‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 4 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

H était huit heures du matin.

Plus souffrante que de coutume, toute frileuse, Catherine Dortan s'était levée tard. Elle descendait au jardin prendre un bain de soleil, lorsque le concierge l'aborda, lui annonçant :

« Mademoiselle Catherine, il y a là-bas du monde qui vous demande.

— Mon père, peut-être? Ou bien mon frère Alban?

— Ni l'un ni l'autre. Ceux qui vous réclament, c'est un petit gars d'une douzaine d'années et un grand beau garçon en uniforme de sousofficier de dragons. »

Bien surprise et pas fixée du tout, Catherine suivit son interlocuteur en se hâtant de son mieux.

Dès qu'elle aperçut Greg :

« Comment! te voilà! Sans m'avoir prévenue. Mais, mon enfant, qu'est-il donc survenu?

interrogea-t-elle tout en l'embrassant.

— Ma mère Norite est morte il y a cinq jours. Votre père voulait me garder; mais il n'a pas besoin de moi, puisqu'il s'en passait bien avant. J'ai dit que je préférais venir vous

trouver comme vous me l'aviez recommandé.

Je suis d'âge à gagner ma vie. »

11 tira de sa poche la lettre qu'il apportait et ajouta en la remettant à Catherine :

« Tout le monde allait bien chez vous quand je suis parti.

— De quoi est morte notre vieille voisine?

— Ah!... voilà... On n'en sait rien. Le médecin ne l'a pas vue. Quand je suis allé le quérir, il était à l'opposé du canton, à re-

mettre une jambe cassée. Les médecins... ça manque un peu par là-bas, vrai! Ma mère Norite m'a dit bien souvent qu'on aurait guéri mon grand-père si les soins avaient moins tardé. Et si j'avais grand-père... », murmura tout bas le petit garçon, retenant mal un sanglot.

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Catherine soupira sans répondre. Qu'eûtelle pu dire à l'orphelin, qui diminuât pour lui la tristesse de son isolement dans la vie. Elle se contenta de l'embrasser encore et de Je serrer contre elle, par un geste protecteur 1res tendre.

Il comprit tout ce que cette étreinte lui promettait d'affection. Relevant sur sa vieille amie ses yeux reconnaissants, il déclara :

« C'est heureux que je vous aie, Catherinetteï oui, c'est heureux 1

— Qui t'a fait présent d'un pareil manteau? s'informa celle-ci, remarquant la loque informe qui flottait sur les épaules grêles du bambin.

— Personne. C'est le vieux parapluie de grand-père que j'ai défait. 11 m'a bien servi 1 Avec son chapeau et ça, j'ai reçu deux averses

t&ans être trop mouillé.

— Si ta pauvre maman te voyait ainsi affublé! soupira Catherinette. Et pieds nus!

jjour venir de si loin !

— J'avais peur d'user mes souliers. Il m'en faudra quand je serai chez les autres !... »

Il s'interrompit, et, jetant autour de lui un coup d'oeil émerveillé :

« C'est beau, ici, et grand! Il doit falloir du monde pour faire l'ouvrage.

— Oui, mais, malheureusement, le service est au complet.

— On me gardera bien quelques jours, quand même, dites, ma bonne Catherinette?

J'ai amené mes oies pour payer ma dépense.

Et puis je travaillerai. Seulement, des oies, il y en a une qui revient à M. Marcenay. »

Tout occupée de l'enfant, Catherine n'avait pas pris le temps de songer à Pierre, dont la présence à côté de Greg s'expliquait si peu, qu'elle croyait le jeune homme venu pour rendre visite à quelque malade.

Lorsque petit Greg lui eut présenté son protecteur, la bonne fille releva sur celui-ci son regard, affectueux toujours, mais qui prenait, dès qu'elle était émue, une expression d'une intense douceur.

« Vous avez veillé sur cet enfant, monsieur! Vous vous êtes peut-être même détourné de votre route, et en tout cas retardé,

pour me le conduire. Je vous en remercie de tout mon cœur. Il a bien besoin de protection, le pauvre ! Sans personne, aucune ressource et guère de savoir... »

Elle s'interrompit pour dire au jardinier qui traversait la cour :

« Voudriez-vous serrer ces oies quelque part, monsieur Gérôme? »

Puis, faisant signe à Greg et à Marcenay de la suivre, elle ajouta, tout en les faisant entrer au parloir :

« Je vais chercher madame la supérieure. »

Greg s'assit tout songeur à côté d'une fenêtre. Dans la cour, les religieuses allaient et venaient, affairées à installer leurs convalescents de façon commode. Quelles précautions ! Avec quel soin elles choisissaient les coins les mieux abrités ! On devait être heureux dans cette maison. Était-ce dommage qu'on ne pût pas l'y garder !...

Quelques minutes s'écoulèrent.

L'enfant et le jeune homme n'avaient pas échangé un mot.

Préoccupé d'une idée subitement êclose en son cerveau, Pierre marchait à travers la grande pièce, virant de bord avec la régularité d'un marin sur sa passerelle, sans même accorder un regard aux beaux meubles an-, ciens dont le parloir était orné.

Cette méditation silencieuse se poursuivit jusqu'au moment où un grincement léger, avertissant le jeune homme que la porte venait de s'ouvrir derrière lui, le fit interrompre sa marche et se retourner.

Pierre s'inclina' très bas, saisi de respect çt d'admiration, devant le doux visage vieilli, à l'expression sereine, qui s'encadrait si noblement dans le hennin de fine toile.

Il se figurait cette belle vieille femme penchée sur le lit d'un malade; rien que sa vue devait calmer les maux, amener un sourire sur les lèvres brûlées de fièvre.

Catherine Dortan, qui suivait la supérieure, présenta le protecteur de son petit ami, et, allant prendre Greg par la main, l'amena devant la Mère.

Celle-ci considéra l'enfant une seconde en esquissant un geste de compassion ; puis,

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avec une caresse sur ses cheveux noirs embroussaillés, devinant à soa visage anxieux la terreur de voir les portes de l'hôpital se fermer devant lui :

« On te gardera ici jusqu'à ce qu'on t'ait trouvé une place, mon enfant, sois tranquille », prononça-t-elle de sa voix persuasive, une voix qu'on devinait accoutumée à bercer les misères humaines.

Cette question réglée, après réchange de quelques politesses, Pierre n'avait qu'à prendre congé.

Cependant il n'en fit rien.

L'idée lui était venue d'emmener Greg avec lui à Dracy ; Greg sans ses oies, son chapeau et son manteau, par exemple.

À aucun prix il ne referait la traversée de la ville en de telles conditions. Ah! fichtre non ! jurail-il en lui-même. Les éclats de rire soulevés par leur passage sonnaient encore à ses oreilles.

Mais il avait fait causer l'orphelin durant le trajet de Dôle à Beaune ; et ensuite, avant de se coucher, à l'auberge où ils étaient descendus tous les deux.

Et, de ses réponses pleines de raison, de sa volonté arrêtée de n'être à chargea personne, Pierre avait conclu que petit Greg ferait un serviteur modèle.

Il n'hésitait plus à émettre sa proposition que par crainte de la voir déclinée. C'eût été naturel, somme toute. Qu'était-il pour M ,le Dortan? un inconnu.

Les explications données par Catherine à la supérieure ajoutaient encore à sa perplexité.

Les parents de Greg avaient dû occuper un rang social plus élevé que celui où ils songeaient à établir leur fils.

En racontant que M me Chaverny avait été son amie la plus aimée, la bonne fille insistait sur ce point, qu'il serait important de caser Greg quelque part où l'on prît intérêt à son éducation. Sa mère tenait si fort à ce qu'il fût instruit. Elles avaient bien des fois traité ce sujet ensemble, durant les deux années que la jeune femme avait survécu à son mari, mort le premier, presque aussitôt leur arrivée dans le Jura.

La religieuse hochait la tête. Certes elle avait le désir de venir en aide à l'orpheiin, mais dans les conditions où le désirait Catherine, cela devenait malaisé. '

Greg expliqua :

« J'ai fait ma première communion. Je n'aurai plus à aller au catéchisme.

— Mais c'est l'école qu'il te serait bon de suivre.

— Il y a des cours le soir», intervint la Mère.

Tout en parlant, les deux femmes regardaient Pierre, comme si, à l'expression de sa physionomie, elles devinaient sa pensée et eussent voulu l'encourager à la dire.

Au vrai, il y avait un peu de cela.

Le jeune homme dut s'en rendre compte, car il se décida enfin à prononcer :

« Voici ce que je vous propose, mesdames.

Si vous jugez pouvoir me confier ce bonhomme, je l'emmènerai avec moi. Je n'ai pas de domicile particulier, il est vrai; je vais habiler chez un oncle et une tante. Mais encore que ma tante soit d'un caractère un peu... un peu difficile, je vous promets que l'enfant sera bien. Quelle situation il aura... je ne sais trop. Il devra rendre quelques-uns des services que rendrait un domestique, évidemment. Toutefois, en dehors des heures de classe — car je l'enverrai à l'école régulièrement au moins l'année prochaine — il sera souvent avec moi. Ce dont je compte surtout le charger, c'est de veiller sur mon oncle, si impotent, qu'il a besoin d'aide pour les moindres choses. Ce ne sera pas une compagnie bien gaie pour un enfant, mais...

— Oh ! monsieur Marcenay, je resterai avec votre oncle tant qu'on voudra; j'aime beaucoup les vieux, interrompit Greg. Et puis, s'il est malade...

— Paralysé, mon petit, et, la plupart du temps, incapable de se faire comprendre.

En retour des soins qu'il donnera à l'oncle Chariot, poursuivit Pierre, s'adressa nt aux deux femmes, outre cinq francs d'argent de poche par mois, je me chargerai de l'entretien de Greg. Voyez, mesdames, si ma proposition vous agrée. »

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Et, leur présentant son livret militaire :

« L'opinion de mes chefs vous aidera à former la vôtre à mon égard », ajouta-t-il.

Elles le parcoururent attentivement, puis la religieuse le rendit à Marcenay avec un sourire approbateur.

« Tous mes compliments, monsieur, ditelle; vous pouvez emmener le petit, n'est-ce pas, Catherine?

— J'en suis d'avis, ma Mère, et je pense que c'est Dieu qui a mis M. Marcenay sur le chemin de mon ami Greg. »

Aimablement, en femme qui connaît la valeur des choses, la supérieure offrit alors au jeune homme de lui faire visiter l'hôpital.

« 11 date du xv c siècle, expliqua-t-elle. Il est classé comme monument historique. On l'admire beaucoup d'ordinaire. Aucun touriste ne passe dans notre ville sans venir chez nous. En même temps que l'immeuble, une ancienne demeure seigneuriale, nos bienfaiteurs ont légué aux dames hospitalières de Beaune tout l'ameublement. Nous possédons des tapisseries d'une grande valeur, des bahuts sculptés qui sont des chefs-d'œuvre, des tableaux de maîtres... Venez, monsieur Marcenay, je vous montrerai tout cela. Veux-tu nous accompagner, petit Greg? ajouta-t-elle avec bonté.

— Merci bien, madame, fit naïvement le gamin; j'aime mieux causer avec Catherine ttc. »

De fait, il en devait être fort impatient, car, à peine la porte refermée sur Pierre et sa conductrice, posant la main sur celle de sa vieille amie, de la colère tout plein ses yeux noirs, il articula :

« Si vous saviez qui j'ai rencontré à Dole !

— Pas quelqu'un qu'il te faisait plaisir de voir, à en juger par ta frimousse courroucée, répondit-elle en riant.

— J'ai rencontré le comte de Trop », murmura l'enfant, dont la voix s'étranglait dans sa gorge à prononcer ce nom.

Catherine eut un geste de stupeur.

« Où ça ? Comment sais-tu que c'est lui?

— Il est sous-oflicier dans le régiment de

M. Marcenay. Ils sont si amis qu'on dirait deux frères.

— C'est d'enfance, cette amitié-là, observa Catherine pensive. Marc parlait toujours d'un Marcenay qu'il préférait à tout le monde.

Est-ce curieux que ce soit justement lui qui t'ait pris sous sa garde ?

— Ils dînaient au buffet de la gare avec d'autres militaires de leurs camarades. Ils m'ont invité. Mais je ne savais pas... On ne l'avait pas nommé devant moi, sans ça, vous pensez bien, Catherinette!... M'asscoir à la môme table que le comte de Trop! J'aurais mieux aimé endurer la faim jusqu'à en mourir! Quand même il m'avait aidé à rassembler mes oies, une fois que j'ai su son nom, je ne lui ai plus parlé. Non ; pas même pour lui dire adieu !

— Il n'est cause de rien. Ne sois pas injuste, Greg; ne lui fais pas porter la faute des autres. S'il n'a pas changé, il doit être doux comme un agneau. Et, à ce sujet, rappelle-toi, mon petit, que la volonté de ton grand-père est qu'il ne soit point parlé de ça jamais! Il a voulu le silence jusque sur sa tombe, où, pour lui obéir, mon père n'a fait mettre que le nom sous lequel il était connu aux Égrats : « Jean ». C'est pour ensevelir son secret avec lui qu'il a détruit tous vos papiers de famille. Et cela, il l'a fait dans ton intérêt, Greg, pour que tu ne sois point chargé du fardeau qu'il n'a déposé qu'à la mort et qui a été son martyre si longtemps. Sans la mère Norite, tu aurais tout ignoré et cela eût mieux valu. Elle était seule au courant de ces choses avec mon père et moi. Ce n'est pas nous qui t'en aurions parlé. Elle a eu tort, la chère femme, de confier des affaires si graves à un enfant de dix ans. Tu n'avais pas davantage!...

