‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 34 sur 42 · CONTE ROMAIN · texte numérisé non relu

CONTE ROMAIN

a Amusez-vous, mais n'oubliez pas que notre trirème lève l'ancre à la douzième heure ; ne nous faites pas attendre.

— Sois tranquille, père.

— Maître, comptez sur moi. »

Le chevalier Cneius Norbanus considéra avec un sourire le jeune homme à barbe de philosophe qui était le pédagogue de son fils, et, quelque peu railleur, il ajouta :

« Tout à l'heure, Clinias, quand je t'ai aperçu sous ces ombrages, le long de ce ruisseau limpide, parlant à Junius avec animation, j'ai cru que tu lui récitais les vers d'une bucolique de Virgile. Puis, te voyant ramasser des galets et les montrer à ton élève, j'ai pensé que tu discourais sur la nature et la formation de ces pierres. Je ne soupçonnais point que tous les deux vous étiez simplement occupés à poser des collets pour attraper des oiseaux.

— Maître, répondit le jeune Grec qui ne se

LA TOURTERELLE

déferrait pas aisément, Ésope l'a dit : il ne convient pas qu'un arc soit toujours tendu.

Le sévère Caton jouait à la paume.

— Et Jules César à la mora, et Ovide aux osselets, et Sénèque était de première force aux dames ! débita Junius tout d'une haleine.

— Par Minerve ! s'écria Norbanus en riant et en caressant les boucles brunes de l'écolier, je vois que mon fils devient érudit! Mon cher Clinias, je ne te fais point de reproche : il est très bon que tu saches amuser ton élève et très heureux que toi-même y prennes plaisir... Je vous recommande seulement d'être sur le port à l'heure dite... Je rentre en ville. »

Et le bon chevalier romain se dirigea vers une porte qui, à cinq cent» pas de là, arrondissait son plein cintre ombreux dans le ruban jaune du mur d'enceinte de Messana.

Restés près du ruisseau, le pédagogue et l'écolier reprennent l'occupation qu a interrompue l'arrivée de Norbanus et qui consiste à faire des nœuds coulants avec de longs crins de cheval, à attacher ces crins à des galets et à replacer les galets sur le bord de l'eau.

Clinias donne à ce travail autant de soin que Junius, car le chevalier le juge bien : en dépit de sa barbe de coupe péripatéticienne, il est aussi enfant que son élève.

Les pièges tendus, tous deux vont se cacher dans une touffe de lauriers-roses.

Là, ils attendent, l'œil au guet.

Us attendent longtemps.

Soit que la place ait été mal choisie, soit que l'heure ne soit pas propice, aucun oiseau ne vient boire; pierreries vivantes, les libellules seules effleurent la nappe liquide de leurs ailes de gaze irisée.

Pour que l'enfant prenne patience, Clinias lui fait admirer le paysage qu'ils ont sous les yeux.

De l'endroit où ils sont postés, ils dominent Messana, qu'éclaire le soleil déclinant, ils peuvent contempler tous ses édifices dont les fiers profils se détachent en vigueur sur lazur du ciel et des flots, le port découpé en demilune, forme à laquelle la ville dut son premier nom de Zancla (faucille). De nombreux navires sont à l'ancre ; d'autres entrent ou

sortent, lourdement chargés, gonflant leurs voiles blanches ou pourpres.

A droite et à gauche se hérissent des collines chauves, calcinées.

Sur Tune d'elles, la plus voisine, on distingue des ruines éparses, les restes d'un temple bâti par les Grecs, fondateurs de la ville et dédié par eux à Vénus marine.

Malgré l'intérêt qu'offre ce tableau, les deux guetteurs, déçus, dépités, vont probablement abandonner la partie, lorsque enfin ils voient s'abattre sur les galets un oiseau de la taille d'un pigeon, au plumage splendide.

11 court, volète, tend le cou, boit avecjoie...

Tout à coup, le malheureux pousse un cri aigu, ses ailes battent avec fracas, il veut s'enlever : impossible!

Les deux guetteurs sont accourus.

Clinias met la main sur l'oiseau.

« Par Apollon, s'écrie-t-il enthousiaste, notre patience est récompensée. Quelle merveille ! Vois, Junius : à la gorge, sur les ailes, l'or se mêle au vermillon, comme dans l'aurore. Et ce double collier bleu pareil à deux bagues de saphir! C'est une tourterelle d'une espèce rare, si rare que beaucoup la croient éteinte. Elle provient du premier couple que les Grecs consacrèrent à Vénus marine. Le temple a été abandonné ; prêtres et prêtresses sont partis; seuls, les oiseaux sont restés fidèles...

— Nous l'appellerons Aurea (Dorée), s'écria Junius. J'en ferai cadeau à ma sœur Marcia, qui sera bien heureuse ! »

Un esclave a apporté une cage d'osier.

Clinias va y glisser la capture. Soudain quelque chose d'inouï! Un météore ! Un tourbillon de plumes, de fureur, de cris, de coups de bec, de coups de griffe a fondu sur la tête de Clinias.

Le pauvre pédagogue hurle, se débat, sans lâcher sa proie cependant; de la main restée libre, il a ramassé un bâton; il s'escrime follement, frappe à tour de bras dans le vide.

Le volatile enragé revient sans cesse à la charge.

Enfin, une longue plainte déchirante; l'agresseur a été atteint ; il est projeté au loin

ALBERT FERME

sur l'eau ; il y tombe ; en un clin d'œil le courant l'a emporté.

Clinias a la figure ensanglantée de piqûres.

Junius est terrifié, mais le pédagogue rit tout en s'essuyant.

« Ce n'est rien !

— Quel est ce méchant oiseau? interroge l'enfant.

— Méchant? non. Pauvre bestion, je m'en veux de l'avoir tué. Il voulait délivrer sa compagne... 11 y a dans l'Histoire naturelle de Pline un passage touchant sur l'affection conjugale chez les oiseaux. Mais le maître ne cite aucun trait aussi curieux que celui-ci. Par Pollux, je veux annoter et compléter ce chapitre! »

Ayant heureusement terminé quelques affaires qui l'avaient appelé en Sicile, l'esprit en repos, Norbanus prenait plaisir à errer sans guide, au gré de sa fantaisie, dans cette ville bien différente de Rome.

Les rues, encombrées de peuple, étaient bordées tantôt de petites boutiques que surmontaient des enseignes coloriées, tantôt de grands entrepôts où s'amoncelaient des marchandises de toutes sortes provenant de tous les pays connus. Il y avait nombre d'hôtelleries aux porches profonds, assez semblables aux fondouks orientaux d'aujourd'hui ; à tous les coins de rues, des tavernes d'où sortaient des bruits de discussions, de marchandages, des chiffres criés, hurlés, des tintements de pièces de monnaie.

Messana était alors un centre commercial très important, le carrefour des routes de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique.

