade, non sans regret, dut abandonner la poursuite!

Cependant la pirogue, irrésistiblement entraînée, volait à la surface des lames, tandis que la godille la maintenait contre les embardées. Lorsque la baleine sonda, autrement dit plongea pour la première fois, on lui fila de la ligne, en attendant qu'elle reparût à la surface.

« Attention... attention! cria le lieutenant Allotte. Dès qu'elle reviendra, une lance à vous, Ducrest, et à moi l'autre...

— On est paré, lieutenant », répondit le harponneur, accroupi sur le tillac.

A bord des pirogues, il est d'usage de toujours avoir à tribord, en même temps que deux harpons de rechange, trois lances affilées comme des rasoirs. A bâbord sont disposés la gaffe et le louchet qui sert à couper les artères de la baleine lorsqu'elle court avec une telle rapidité qu'il serait impossible de garder sa remorque, sans compromettre la sécurité de l'embarcation. Alors, disent les gens de métier, on « la travaille à la lance >u

Jules Vbrnb.

(La suite prochainement.)

L'ÉMERAUDE DU PHARAON

Ce fut un gros événement dans tout le bourg de Ribagnac lorsqu'on apprit que le fils aîné de Vincent, des Borderies, entrait au service de M. le baron en qualité de secrétaire et de compagnon de voyage...

11 avait bien de la chance, ce Vincenou !...

Courir le monde, habillé de neuf, sans se préoccuper de son pain du lendemain, n'était-

ce pas cent fois préférable à ce rude métier de laboureur qui vous rive à la terre, comme un galérien à son boulet!

Le père Vincent ne fut pas aussi ravi de la bonne fortune de son fils qifon aurait pu le penser; il appartenait à cette vieille race de paysans qui se font gloire d'être libres, de ne dépendre de personne, et cette domesticité, déguisée sous un titre flatteur, ne lui allait qu'à demi!...

kk

J. DK COULOMB

Mais, hélas! les temps étaient durs!... Le blé avait manqué!... Le phylloxéra n'avait rien laissé de la belle vigne, qui, jadis, sans qu'on s'occupât d'elle, mûrissait aux tiédeurs de septembre... Il avait fallu emprunter... on ne pouvait plus rendre, et il y «avait aux Borderies deux autres petites bouches à nourrir!. .

« Laissez moi Vincenou, avait dit l'instituteur, l'année précédente : il a été reçu le premier à son certificat d'études : c'est un enfant qui ira loin... Je le pousserai!... Nous l'enverrons à l'École normale de Périgueux ! »

Le père Vincent avait fait la sourde oreille à ces séduisantes propositions. Pierre — surnommé Vincenou, suivant l'antique coutume périgourdine, qui donne au fds aîné un diminutif du prénom paternel — avait déjà les bras solides : il vous retournait une pièce de terre mieux que n'importe quel garçon de ferme, et, lorsqu'il dirigeait la charrue, ses sillons s'en allaient droit, sans hésitation ni tortuosité, ainsi que le regard d'un honnête homme.

Et gentil avec cela, toujours de bonne humeur, pas lambin et travailleur comme pas un!...

La ligure éveillée de l'enfant avait attiré l'attention, d'ordinaire un peu distraite, du baron de Ribagnac, et, un matin d'octobre, il était arrivé dans le champ où Vincenou labourait.

Une joyeuse flamme brillait dans les gros yeux de myope du vieux savant, toujours abrités derrière des lunettes d'or.

« Quel àgc as-tu. petit? avait-il demandé.

— Quatorze ans, monsieur le baron.

— M. le curé m'a dit que tu écrivais comme un clerc de notaire !

— C'est vrai, monsieur le baron!... J'aime bien tenir une plume et faire des problèmes aussi, sans parler de l'histoire de France que je sais par cœur!...

— Serais-tu content de voyager?

— Oh! oui, monsieur le baron; à l'école, quand j'apprenais la géographie, j'aurais voulu pouvoir visiter tous les pays roses et bleus qui sont marqués sur les cartes.

— A merveille!... j'irai parler à ton père!... »

Et, le soir même, le baron s'était présenté chez Vincent, à l'heure du souper.

Les deux petits, Vincenille et Léonard, dormaient déjà derrière les courtines à carreaux rouges et blancs : on pouvait donc causer bien à l'aise, sans courir le risque d'être dérangés.

« Voilà ce que c'est, dit M. de Ribagnac, en s'asseyant sur le vieux fauteuil de paille que la Vincente avait vite épousseté avec son tablier, je vais bientôt retourner en Egypte, où mes travaux m'ont déjà appelé à plusieurs reprises, et j'aurais besoin d'un jeune compagnon de route, qui puisse à la fois soigner mes effets et me tenir lieu d£ secrétaire, mes yeux ne me permettant plus d'écrire longtemps... Vincenou me plaît... J'ai vu de son écriture... elle est très lisible!... Voulez-vous me le confier? »

Le père Vincent regarda sa femme, restée debout auprès de la cheminée, où son écuelle de soupe gisait abandonnée sur le saloir.