— Ne la blâmez pas, Catherinette, interrompit Greg avec vivacité. Elle croyait bien faire, et, de vrai, je pense qu'elle a bien fait. C'est au moment où j'ai eu besoin de mon extrait de naissance et de baptême pour l'inscription au catéchisme. Ma première communion venant par là-dessus, j'ai pris de la raison plus que mon âge. Parler de ça?... non,

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non, n'ayez crainte. Les choses auxquelles on ne peut rien, il faut les garder pour soi. Et... nous ne pouvons rien, n'est-ce pas? »

Tandis qu'il posait cette question, ses yeux scrutateurs interrogeaient le regard de Catherine. Celle-ci secoua la tète tristement. Non, ils ne pouvaient rien, ni l'un ni l'autre, rien, rien...

Elle reprit, l'air soucieux :

u Tu as sur toi l'acte de notoriété qu'on a dressé à cette époque et qui doit te servir d'état civil ?

— Oui. Votre père me l'a enfermé dans un étui de fer-blanc. 11 m'avait bien recommandé de vous le remettre : le voici. Je suis porté fils de Gaston et d'Hélène Chaverny : c'est tout. On ne dit pas où je suis né. Vous le savez, vous, Catherinctte?

— Tu es né en Algérie. Pour le nom du village, ta mère me l'a dit, mais je l'ai oublié. M'en souviendrais-je, je ne te le révélerais pas, puisque telle est la volonté de ton grandpère.

— Pourquoi mes parents sont-ils venus habiter le petit hameau des figrats? ils n'y connaissaient personne.

— Sait-on comment les choses adviennent?... La famille de Marc Aubcrtin non plus ne connaissait, ni nous, ni notre petit village perché sur sa montagne au milieu des sapins.

Et cependant, elle nous l'a confié, ce pauvre comte de Trop, comme on l'appelait déjà à cette époque. C'est un médecin de Chalon-sur- Saône, originaire de la Fertè, qui a conseillé à ses parents de nous l'amener à la suite d'une grosse maladie, qui l'avait laissé bien faible. Ah! je vois toujours ton grand-père, la première fois qu'il est entré chez nous après l'arrivée de notre petit pensionnaire. Quand nous le lui avons nommé ! Seigneur î Seigneur! quelle figure. Jusqu'après le départ de Marc il n'a pas franchi notre seuil. Bien mieux, ta mère et lui restaient enfermés chez eux de crainte de le rencontrer.

— Maman vivait donc? Elle l'a vu, le comte de Trop ?

— Forcément. C'était la seconde année de leur séjour, celle à la fin de laquelle elle est

morte. Tiens! c'est au moment de sa mort que ton grand-père, mis en confiance par notre amitié et le dévouement de la bonne mère Norite, nous a confié son secret, à elle, mon père et moi.

— Mais, reprit Greg, revenant à sa première question, laquelle n'avait point reçu de réponse, mes parents, qui donc les a envoyés aux Égrats? Vous ne le savez pas?

— Si. C'est mon frère Alban qui les a amenés. Leur ferme avait été dévastée par les sauterelles. Après des années, ils se voyaient aussi peu avancés que le jour où ils étaient entrés en ménage. Ils s'étaient ruiné la santé à travailler plus que leurs forces. Et puis, ils avaient perdu leur premier-né l'année précédente, un garçon de huit ans; et tu t'élevais si chétif que pareil sort semblait te menacer. Par là-dessus, ton père prend les fièvres :

ça tournait autour d'un accès pernicieux. Le médecin dit à ton grand-père : « Si vous n'emmenez pas votre gendre en France pour quelques mois, vous ne tarderez guère de l'enterrer. » Ils avaient tant souffert ensemble qu'ils s'aimaient comme père et fils. Repoussé, méprisé des siens parce qu'il avait associé son sort à celui de ces deux abandonnés, Chaverny n'avait point de retirance de son côté. Leur bien vendu, — on pourrait dire donné, tant ils en ont obtenu peu de chose, — ils se sont mis en route, fixés seulement sur le pays où ils ne voulaient point se rendre... Dans ces conditions, ils devaient écouter le premier conseilleur venu. Sur le bateau, ils ont rencontré mon frère qui partait en congé. Ils ont causé avec lui. Apprenant qu'il était Jurassien, ils l'ont questionné sur son pays, et, une fois assurés d'y pouvoir vivre à bon compte et bien isolés, ils se sont décidés à habiter les Égrats. Tu en sais maintenant autant que moi, petit Greg. »

Petit Greg souriait, malgré les tristesses remuées par cet entretien ; si content d'être auprès de sa chère Catherinette et de voir son avenir se dessiner moins incertain, moins sombre !

Ils s'étaient assis, elle sur la chaise qu'il

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occupait tout à l'heure dans l'embrasure de la fenêtre, lui à ses pied-s, sur un petit banc de bois.

C'est ainsi qu'ils causaient, les bras de l'enfant reposant sur les genoux de sa vieille amie.

« Ton oncle Chaverny et tes tantes, s'informa soudain Catherine, tu n'en as pas eu de nouvelles? La mère Norite devait leur écrire.

— Elle l'a fait ; ils n ont pas répondu.

— Rien ne les désarme donc ! s'écria-t-elle avec colère.

— C'est tout comme si je n'avais point de parenté. Bah! je me passerai d'eux; je deviendrai un homme tout de même. Et, vous ne savez pas, ma bonne Catherinette, fit-il, élevant la voix dans une explosion de joyeuse espérance, vous qui étiez l'amie de maman, quand je serai riche, vous viendrez chez moi. Je me ferai médecin; il y a longtemps que c'est mon idée! Et je vous guérirai; vous verrez que je vous guérirai. »

Elle souriait à son tour. Médecin... pauvre petit! Mais elle ne lui enleva pas son illusion. Tout au contraire, se penchant pour le baiser au front, elle approuva :

« Oui, mon Greg, oui, c'est entendu. Tu deviendras médecin, un médecin très savant.

Et quand je ne serai plus qu'une charge pour l'hôpital, j'irai chez toi.

— Médecin... Mon petit éleveur d'oies rêve d'être médecin », murmura Pierre, qui rentrait en compagnie de la supérieure comme . Catherine parlait encore.

Une expression soucieuse passa sur son visage. Lui n'avait pas prévu pour Greg autre chose que l'école primaire, l'apprentissage du métier de vigneron et, plus tard, la vie indépendante mais rude du cultivateur.

Les nécessités du présent et Fambitioiv manifestée par l'enfant d'escalader quelques degrés sociaux lui semblaient mal se concilier, de prime abord.

Bah! il fallait essayer d'être utile à Greg, à cette heure; on verrait plus tard...

Ce dont il importait de s'occuper, c'était de le vêtir convenablement.

On tint conseil.

« Nous allons lui acheter ses oies, déclara la supérieure. A quatre francs l'une, cela fera déjà vingt-quatre francs.

— Ça n'en fera que vingt, observa Greg. Je dois Jaspine à M. Marcenay, à cause qu'il a payé la cage... et bien d'autres choses.

— Soit, repartit Pierre en riant : les bons comptes font les bons amis. Emporte ton oie; cela déridera ma tante.

— Que parles-tu de cage? Qu'en as-tu fait?

dit Catherine.

— Je l'ai laissée à la gare; je comptais retourner la prendre ce soir. J'en avais sorti mes oies pour les faire manger, en me levant, et quand j'ai voulu les y remettre...

— Nous avons donné la comédie à tout le personnel, poursuivit Pierre d'un ton navré.

Si bien qu'il a fallu se résigner à trimballer la bande par la ville, en la poussant devant soi. »

La supérieure eut un sourire si bon, ses yeux dirent si clairement au jeune sous-officier l'estime où elle le tenait, pour s'être soumis à ce froissement d'amour-propre par charité pure, qu'il en oublia les quolibets et les rires des badauds.

Greg n'avait nulle idée de la valeur des choses. 11 crut que ses vingt francs avaient suffi à payer le costume, la provision de linge et la valise qu'on apporta deux heures plus tard. Encore gémit-il en lui-même de voir fondre ainsi son argent, lui qui avait mis six mois à le gagner.

Le sachant fier et susceptible, ses amis étaient convenus de lui cacher qu'ils avaient triplé la somme. S'il avait lu la facture qu'on remit à la supérieure, laquelle facture montait à soixante francs, qu'eût-il dit, pour le coup, petit Greg!

Catherine l'emmena changer de vêtements dans sa chambre. Lorsqu'il reparut, métamorphosé des pieds à la tête, il restait juste le temps de courir à la gare et de sauter dans le train.

Les deux voyageurs arrivèrent à Chalon à une heure de l'après-midi : une heure de voiture, et ils descendaient enfin devant l'ha-

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bitation où résidaient toute Tannée M. et M me Charles Saujon.

Dracy-le-Fort est un tout petit village, mais, en été, il est gaiement peuplé; nombre de familles chalonnaises y ayant leur maison de campagne.

Le pays est joli, pas trop plat, assez boisé, avec de beaux vignobles sur la pente des coteaux et des prairies dans les fonds.

Au bas du village passe une rivière bordée de saules et de grands arbres. Par delà le pont, du côté opposé au château enfoui dans la verdure et cerclé d'eaux vives, que Ton entrevoit à droite, sur la déclivité de la colline, se dressent quelques villas entourées de vastes jardins : l'endroit se nomme la Foussotte.

C'est là qu'était située l'habitation ''des Saujon.

Elle se composait d'un pavillon carré à un seul étage. Les pressoirs et autres dépendances se dissimulaient au fond de l'enclos, derrière un massif de sapins.

Avec ses corbeilles où éclataient les teintes multicolores des géraniums, des phlox, des pyrèthres, et sa longue allée de rosiers en fleur reliant le parterre à la route, la maison présentait un aspect assez riant.

Greg la jugea un palais, lui qui avait vécu jusqu'ici dans une masure enfumée, mal close, où les animaux recevaient un abri l'hiver.

Il marchait à côté de Pierre, raide, un peu gêné dans ses habits neufs, pour lesquels il appréhendait le moindre grain de poussière.

Jaspinc, extraite de la cage où elle s'exaspérait, le suivait en se dandinant; de temps à autre, inquiète d'avoir laissé ses sœurs en chemin, elle lançait un appel suraigu en allongeant le cou et déployant à demi ses ailes.

« Tais-toi, Jaspine! » commandait Greg aussitôt. Et le regard de l'orphelin sondait avec terreur la maison d'où il s'attendait, de seconde en seconde, à voir sortir la redoutable tante.

Car, depuis Beaune, peu rassuré lui-même sur l'accueil réservé à son protégé, Marcenay

avait chapitré celui-ci de façon à le cuirasser contre les rebuffades probables.

Us étaient parvenus aux deux tiers de l'allée, quand le jeune homme s'arrêta soudain, pour explorer le rond-point ombragé de platanes où M. Saujon avait coutume de se faire amener l'après-midi, en cette saison.

« Tournons par ici, Greg, dit-il, en s'engageant lui-même dans une allée transversale.

Mon oncle doit être sous les arbres; j'aperçois son fauteuil. »

En effet, le vieillard se trouvait sous le dôme feuillu qui lui servait de salon d'été, mais il y était seul et endormi.

Pierre eut à sa vue un geste de joyeux êtonnement.

Sa boutonnière fleurie d'une branche de réséda, ses cheveux coquettement arrangés sous sa calotte de velours noir, le nœud savant de sa cravate et jusqu'aux plis de la couverture jetée sur ses genoux, tout dénonçait le goût et la sollicitude d'une garde-malade attentive.

Un siège placé à côté de celui du paralytique et une revue ouverte révélaient qu'on venait seulement de le quitter; et non sans avoir tout prévu...

Sur la table étaient disposés, à portée de la main, la tabatière, le mouchoir, un verre de limonade coiffé d'un cornet de papier, un chasse-mouches.

« Si c'est ma tante qui est l'auteur de ces arrangements, plus rien à craindre, ami Greg : elle a fait peau neuve. »

Un doute se lisait dans le sourire sceptique de Marcenay, tandis qu'il prononçait ces mots.; Greg le devinait peu convaincu de la transformation prédite et son visage gardait une expression craintive.

« 11 a l'air bon, lui! fit-il après avoir considéré un instant le vieillard qui sommeillait paisible, ne soupçonnant point que l'arrivée de Pierre, cette joie entrevue au bout de tant de jours si souvent comptés! était là, toute proche, à sa portée.

— S'il est bon, l'oncle Chariot? murmura le jeune homme. Ah ! certes! Et résigné ! »

Ils se tenaient debout devant lui, Greg tout

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à ses réflexions, Pierre la pensée distraite, le regard fureteur, l'oreille aux aguets, attendant il ne savait qui... pas sa tante, assurément.

Respectée par les deux voyageurs, la sieste de M. Saujon se fût sans doute prolongée encore si Jaspine n'y eût mis bon ordre, avec ses appels retentissants.