Les bigarrures de la foule étaient bien de nature à amuser l'œil d'un citadin qui n'avait jamais quitté les Sept-Collines.

C'étaient des marchands grecs rasés, la taille mince, la chlamyde pendant élégamment sur l'épaule gauche, des Cantabres au chapeau pyramidal, aux longs colliers de pierres noires polies, des Juifs en turban, habillés de bleu, des Égyptiens au teint de brique, des Carthaginois de forte corpulence, costumés de noir

et de rouge, des Numides enveloppés de manteaux blancs noués aux tempes par une courroie, des nègres à tète simiesque, les bras cerclés de larges anneaux d'ivoire.

Artiste et antiquaire, le chevalier s'arrêtait devant certaines constructions : on découvrait çà et là l'empreinte de chacun des peuples d'origines diverses qui s'étaient succédé en Sicile.

Dans ce grenier à blé municipal, bâtiment octogone, au toit conique, Norbanus reconnaissait un ancien temple carthaginois consacré à Baal.

Cette très vieille maison est de style grec.

Dans le corridor d'entrée, on entrevoit un hermès, des colonnes doriques, enduites de stuc rouge, encadrant une cour.

Ici, de petits palais neufs sur le modèle de ceux de Rome : quatre colonnes cannelées, un fronton polychrome; suivant la mode charmante du temps, le mot ave (bonjour) est incrusté dans la mosaïque du seuil.

Au-dessus d'une vaste enceinte, l'inscription Marché aux chevaux attira Norbanus.

Il était grand amateur de beaux coursiers; ses chars, ses cochers étaient réputés aux jeux du Cirque.

Il entra, espérant trouver quelques échantillons des races numides ou arabes ; son attente fut trompée. L'enclos était occupé entièrement par une troupe d'éléphants venus d'Asie et destinés au Colisée.

En sortant, le Romain fut salué par un jeune homme portant l'habillement des gens du peuple et dont les yeux bleus, le poil blond tirant sur le roux, semblaient indiquer une origine germanique; il avait les moustaches longues et pendantes, à la mode des Barbares.

« Toi, Matoas ! s'écria Norbanus. Ton maître est-il ici?

— Seigneur, je n'ai plus de maître! répondit Matoas, redressant avec fierté sa tête énergique.

— Que veux-tu dire ?

— Le seigneur Maxime Carbo m'a affranchi.

— En effet, je n'avais pas remarqué sur ta tête ce pileum (bonnet de feutre, insigne de

LA TOURTERELLE

la liberté). Garbo t'a affranchi! Par Jupiter, moi, je n'aurais jamais fait cela !

— Pourquoi, seigneur?

— Un esclave tel que toi, le prince des cochers de Rome ! Quand on a la chance de posséder un pareil phénix, on n'est pas assez fou pour le laisser aller I

— Maxime Carbo est un homme juste, expliqua Matoas. Il m'avait promis la liberté si, à la dernière course des quadriges, je battais votre cocher Syrus; il a tenu sa promesse.

— Alors, c'est moi qui ai fait les frais de l'affranchissement ! dit gaiement Norbanus.

Eh bien, sans rancune! — Mais j'espère que tu ne vas pas délaisser l'art dans lequel tu excelles : on te reverra au Cirque.

— Jamais, seigneur!

— Pourquoi? Tu ferais fortune !

— La fortune est indifférente à un disciple d'Épictète ; au-dessus de tout, je place la liberté ! Aussi ai-je fait choix d'un autre état, — le seul, à mon avis, qui convienne à un homme libre. Mes pères se faisaient honneur d'avoir toujours labouré la terre. Je suis venu en Sicile pour acheter avec mon pécule une petite propriété; j'y vivrai seul et content, ne dépendant que des dieux.

— Quand je te voyais au Cirque, saluant avec grâce et ramassant les fleurs et les lauriers que te jetait la foule, j'étais loin de soup çonner chez toi ces goûts et ces sentiments.

— Esclave, j'agissais en esclave. Un poète n'a-t-il pas dit que la servitude ôtc à l'homme la moitié de son àme? Cette moitié est ressuscitée en moi avec la liberté !

— Voilà de belles paroles ! applaudit Norbanus. Tu m'éblouis, Matoas ! Par Jupiter Olympien, tu étais digne de vivre dans l'ancienne Rome, aux siècles vertueux des Cincinnatus et des Caton ! »

Norbanus continue à muser par la ville.

Le forum lui paraît étroit et mesquin. Il entre dans un tribunal, écoute quelques plaidoiries. Bien médiocres, ces avocats !

Voici un théâtre. On y joue une des meil-

leures comédies de Plaute, le Soldat fanfaron; Norbanus ne peut endurer plus de la moitié d'un acte; les acteurs sont détestables.

Notre chevalier s'ennuie. La clepsydre d'un temple de Mercure lui indique qu'il a encore deux heures à tuer. Que faire?

Sur une petite place, à la porte d'une taverne, se dresse une estrade où sont assis tristement des hommes, des femmes, des enfants demi-nus, avec des écriteaux au cou : ce sont des esclaves mis en vente.

Sur la tète de quelques-uns, des couronnes de feuillage annoncent des prisonniers de guerre.

Le marchand va et vient devant l'estrade, hèle les passants, s'évertue, — un colosse à figure basse et dure.

« A six cents sesterces, ce jeune garçon, adjugé! Mais, aussi vrai que je suis Corax, le grand, le seul Corax, j'y perds, je me dépouille, je me vole! — Passons à un autre. Voyez-moi ce gaillard, comme c'est bâti! quels reins 1 quelles épaules! C'est un Parthe, un guerrier, un héros ! Il s'est battu comme un lion ! Il est calmé maintenant. Il est même de très bonne humeur; ris un peu, mon brave; voyez, il rit! Il a ses trente-deux dents, comptez-les ! II est complet, vous dis-je. Achetez-le, citoyen agriculteur ! Il vous fera un garçon de ferme de premier ordre. Il serait capable de tirer lui-même la charrue. Oui, par Jupiter, il pourrait vous économiser un attelage. A quinze cents sesterces, cet Alcide ! Je dis quinze cents! C'est donné! C'est pour rien! Pas un as à rabattre !

« Vous regardez cette jeune fille, seigneur?

Ah ! on voit que vous êtes de Rome, vous êtes un connaisseur : on dirait une statue de Praxitèle, n'est-ce pas? Mais vous n'avez pas vu la figure. Une merveille ! La petite n'a pas voulu ôterson voile; elle est si modeste! Elle a toutes les qualités ! Allons, mon enfant, laisse-toi admirer ! »

La main brutale de Pesclavier, enlevant le voile, découvre un visage rougissant, dont l'ovale gracieux, les traits délicats s'encadrent d'une magnifique chevelure tressée en nattes d'un blond doré.

ALBERT FERME

« Quel joli cadeau à faire à ma femme Octavie! songe Norbanus.