La Vincente était très rouge!... Cela lui faisait de la peine évidemment de se séparer de son fils aîné.

« Je lui donnerai huit cents francs pour la première année, continua le baron, et,ceja va sans dire, je le défrayerai de toute dépense. »

Huit cents francs !... Une fortune !... On pourrait éteindre quelques vieilles dettes, replanter une partie de la vigne, mettre des tuiles neuves sur la toiture, qui laissait passer l'eau du ciel, et curer le fossé qui bordait le grand pré!...

Huit cents francs! Ça ne pouvait pas se refuser!

Avant d'accepter, Vincent voulut cependant élucider un point obscur.

« Nous n'avons jamais eu de gens à livrée dans notre famille, monsieur le baron, dit-il fièrement. Je ne voudrais pas que le petit portât un habit à boutons d'or!

— Qui vous parle de cela?... Puisque je vous dis qu'il sera mon secrétaire... Partout où j'irai, il ira aussi... Il mangera à ma table... Là, êtes-vous content?... »

L'ÉMERALDE Dl PHARAON

ko

Il eût été difficile de ne pas Fétre!... La Vincente elle-même fut vaincue... Du reste, son homme avait parlé, elle n'avait qu'à s'incliner...

Vincenou, lui, eut beaucoup de peine à dissimuler sa joie!

Il allait connaître le pays des Pharaons!...

L'Egypte où les Israélites restèrent captifs jusqu'à la venue de Moïse... L'Egypte où la Sainte Famille avait fui pour échapper à la fureur d'Hérode... L'Egypte où saint Louis était tombé aux mains des infidèles... L'Egypte où Bonaparte avait mené ses soldats d'Italie enivrés de victoires...

L'Egypte enfin où le grand-père — celui que Vincent appelait « le vieux », sans nulle intention irrespectueuse — avait gagné ses galons de sergent dans un mémorable combat livré par le général Desaix aux Mamelouks.

Vincenou n'avait jamais connu « le vieux », mais c'était tout de même pour lui une figure vivante.

Son père lui en avait si souvent parlé!

Désiré Vincent avait été grenadier... Il avait promené ses habits en loques et ses souliers percés de Marengo aux Pyramides, de Madrid à Moscou... Après Waterloo, il avait été de ceux qui, dans la cour de marbre du palais de Fontainebleau, pleurèrent comme des enfants devant leur empereur tombé et le drapeau du 1 er régiment de la garde... Pauvre drapeau, grand comme un mouchoir de poche, mais où était écrite en lettres d'or l'histoire de cette poignée de braves qui l'avaient rapporté intact du steppe glacé et du désert brûlant.

Le vieux était alors revenu au pays pour se marier et fonder une famille...

On avait conservé de lui son bonnet à poil et un mauvais daguerréotype, œuvre d'un praticien de canton, qui le représentait encore très vert et très jovial en dépit de la grosse moustache blanche et des glorieuses balafres qui lui coupaient la figure.

Que de fois, le dimanche, les enfants avaient demandé à voir le bonnet du grand-père !

On le tirait alors du coffre où il reposait et on l'offrait à leur respectueuse admiration :

un éclat de bombe l'avait troué... l'aigle était tordue... le poil n'avait plus de couleur...

N'importe!... Tel qu'il était, le vieux bonnet parlait de gloire et de devoir accompli à ces humbles âmes de paysans que la vie des champs avait rendus poètes sans le savoir...

Longtemps, le père contemplait le couvrechef guerrier, démesurément haut, puis il le replaçait dans le coffre, avec cette observation toujours la même :

« Petits, il faudra être digne du vieux! Ce n'était pas un homme ordinaire... Il n'aurait jamais touché à ce qui ne lui appartenait pas, même en temps de guerre, alors que tous les camarades se bourraient les poches... Toute sa vie, il a marché droit et il m'a bien recommandé de suivre son exemple!... Je vous le recommande aussi!... »

Et ce furent encore ces mêmes paroles que Vincent adressa à son fils, lorsqu'il l'embrassa à l'heure du départ.

M. de Ribagnac, déjà installé au fond de sa berline, attendait patiemment la fin de ces épanchements de famille.

La Vincente pleurait dans un mouchoir à carreaux, les petits ouvraient de grands yeux admiratifs devant ce frère transformé en monsieur, par un tailleur de Bergerac. Seul, Vincent conservait toute sa dignité de chef de famille.