Le dormeur sursauta. Ses yeux clignèrent quelques secondes, incertains; puis, très vite, ce reste d'assoupissement se dissipa : il avait entrevu Pierre 1

Ses lèvres s'agitèrent, en un effort surhumain, sans parvenir à prononcer le nom du jeune homme; mais ses yeux, ses pauvres yeux restés les uniques traducteurs de son âme, depuis que ses lèvres étaient muettes, quelle joie illumina leurs prunelles grises un peu voilées !

Il essaya de pencher le buste en avant, de soulever ses mains :

« Toi!... toi!... » articulait-il avec un épèlement enfantin, dans un sourire d'être peureux qui découvre soudain un refuge contre ses terreurs.

Ah ! qu'elle en disait long, cette physionomie d'opprimé !

Pierre s'était penché et l'embrassait avec une affection de fils.

« Oui, moi, oncle Chariot, et pour tout à fait, cette fois ! » promit-il en souriant à l'infirme.

Ils hochèrent la tète, se comprenant d'un coup d'œil, et les mains de l'oncle Chariot se joignirent comme en une action de grâces; c'était la fin du plus dur de ses maux : la solitude sous la rude domination de sa femme.

« Comme vous voilà beau, mon oncle!

s'exclama le jeune homme, décidément intrigué. Vous êtes devenu coquet depuis ma dernière visite. Vous portez des fleurs à la boutonnière, vous vous payez des nœuds marins à la cravate, vous faites boucler vos cheveux... »

Le vieillard riait, amusé. Mais un bègayement inintelligible sortit seul de sa gorge.

Son regard s'attrista, semblant dire à Pierre :

« Impossible, tu vois.

— Quand je serai médecin, je vous guérirai aussi ! » prononça Greg d'un ton convaincu.

M. Saujon arrêta ses yeux étonnés sur l'enfant, auquel il n'avait pas pris garde jusqu'ici.

« C'est un orphelin que l'on m'a confié, expliqua Pierre. 11 vous tiendra compagnie et vous fera la lecture si j'ai à m'absenter. J'ai pensé qu'il nous serait très nécessaire d'avoir quelqu'un de sûr pour votre promenade et nos commissions à tous les deux ; qu'en ditesvous? »

L'oncle Chariot examinait Greg. Celui-ci, point troublé par ce regard qui n'avait rien de sévère, affirma, avec un gentil petit sourire, tout plein de bonne volonté :

« Et, en attendant que je puisse vous guérir, je vous assure, monsieur, que je vous servirai de tout mon cœur. »

11 s'était rapproché de l'infirme. Celui-ci souleva sa main péniblement, la posa sur l'épaule du petit et inclina la tête.

« Vous voulez bien ? » s'écria Greg, radieux.

M. Saujon fit à nouveau signe que oui.

Seulement, tout de suite après, ses yeux, levés sur Pierre, indiquèrent à son neveu la maison.

Une expression anxieuse passa sur leurs deux visages : le dernier mot n'était pas dit :

« Ma tante est chez elle?» s'informa le jeune homme.

Oncle Chariot fit signe que non. Et, d'un geste, il indiqua le mur qui s'élevait à sa droite et le séparait de ses voisins.

« Tiens ! elle a fait connaissance avec la vieille M me Lavaur? C'est parfait. Elles se tiennent mutuellement compagnie; car elle est seule ici, « bonne maman », comme nous disions tous, quand je sortais chez son fils avec Marc. »

Les traits du vieillard s'épanouirent; une lueur attendrie éclaira ses yeux tristes.

Pierre se dit à part lui :

« Ce doit être de là que lui viennent les quelques attentions dont je m'étonnais. Peut-

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être aussi M me Lavaur a-t-ellc chapitré ma tante. »

Puis, à haute voix :

« A tout à l'heure, oncle Chariot. J'aperçois le cocher qui rentre nos bagages; il me faut aller le payer. Si je faisais mettre la valise de Greg dans le cabinet attenant à votre chambre? Il est toujours inoccupé ?

— Oui Joui!

répondit l'infirme de la tête.

— Vous m'approuvez ?

— Oui.

— Voilà où nous allons vivre, mon bonhomme, dit Marcenay comme ils franchissaient les trois larges degrés du perron.

— Elle est bien belle, cette maison; ce jardin aussi est beau, et le vieux monsieur a l'air si aimable.

— Oui... Tout cela, c'est le bon côté de la médaille. Reste le revers... Et, dame! ne te fais pas d'illusions, Greg, le revers est diablement hérissé d'épines. Tiens, le voilà qui s'avance ! » ajouta-t-il, apercevant à l'extrémité de l'allée la maigre silhouette de Caroline.

Elle aussi l'avait entrevu. Elle allongeait le pas et gesticulait avec le grand sac en crin noir qui lui servait à transporter son ouvrage lorsqu'elle allait voisiner.

« Prends ton oie, et offre-la-lui de ta part, comme élevée par toi-même ! » commanda Pierre à son protégé.

Greg mit Jaspine sous son bras et suivit le jeune homme qui, plantant là le cocher et les malles, redescendait lestement le perron.

P. PERRAULT

La tante et le neveu s'abordèrent à michemin. Caroline lendit à l'arrivant ses joues parcheminées aux pommettes saillantes, et aussitôt, sans s'informer de rien ni de personne, entama te récit de ses maux.

Dans ces occasions-là, elle tirait on ne sait d'où une petite voix spéciale, flûtée, geignante, grinçante comme une scie qu'on a omis de graisser.

Pierre, que cela horripilait, l'interrompit aux premiers mots et, prenant un air d'importance :

« Laissez-moi vous dépeindre ce que vous éprQuyez, commanda-t-il, sentencieux. Votre langue d'abord. ..Bien, bien... c'était prévu. »

11 lui détailla par le menu tous ses malaises.

« C'est absolument ça ! s'écria M me Saujon, tellement émerveillée qu'elle reprit sur-lechamp sa voix ordinaire. Ah ! soupira-t-elle, avec un hochement de tête, si tu avais voulu!...

— Ne recommençons pas les scènes de Tan dernier, ou je ne défais pas ma malle, déclara Pierre sans se départir de son calme, mais l'air si résolu qu'elle se le tint pour dit.

— Es-tu au moins à même de traiter mes 'misères quotidiennes?

— Vous en ferez l'épreuve ce soir. Permettezmoi, maintenant, de vous présenter le jeune Grégoire Chaverny, vulgairement nommé petit Greg. Je l'ai amené dans l'intention de vous décharger de quelques-uns des soins<jue réclame mon oncle, car il vous faut à tout prix, après chaque repas, une bonne heure de tranquille somnolence. J'ai sur le gamin les meilleurs renseignements; et, en dehors des qualités qu'on lui prête, il possède un talent que vous apprécierez, je n'en doute pas : il élève en perfection la volaille.

— Alors c'est un second domestique que tu me proposes.

— Du tout. C'est un orphelin dont je me suis chargé, qui devra suivre l'école, et qui, en échange de l'hospitalité reçue ici, s'efforcera de se rendre utile.

— Quand il n'aura pas mieux à faire, insinua ironiquement M me Saujon.

— Je vous ai apporté une... une... »

Pauvre petit Greg! terrorisé par les yeux

jaunes, de vraies prunelles de félin, qui le dévisageaient, Pair de soupeser ce qu'il coûterait et le profit qu on pourrait tirer de lui, il ne trouvait plus ses mots.

Pierre, constatant ce désarroi, lui donna sur la joue une tape amicale et lui sourit, l'encourageant du regard à parler.

Redevenu vaillant, Greg reprit d'une voix presque assurée :

« Madame, je vous ai apporté Poie que voici; pesez comme elle est lourde! C'est moi qui ai soigné la couveuse. Je n'ai pas perdu un oison. Si ça vous fait plaisir, au printemps je vous élèverai des oies, des pou*lets, tout ce que vous voudrez.

— En allant à l'école? observa-t-elle d'un ton aigre.

— Pardine ! ce n'est pas moi qui les couve.

La mère poule n'a besoin que d'être bien pansée le matin, à midi et le soir. Et de ça, je m'en charge, madame.

— Mon oncle désire que le petit couche dans le cabinet du rez-de-chaussée », reprit Pierre, qui ajouta : « Va devant, Greg. Fais le tour de la maison et remets ta bête à la cuisinière. Tu viendras ensuite me retrouver. Je le prends à ma charge, cela va sans dire, se hàta-t-il de poursuivre, dès que l'enfant ne fut plus à portée d'entendre. Comme c'est surtout moi qui l'utiliserai, je ferai les frais de son entretien.

— L'habiller? Tu n'y songes pas!

— Non seulement je l'habille, mais je le paye cinq francs par mois; ça vous « épate », hein? Je fais plus, je le nourris. J'ajouterai à la pension de cent cinquante francs que je vous paye pour moi ce que vous jugerez convenable.

— Un enfant de douze ans mange autant qu'un homme, peut-être plus, murmurat-elle, calculant en elle-même ce qu'elle pour rait demander sans mettre son neveu en colère, car elle tenait à le ménager... Tu mets ce gamin à la cuisine, naturellement, s'empressa-t-elle de conclure.

— Ce n'est pas mon intention. Malauvert

POUR L'HONNEUR

est mal embouché, je redoute son voisinage :

voilà pour l'enfant. Mais c'est surtout à cause de vous, ma tante, que je crois préférable d'admettre petit Greg à la salle à manger. Il nous rendra mille services à table : celui de couper le pain et la viande de mon oncle, par exemple, de lui servira boire, de l'aider enfin. De cette façon, vous pourrez manger plus lentement, prendre le temps de mastiquer, ce qui est Tune des conditions essentielles pour que votre estomac se remette.

— Tu me donneras trente francs par mois pour ce petit et il sera chargé du soin de la basse-cour, puisqu'il s'y entend.

— Convenu. Nous ferons une bonne action, ma tante.

— Qu'est-ce que ça rapporte ?

— Eh mais... quand ce ne serait que le contentement de soi, il me semble...

— Viande creuse, mon cher.

— Je ne partage pas votre avis», repartit Pierre d'un ton sec.

Il songeait :

« Ce n'est pas elle qui a procédé à ces petits arrangements... Bonne-maman n'a pas dû venir, puisque ma tante sort de chez elle... Qui diable peut bien s'intéresser à fonde Chariot ? »

11 ne connaissait guère les familles du voisinage : tout cela avait changé depuis son enfance; la plupart des villas avaient passé en d'autres mains...

M me Saujon l'observait du coin de l'œil, étonnée de le voir devenir silencieux. Accoutumée de tout rapporter à soi, elle se le figurait occupé du traitement auquel il se proposait de la soumettre. Aussi respecta-t-elle son mutisme.

Mais lorsque le jeune homme en sortit, ce fut pour reprendre :

« Ce petit Greg m'a intéressé à première vue.

— Il est facile de voir que tu en es coiffé.

Tu déchanteras ; les enfants, rien d'aussi insupportable ! Ainsi, toi, si je ne t'avais pas corrigé...

— Vous m'obligerez en ne vous mêlant point de l'éducation de Chavemy : j'en fais mon affaire, interrompit Marcenay vivement.

Revenons à votre estomac. J'ai dans ma malle ce qu'il faut pour le traiter. C'est d'abord une poudre savamment combinée et dosée à l'avance, dont vous prendrez un cachet avant le repas ; puis un thé spécial, destiné à activer la digestion, et que je vous préparerai moi-même. Si vous observez bien mes prescriptions, avant un mois toute trace de malaise aura disparu.

— Sans retour? »

11 se mit à rire, bien tenté de répondre; mais c'eût été inutile autant qu'impolitique. La vérité qu'il avait sur les lèvres eût déchaîné un orage ; c'est tout.

Greg les avait rejoints. La vieille dame l'épouvantait fort, mais puisqu'il fallait l'endurer...

Ils venaient de franchir le seuil tous les trois.

« Je vais te montrer ta chambre, Greg. Tu m'aideras ensuite à défaire mes malles », dit Pierre.

La pièce que devait occuper l'enfant était de proportions exiguës, mais éclairée par une haute et large fenêtre donnant sur le parterre. Elle contenait tout juste un petit lit sans rideaux, une commode, une table et deux chaises. Mais il se trouvait que l'on avait choisi comme papier de tenture un jeté de cyclamens sur fond vert d'eau.

« Des cyclamens! » s'exclama Greg, battant des mains. Et il expliqua : u Ça vient dans les bois, un peu plus haut que chez nous, tout à fait dans la grande montagne, ces fleurs-là.

Ma mère Norite en avait rapporté, une fois qu'elle était allée à Champagnole chez son frère ; nous en avons planté sur les tombes et dans notre jardin ; ils ont bien repris. Je suis content d'en voir. Ça va m'accoutumer. »

Instinctivement son regard glissa vers Caroline. Peut-être serait-elle touchée- de cette joie qu'il exprimait en entrant dans sa maison.

Elle haussait les épaules...

Le cœur de petit Greg se serra.

« Les orphelins, c'est pas pour être heureux », songea l'enfant.

Il pressentait l'hostilité peut-être sournoise, à cause de son protecteur, mais permanente,

ED. GRIMARD

de la part de M me Saujon. Lui qui avait vécu jusque-là si tranquille, jamais grondé, ayant devant les yeux le visage placide de la bonne mère Norite, quel changement !