— Elle n'a jamais servi, poursuit l'esclavier. Je l'ai achetée de la République directement. C'est du butin de guerre, provenant de la dernière victoire remportée sur les Marcomans par notre glorieux empereur Marc-Aurèle.

Voyez, elle est toute jeune, elle gagnera en force. Et c'est docile, c'est aimable! Jamais votre noble épouse n'aura eu une aussi charmante camérisle ! Je vous la céderai parce que vous portez l'anneau d'or. Une fille comme elle ne peut entrer que dans une grande maison. Mon dernier prix? Deux mille sesterces !

— Je la prends ! dit Norbanus.

— Entrons dans cette taverne, seigneur, et nous allons passer le marché. »

11 y avait dans la taverne, assis devant une table et une balance, un homme vêtu d'une toge sale et dont la face d'ivrogne affectait par moments la gravité rogue du magistrat.

Norbanus s'approcha de cet homme et, tenant un as (un sou) à la main, il prononça :

« Je dis que cette jeune fille, d'après le droit des Quirites, est à moi et que je l'ai achetée avec cette monnaie et cette balance. »

Et il fit sonner la pièce dans le plateau de cuivre.

Après quoi, il compta deux mille sesterces à Corax, lequel se chargea de faire conduire l'esclave à la trirème du chevalier.

Content du gain réalisé, l'esclavier interrompit ses boniments pour se rafraîchir de quelques coupes de falerne frelaté avec son compère à la balance.

Les deux valets du marchand restés dehors profitèrent de ce répit pour entamer une partie de mora et les esclaves cessèrent d'être surveillés.

Matoas arrivait en ce moment sur la place.

A l'aspect de l'échafaudage et des malheureux qui le garnissaient, sa physionomie s'assombrit. 11 se revoyait assis sur cette estrade. Quelques années auparavant, lui aussi, prisonnier de guerre, avait été mis en vente aux enchères publiques. Son sort

s'était amélioré; cependant il n'était pas heureux.

Il allait s'éloigner, lorsque son regard s'arrêta sur la jeune fille achetée par Norbanus : il pâlit soudain.

« Serait-ce possible ? » murmura-t-il tremblant.

Il s'approcha de la barrière qui séparait les esclaves du public. Dépouillée de son voile, la jeune fille se tenait les coudes sur les genoux, le visage caché dans ses deux mains.

« Aldwyna ! » prononça à demi-voix Matoas.

La jeune fille releva vivement le front.

« C'est bien vous, n'est-ce pas ? Aldwyna !

la fille de notre vieux chef Waroskind?

— Oui, balbutia-t-elle.

— Aldwyna, ne me reconnais-tu pas? »

Elle le regardait hésitante. Puis elle éclata

en sanglots.

« Matoas! mon bon cousin Matoas! » s'ècria-t-elle, tendant les bras.

Hélas, la barrière les séparait : ils ne purent même se prendre les mains.

« Nos parents nous avaient, dès l'enfance, destinés l'un à l'autre, dit Matoas d'une voix douloureuse; nous étions fiancés!... odieux cruels ! — Mais puisque je t'ai retrouvée, rien ne pourra désormais nous séparer.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme? cria une grosse voix courroucée. Pourquoi Pavezvous laissé approcher ? Écartez-le. »

Les deux valets s'élancèrent pour exécuter l'ordre de Corax.

« Ne me touchez pas ! cria Matoas. Eh !

marchand, que fais-je donc d'insolite ? Je suis un acheteur, je regarde la marchandise. Cette esclave pourrait me convenir. Quel en est le prix?

— Un acheteur, d'ordinaire, fit dédaigneusement le maquignon, est autrement accoutré que toi. Le prix? Deux mille sesterces. Les as-tu?

— Les voilà. »

Matoas montra une bourse pleine d'or.

Corax interdit reprit en baissant le ton :

« J'en suis fâché, citoyen, mais la petite est vendue.

— Ce n'est pas possible! Ce n'est pas vrai I

LA TOURTERELLE

cria Matoas exaspéré. Veux-tu trois mille sesterces ?

— Je te répète que cette esclave n'est plus ma propriété.

— Quatre mille !

— Que Cerbère te happe avec ses trois gueules ! hurla le maquignon furieux d'avoir manqué une si belle affaire. Va-t'en ! — Conduisez la petite au port, commanda-t-il aux valets.

— Non ! Vous ne me l'enlèverez pas ! » rugit Matoas fou de désespoir.

11 se rua sur les deux valets et les terrassa.

Corax accourut.

Le poing formidable de Matoas broya la poitrine du colosse et l'envoya rouler dans le ruisseau.

Un attroupement de gens du peuple s'était formé : on applaudissait.

Et, un moment, on put croire possible cette chose superbe : en plein jour, en pleine ville, le jeune Marcoman, par la force de son bras, arrachant sa fiancée des griffes du marchand d'esclaves !

Mais les gardes urbains étaient accourus.

Matoas lutta encore, il lutta longtemps; écrasé par le nombre, on parvint à lui lier les mains et les pieds, on l'emporta vers la prison, pendant que les valets de Corax, quelque peu éclopés, conduisaient au port Aldwyna sanglotante.

C'est l'heure du lever du chevalier Cneius Norbanus.

Le janitor a ouvert la porte et les clients qui attendaient depuis l'aube traversent le vestibule et se répandent en groupes sous les portiques de l'atrium.

La maison du chevalier n'est pas l'une des plus luxueuses de Rome, mais elle se distingue par son cachet d'élégance et de bon goût.

Cet atrium est charmant avec son pavé de mosaïque, ses colonnes de marbre de Luna, ses murs peints de fresques représentant des chasses, des jeux, des scènes de la vie champêtre.

Au centre, une cour carrée, l'impluvium

encadré de jasmins et de chèvrefeuilles en hautes touffes. Un jet d'eau chante dans un bassin de porphyre où des nymphéas et des nelambos épanouissent leurs corolles blanches ou jaune d'or, parmi lesquelles, sur ses longues pattes, un ibis rouge d'Egypte se promène gravement.

Norbanus a paru, accompagné de son esclave nomenclateur.

Il est en tenue de forum : la tunique ornée de la bande de pourpre appelée angust ic lave; par-dessus cette tunique, la trabée, sorte de chlamyde blanche à raies rouges ; au doigt, l'anneau d'or serti d'un cachet de pierre gravée, insigne des chevaliers romains.

De braves gens, les clients de Norbanus.

Parmi eux, point de ces courtiers d'élection sans vergogne, de ces impudents parasites, fauteurs d'intrigues et de scandales. Ce sont des boutiquiers, des gens de métier-, des artisans. Les suffrages du menu peuple de Rome étaient encore de quelque prix à cette époque.