« Mon fils, dit-il, tu t'en vas loin de nous... Tu es encore bien jeune, mais tu as reçu de bons enseignements... J'espère que tu ne les oublieras pas... Souviens-toi du vieux!... Toute sa vie il a marché droit !... »

Vincenou était trop ému pour répondre; une dernière fois, il embrassa sa mère et les petits, puis il grimpa en voiture.

La portière se referma et le cocher reçut l'ordre de partir.

Sur tous les seuils, des tètes curieuses se montrèrent... L'instituteur sortit de l'école... M. le curé souleva le rideau de son cabinet... L'enfant distribuait à droite et à gauche des saluts et des sourires... mais bientôt les maisons se firent plus rares et ce fut le grand chemin où les chevaux prirent une plus vive allure.

Vincenou était en route pour l'4nconnu !

J. DE COULOMB

Tout l'émerveilla : la campagne qui fuyait devant les glaces du wagon, Marseille et le tohu-bohu cosmopolite de sa belle Canebière, le paquebot qui les emportait, et surtout la mer, plus bleue encore que les yeux de Vinccnille, ainsi qu'il récrivit aux Borderies, à la première escale.

M. de Ribagnac s'amusait des exclamations

de son petit secrétaire : peu de jours lui

avaient suffi pour l'apprécier et s'y attacher.

Il était si gai, si spontané, si intelligent, si

avide de savoir !

De lui-même il avait questionné le baron; il s'était intéressé à ces fouilles que celui-ci allait présider dès que le Service des Antiquités du Caire lui en aurait donné l'autorisation officielle.

Très vite il sut ce qu'on appelait les Pyramides, le Sphinx, les Colosses, le Ramseum... les noms les plus barbares ne l'arrêtaient pas!...

Pendant la traversée de cinq jours sur une mer d'huile, M. de Ribagnac lui dicta quelques notes de voyage.

L'enfant avait une écriture nette et ferme dont les lignes se. rangeaient comme des soldats en front de bataille, une véritable écriture d'algébriste, prétendait le baron, qui de plus en plus se réjouissait de sa trouvaille.

Le soir, Vincenou aimait à s'attarder sur le pont... Parfois, on apercevait une côte sombre piquée de points lumineux qui étaient une ville ou bien les feux d'un phare lointain.

Le plus souvent, c'était la solitude complète toute peuplée d'ombres que l'enfant reconnaissait sans peine : Ulysse , saint Louis, Bonaparte et « le vieux » avec son bonnet à poil et son air jovial.

Que de fois, par ces belles nuits sereines, il avait dit chanter à ses compagnons de l'avant les anciens refrains du Périgord, emportés des Borderies! Peut-être les vagues s'en souvenaient-elles encore?...

Vincenou trouva qu'Alexandrie était trop près de Marseille ; il avait du regret de se séparer de la grande mer bleue.

L'animation du Caire le consola un peu ; il n'avait pas beaucoup de termes de comparaison : cependant le Nil lui rappela la Dordogne : l'Ezbekieh, avec ses beaux jardins et ses somptueuses villas européennes, pouvait être rapproché des environs de Périgueux, les palmiers exceptés !

Quant au Mousky, c'était comme la foire de Bordeaux, "un jour de train de plaisir.

On criait, on gesticulait... La foule grouillante vous portait presque...

Sur la chaussée encombrée se pressaient des âniers vêtus de robes bleues, des Arabes coiffés de turbans, des Égyptiens, le fez sur foreille, des soldats anglais imperturbables, de riches marchands en sandales brodées, des mules blanches, des chameaux renfrognés, des victorias élégantes, des chariots rustiques, des femmes voilées, des fellahs, des porteurs d'eau, des marchands de turquoises et de scarabées, des Bédouins en guenilles, et tous, choses, bêtes et gens, faisaient à Vincenou l'effet de se hâter pour quelque mystérieuse représentation foraine.

Le bazar le reposait du Mousky : c'était un quartier si tranquille, avec de frais recoins d'ombre, le vrai sanctuaire du travail !

Les ruelles s'entre -croisaient comme les mailles d'un filet ; des arcades les enjambaient et à midi seulement le soleil osait s'y glisser.

Dans la demi-obscurité, les voiles d'Assouan, tissés d'or et d'argent, scintillaient auprès des antiques tapis de prières; des jades, sertis de pierreries, côtoyaient des armes damasquinées et les turquoises de Perse se mêlaient aux êmèraudes du montZabarah.

Vincenou était un peu de la famille des alouettes : il allait à ce qui brille; toutes ces choses miroitantes et reluisantes le fascinaient !