« Bah ! se dit-il, rappelant à lui toute sa

philosophie, je m'y ferai. M. Pierre en a enduré lui aussi ; et même il a reçu des coups ! Ça ne Ta pas empêché de grandir et de devenir bon : je ferai comme lui. »

(La tuile prochainement.) P. Perrault.

MONOGRAPHIES VÉGÉTALES

LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)

Un autre bel arbre, c'est le noyer.

Le noyer (juglans), famille des juglandêes, est, parait-il, originaire de la Perse; mais il s'est si bien acclimaté en Europe que l'on peut le considérer comme l'un de nos arbres indigènes.

Qui ne connaît la noix revêtue, avant sa maturité, de cette coque verte que le singe de la fable avait eu le grand tort de mordre à belles dents ! Cette coque appelée brou est en effet d'une amertume telle que nul être vivant ne saurait en supporter le goût. Ce brou sert d'enveloppe à la coquille ligneuse et presque osseuse qui, à son tour, renferme l'amande excellente de la noix comestible qu'on mange successivement à l'état de cerneaux, de noix fraîches et de noix sèches, suivant la saison.

Les noix encore fraîches fournissent par écrasement et par trituration une huile comestible qu'on trouve excellente en certaines contrées, mais à laquelle s'habituent difficilement les consommateurs de l'huile d'olive.

Le genre amandier (amygdalus) est le iype de la famille des amygdalées. Dès le début du printemps, ses fleurs d'un blanc rosé et exhalant une douce odeur, donnent le signal d'ouverture à la gracieuse symphonie de couleurs qui, de toutes parts, éclate avec le concours des concertants déjà nommés : pommiers, poiriers, pêchers, cerisiers, abricotiers et autres. Tous connaissent les fruits qui succèdent à ces fleurs d'amandier. Une enveloppe verte, quelque peu rugueuse et velue, puis une coque dure et, dans cette coque plus ou moins résistante selon son âge, l'amande

blanche et fine, excellente quand elle est sèche, mais exquise quand elle est fraîche.

L'amandier commun, qui nous intéresse particulièrement, paraît être originaire de la haute Asie et se subdivise en plusieurs variétés auxquelles nous devons V amandier à petit fruit, Y amandier à gros fruit, I \ amande à coque tendre, V amande sultane, Y amande pistache, etc., qui toutes appartiennent à la classe des amandes douces. Quant aux amandes amères, elles se distinguent par des propriétés caractéristiques, comme saveur et comme odeur, que leur communiquent l'acide cyanhydrique et l'huile essentielle qu'elles contiennent. Ces éléments constitutifs, est-il besoin de l'ajouter? sont médicamenteux et même vénéneux, grâce au redoutable acide plus haut signalé.

On tire des amandes douces et même des amandes amères (mais dépouillées de leur êpiderme) une huile bien connue sous le nom tout indiqué d huile d'amandes douces que Ton emploie fréquemment en parfumerie, ainsi que dans plusieurs préparations pharmaceutiques.

Le noisetier ou coudrier {corylus), famille des amentacées, se fait remarquer dès le mois de mars par ses longs chatons jaunâtres et pulvérulents qui constituent ses fleurs mâles. Ses fruits qu'on appelle naturellement des noisettes et dont tout le monde apprécie le goût — si fin et si particulier qu'on rappelle « goût de noisette » — sont tout spécialement estimés quand ils sont fournis par le noisetier avelinier, d'où le nom d'avelines attribué à ses produits. On tire des noisettes

COLETTE EN RHODESiA

une huile analogueà celle des amandes douces.

Les tiges du coudrier droites, longues et

flexibles sont employées pour faire des

fourches, des cercles, des bâtons, des lignes.

Le bois de coudrier, autrefois réputé sacré ou peu s'en faut, servait de bâton de commandement et de baguette divinatoire.

{L& suite prochainement.) Ed. Grimard.

LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE

(La guerre au Transvaal)

Far JLUCRlb LAURIE

Agrippa Mau vilain.

Assis dans la tranchée, sous la 'crête du kopje, Mauvilain et Wcber causaient avec animation. Depuis quelques jours, depuis l'heure même où il avait vu Fobus unique du vieil inventeur produire dans les rangs des Anglais ces ravages terrifiants, le Boer avait désiré cet entretien, et, par une hésitation bien étrangère à sa nature, n'avait encore osé Vaborder. C'est que jamais auparavant le rigide huguenot n'avait même envisagé la possibilité d'une démarche qui ne fût pas strictement équitable ou honnête, et ce qu'il préméditait ne pouvait, comment qu'il le tournât, lui sembler entièrement justifiable.

Après avoir devisé quelques instants sur les effets foudroyants de Fobus de bois, sur la mort instantanée des victimes, sur le secours vraiment providentiel que le nouvel engin avait apporté aux Boers, voyant que Weber ne semblait pas vouloir mordre à l'hameçon ou lui épargner la moitié du chemin, Agrippa, peu diplomate de sa nature, répugnant aux chemins détournés, se décida brusquement à aller droit au but :

« C'est vous qui avez inventé cet explosif?

— C'est Henri Massey.

— Vous en avez des provisions à Massey- Dorp ?

— Deux cents sacs de cinquante kilogrammes, confessa Weber, ingénu et sincère.

— H faudra nous les céder. Je vous les achète à votre prix, au nom du gouvernement transvaalien...

— Hein?... quoi?... que dites-vous?... Im-

possible !... fit Weber, sortant tout à coup de la placidité qui était son élément coutumier.

— Impossible?... répéta le Boer. Et pourquoi?

— D'abord je ne suis pas propriétaire de la poudre K — nous l'appelons ainsi.

— C'est à Henri Massey qu'il faudra s'adresser?

— Il vous dira comme moi : Impossible!

11 ne pourrait-, sans manquer gravement à la neutralité que nous impose notre situation toute particulière, livrer ou vendre à l'un des belligérants un moyen d'action aussi redoutable.

— La neutralité !... répéta le Boer avec violence. Trouvez-vous donc que les Anglais l'aient gardée vis-à-vis de vous?... Et ce vol de vos obus, de votre canon ?... Et ce rapt de votre bête de somme?... Et cet enlèvement de l'enfant ?... Pour quoi les comptez-vous?

— Les Anglais ne sauraient être tenus responsables de ces faits. Benoni seul est criminel.

— Cela vous plaît à dire. En tout délit ou crime quelconque, il faut regarder surtout à qui il profite, pour désigner le coupable. Me voudriez-vous soutenir que le sieur Benoni emportait ces obus pour son usage personnel?

Allez ! il avait reçu des ordres, ou obtenu une permission, et sans nul doute touché les trente deniers de Judas.

— C'est, en effet, probable, dit le bon Weber simplement. Mais je vous ferai observer, à mon tour, que ce délit qui vous parait si

noir lorsque l'ennemi médite seulement de le perpétrer, doit bien avoir sa gravité aussi quand c'est vous-même qui l'exécutez. Puisque vous abordez ce sujet délicat, je vous confesserai, monsieur Mauvilain, que j'ai eu plus d'un moment de malaise à cet égard. Ce canon et ces obus sont de ma façon; ils m'appartiennent; je n'ai cédé à personne le droit de s'en servir. Il est vraiment pénible, je vous assure, de les voir, sans mon aveu, mis en service et porter des coups mortels... »

La figure du Boer s'assombrit. 11 se dressa sur ses pieds.

« Calmez vos scrupules ! fit-il assez rudement. Ils sont hors de saison puisque vous n'avez pas voix délibérative. Le canon, les obus dont vous parlez sont à moi jusqu'à plus ample informé, comme prise de guerre. Je les ai saisis sur l'ennemi; peu m'importe qui les a fabriqués et d'où ils viennent. Je ne veux pas le savoir. Mon seul tort, ajouta-t-il après un silence, a été de ne pas faire passer par les armes, sur l'heure, le vil espion qui voulait les tourner contre nous! Ce sera une leçon!... Mais je garde le canon et les obus qui restent. »

Brusquement il tourna le dos et Weber le vit s'éloigner à grands pas, puis marcher de long en large, absorbé dans son idée fixe, sombre, taciturne — un tout autre homme que le brave colon au visage épanoui, à la main ouverte, à la bonne et lourde gaieté, qu'il avait connu jadis, gouvernant sa famille, cultivant son jardin, scrupuleux sur le tien et le mien, et à cent lieues, certes, de songer jamais à porter une main violente sur le bien d'autrui.

« guerre, voilà de tes coups! se dit le bon Weber secouant sa tête grise. Quel est donc le mystère de ton excuse? Quel génie malfaisant te déchaîne sur les hommes? Pourquoi es-tu venue troubler le cours de ces paisibles existences, fomenter dans ces cœurs honnêtes les passions de rapine, de carnage et de destruction? Qu'avaient-ils fait pour qu'un pareil fléau s'abattit sur eux? Songeaient-ils à asservir leurs voisins? Leur cherchaient-ils querelle? Leur refusaient-ils

le droit de vivre? Ou bien, pervertis par la prospérité, nation pourrie et décadente, offraient-ils au monde, comme ces villes antiques dont parle la Bible, ces spectacles de démoralisation qui arment les justiciers et appellent le feu du ciel? Hélas! simples et laborieux, pacifiques et sobres, ils ne cherchaient noise à personne, et, dans le désert où ils étaient venus s'établir, ils ne voulaient que l'indépendance. Être libre et paisible, c'est trop demander ! 11 faut guerroyer coûte que coûte, ou mettre le cou sous le joug.

Énigmatique destinée ! Cruelle loi qui, en un jour, du mouton inoffensif fait un loup dévorant, de la colombe un oiseau de proie, de l'homme juste un brigand, de grasses prairies un champ de carnage et sur l'essor de l'industrie humaine fait retomber le chaos ! ... »

Ainsi ruminait Weber, très affecté de l'attitude nouvelle de Mauvilain, et ne se doutant guère qu'avant la séparation l'enragé patriote lui tenait en réserve d'autres surprises.

Car, ainsi que l'avait prédit M. Lhomond, il y avait eu par tout le kopje des pleurs et des lamentations quand la nouvelle avait éclaté du départ imminent des Massey. Lady Theodora, en particulier, refusait d'être consolée; elle était convaincue, disait-elle, que son frère ne guérirait pas si Gérard n'était présent pour achever la cure, et beaucoup d'autres convalescents pensaient de même pour leur propre compte, quoique tous n'exprimassent pas leurs regrets avec le même abandon que la belle dame, habituée à voir tout plier devant elle.

Chez la famille Mauvilain, la consternation n'était pas moindre. Dame Gudule avait rencontré en M ,ue Massey une amie et une conseillère qui, plus d'une fois, lui avait allégé les responsabilités écrasantes d'une nichée de quatorze enfants au bivouac. Les gars s'étaient pris d'un attachement profond et silencieux pour Henri et Gérard, honorant leur dévouement à la cause de l'humanité, admirant leur personne et leurs manières et se les proposant secrètement pour modèles. Quant à la troupe des jeunes filles et des petits, ils étaient tous, depuis les premiers jusqu'aux derniers.

les séides fervents de Colette et de Lina. La grâce, l'enjouement des deux Françaises avaient conquis tout le kopje; à leur école, ces rudes paysans apprenaient à secouer le manteau de rigidité huguenote qui toujours avait pesé sur eux, à ne plus regarder l'existence uniquement sous son aspect solennel et sévère, à se délasser à propos des soins et des soucis de la vie, à s'amuser, en un mot, dans la saine mesure qui est nécessaire et qui donne plus de saveur à la tâche quotidienne.

Tous, ils se trouvaient à merveille de ce nouveau régime ; ni les devoirs de la famille, ni la discipline militaire n'y perdaient rien, et, pour mêler quelques chansons joyeuses aux cantiques qui jusqu'ici avaient composé tout leur répertoire musical, les braves Boers n'en étaient pas moins disposés à mourir pour la cause de l'indépendance. Tout au contraire, leur admirable esprit de patriotisme avait gagné une pointe d'héroïque bonne humeur à cet entraînement général vers un état d'esprit plus léger et plus heureux. Seul, le chef avait résisté. 11 devenait de plus en plus sombre sous le poids des responsabilités qui le poussaient graduellement à l'injustice. Agrippa Mauvilain était un esprit trop lucide, une conscience trop droite pour ne pas avoir senti qu'en usant sans leur permission des engins fabriqués par Henri Massey et M. Weber, il faisait en quelque sorte acte de banditisme. Et pourtant, aux regrets très distincts qu'il éprouvait d'avoir été amené à cette mesure, que réprouvait la probité du citoyen paisible, se joignait le désir, non moins caractérisé du chef militaire et du patriote ardent, d'obtenir coûte que coûte le triomphe de sa cause, et la volonté de tout faire — tout!

pour écraser l'envahisseur. Ces courants contraires affectaient son humeur et le rendaient inabordable.

Une explosion était inévitable.

L'heure du départ allait venir pour les Massey, et ils étaient activement occupés à charger leurs bagages sur le dos de Goliath.