Jamais Norbanus na recherché pour lui une magistrature, mais il a de nombreux amis occupant ou briguant des places; c'est pour eux qu'il cultive une clientèle.

Il va de groupe en groupe; nul besoin du nomenclateur; il connaît tout le monde; il dit le nom de chacun; il écoute attentivement les réclamations, les requêtes.

Il rejette ce qui n'est point fondé, amende ce qui est excessif; quelquefois il blâme, il admoneste, conseille. Quand il promet, on sait que la promesse sera tenue.

On eût pu remarquer dans la foule un homme dont les allures étaient singulières.

Enveloppé d'un manteau gris, cachant sa figure, parfois il s'avançait comme pour parler au maître, puis hésitant il se renfonçait dans les groupes.

Plusieurs fois le nomenclateur avait regardé cet homme, s'efforçant de le reconnaître, sans y réussir.

Comme Norbanus traversait le vestibule, l'homme se décida enfin.

S'inclinant et découvrant son visage :

a Seigneur... commença-t-il.

— Matoas! » s'écria Norbanus.

Le jeune affranchi avait le visage meurtri, tuméfié.

« Dieux bons! qui t'a ainsi accommodé?

— A Messana... l'autre jour... balbutia Matoas, l'csclavier... une malheureuse querelle...

— Comment? s'écria Norbanus éclatant de rire, c'est toi qui as lfrvrô cette bataille épique au gros Corax et à ses aides ! C'est toi, gredin, qui as voulu enlever, de vive force, l'esclave que j'avais achetée! Eh bien, j'ai intercédé pour cet audacieux sans me douter que c'était toi ! Corax était émerveillé ; il comparait tes poings à des catapultes. Par Hercule, on te surnomme le prince des cochers, tu pourrais être le roi des athlètes,

— Seigneur, dit Matoas, je suis venu d'abord pour vous remercier d'avoir fait lever mon écrou et, en second lieu, pour vous apporter mes humbles excuses : j'ignorais qu'Aldwyna eût été achetée par vous.

— Tu es tout excusé, n'en parlons plus, adieu ! »

Le chevalier allait monter dans sa litière.

Mais Matoas ne le quittait pas.

« J'ai une grâce à vous demander.

— Dis vite.

— Je vous supplie de me permettre de racheter Aldwyna.

— La racheter? Impossible, mon garçon. Ma femme y tient; c'est un trésor que cette enfant. N'aie pas d'inquiétude, elle sera heureuse ayee nous.

— Vous l'avez achetée deux mille sesterces, je vous en donne quatre mille.

— Insolent! Me prends-tu pour un maquignon d'esclaves? s'écria Norbanus irrité. Retiretoi. »

Matoas se cramponna à la litière.

« Aldwyna était ma fiancée !

— Tu en trouveras une ffutre.

— Par pitié !

— Impossible, te dis-je. Allons, Matoas, sois un homme, ajouta le chevalier se radoucissant. Tu me parlais d'Épictète, l'autre jour. Rappelle-toi le conseil que donne ce sage : « Ne « demandez point que les choses arrivent u comme vous désirez, mais désirez qu'elles « arrivent comme elles arrivent. » Médite cette belle maxime, résigne-toi. »

Matoas s'inclina, mais dans ses yeux brillait un éclair.

« J'essayerai, seigneur. »

(La fin prochainement.) Albert Fermé.

LES CHERCHEURS D'OR DE L'AFRIQUE AUSTRALE

(La guerre au Transvaal)

Far JLTZ1DTLÉ LAURIE

XXI (Suite.) A Passy.

Tout d'abord, la vie abondante, généreuse, la joie de voir croître et prospérer tous les siens sans le moindre souci financier; un bonheur tel que jamais il n'a cru le payer trop cher. Puis, la satisfaction de sortir d'un milieu étriqué, de sentir ses idées, ses facultés s'enrichir, se développer avec la connaissance des continents nouveaux, le frottement des intérêts universels. Enfin et surtout, l'inestimable avantage d'avoir pu former un pécule, faire

une provision pour les mauvais jours, chose impossible au fonctionnaire du type courant, par tout autre moyen que l'économie féroce, pauvre expédient qui revient à mourir en détail pendant toute une vie, au lieu de mourir tout d'un coup à la fin.

Aussi, avec quelle ardeur, quel entrain il entre dans les projets de son hôte, s'oflrant à l'aider de son expérience, de ses lumières, de ses recommandations! A peine quinze jours se

sont écoulés depuis son retour en France, et la première joie du retour épuisée chez l'enfant de la vieille Europe, le colon-né qui est en lui soupire déjà pour les immenses espaces du continent noir. Et peu à peu, autour de lui, chacun se met à penser et à dire de même, — sauf peut-être M. Weber et Martial Hardouin, lesquels, habitant à demeure le monde idéal du savant, jouissent de la précieuse faculté de ne pouvoir jamais être dépaysés.

La brave Martine, qui s'est arrogé de tout temps le privilège de dire très haut ce que chacun pense, est la première à donner une voix à sa déconvenue :

« Que tout est cher!... Et de mauvaise qualité!... Et peu abondant!... Les fruitiers vous font payer une livre de cerises vingt sous, et encore ils pèsent leurs doigts !... Vingt sous une livre de cerises ! Si ce n'est pas une ontet... Et voilà maintenant qu'il me faut acheter mon persil!... Non, c'est à leur jeter son panier à la tête. Acheter du persil quand il en pousse de quoi remplir une brouette, pour une pincée de graines... Moi, ça me fend le cœur... Et hier, ne sont-ils pas venus dans ma cuisine passer une police pour le payement de Veau?... Il faut payer l'eau, maintenant! Encore, si elle était bonne! Mais elle est remplie de vilaines choses, à ce qu'on me dit : des microbes, ils appellent ça... Chès y chès, j'en ai vu, moi, des hauts et des bas!... Que dirait « la pauvre maman » si elle savait qu'on achète ici l'eau à boire? Elle en ferait une maladie, bien sûr!...

— Et les cotrets? Tu oublies les cotrets, reprenait en antistrophe Le Guen, lequel, très soigneux du bien de ses maîtres, avait eu le matin même avec le charbonnier un « attrapage » dont il était encore vibrant. Quinze centimes un paquet de cotrets, gros comme mon poing! C'est se moquer du monde, ma parole !

— Quand on pense aux fagots que m'apportaient mes négrillons, là-bas! Et sais-tu, Le Guen, ils avaient du bon, ces pauvres noirs qui m'ont tant fait pester. Ils savaient reconnaître leur supérieur, et, si Ton appuyait d'une taloche la réprimande, ils l'acceptaient sans se rebiffer. Tandis qu'ici, il faut se mettre des manchettes pour dire à la fille de cuisine qu'elle

est malpropre et que son ouvrage est faite au rebours du sens commun. Ah! il en faut de la patience ! conclut avec conviction Martine, qui ne brillait pas précisément par cette vertu.