Une boutique surtout exerçait sur lui une véritable attraction : c'était celle d'un revendeur juif; l'homme avait les cheveux crépus sous la tarbouch, le nez crochu, le visage olivâtre, la bouche lippue, les yeux fuyants et tout autour de lui étaient disséminés des sébiles et des coffrets, remplis de pierres

L'EMERAUDE DU PHARAON

précieuses; dès qu'il apercevait un flâneur, il avait une façon de les faire ruisseler entre ses doigts crasseux qui les transformait en pluie d'étincelles et rappelait à Vinccnou ces contes de fée qu'il avait entendu conter pendant les veillées d'hiver, lorsque les châtaignes cuisent sous la cendre et que les vieilles filent le chanvre blond.

M. de Ribagnac ne pouvait l'arracher à ce coin de bazar.

« Chacune de ces pierres vaut-elle bien cher? lui demanda, un jour, le petit garçon.

— Cela dépend de sa grosseur et de sa limpidité; cette émeraude, par exemple, doit valoir au moins quatre cents francs de notre monnaie. » *

Quatre cents francs!... Une petite pierreverte!... Vinccnou pensa que les gens qui mettaient tant d'argent dans une pareille emplette devaient avoir un peu perdu la raison !

Et il suivit le baron qui s'éloignait.

Le lendemain, la fameuse lettre du Service des Antiquités arriva enfin : elle autorisait M. de Ribagnac à exécuter des fouilles dans le cimetière de Deïr-el-Manour, situé à l'entrée de la haute Egypte, au delà des cataractes.

Le vieux savant avait loué l'un de ces bateaux plats appelés dahabiehs, qui remontent le Nil à la voile et le descendent à la rame, le vent du sud ne soufflant que rarement; ses bagages y étaient chargés; on pouvait donc se mettre en route.

Vinccnou goûta beaucoup cette façon d'aller; en chemin, on fit l'école buissonnière sur de jolis ânes blancs — beaucoup moins entêtés que Batistou, le bourriquet des Borderies — et qui broutaient. philosophiquement les petits chardons bleus du désert, tandis que leurs cavaliers rendaient visite au sphinx camard, aux colosses sans tête du roi Ramsès ou au Sera peu m.

Le soir, les excursionnistes revenaient vers le Nil, un peu las de tant de soleil. Le grand fleuve s'habillait alors de nuances délicieuses qui passaient du rose au mauve pour se fon-

dre ensuite en une gaze gris perle qui enveloppait tout. Le sillage de la dahabieh troublait à peine l'immobilité de ses eaux, et, bientôt, c'était la nuit avec un ciel tout frémissant d'étoiles.

Et pendant de longs jours ils naviguèrent ainsi.

Devant eux, défilèrent les étranges figures qui ornent les murs des temples : prêtres en robes traînantes, esclaves porteurs d'offrandes, tous vus de profil avec un seul bras et une seule jambe, mais ressemblant à s'y méprendre à Panier entrevu la veille ou au patron de la da A a6 té? A accroupi à l'avant.

Le Nil, très large, se resserrait parfois entre de hautes roches de granit rose, creusées de grands trous noirs que gardaient de farouches géants de pierre.

M. de Ribagnac disait que c'étaient des entrées d'hypogées, sortes de constructions souterraines où les Égyptiens enterraient leurs morts, et Vinccnou ne demandait pas mieux que de le croire : mais si ces choses très anciennes l'intéressaient, les récits de temps /* v ' plus nouveaux l'eussent plus intéressé encore.

Quand il en trouvait l'occasion, il interro- Y'Oj geait le baron sur la conquête de l'Egypte par Bonaparte.

Le vieux savant n'était pas très ferré sur cette question; pour lui, la campagne d'Egypte se résumait dans la création de l'Institut du Caire, qui avait fait faire de tels progrès à la science des hiéroglyphes.

« Et Dcsaix, risquait timidement Vincenou, a-t-il remonté aussi loin que nous la vallée du Nil ? »

M. de Ribagnac n'en savait rien et son petit compagnon en était réduit aux conjectures.

Pauvre grand-père, comme il avait dit le trouver lourd, son bonnet à poil, sous le soleil du désert !

11 n'avait pas l'ombre fraîche d'une dahabieh pour se reposer, lui !

J. de Coulomb.

(La mile prochainement.)

LE BOUILLANT JLG1ÎI1+I*^

Rien n'inquiète M. Achille, rien ne l'effraye. Il se vante de n'avoir jamais tremblé et se précipite sans réflexion, aussi Ta-t-on surnommé le bouillant Achille. Il ferait mieux de considérer les conséquences de ses actions, témoin ce jour où il jette par la fenêtre toute l'eau de sa cuvette sur un passant, et dans sa précipitation pose le pied au beau milieu de son pot à eau. s.

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POUR L'HONNEUR

Par P. PERRAULT

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