Soudain, Agrippa Mauvilain s'avança vers eux, et parlant d'un ton rude et cassant, qui était le résultat d'un cruel débat intérieur :

« Inutile, messieurs, de poursuivre ces apprêts, dit-il. L'éléphant ne partira pas! »

Pendant un moment de stupeur, le silence régna. Chacun, plus ou moins, comprenait l'état d'esprit du chef boer, l'admirait et le plaignait à la fois... Mais il est des limites à l'indulgence et à l'abnégation ; si les Massey pouvaient accepter un fait de guerre qui les lésait dans leur propriété, il n'en était pas de même quand on touchait à leurs affections.

Or l'éléphant était unanimement considéré, par les maîtres autant que par les serviteurs, comme l'ami éprouvé, fidèle et précieux de la famille. Et, certes, il avait bien gagné ses galons !

Gérard et Colette, puis Lina, furent les premiers à donner une voix à leur surprise.

« De quel droit parlez-vous ainsi? s'écria impétueusement Gérard.

— Mon pauvre Goliath!... gémit Colette.

— Oh! monsieur Mauvilain! supplia Lina, vous n'aurez pas la cruauté de séparer Tottie de son grand ami!... Vous leur briseriez le cœur!... »

Puis Martine et Le Guen :

« Ce serait un vol infâme ! prononça Martine sans ménagement.

— Un vol que nous ne laisserons pas s'accomplir, appuya Le Guen, 1 baissant le front d'un air d'entêtement tout breton.

— Mauvilain! dit enfin M. Massey sortant de sa stupeur, ceci dépasse les bornes ! Avezvous réfléchi au dommage, à la peine que vous nous infligeriez?

— Faut-il vous rappeler, jeta ici lady Theodora, qui assistait au débat, les obligations sacrées que vous avez à cette famille? Est-ce ainsi que le Boer paye ses dettes?... Honte à lui ! 11 n'est pas l'ennemi que je croyais...

— L'éléphant nous est indispensable pour transporter le canon et son affût, articula Mauvilain », se cuirassant d'indifférence extérieure pour cacher sa torture intime. Car le reproche amical de M. Massey lui avait été à l'àme, autant que le regard de mépris et les paroles cinglantes de l'Anglaise.

« Mais... l'éléphant est à nous!... Vous le savez bien... ce n'est pas une bête de guerre...

ANDRE LÀUR1E

lit Colette, revenant à la charge, la voix tremblante.

— Elle Test devenue par le fait », dit Mauvilain avec effort en détournant les yeux du doux visage

inondé de larmes qui l'implorait.

Puis il ajouta, la gorge serrée :

« On vous indemnisera.»

C'en était trop ; et devant le concert d'imprécations qui accueillit ce mot, l'intransigeant patriote, troublé et décontenancé, fit entendre quelques excuses incohérentes :

« Pardonnez... ma langue a trahi mes intentions... Je n'ai point l'art des belles paroles.

J'ai un regret

mortel de vous affliger... je voudrais tout faire pour pallier... mais la raison d'État...

« ... Tenez, fit-il soudain, je veux vous donner la preuve que la nécessité, non pas mon caprice, m'oblige à prendre la mesure qui vous est si cruelle. Ce mot d'indemnité qui vous a froissés, qui vous a paru brutal, le trouverezvous encore tel, si en échange de votre éléphant je vous livre ce prisonnier que vous regrettiez tant de laisser?

— Lord Fairfield? s'écrièrent plusieurs voix incrédules.

— Oui, lord Fairfield, dit le Boer fièrement. Vous ne direz plus, j'espère, lady Theodora, que je ne sais pas payer mes dettes...

— Mais... il n'est pas en état de voyager à

cheval... ditelle un peu ébahie.

— Vous aurez une voiture d'ambulance... à la condition,bien entendu, qu'il donne sa parole de ne pas servir jusqu'à la fin de la guerre.

— 11 ne la donnera pas !

s'écria lady Theodora avec force. Et je vous jure, moi, à sa place, qu'il reprendra les armes aussitôt qu'il le pourra et vous fera tout le mal possible. — D'ailleurs il n'accepterait pas, même pour

gagner sa liberté, un marché qui léserait nos amis!...

— Ceci, dit le Boer redevenu calme, est une question qui ne le regarde point; car, quoi que vous, décidiez, je garde l'éléphant. J'ajoute, reprit-il api es un moment, que je laisse au prisonnier la liberté sans conditions. Le Boer saura montrer qu'il n'est inférieur à personne en fait de générosité. »

Et, s'étant incliné non sans dignité devant sa belle ennemie, Mauvilain se retira de la lice. (La suite prochaimmenl.) André Ladrie.

Le Directeur-Gérant : J. Il et z kl.

LA BALEINE SOUFFLA BLANC COMME A L'ORDINAIRE (Page 66.)

XIV — 2* Série. Droits de traduction ot de reproduction réservés. 159 — 5

Magasin illustré d'Éducation et de Récréation

par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX

III (Suite.) Sur la oôte est de la Nouvelle-Zélande.

Lorsque la baleine remonta à petite distance, 4a pirogue se hala dessus. Des coups de lance lui furent portés par le lieutenant et le harponneur. Comme ces coups n'atteignaient pas les organes essentiels, la baleine, au lieu de souiller le sang, souilla blanc comme à l'ordinaire, en filant vers le nord-est. 11 y avait donc certitude qu'elle n'était pas mortellement blessée.

A bord du Saint-Enoch, le capitaine Bour- 'cart et l'équipage suivaient avec le plus vif intérêt les péripéties de cette chasse, qui pouvait se prolonger. Il n'était pas impossible, an effet, que l'animal continuât à fuir pendant plusieurs heures. Aussi M. Bourcart remit-il son navire au plus près, afin de rejoindre la pirogue, dont deux bons milles le séparaient alors.

Cette embarcation courait avec une prodigieuse vitesse. Tel que l'on connaissait le second lieutenant, on savait bien qu'il ne se résignerait point à abandonner sa proie,

malgré les conseils de prudence qui lui avaient été donnés.

Quant à Yves Coquebert, aprèa avoir débrouillé sa ligne, il se préparait à aider son camarade.

Une demi- heure encore, et il fut aisé de constater que la baleine commençait à s'épuiser. Ses immersions ne duraient que quelques minutes, preuve que la respiration lui marquait.

Romain Allotte, profitant de ce que sa marche se ralentissait, fit haler sur la ligne, et, à l'instant où ralliait la pirogue du lieutenant Coquebert, son harponneur Ducrest parvint à trancher un des ailerons de la baleine avec son louchct, et d'autres coups lui furent portés au flanc. Après un dernier plongeon, elle reparut, battant l'eau avec une violence telle qu'une des pirogues faillit chavirer. Enfin sa tête se dressa ai*-dessus de l'eau, et elle souffla rouge, ce qui indiquait sa fin prochaine.

Néanmoins, il fallait se défier des dernières

convulsions d'un si puissant animal. C'est alors que les pirogues sont le plus exposées, et un coup de sa queue suffit à les mettre en pièces. Cette fois, les deux lieutenants furent assez adroits pour l'éviter, et, après s'être retournée sur le flanc, la baleine demeura immobile à la surface de la mer.

En ce moment, les deux embarcations se trouvaient à un mille et demi du Saint-Enoch, qui manœuvra de manière à leur épargner de la route. La houle s'accentuait sous une brise de nord-ouest. D'ailleurs, la baleine capturée — une baleine franche — était d'un tel volume que les hommes auraient eu grand'peine à la dèhaler.

Il arrive quelquefois que les pirogues ont été entraînées à plusieurs milles du bâtiment. Dans ce cas, si le courant est contraire, elles sont obligées de mouiller sur la baleine en y portant une petite ancre, et on ne la remorque qu'à l'heure où le courant prend une direction inverse.

En cette occasion, il ne fut pas nécessaire d'attendre. Vers quatre heures, le Saint-Enoch avait pu se rapprocher à quelques encablures. Les deux pirogues le rejoignirent, et, avant cinq heures, la baleine fut amarrée au long du bord.

Le lieutenant Allotte et ses hommes reçurent les félicitations de tout l'équipage.

L'animal était vraiment de belle grosseur, mesurant près de vingt-deux mètres sur une douzaine de circonférence en arrière des nageoires pectorales, ce qui lui donnait le poids d'environ soixajite-dix mille kilogrammes.

« Mes compliments, Allotte, mes compliments! répétait M. Bourcart. Voilà un heureux coup de début, et il ne faudrait pas beaucoup de baleines de cette taille pour emplir notre cale. — Qu'est-ce que vous en pensez, maître Cabidoulin?...

— M'est avis, répondit le tonnelier, que cette bête-là nous vaudra au moins cent barils d'huile, et, si je me trompe d'une dizaine, c'est que je n'ai plus l'œil juste ! »

Et, sans doute, Jean-Marie Cabidoulin s'y entendait assez pour ne point commettre une erreur d'appréciation.

« Aujourd'hui, dit alors le capitaine Bourcart, il est trop tard. La mer tombe, le vent aussi, et nous resterons sous petite voilure. Amarrez solidement la baleine... Demain on s'occupera du dépeçage. »

La nuit fut calme, et le Saint-Enoch n'eut pas à louvoyer. Dès que le soleil parut à l'horizon, l'équipage se distribua le travail, et, tout d'abord, les hommes passèrent les garants d'appareils, afin de virer la baleine au guindeau.

Une chaîne fut alors engagée sous la nageoire du dehors, puis baguée dessus, de manière à ne point déraper. Dès que les harponneurs eurent décollé l'autre nageoire, les matelots aux barres du guindeau virèrent pour haler l'animal à bord. Dans ces conditions, il ne demandait qu'à tourner sur luimême, et l'opération s'accomplirait sans difficulté.

Cela fait, la tète s'amena en quatre morceaux : les lippes, qui furent coupées et accrochées à un énorme croc ; la gorge et la langue, qui tombèrent ensemble sur le pont par-dessus le6 bastingages; puis l'extrémité du mufle, à laquelle sont fixés les fanons, dont le nombre n'est jamais inférieur à cinq cents.

Cette besogne exigea le plus de temps, car, pour avoir ce dernier morceau de la tête, on doit scier l'os assez gros et très dur qui l'attache au corps.

Au surplus, maître Cabidoulin surveillait avec soin tout ce travail, et l'équipage n'y était point novice.

Dès que les quatre fragments de la tète eurent été déposés sur le pont, on se mit à virer le gras de la baleine, après l'avoir découpé en tranches larges d'une brasse et d'une longueur variant entre huit et neuf pieds.

Lorsque la plus grande partie eut été mise à bord, les matelots furent en mesure de couper la queue et de se débarrasser de ce qui restait de la carcasse du côté du large. On eut ensuite successivement les divers moignons de la baleine dont il fut aisé de décoller le gra#, lorsqu'ils gisèrent sur le pont, et plus aisément que si le corps eût été amarré au flanc du navire.

JULES VERNE

L'entière matinée, pendant laquelle on ne perdit pas un instant, fut consacrée à cette pénible occupation, et M. Bourcart ne la fit reprendre que vers une heure, après le repas de midi.

Les matelots attaquèrent alors la monstrueuse tète. Lorsque les harponneurs en eurent chaviré les quatre morceaux, ils détachèrent à la hache les fanons, qui sont plus ou moins longs suivant leur grosseur. De ces lames fibreuses et cornées, les premières, courtes et étroites, s'élargissent en se rapprochant du milieu de la mâchoire, et diminuent ensuite jusqu'au fond de la bouche.

Rangées avec une parfaite régularité, emboîtées les unes dans les autres, elles forment une espèce de treillis ou de nasse qui retient les animalcules, les myriades de petits articulés dont se nourrissent les souffleurs.

Lorsque les fanons eurent été enlevés, Jean- Marie Cabidoulin les fit transporter à l'arrière, au pied de la dunette. Il n'y aurait plus qu'à les gratter pour en décoller le blanc qui provient des gencives et est de qualité supérieure. Quant au gras contenu dans le dessus de la tète, il fut détaché et mis en réserve. Enfin, la tète entièrement vidée de tout ce qu'elle renfermait d'utilisable, ses tronçons furent rejetés à la mer.

La fin de la journée et la journée suivante, l'équipage s'occupa de la fonte du gras.

Comme les vigies n'avaient signalé aucune autre baleine, il n'y eut pas occasion d'amener les pirogues, et tout le monde s'employa à la besogne.

Maître Cabidoulin fit ranger un certain nombre de bailles sur le pont entre le grand mât et le gaillard d'avant. Après avoir été introduit par mcxrceaux dans les bailles, le gras, soumis à la pression d'une mécanique, forma des fragments assez minces pour entrer dans les pots de la cabousse où ils allaient fondre sous l'action de la chaleur.

Cela fait, ce qui resterait, le résidu, l'escrabe comme on l'appelle, servirait à entretenir le feu pendant le temps que fonctionnerait la cabousse, c'est-à-dire jusqu'au moment où tout le gras serait converti en huile. L'opé-

ration terminée, il n'y aurait plus qu'à envoyer l'huile aux barils assujettis dans la cale.

Cette manutention ne présente aucune difficulté. Elle consiste à laisser couler l'huile dans une baille placée à l'intérieur à travers un petit panneau du pont au moyen d'une manche en toile pourvue d'un robinet à son extrémité et qui l'envoie aux barils.

Le travail est alors achevé, et il recommencera dans les mêmes conditions, quand les pirogues auront amarré d'autres baleines.