— Moi, dit Lina, ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir sortir seule; de n'avoir plus mon poney à seller et brider moi-même, et, si la fantaisie m'en prend, de ne pouvoir faire avec lui un temps de galop de dix kilomètres dans la bonne fraîcheur de l'aube.

— Il ne tient qu'à toi, dit Gérard; va chez un tailleur pour dames, commande un habit de cheval ; et, gantée, cravatée, sanglée selon l'ordonnance, viens, avec moi, faire un tour au Bois.

— Le Bois f... Un bois, ce jardinet léché, peigné, ratissé?... Mais il me semblerait chevaucher dans un salon ! L'allée des Poteaux, à la place de notre cher vieux veldt, et comme lions, ceux qui se font habiller rue de la Paix? Non, je perdrais trop au change !

— Ce qui me manque le plus, reprenait Colette, c'est le grand silence de la forêt. Dès le début, j'ai été étourdie par le tapage de Marseille ; et cette impression n'a fait que croître. Tout le monde me paraît ici pressé, agité, affairé, même les visiteurs; je ne puis me faire à cette allure.

— Ah ! ces visites ! s'écrie Gérard, cette cérémonie artificielle, reste fossile de mœurs disparues, que l'on fait guindé sur sa chaise, parlant du bout des lèvres, répétant comme un automate le dernier cliché. Aussitôt écoulées les vingt minutes réglementaires, madame jette un coup d'œil à monsieur; tous deux se lèvent comme mus par un ressort, pressés d'aller redire dans un autre salon les paroles identiques qu'ils viennent de prononcer chez vous!... De tous les usages absurdes et surannés qu'on entretient ici, je n'en connais pas de plus grotesque. C'est le protocole des cours, sans rien qui le nécessite ou justifie!

— C'est, d'ailleurs, une fonction qui tend à disparaître, dit M. Massey. Mais tu exagères toujours un peu, Gérard, en représentant la conversation parisienne comme plate et guindée. J'ai retrouvé des gens fort aimables... Vois mon ami Le Breton.

— Aussi tend-il à prendre le large, riposte promptement Gérard. Vous, papa, vous avez le privilège de voir tout en beau. Mais, dites-le, à part quelques exceptions, n'estimez-vous pas que vos anciens amis se sont légèrement momifiés?

— Ils piétinent un peu sur place, ce n'est pas contestable, dit M. Masscy en souriant.

J'ai été assez surpris, je l'avoue, en revoyant à mon cercle les mêmes figures, à la même table, faisant la même partie de manille, disant les mêmes choses, du même ton... mais il n'y a pas à dire, c'est un système qui conserve. Ces gens-là n'avaient pas vieilli d'un jour!

— Horrible ! dit Henri en riant. Ce mot fait penser à des curiosités dans un bocal!... Mais ce qui m'étonne, ce qui me renverse, c'est qu'on puisse s'entasser comme on fait dans toutes nos grandes villes. Ces maisons de six étages, remplies, de la cave au grenier, de familles empilées les unes sur les autres comme des sardines en boîte, c'est un spectacle positivement affligeant. Sans mentir, je préférerais la hutte des Matabèlés!

— 11 y en a une de ce modèle qu'on voit de la fenêtre de ma chambre et que je ne me lasse pas d'admirer, dit Gérard. Du haut en bas des sept étages, tous tracés sur un même plan, on peut voir sept familles, dînant, déjeunant aux mêmes heures, mangeant les mêmes plats, faisant les mêmes gestes, siégeant dans le même décor : c'est fantastique !

— C'est désolant! on se sent ankylosé rien qu'à penser à cette vie de cloportes. Ah ! si je n'avais à cœur de voir ma mère bien-aimêe rendue à la joie, à la lumière, que j'aurais vite fait de reprendre le chemin du veldtt s'écria Henri, impétueusement. Que ne puis-je, en ce moment, faire le coup de feu aux côtés de ces intrépides Boers, les aider de tout mon faible pouvoir dans la défense sacrée de leur indépendance !

— Les Boers ! répéta Colette, surprise et attristée. Mon pauvre Henri, leur cause n'estelle pas perdue, et bien perdue, depuis la prise de Cronjè?

— Perdue ! protesta Henri. Elle ne l'est, ne

le sera jamais. Quand des patriotes, — hommes, femmes et enfants, — ont résolu de donner leur sang jusqu'au dernier, une cause n'est jamais perdue !

— Mais qu'espérer lorsque tous auront péri sous le nombre?

— Ils renaîtront de leurs cendres ! fit Henri avec force. Écoutez bien ce que je vous dis : dans deux ans, dans trois, dans dix, la guerre boer durera encore ou couvera sous la cendre pour recommencer!... Jamais l'Anglais n'aura raison de cœurs si hauts!... »

Tout le monde se tut, se rappelant ce que Henri avait laissé là-bas pour obéir au devoir filial : une pure fiancée exposée tous les jours aux dangers, aux rudes fatigues de la guerre; et, craignant d'augmenter sa tristesse, ils n'eurent garde de dire combien peu ils comptaient voir cette poignée de braves résister plus longtemps aux forces écrasantes de l'Empire britannique. Et pourtant, c'était ici la déraison qui avait raison. Car, enfin, dixhuit mois après cet entretien, la guerre durait toujours au Transvaal, et, même à supposer une trêve momentanée résultant d'un compromis inévitable, les mêmes motifs qui ont causé la rupture amèneront une reprise des hostilités.

Autres soucis :

Goliath si parfait ami, si fidèle gardien, si brave à la guerre, si plein de qualités et même de vertus, Goliath si grand dans l'infortune se montre petit devant les médiocres épreuves de la vie civilisée. Certes, il aime toujours ses amis ; sans doute sur ce point, la pauvre bête est incapable de changer. Mais à d'autres égards sa personne morale paraît s'être détériorée. Lui jusque-là si convenable, irréprochable pour mieux dire, dans ses manières, il a pris une sorte d'attitude bohème, je m'en fichiste, qui étonne et afflige ses admirateurs. 11 ne soigne plus sa tenue, il manque d'égards aux gens; il marche dans toutes les plates-bandes — au figuré et autrement. Évidemment ses croyances ont subi quelque choc fatal, et, pareil à d'autres iconoclastes, il piétine sur ses idoles tombées. En vain Colette l'admoneste et le morigène. 11 paraît un

instant touché de remords; mais à peine s'est-elle éloignée qu'envoyant au diable ses bonnes résolutions, il recommence à se mal conduire, reprend son œuvre de destruction, défonce les clôtures, fait des dégâts épouvantables.

Colette, toujours indulgente pour son favori, — dans ses pires moments il redevenait doux comme un agneau avec sa chère maîtresse, il faut se hâter de le constater, — Colette attribuait tous ses méfaits à la nostalgie qui le rongeait.

« Voyez-vous, Le Guen, ce pauvre ami se sent tellement à l'étroit sur cette pelouse, qu'il n'a plus qu'une idée : en sortir à tout prix... Ce champ, très vaste pour un Parisienné, est pour lui une simple prison, disait-elle dans les conciliabules anxieux qu'elle avait avec le fidèle gabier au sujet de l'éléphant.

— Sur, mam'selle Colette! (Le Guen n'avait jamais pu se déshabituer du titre de Mademoiselle, malgré les fréquentes objurgations de Martine.) Rapport à sa corpulence, elle se croit dans un trou de souris, c'te malheureuse bète... et c'est bien compréhensible... j'en ferais bien autant!...

— Est-ce encore lui?... demandait Colette inquiète, en montrant des pelouses piétinées, des massifs de fleurs dévastés, et jusqu'à un jeune peuplier les racines en l'air.

— Sûr, certain que c'est lui!... Ah ! satané Goliath, va!... En fait-il du remue-ménage!... Non, mais en fait-il!

— Que va dire papa?... Son beau massif de rhododendrons tout abîmé!... Oh! Goliath, comment peux-tu te conduire ainsi? »

Goliath affecte de ne pas entendre et regarde droit devant lui d'un air détaché.

« Tu sais qu'on ne pourra plus permettre à Tottie de jouer avec toi, si tu deviens aussi méchant... » continue Colette.

Goliath prend délicatement Tottie par le milieu du corps, du bout de sa trompe, et la balance doucement dans les airs à la grande joie de la petite.

« Oui, fais le bon apôtre ! grommelle Le Guen en tapotant de sa baguette le vaste train de derrière de l'éléphant. Ce qu'il est madré,

l'animal!... Regardez-le donc cligner des yeux; on dirait un chat, mille sabords!...

— Si on pouvait le mettre à la raison comme un chat, il y aurait quelque espoir! » fait Colette, moitié riant, moitié soupirant.

D'ailleurs, tant que Colette est au jardin, la conduite de Goliath est exemplaire. On le voit se promener à pas comptés, tournant d'un air digne autour des pelouses, se tenant sur les allées et broutant à peine une feuille verte, deci, delà. Mais il n'est pas plus tôt seul qu'une sorte de folie l'envahit tout entier, et, fondant droit devant soi, il galope à travers corbeilles et plates- bandes, en arrache les bordures, sème autour de lui les ruines et la dévastation.

Bientôt il prend la manie d'arracher les arbres; en peu de jours il devient si expert à ce jeu qu'il ne reste plus debout que les plus grands, en vain M. Massey se fâche, le menace de le punir sévèrement, Goliath n'en tient compte et pousse l'impudence jusqu'à taquiner du bout de ses défenses un jeune saule sous les yeux mêmes de son maître!

Enfin, un jour, il met le comble à ses forfaits. Toute la nuit il a travaillé secrètement au mur qui sépare la propriété de M. Massey de celle du voisin, une pierre disjointe a éveillé son instinct de destruction ; à petits coups de défense, il descelle les pierres voisines, puis les fait tomber, et ce jeu l'enchante si bien qu'à l'aube il a pratiqué une brèche presque suffisante pour le laisser passer !

Par malheur, il a choisi pour théâtre de son exploit un lieu retiré du jardin où l'on va rarement; si bien que vers onze heures son travail est achevé et il pénètre triomphalement dans le jardin voisin, qu'il parcourt au grand trot, semant sur ses pas l'étonnement et la terreur.

La nourrrice, son poupon sur les bras, entourée des enfants plus âgés, le grand-père lisant paisiblement son journal sur un fauteuil de rotin, la maman et la grande sœur occupées à un ouvrage de couture, sont épouvantés soudain par l'apparition de ce monstre, surgissant devant eux, grisâtre, énorme, les oreilles soulevées, la trompe droite, faisant

entendre un petit barit de triomphe qui leur parait féroce. Les enfants poussent des cris affreux : le grand-père, n'ayant pas dautre arme à sa portée, agite vainement son chapeau de paille pour faire fuir l'éléphant, tandis que la pauvre mère essaye de cacher ses enfants dans ses bras, et que nounou fond en larmes. C'est une confusion inexprimable, une déroute complète... Radouci d'abord par la vue des dames et des enfants, Goliath est offensé soudain par la réception qu'on lui fait, et, saisissant du bout de sa trompe un superbe araucaria, il l'arrache, le foule aux pieds, le met en pièces, puis fonce à travers le jardin, piétinant et saccageant tout sur son passage.

Paralysé d'abord par la surprise et la frayeur, le grand-père se ressaisit, fait passer devant sa fille et ses petits-enfants, les ramène sains et saufs au bercail, et, saisissant son fusil de chasse qui est tout chargé dans le râtelier, il sort sur le perron et tire coup sur coup pour faire fuir l'ennemi...

L'éléphant répond à ce défi par son cri de guerre. Les voisins viennent aux fenêtres ou s'attroupent devant la porte du côté de la rue.

« On se tue là dedans !... On tire des coups de fusil... 11 parait qu'on vient d'assassiner le vieux monsieur du n°14 !... — Non, c'est lui, au contraire, qui a été frappé subitement de folie et qui a commencé à tuer tout le monde... Entendez-vous le bruit qu'il fait?... Hein ! quelle voix tout de même, pour un homme seul!... (C'est la voix de l'éléphant qu'on attribue au pauvre grand-père)... Un vieux qui avait l'air si doux... Toujours si poli... avec un chapeau de panama et un gilet blanc... Ce que c'est que de nous !... »

L'attroupement grossit. Bientôt la force publique, sous les traits bénévoles d'un gardien de la paix, fend la foule et demande d'autorité à savoir ce qui se passe. Impérieusement, il tire la sonnette ; et les gens de la maison, jusque-là rassemblés sur le perron du jardin, surveillant l'ennemi et prêts à se refouler en bon ordre au moindre retour offensif, s'aperçoivent enfin qu'ils sont devenus l'objet de la curiosité générale. Déposant son

fusil, le gr^nd-père explique l'aventure et déclare porter plainte contre M. Massey, pour dégâts et incommodité grande, causés par son éléphant domestique.

Le gardien de la paix reparaît sur le seuil du n° 14, et va, suivi de la foule, tirer la sonnette du n° 12, chez M. Massey. 11 explique l'affaire à Le Guen, qui se frappe le front et part comme un fou à la recherche du coupable. Il trouve maître Goliath, l'œil mauvais, entouré des débris de clôture, plantes vertes, fleurs, chaises et bancs de jardin qu'il a démolis pour passer sa colère et sur le point de déraciner un beau magnolia.