Le soir venu, lorsque l'huile eut été emmagasinée, M. Bourcart demanda à maître Cabidoulin s'il ne s'était pas trompé sur le rendement de l'animal.

« Non, capitaine, déclara le tonnelier. La bète nous a rendu cent quinze barils...

— Tout autant!... s'écria le docteur Filhol.

Eh bien, il faut l'avoir vu pour le croire !...

— J'en conviens, répondit M. Heurtaux, et cette baleine là est une des plus grosses que nous ayons jamais harponnées...

— Un coup heureux du lieutenant Alloue, ajouta le capitaine Bourcart, et s'il le recommence une dizaine de fois, nous serons bien près d'avoir complet chargement ! »

On le voit, les bons pronostics de M. Bourcart semblaient devoir l'emporter sur les mauvais pronostics de Jean-Marie Cabidoulin.

Ces parages de la Nouvelle-Zélande sont à juste raison très recherchés. Avant l'arrivée du Saint-Enoch, plusieurs navires anglais et américains avaient déjà fait une excellente campagne. Les baleines franges se laissent plus facilement capturer que les autres; elles ont l'ouïe moins fine, et il est possible de les approcher sans éveiller leur attention. Par malheur, les tourmentes sont si fréquentes, si terribles dans ces mers que, chaque nuit, il faut tenir le large sous petite voilure afin d'éviter de se mettre à la côte.

Pendant les quatre semaines que M. Bourcart passa en ces lieux, l'équipage amarra onze baleines. Deux furent prises par le second Heurtaux, trois par le lieutenant Coquebert, quatre par le lieutenant Allotte, deux par le capitaine. Mais elles n'égalaient

point la première en volume, et le rendement en fut beaucoup moins avantageux. D'ailleurs, les souffleurs commençaient à regagner de plus hautes latitudes. Aussi le Saint-Enoch, n'ayant en totalité que neuf cents barils d'huile, devait-il chercher d'autres parages de pêche.

M. Bourcart eut alors la pensée de se rendre à la baie des lies, colonie anglaise établie sur le littoral est dlka- Na-Maoui. Sur cette île septentrionale du groupe, peut-être pourrait-il accroître son chargement avant de rallier les côtes occidentales de l'Amérique?...

Là, au surplus, le Saint- Enoch s'approvisionnerait de pommes de terre, et plus facilement qu'aux environs d'Akaroa où ces légumes ne font pas l'objet d'une très abondante culture.

Le trois -mâts appareilla dans la soirée du 29 mars, et, le surlendemain, il eut connaissance de la baie des Iles.

L'ancre fut envoyée par le fond à courte distance de terre.

Dans le port étaient en relâche plusieurs baleiniers qui se préparaient à quitter la Nouvelle-Zélande.

Dès que les voiles eurent été serrées, le capitaine Bourcart s'informa de l'endroit où il pourrait se fournir de pommes de terre. On lui indiqua une ferme éloignée d'une douzaine de milles vers l'intérieur. Les pirogues des deux lieutenants partirent aussitôt sous la direction d'un Anglais choisi pour guide.

Elles remontèrent une rivière sinueuse entre de hautes collines. Le long des rives s'élevaient des habitations mahories, bâties en bois, entourées de jardins dont les indigènes échangent volontiers les légumes contre des vêtements de fabrication européenne.

A l'extrémité de la rivière les embarcations atteignirent cette ferme où les pommes de terre abondaient, et elles en remplirent plusieurs sacs de natte. Revenues le soir même à bord, elles rapportaient en outre une pro-

vision d'huîtres d'excellente qualité, ramassées sur les roches des berges. Un régal pour le carré comme pour le poste de l'équipage.

Le lendemain, le maître d'hôtel du Saint- Enoch put se procurer quantité d'oignons provenant des jardins mahoris. Ils furent payés de la même monnaie que les pommes de terre, suivant la coutume, en pantalons, en chemises, en étoffes, dont le navire possédait une pacotille.

Au surplus, les indigènes se montraient fort obligeants, au moin6 sur les territoires

JULES VERNE

de la baie des Iles. A cette époque, il est vrai, les agressions n'étaient que trop fréquentes en d'autres points de l'archipel. Les colons devaient lutter contre les Néo-Zélandais, et, ce jour même, un aviso anglais venait de quitter le port pour aller réprimer quelques tribus hostiles.

Quant aux officiers et aux matelots du Saint- Enoch, ils n'eurent point à se plaindre durant cette relâche. Reçus partout hospitalièrement, ils entraient dans les cases, on leur offrait des rafraîchissements, non point de la ' limonade ou de la bière — les indigènes n'en font pas usage, — mais d'excellentes pastèques, dont les jardins regorgeaient et aussi des figues non moins bonnes qui pen-

daient à les rompre aux branches des arbres.

M. Bourcart ne resta que trois jours dans la baie des Iles. Sachant que les baleines abandonnaient ces parages, il prit ses dispositions pour une assez longue traversée qui ne compterait pas moins de quatre mille milles.

En effet, c'était à la baie Sainte-Marguerite, sur la côte de la Basse-Californie, que le Saint-Enoch irait achever une campagne, si heureuse à son début.

Et, lorsqu'on le répétait au tonnelier :

« Le commencement est le commencemen t. . .

murmurait entre ses dents Jean-Marie Cabidoûlin. Attendons la fin...

— Attendons, » répondait maître Ollive, en haussant les épaules.

A travers le Pacifique.

Le 3 avril, dans la matinée, le Saint-Enoch abandonna le mouillage de la baie des Iles. 11 ne manquait plus à son approvisionnement que des noix de cocos, de la volaille et des porcs. N'ayant pu s'en procurer aux deux dernières relâches à la Nouvelle-Zélande, le capitaine Bourcart se proposait de toucher à l'une des îles de l'archipel des Navigateurs, où ces objets de consommation ne font pas défaut.

Le vent soufflait en bonne direction et les neuf cents milles qui séparent Ika-Na-Maoui du tropique du Capricorne furent franchis en une huitaine de jours, grand largue, amures à bâbord.

Ce jour-là, 12 avril, en réponse à une question que lui posait le docteur Filhiol, M. Bourcart dit :

« Oui, c'est peut-être à cette place, par le vingt-troisième parallèle et le cent soixantequinzième méridien, que l'Océan Pacifique accuse ses plus grandes profondeurs. Au cours de sondages qui ont été exécutés à bord du Penguin, on a dévidé quatre mille neuf cents brasses de ligne sans atteindre le fond.

— Je croyais, fit observer M. Filhiol, que les fonds les plus considérables se rencontraient dans les mers du Japon...

— Erreur, déclara le capitaine Bourcart, et, ici, ils l'emportent de deux cent quarante-cinq brasses, ce qui donne, au total, neuf mille mètres.

— Eh! fit le docteur Filhiol, c'est l'altitude qu'atteignent les plus hautes montagnes du globe, celles de l'Himalaya : huit mille six cents mètres, le Dhwalagiri du Népal; neuf mille, le Chamalari du Boutan !

— Voilà, répliqua M. Bourcart, une comparaison de chiffres qui ne laisse pas d'être instructive...

— Elle démontre, capitaine, que les plus hauts reliefs de la terre n'égalent point ses abîmes sous-marins. A l'époque de formation, lorsque notre globe tendait à prendre sa figure définitive, ses dépressions ont acquis plus d'importance que ses soulèvements, et peut-être ne seront-elles jamais déterminées avec quelque exactitude. »

A trois jours de là, 15 avril, ayant eu connaissance des Samoa, archipel des Navigateurs, le Saint-Enoch vint jeter l'ancre à quelques encablures de l'île Savai, qui est une des plus considérables du groupe.

Une douzaine d'indigènes, accompagnant leur roi, se rendirent à bord avec un Anglais qui servait d'interprète. Ces naturels très

incivilisés, étaient à peu près nus, et Sa Majesté ne se montrait guère plus vêtue que ses sujets. Mais une chemise d'indienne dont le capitaine Bourcart lui fît présent, et dans les manches de laquelle il s'obstina tout d'abord à passer ses jambes, ne tarda pas à voiler sa nudité royale.

Les pirogues envoyées à terre, sur le conseil de l'Anglais, rapportèrent un chargement de noix fraîches, cueillies à même les cocotiers.

Le soir, à la tombée du crépuscule, le Saint- Enoch vira de bord, afin de ne pas rester près de la terre, et il louvoya toute la nuit.

Dès l'aube naissante, le capitaine Bourcart reprit son mouillage de la veille. Les indigènes fournirent au maître d'hôtel une vingtaine de tortues de belle espèce, autant de cochons de petite taille, de la volaille en quantité. Ces provisions furent payées en objets de pacotille dont les Samoans font le plus grand cas, principalement de mauvais couteaux à cinq sols pièce.

Trois jours après le départ, les vigies signalèrent une troupe de cachalots, qui s'ébattait à quatre ou cinq milles par bâbord devant. La brise soufflait faiblement, et le Saint-Enoch gagnait à peine vers le large. Il était déjà tard, près de cinq heures. Cependant le capi- j taine Bourcart ne voulut pas perdre cette occasion de donner la chasse à un ou plusieurs de ces animaux.

Deux pirogues furent donc amenées surle-champ, celle de Heurtaux et celle de Coquebert. Ces officiers, leurs harponneurs, leurs matelots, y prirent place. A force d'avirons, la mer n'étant gonflée que dune longue houle, elles se dirigèrent vers le troupeau.

Du haut de la dunette, le capitaine Bourcart et le docteur Filhiol allaient suivre non sans intérêt les péripéties de cette pêche.

« Elle est plus difficile que la pêche de la baleine, fit observer M. Bourcart, et aussi moins fructueuse. Dès que l'un de ces cachalots a été harponné, on est souvent contraint de larguer la ligne, car il plonge à de grandes profondeurs avec une extrême rapidité. En revanche, si la pirogue a pu se tenir sur la ligne pendant la durée du premier plongeon,

on a la presque certitude de capturer l'animal. Une fois remonté à la surface, il y reste, et le louchet et la lance l'ont bientôt achevé. »

C'est ce qui arriva en cette circonstance.

Les deux pirogues ne purent amarrer qu'un seul cachalot de moyenne taille, et il en est dont la longueur dépasse celle de la baleine franche. Comme la nuit commençait à venir et que des nuages se levaient dans l'est, il eût été imprudent de s'attarder. Aussi, pendant la soirée, l'équipage s'occupa-t-il de virer Tanimal.

Le surlendemain, il n'y eut pas lieu de se remettre en pêche. Les cachalots avaient disparu, et le Saint-Enoch j servi par une fraîche brise, reprit sa route au nord-est.

Ce jour-là apparut un navire qui suivait la même direction à trois ou quatre millei sousle vent. C'était un trois-màts-barque, tout dessus, dont il eût été impossible de reconnaître la nationalité à cette distance. Cependant la forme de sa coque, quelques détails de la voilure, permirent de croire qu'il était anglais.

Vers le milieu de la journée se produisit une de ces rapides sautes de vent de l'ouest à l'est qui sont très dangereuses par leur violence sinon leur durée, et risquent de mettre un navire en perdition, s'il n'est pas préparé à les recevoir.

En un instant, la mer fut démontée, despaquets de houle tombèrent à bord. Le capitaine Bourcart dut prendre la cape afin de tenir tête à la rafale sous le grand hunier, la misaine et le petit foc.

Pendant la manœuvre, l'un des matelots, Gastinet, s'ètant pomoyé jusqu'au bout dehors du grand foc pour dégager une des écoutes, manqua des deux mains et tomba.

« Un homme à la mer! » cria aussitôt un de ses camarades qui, du gaillard d'avant, venait de le voir s'enfoncer sous les eaux.

Tout le monde fut sur le pont et M. Bourcart gagna précipitamment la dunette afin de diriger le sauvetage.

Si Gastinet n'eût pas été bon nageur, il aurait été perdu. La mer brisait avec trop

JULES VERNE

de violence pour que l'on pût déhaler une embarcation. Il ne restait donc, comme moyen de secours, que de jeter des bouées, ce qui fut fait à l'instant.

Par malheur, Gastinet était tombé au vent, et, comme le navire dérivait, les bouées ne pouvaient arriver jusqu'à sa portée. Aussi cherchait-il à les atteindre en nageant d'un bras vigoureux.

« A larguer la misaine et le perroquet de fougue ! » commanda le capitaine Bourcart.

Et, en virant, le Saint-Enoch se rapprocherait de Fhomme qui se débattait au milieu des lames, à une demi-encâblure du bord.

D'ailleurs Gastinet ne tarda pas à saisir une des bouées, et, à la condition de s'y maintenir, il serait assurément recueilli lorsque le bâtiment aurait viré de bord.

Mais voilà que la situation se compliqua effroyablement.

« Un requin!... un requin! » venaient de crier quelques matelots postés sur la dunette.

Un de ces terribles squales apparaissait et disparaissait entre les lames sous le vent du navire, après avoir passé à l'arrière.

On connaît la voracité extraordinaire, la force prodigieuse de ces monstres, — rien que mâchoires et estomac, a-t-on justement pu dire. Et si le malheureux était rencontré par ce requin, s'il n avait pu être hissé à bord auparavant...