Indigné, Le Guen se suspend à la petite queue de Goliath pour lui faire lâcher prise, tout en exhalant sa colère par une bordée de jurons des plus maritimes... Goliath, rentrant enfin en lui-même, lâche son arbuste et reprend , la queue basse, le chemin de son domaine. Il est fort mal reçu par M. Massey, Henri et Gérard lui-même qui l'accablent de reproches ; il est facile devoir sur la physionomie expressive de Goliath qu'il se sent coupable; mais, blessé de la façon dont on l'accueille, il tourne le dos à ses amis et va se cacher pour bouder dans son kiosque.

On appelle en toute hâte des ouvriers, et, tandis que Le Guen fait bonne garde, on rétablit le mur et on le visite soigneusement afin de s'assurer qu'il n'y a plus de point faible.

Mais, le lendemain matin, M. Massey a la désagréable surprise de se voir cité à comparaître devant le juge de paix de Passy. Sur la plainte du voisin, justement exaspéré, le digne magistrat est obligé de condamner M. Massey, civilement responsable des faits et gestes de son éléphant, à sept cent soixantetrois francs de dommages-intérêts, sans compter les frais et dépens...

La plaisanterie semble un peu forte à M. Massey, et Colette elle-même ne sait plus que dire pour défendre son favori. Elle songe à passer la majeure partie de son temps au jardin, puisque Goliath se tient bien en sa présence... Mais cela n'est pas pratique...

Mille occupations, mille devoirs l'appellent ailleurs... Elle ne peut que soupirer en pen-

sant à la liberté de Massey-Dorp et supplier Goliath de redevenir le docile et charmant compagnon d'antan... Goliath soupire en réponse, à ce qu'affirme Lina, et il a l'air de prendre de bonnes résolutions... Mais comment les tiendra-t-il?... Et la pauvre Colette ne peut retenir quelques larmes en pensant que sans doute la situation ne tardera pas à devenir insoluble et qu'il faudra de toute façon se résoudre à se séparer de son grand ami...

Sur ces entrefaites et alors que le nom seul de Goliath est devenu un sujet de litige dans la paisible demeure de Passy, le directeur du Jardin d'acclimatation fait demander une entrevue à M. Massey. Les journaux, cela va sans dire, se sont emparés des hauts faits de Goliath : vingt reporters, assoiffés de faits divers, ont trouvé matière à «copie» dans ses exploits et il est en passe de devenir célèbre. L'attention du directeur du Jardin a été attirée par la description de sa force et de sa beauté, et il vient, — tout comme le Barnum de Marseille, — demander si la famille est désireuse de s'en défaire, offrant un prix moindre assurément que le Yankee, mais qui fait encore honneur aux qualités plastiques de Goliath.

Le vendre, jamais!... Toucher de l'argent en échange du noble animal, aucun n'y consentirait. Mais Colette elle-même a fini par comprendre qu'on ne peut garder un éléphant dans une petite villa parisienne ; la solution qui s'offre inopinément paraît à tous inespérée; et, après un conseil de famille, on décide d'accepter l'offre du directeur, avec quelques modifications.

Goliath recevra l'hospitalité au Jardin d'acclimatation, dans un vaste enclos qui lui sera exclusivement réservé.

La famille Massey ne touchera aucun argent et restera propriétaire de l'animal avec faculté de le reprendre, le cas échéant.

Goliath ne sera astreint à aucun service et ne portera d'autre baby que M Ue Tottie, qui ira tous les jours lui rendre visite, à moins qu'il ne manifeste le désir de trimballer les tout petits, chose assez probable, car, même dans sa misanthropie présente, il a toujours

gardé une grande tendresse pour les enfants.

Enfin, condition suprême : Le Guen accompagnera son éléphant; le Jardin l'engagera, à titre de cornac, pour le soigner et diriger, avec de beaux appointements, dont le chiffre est fixé par M. Massey et accepté séance tenante par le directeur, enchanté de son affaire.

Tout le monde est content.

Le moins satisfait n'est pas Le Guen, qui se voit sans regret placé dans un poste êminent. Martine se déclare enchantée de l'arrangement qui mettra une somme ronde dans son escarcelle et tout est signé.

Toute la famille accompagne Goliath à sa nouvelle demeure; et, comme pour se faire regretter, le noble animal traverse les rues de Passy et les allées du Bois de Boulogne, entouré de ses amis, avec toute la gravité et la douceur des anciens jours. Le petit hamac de Tottie est suspendu à ses défenses, et Colette a la main posée sur le rebord du hamac. Promenant amicalement le bout de sa trompe d'une tête chérie à l'autre, Goliath semble rêveur; on dirait qu'il se souvient, qu'il se remémore dans sa vaste cervelle obscure tous les détails de l'effroyable voyage qu'ils accomplirent ensemble quand Colette était encore enfant et qu'il donnait sa vie sans compter pour sauver celle de ses amis...

Ce n'est pas sans quelques larmes que Colette et Lina se séparent de ce cher compagnon. Mais le Jardin d'acclimatation n'est pas au bout du monde ! Ce sera un but de promenade et Goliath peut être tranquille, il aura souvent des visiteurs !...

Chose étrange, à peine entré au Jardin, le Modem Mammoth reprend les allures nobles et graves pour lesquelles il était si remarquable. Plus une seule déprédation, pas une feuille verte cueillie hors de propos, et il n'a jamais songé le moindre assaut contre la grille qui le sépare de la vile multitude, ni tenté de sortir de l'enclos où se profile, à l'admiration générale, son énorme et antédiluvienne silhouette, presque toujours flanquée de celle de Le Guen, son inséparable pipe à la bouche.

(Là suite prochainement.) André Laueie.

LE BOUILLANT ACHILLE

Un solide déjeuner et une paire de souliers donnée par un papa trop bon ont remis d'aplomb notre fanfaron.

Un lièvre passe. Le bouillant Achille saute sur un fusil, et, avant qu'on ait pu s'y opposer, il tire, fou de joie. On entend un cri perçant derrière le buisson, tandis que le lièvre s'enfuit à toutes jambes. C'est Petit Pierre qui a, lui aussi, suivi les chasseurs et a reçu toute la charge dans une jambe.

Le Directeur-Gérant : J. Hbtzbl.

« VINGT MILLE DIABLES! m s'ÉCBIA MAITRE OLLIVE. (PagC 3L3.)

XIV — 2 e Série. DroiU de traduction et de reproduction réeeryôâ. 167 — 21

Magasin illustré d'Éducation et de Récréation

par JULES VERNE — illustrations de GEORGE ROUX

Vers le nord.

Où allait ainsi le Saint-Enoch sous l'action d'un moteur d'une puissance prodigieuse attaché à ses flancs, le cap tantôt au nordest, tantôt au nord-ouest?

Au milieu de l'obscurité profonde, impossible de rien distinguer. Le capitaine Bourcart et ses officiers cherchaient vainement à reconnaître la direction. L'équipage était au paroxysme de l'épouvante. Il ne restait plus une seule des embarcations dans lesquelles on eût pu se réfugier, les amarres ayant cassé au moment où le navire s'était remis en marche.