Or, bien que le squale ne fût plus qu'à une centaine de pieds de lui, Gastinet ne l'avait pas aperçu. Il n'avait pas même entendu le cri jeté du haut de la dunette, et ne se doutait pas de l'effroyable danger qui le menaçait.

A ce moment, plusieurs coups de feu éclatèrent. Le second Heurtaux et Romain Alloue, ayant en toute hâte décroché leurs carabines au râtelier du carré, venaient de tirer sur l'animal.

Celui-ci avait-il été atteint?... on ne savait. Toutefois il plongea et sa tête n'émergea plus du creux des lames.

Cependant, la barre dessous toute, le navire commençait à lofer. Mais, par une mer aussi forte, parviendrait-il à faire son abattée?... S'il manquait à virer, ce qui était à craindre

dans ces mauvaises conditions, — la manœuvre aurait été inutile.

11 y eut un instant de terrible anxiété. Le Saint-Enoch, tandis que ses voiles ralinguaient et détonaient avec violence, eut quelques secondes d'hésitation. Enfin ses focs prirent, et il dépassa la ligne du vent en donnant une bande telle que ses dallots engagèrent.

Alors, les écoutes solidement raidies, il se maintint au plus près et gagna vers la bouée à laquelle se cramponnait le matelot. On put lui jeter un bout de grelin; il le saisit vigoureusement et fut halé à la hauteur des bastingages, au moment où le squale, se retournant, les mâchoires ouvertes, allait le happer par la jambe.

Lorsque Gastinet eut été déposé sur le pont, il perdit connaissance. Mais il était sauvé, et le docteur Filhiol n'eut pas grand'peine à le ranimer.

Entre temps, le harponneur Ducrest avait lancé au monstre un croc garni d'un morceau de carcasse de bœuf.

Mais peut-être le requin avait-il fui, car on ne le voyait plus...

Soudain une violente secousse se produisit, qui aurait entraîné la ligne, si elle n'eût été solidement tournée à un des taquets du bastingage.

L'animal était pris. Le croc, enfoncé dans sa gueule, ne larguerait pas. Six hommes se mirent sur la ligne et le sortirent de l'eau. Puis, sa queue saisie par un nœud coulant, on le remonta au moyen d'un palan, et il retomba sur le pont, où quelques coups de hache l'eurent bientôt éventrè.

D'habitude les matelots ont la curiosité de regarder ce que contient l'estomac de ces monstres, dont le nom, à ce que l'on prétend, n'est que le mot latin requiem.

Voici ce qui fut trouvé dans le ventre de ce squale, où il y aurait encore eu de la place pour le pauvre Gastinet : quantité d'objets tombés à la mer, une bouteille vide, trois boîtes de conserve vides également, plusieurs brasses de bitord, un morceau de faubert, des débris d'os, un surouët de toile cirée,

une vieille botte de pécheur, et un montant de cage à poule.

On le comprend, cet inventaire intéressa particulièrement le docteur Filhiol :

« C'est la boîte aux ordures de la mer!... » s'écria-t-il.

De fait, on n'aurait pu imaginer une expression plus juste. Et il ajouta :

« Il n'y a plus maintenant qu'à la jeter par-dessus le bord...

— Non point, mon cher Filhiol, déclara M. Bourcart.

— Et que voulez-vous faire de ce squale, capitaine?...

— Le dépecer et conserver tout ce qui est utilisable!...

Et, rien qu'en ce qui vous concerne, docteur, on tire des requins une huile qui ne se fige jamais et qui a toutes les qualités médicinales de l'huile de foie de morue. Quant à la peau, après avoir été séchée et polie, elle sert aux bijoutiers pour fabriquer des objets de fantaisie, aux relieurs pour faire du chagrin, aux menuisiers pour faire des râpes à bois...

— Eh ! capitaine, demanda le docteur Filhiol, allez-vous me dire aussi que le requin se mange?...

— Sans doute, et ses ailerons sont tellement recherchés sur les marchés du Céleste- Empire qu'ils coûtent jusqu'à sept cents francs la tonne. Si nous ne sommes pas assez Chinois pour nous en régaler, nous faisons de la chair une colle de poisson qui est supérieure, pour la clarification des vins, des bières et des liqueurs, à celle que donne l'esturgeon.

D'ailleurs, à qui ne répugne pas sa saveur huileuse, un filet de requin ne laisse pas d'être fort agréable... Vous voyez donc que celui-ci vaut son pesant d'or! »

C'est à la date du 25 avril que M. Bourcart

eut à noter sur le livre de bord le passage de la Ligne.

A neuf heures du matin, ce jour-là, par un temps clair, il avait fait au sextant une pre-

mière opération, afin d'avoir la longitude* c'est-à-dire l'heure du lieu — et il la compléterait lorsque le soleil passerait au méridien en tenant compte, avec le loch,- de la distance parcourue entre les deux observations.

A midi, cette seconde opération lui indiqua sa latitude par la hauteur du soleil au-dessus de- l'horizon et il détermina définitivement l'heure par le chronomètre.

Le temps était favorable , l'atmosphère pure. Aussi ces résultats furent-ils tenus pour très exacts et M. Bourcart dit, après ses calculs :

« Mes amis, nous venons de franchir l'Equateur, et voici le Saint-Enoch revenu dans l'hémisphère septentrional. »

Comme le docteur Filhiol — le seul à bord qui n'eût point passé la Ligne — n'avait pas été soumis au baptême en descendant l'Atlantique, cette fois encore on lui épargna les cérémonies plus ou moins désagréables du bonhomme Tropique. Les officiers se contentèrent de boire au succès de la campagne, dans le carré, aussi bien que l'équipage dans le poste. Les hommes avaient reçu double ration d'eau-de-vie — ce qui se faisait chaque fois qu'ils avaient amarré une baleine.

Il fallut même, en dépit de ses grognements, que Jean-Marie Cabidoulin choquât sa tasse contre la tasse de maître Ollivc :

« Un bon coup à travers le gosier, ça ne se refuse pas... lui dit son camarade.

— Non, certes! répliqua le tonnelier, mais ce n'est pas ça qui changera ma manière de voir !

— Change pas, vieux, mais bois tout de même ! »

D'ordinaire, sur cette partie du Pacifique, les vents sont très faibles à cette époque de Tannée, et le Saint-Enoch fut à peu près encalminé. C'est alors que les heures semblent longues! Sans faire route, du soir au matin et du matin au soir, un bâtiment est le jouet de la houle. On cherche donc à se distraire par la lecture, par la conversation, à moins de demander au sommeil l'oubli des heures au milieu de ces chaleurs accablantes des Tropiques.

Un après-midi, le 27 avril, M. Bourcart, les officiers, le docteur Filhiol, et aussi maître Ollive et maître Cabidoulin, abrités sous la tente de la dunette, causaient de choses et d'autres.

Et alors, le second, s'adressant au tonnelier, de lui dire :

« Voyons, Cabidoulin, avouerez-vous que d'avoir déjà neuf cents barils d'huile dans sa cale, c'est un bon début pour une saison de pêche?...

— Neuf cents barils, monsieur Heurtaux, répondit le tonnelier, ce n'est pas deux mille, et les onze cents autres ne se rempliront

peut-être pas comme on remplit sa tasse à la cambuse!...

— C'est donc, observa en riant le lieutenant Coquebert, qu'il n'y aura plus une seule baleine...

— Et que le grand serpent de mer les aura toutes avalées! ajouta sur le même ton le lieutenant Allotte :

— Peut-être... répondit le tonnelier, qui se gardait bien de plaisanter.

— Maître Cabidoulin, demanda le capitaine Bourcart, vous y croyez donc toujours à ce monstre des monstres?...

— S'il y croit, le têtu!... déclara maître Ollive. Mais il ne s'arrête pas d'en parler sur le gaillard d'avant...

— Et il en parlera encore ! affirma le tonnelier.

— Bon ! dit M. Heurtaux; pour la plupart de nos hommes, ça n'a pas grand inconvénient et ils ne donnent pas dans les contes de Cabidoulin!... Mais pour ce qui est des novices, c'est autre chose, et je ne suis pas sûr qu'ils ne finissent par s'effrayer...

— Alors, retenez votre langue, Cabidoulin, ordonna M. Bourcart.

— Et pourquoi, capitaine?... répondit le tonnelier. Au moins ces gens-là seront prévenus... et lorsqu'ils rencontreront le serpent de mer... ou tout autre monstre marin...

— Comment, demanda M. Heurtaux, vous avez l'idée que nous le rencontrerons, ce fameux serpent de mer?...

— Pas de doute à cela.

— Et pourquoi?...

— Pourquoi?... Voyez-vous, monsieur Heurtaux, c'est une conviction que j'ai, et les plaisanteries de maître Ollive n'y feront rien...

— Voyons... pendant vos quarante ans de navigation dans l'Atlantique et le Pacifique, vous ne Pavez pas vu, que je sache, cet animal fantastique...

— Et je comptais bien ne jamais le voir, puisque j'avais pris ma retraite, répondit le tonnelier. Mais M. Bourcart est venu me relancer, et, cette fois, je n'y échapperai pas!

— Eh bien, je ne serais pas fâché de la rencontre !... s'écria le lieutenant Allotte.

— Ne dites pas cela, lieutenant, ne dites pas cela!... répliqua le tonnelier d'une voix grave.

— Allons, Jean-Marie Cabidoulin, reprit M. Bourcart, ce n'est pas sérieux !... Le grand serpent de mer!... Je vous le répète pour la centième fois... personne ne l'a jamais vu... personne ne le verra jamais... pour cette bonne raison qu'il n'existe pas et ne peut exister...

— Il existe si bien, capitaine! s'obstina à répondre le tonnelier, que le Saint-Enoch fera sa connaissance avant la fin de la campagne... et qui sait même si ce n'est pas de la sorte que celle-ci finira ! »

Et, pour tout avouer, Jean-Marie Cabidoulin était si affirmatif que non seulement les novices du bord, mais les matelots finiraient par ajouter foi aux menaçantes prédictions du tonnelier. Qui sait si le capitaine parviendrait à clore la bouche d'un homme si convaincu?...

C'est alors que le docteur Filhiol, interrogé par M. Bourcart sur ce qu'il pouvait savoir relativement an prétendu serpent de mer, répondit :

« J'ai lu à peu près tout ce qu'on a écrit là-dessus et je sais les plaisanteries que s'est attirées le Constitutionnel en donnant ces légendes pour des réalités... Or, remarquez, capitaine, qu'elles ne sont pas nouvelles ! On les retrouve dès le début de l'ère chrétienne ! Déjà la crédulité humaine accordait des dimensions gigantesques à des poulpes, à des calmars, à des encornets, à des céphalopodes, qui ordinairement ne mesurent pas plus de soixante-dix à quatre-vingts centimètres de longueur, compris leurs tentacules. 11 y a loin de là à ces géants de l'espèce, agitant des bras de trente, de soixante, de cent pieds et qui n'ont jamais vécu que dans les imaginations!... Et n'a-t-on pas été jusqu'à parler d'un kraken, long d'une demi-lieue, lequel entraînait les bâtiments dans les profonds abîmes de l'Océan ! »

Maître Cabidoulin prêtait une extrême attention au docteur, mais il ne cessait de remuer la tête négativement devant ses affirmations.

« Non, reprit M. Filhiol, pures fables, auxquelles les anciens croyaient peut-être, puisque, du temps de Pline, il était question d'un serpent amphibie, à large tête de chien, aux oreilles repliées en arrière, au corps recouvert d'écaillés jaunissantes, qui se jetait sur les petits navires et les mettait en perdition. Puis, dix ou douze siècles plus tard, l'évoque norvégien Pontoppidan affirma l'existence d'un monstre marin, dont les cornes ressemblaient à des mâts armés de vergues, et, lorsque les pêcheurs se croyaient sur de grands fonds, ils les trouvaient à quelques pieds seulement, parce que l'animal flottait sous la quille de leur chaloupe ! Et n'allait-on pas jusqu'à soutenir que le monstre possédait une énorme tête de cheval, des yeux noirs, une crinière blanche et que, dans ses plongeons, il déplaçait un tel volume d'eau que la mer se déchaînait en tourbillons pareils à ceux du Maël-Strom!...

— Et pourquoi ne l'aurait-on pas dit, puisqu'on avait vu ?... observa le tonnelier.

— Vu... ou cru voir, mon pauvre Cabidoulin, répondit le capitaine Bourcart.

— Et même, ajouta le docteur Filhiol, ces braves gens n'étaient point d'accord, les uns affirmant que l'animal avait le museau pointu et qu'il rejetait l'eau par un èvent, les autres soutenant qu'il était muni de nageoires en forme d'oreilles d'éléphants. Et puis ce fut la grande baleine blanche, des côtes du Groenland, la fameuse Maby Dick, que les baleiniers écossais pourchassèrent pendant plus de deux siècles sans parvenir à l'atteindre, et même sans jamais l'avoir aperçue...

— Ce qui n'empêchait pas d'admettre son existence, ajouta M. Bourcart en riant.

— Naturellement, déclara M. Filhiol, tout comme celle du non moins légendaire serpent, qui, il y a quelque quarante ans, vint se livrer à de formidables ébats, une première fois dans la baie de Glocester, une seconde fois à trente milles au large de Boston dans les eaux américaines. »

Jean-Marie Cabidoulin fut-il convaincu par les arguments du docteur? Non, assurément.

D'ailleurs, à propos de ces animaux prodigieux,

JULES VERNE

puisque la mer renferme d'extraordinaires végétaux, des algues longues de huit cents à mille pieds, pourquoi ne recèlerait-elle pas des monstres de grande dimension, organisés pour vivre dans ces profondeurs qu'ils n'abandonneraient qu'à de rares intervalles?...

Ce qui est certain, c'est que, en 1810, le sloop Concordidy se trouvant à quinze milles de Race-Point, rencontra une sorte de serpent émergeant de cinq à six pieds, à peau noirâtre, à tête de cheval ou plutôt de reptile, mais ne mesurant qu'une cinquantaine de pieds, moins que les cachalots et les baleines.

En 18Z|8, à bord du Péking, l'équipage crut apercevoir une bête énorme, de plus de cent pieds de longueur, qui se mouvait à la surface de la mer. Vérification faite, ce n'était qu'une algue démesurée couverte de parasites marins de toutes sortes.

En 18/j9, dans le goulet qui sépare File Osterssen du continent, le capitaine Schielderup déclara avoir rencontré un serpent, ne mesurant pas moins de six cents pieds, endormi sur les eaux.

En 1857, les vigies du Castillan signalèrent la présence d'un monstre à grosse tête en forme de tonneau, dont la longueur pouvait être évaluée à deux cents pieds.

En 1862, le commandant Bouyer, de l'aviso Alecton...

« Pardon de vous interrompre, monsieur Filhiol, interrompit alors maître Cabidoulin, je connais un matelot qui était à bord...

— A bord de V Alecton?... demanda M. Bourcart.

— Oui...

— Et, maître Cabidoulin, ce matelot a vu ce qu'a raconté le commandant...

— Comme je vous vois et c'est bien un véritable monstre que l'équipage a hissé à bord...

— Bon, répondit le docteur Filhiol, ce n'était qu'un énorme céphalopode couleur bisque rouge, yeux à fleur de tète, bouche en bec de perroquet, corps fusiforme, renflé au milieu, nageoires arrondies en deux lobes charnus placés à l'extrémité postérieure, huit bras s'échevelant autour de sa tète. Cette masse de chair molle ne pesait pas moins de

deux mille kilogrammes, bien que l'animal n'eût pas plus de cinq à six mètres de la tête à la queue... Ce n'était donc point un serpent de mer...

— Quand il existe des monstres de cette espèce, répondit le tonnelier, je me demande pourquoi le serpent de mer n'existerait pas?... »

Voici d'ailleurs les découvertes qui allaient être faites plus tard au sujet des spécimens de tératologie que recèlent les profondeurs de la mer.

En 1864, à quelque cent milles au large de San-Francisco, le navire hollandais Cornélis entra en collision avec un poulpe dont un tentacule, chargé de ventouses, vint s'enrouler autour des sous-barbes de beaupré et le fit enfoncer jusqu'au ras de l'eau. Lorsque ce tentacule eut été tranché à coups de hache, deux autres s'accrochèrent, l'un aux capes de mouton des haubans de misaine, l'autre au cabestan ; puis, après amputation, il fallut encore couper huit autres tentacules qui faisaient donner au bâtiment une forte bande sur tribord.

Quelques années après, dans le golfe du Mexique, on signala un monstre à tète de grenouille, aux yeux saillants, pourvu de deux bras glauques et dont les larges mains vinrent se crocher au plat-bord d'une embarcation. Six balles de revolver firent à peine lâcher prise à ce batracien gigantesque, à cette « manta » avec bras reliés au Gorps par une membrane semblable à celle des chauvessouris, et dont l'apparition jeta l'épouvante dans ces parages du golfe.

En 1873, c'est le cutter Lida, qui, dans le détroit de Sleat, entre l'île de Skye et la terre ferme, rencontra une masse vivante par le travers de son sillage. C'est le Nestor qui, entre Malacca et Penang, passa non loin d'un monstre océanique long de deux cent cinquante pieds, large de cinquante, à tête carrée, zébré de bandes noires et jaunes, ressemblant à une salamandre, et dont les officiers, les passagers purent entrevoir la formidable masse.

Enfin, en 1875, à vingt milles du cap San-

Roque, pointe nord-est du Brésil, le commandant de la Pauline, George Drivor, crut apercevoir un énorme serpent enroulé autour d'une baleine contre laquelle il luttait comme fait un boa constrictor. Ce serpent, dont la couleur était celle du congre, devait avoir de cent soixante à cent soixante -dix pieds de longueur. Il jouait avec sa proie, et finit par l'entraîner dans les profondeurs de la mer.

Tels sont les derniers faits relevés depuis une trentaine d'années dans les rapports des capitaines. Peuvent-ils laisser des doutes sur l'existence de certains animaux marins, tout au moins fort extraordinaires?

En faisant la part de l'exagération, en refusant d'admettre que les océans soient fréquentés par des monstres dont le volume serait dix fois, cent fois celui des plus puissantes baleines, il est très probable qu'il faut accorder quelque créance aux récits rapportés ci-dessus.

Quant à prétendre avec Jean-Marie Cabidoulin que la mer renferme des êtres, serpents ou poulpes, d'une telle grosseur et d'une telle vigueur qu'ils parviendraient à couler des navires de fort tonnage, non. Si nombre de bâtiments disparaissent sans qu'on n'en ait plus de nouvelles, c'est qu'ils ont péri par collision, c'est qu'ils se sont brisés sur les récifs, c'est qu'ils ont sombré sous voile au milieu des cyclones. Il y a assez, il y a trop de causes de naufrages, sans faire intervenir, comme le faisait l'entêté tonnelier, ces pythons, ces chimères, ces hydres extra-naturels.

Cependant, les calmes se prolongeaient au grand ennui des officiers et de l'équipage du Saint-Enoch. Rien ne permettait d'en prévoir la fin, lorsque, le 5 mai, les conditions atmo-

sphériques se modifièrent brusquement. Une fraîche brise se leva et le navire reprit sa route vers le nord-est.

Ce jour-là, un bâtiment, qui avait été déjà signalé comme suivant la même direction,

reparut et se rapprocha môme à moins d'un mille.

Personne à bord ne mit en doute que ce ne fût un baleinier. Ou il n'avait pas encore commencé sa campagne de pêche, ou elle n'avait pas été heureuse car il semblait assez lège et sa cale devait être à peu près vide.

« Je croiraîs volontiers, dit M. Bourcart, que ce trois-mâts-là cherche à rallier comme nous les côtes de la basse Californie... peut-être la baie Marguerite...

— C'est possible, répondit M. Heurtaux, et,

ED. GRIMARD

si cela est, nous pourrions faire route de conserve...

— Est-il Américain, Allemand, Anglais, Norwégien? demanda le lieutenant Coquebert.

— On peut le « raisonner », dit le capitaine Bourcart. Hissons notre pavillon, il hissera le sien, et nous saurons à quoi nous en tenir. »

Un instant après, les couleurs françaises flottaient à la corne d'artimon du Saint-

Enoch. Mais le navire en vue n'eut pas la politesse de répondre.

« Pas de doute, s'écria alors Romain Allotte, c'est un Anglais! »

Et, à bord, tout le monde fut de cet avis qu'un navire qui ne saluait pas le pavillon de la France ne pouvait être qu'un « English d'Angleterre » !

Jules Yermb.

(La suite prochainement.)

LA PLANTE BIENFAITRICE (Suite.)

Quittons nos campagnes et partons — en imagination, cela va sans dire — pour les régions ensoleillées, radieuses, qui forment le bassin de la Méditerranée. C'est là que

Branche dMivier.

croit et fructifie l'olivier, et c'est à lui que nous avons affaire.

L'olivier (Olea), genre de la famille des oléacées, renferme des arbres et des arbrisseaux à feuilles toujours vertes, ovales, d'un vert foncé en dessus, d'un vert blanchâtre en

dessous. Les fleurs, analogues à celles du jasmin, mais plus petites, sont d'un blanc verdàtre et disposées en petites grappes. Le fruit drupacé renferme un noyau ligneux et très dur; sa chair ferme et verte avant la maturité se ramollit en mûrissant et se couvre d'une pellicule presque noirâtre. Les olives que nous mangeons sur nos tables n'ont point atteint leur dernier degré de maturité. On en corrige l'amertume première en les faisant macérer dans une saumure avec diverses plantes aromatiques.

Le genre olivier renferme neuf espèces, dont l'une est originaire de l'Asie, une autre de l'Amérique, six de l'Afrique et une seule de l'Europe. Cette dernière est l'olivier commun, arbre de troisième grandeur, dépassant rarement 15 mètres, mais s'élevant à mesure qu'il se rapproche des régions africaines, où il devient un arbre de haute futaie. L'olivier d'Europe, qui vraisemblablement est originaire de l'Asie, fut introduit en Provence, 600 ans avant Jésus-Christ, par les Phocéens fondateurs de Marseille. Cet arbre croît très lentement, mais sa durée dépasse parfois cinq ou six siècles.

L'olivier, bien que manquant de majesté, dans nos contrées tout au moins, est cependant un arbre décoratif. Ses branches tordues et noueuses, ses feuilles qui, agitées par la brise, paraissent être d'un gris de poussière lavé de vagues teintes bleuâtres, donnent une

MONOGRAPHIES VÉGÉTALES

physionomie toute particulière aux paysages de notre France méridionale, où Ton croit entendre flotter, sous leur feuillage léger, quelques notes des mélodies de l f Artésienne, quelques lambeaux de strophes de la chanson de Magali.

Mais laissons la poésie et venons à la prose des considérations économiques. L'olivier, plante utile par excellence, est une de celles dont la culture remonte à la plus haute antiquité. Les Grecs le considéraient comme un des dons les plus précieux que les hommes aient reçus des dieux immortels et les prêtres de l'Hellade ont fait honneur de cet inestimable bienfait à leur déesse bienveillante et civilisatrice, Minerve, la patronne d'Athènes. La mythologie, donc, raconte que Neptune, disputant à Athéné (nom grec de Minerve) l'honneur de donner un nom à la ville (qui devait s'appeler Athènes), frappa la terre dé son trident et en fit sortir un cheval écumant et belliqueux. Mais, dit Demoustier :

Plus modeste dans ses bienfaits, Minerve, préférant le bonheur à la gloire, Fit naître l'olivier, symbole de la paix,

Et Minerve obtint la victoire.

Pour extraire l'huile des olives, on les récolte en pleine maturité et on les écrase au moyen de lourdes meules verticales. La pâte ainsi obtenue est mise sous un pressoir. La première huile qui en découle est dite huile

Olives et noyau.

vierge, fine ou comestible. Une seconde pression est faite après addition d'eau chaude, et enfin les tourteaux qui ne sont pas encore complètement épuisés sont plongés dans un bassin traversé par un courant d'eau bouillante qui entraîne toute l'huile qu'avait conservée le résidu.

Les huiles fines les plus estimées nous viennent de la Provence, de la Toscane et de la province de Bari, dans l'ancien royaume de Naples. Puis viennent les huiles lampantes, les huiles à fabrique et autres qualités inférieures. Les huiles non clarifiées dites

Grosse olive de Tunisie.

à fabrique servent à la fabrication des savons. Les lampantes servent à l'éclairage, et enfin les huiles de qualités tout à fait inférieures sont utilisées pour le graissage des machines. On appelle huile d'œillette une huile blanche et comestible (quoique inférieure à celle que nous fournissent les olives) qu'on extrait de la graine d'une espèce de pavots. On la mélange souvent, du reste, avec cette dernière, et beaucoup de consommateurs préfèrent ce mélange à l'huile d'olive pure, dont le goût est plus prononcé.

Un dernier mot sur l'olivier. Le bois de cet arbre est pesant, compact, d'un grain fin et serré qui se prête au plus beau poli. On en fait des ouvrages de tour et de marqueterie, des meubles, des cannes et des objets sculptés.

Nous avons parlé de la longévité des oliviers. Cette longévité atteint parfois des limites extraordinaires. Dans les environs du golfe de Gênes, où abondent de très vieux oliviers, il y en a dont la grosseur énorme et l'air de vétusté témoignent d'un âge incalculable, si bien que l'on suppose que ces vénérables colosses sont peut-être contemporains des premiers colons qui vinrent peupler cette partie de l'Italie, six ou sept cents ans avant

notre ère.

Ed. Grimard.

(La suite prochainement.)

Gravures extraites du Journal d'Agriculture pratique.

LE BOUILLANT ACHILLE

Si le bouillant Achille était un peu plus réfléchi, il ne sortirait pas comme un petit fou en renversant tout sur son passage.

Quelle bousculade !

quelles culbutes et quels cris ! Une écorchure au menton et un « bleu » au coude ne troublent point notre brave. Il en a vu bien d'autres et n'a jamais pleuré pour si peu.

Sur pied en un clin d'œil, le bouillant Achille ne songe qu'à relever et consoler ses victimes. Il s'empresse; il se multiplie.

— Ce n'est pas exprès.

Tenez, voici des bonbons, des gros sous, ne pleurez pas. Les petits, qui ont trois bosses à eux deux, trouvent une mince consolation dcins la pensée que le bouillant Achille ne Ta pas fait exprès.

POUR L'HONNEUR

POUR L'HONNEUR

Par P. PERRAULT

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