Cependant le Saint-Enoch fuyait avec une telle rapidité que les hommes eussent été renversés par la résistance de l'air. Ils durent s'étepdre le long des parois, se coucher au pied des mâts, s'accrocher aux taquets, abandonner la dunette pour ne point être envoyés par-dessus le bord. La plupart des matelots s'affalèrent dans le poste ou sous le gaillard d'avant. Quant à M. Bourcart, au capitaine

King, au docteur Filhiol, au second, aux lieutenants, ils s'abritèrent à l'intérieur du carré. Il y aurait eu danger à se tenir sur le pont, car la mâture risquait de venir en bas.

Et puis qu'y aurait-il eu à faire?... Au milieu de cette nuit noire, on ne se voyait pas, on ne s'entendait même pas. L'espace se remplissait de mugissements continus, auxquels s'ajoutaient les sifflements de l'air à travers les agrès, bien qu'il ne passât pas un souffle. Si le vent se fût déchaîné avec cette fureur, il eût dissipé l'intense brouillard, et, à travers les déchirures de nuages, on aurait aperçu quelques étoiles.

« Non... dit M. Heurtaux, le temps n'a pas cessé d'être calme, et la violence de ces rafales ne provient que de notre vitesse !

— 11 faut donc que la force de ce monstre, s'écria le lieutenant AUotte, sort extraordinaire...

— Monstre... monstre ! » répétait M. Bourcart.

Et, malgré ce qui paraissait être l'évidence, tout comme le docteur Filhiol, le second et maître Ollive, il se refusait encore à admettre l'existence d'un animal, serpent gigantesque ou saurien colossal, capable d'emporter un navire de cinq cents tonneaux avec cette invraisemblable impétuosité. Un mascaret provoqué par quelque commotion sous-marine, un raz de marée d'une puissance infinie, tout ce que l'on voudrait, excepté de croire aux absurdes histoires de Jean-Marie Cabidoulin.

La nuit s'écoula dans ces conditions. Ni la direction, ni la position du navire ne s'étaient modiûées. Aux premières lueurs de l'aube, le capitaine Bourcart et ses compagnons voulurent observer l'état de la mer. A supposer que le tonnelier eût raison, qui sait si l'animal prodigieux ne montrerait pas certaines parties de son corps, si même il ne serait pas possible de le blesser mortellement, de délivrer le navire de ses formidables étreintes?... Appartenait-il à ce genre de céphalopodes connus sous le nom de poulpes, avec une tête de cheval, un bec de vautour, des tentacules qui se fussent étroitement enlacés autour de la coque du Saint-Enoch?... Ne se rangeait-il pas plutôt dans cette classe des articulés, recouverts d'une épaisse carapace, ichtyosaures, plésiosaures, crocodiles géants?...

Était-ce un de ces calmars, de ces krakens, de ces « mantas » déjà rencontrés sur certains parages de l'Atlantique ou du Pacifique, de dimensions telles que l'imagination n'aurait pu les rêver?...

Le jour était venu, jour blafard à travers un brouillard opaque. Rien ne laissait prévoir qu'il dût se dissoudre ni même perdre de son extraordinaire intensité.

Telle était la vitesse du Saint-Enoch que l'air cinglait les visages comme une mitraille. Il fut encore impossible de se tenir sur le pont. M. Bourcart et ses officiers se virent obligés de rentrer dans le carré. Maître Ollive, qui essaya de ramper jusqu'aux bastingages, n'y put parvenir et fut si brutalement repoussé qu'il faillit s'écraser contre l'escalier de la dunette.

«Vingt mille diables! s'êcria-t-il, lorsque

les deux lieutenants l'eurent relevé, j'ai bien cru que je ne serais plus en état de payer bouteille à cette vieille bête de Cabidoulin. »

Ce que le capitaine Bourcart avait constaté, cependant, c'est que le Saint-Enoch, pris par le travers, donnait une bande sur bâbord à faire croire quïl allait chavirer.

Il va de soi que l'équipage n'avait point quitté le poste ni le gaillard d'avant. 11 eût été difficile, surtout au milieu des brumes, de communiquer de l'arrière à l'avant du navire. Heureusement la cambuse contenait assez de vivres, biscuits ou conserves, pour assurer la nourriture du bord.

« Que faire ?... dit le second.

— Nous verrons, Heurtaux... répondit M. Bourcart. Cette situation ne saurait se prolonger...

— A moins que nous ne soyons emportés jusqu'à la mer Glaciale 1... répliqua le lieutenant Allotte.

— EtqueleSatnf-EwocÀaitpu résister!... »

ajouta le lieutenant Coquebert.

En ce moment, aux mugissements qui semblaient s'échapper des basses zones de l'Océan, se joignit un fracas effroyable.

Aussitôt, maître Ollive, qui se traîna vers la porte de la dunette, de s'écrier :

« La mâture vient de s'affaler! »

C'était une chance que personne n'eût osé s'aventurer sur le pont. Haubans, galhaubans, étais avaient largué aux secousses du tangage et du roulis. Mâts de perroquet et mâts de hune s'étaient abattus en grand avec leurs vergues. Quelques-uns étaient retenus en dehors par leurs agrès, au risque de défoncer le bordage. 11 ne restait plus que les bas mâts avec leurs hunes, contre lesquels battaient les voiles déferlées qui ne tardèrent pas à s'envoler par lambeaux. Le navire, ainsi désemparé, ne perdit rien de sa vitesse, et les épaves le suivaient dans cet irrésistible entraînement vers le nord du Pacifique.

« Ah! mon pauvre Saint-Enoch! »

Ces paroles désolées échappèrent au capitaine Bourcart.

Jusqu'alors, il n'avait point perdu l'espoir que son bâtiment pourrait reprendre sa navi-

JULES VERNE

gation, lorsqu'il se retrouverait dans des conditions normales. En effet, l'existence d'un monstre marin admise, il était évident que ce monstre, si puissant qu'il fut, n'avait pas la force d'entraîner le Saint-Enoch dans l'abîme... Il l'eût déjà fait... Donc, il finirait par se fatiguer d'une telle charge et n'irait pas se fracasser avec lui contre quelque littoral de la côte asiatique ou de la côte américaine...

Oui!... M. Bourcart avait pu espérer que le navire en sortirait sain et sauf!... Mais, à présent, qu'en ferait-il, sans mâts ni voiles, et dans l'impossibilité de réparer ses avaries ?...

Situation extraordinaire, en vérité, et il n'avait pas tort, Jean-Marie Cabidoulin, lorsqu'il disait :

« On n'a jamais tout vu des choses de la mer, et il en reste toujours à voir! »

Cependant le capitaine Bourcart et ses officiers n'étaient pas de ces hommes sur lesquels le désespoir a prise. Tant que cette coque serait sous leurs pieds, ils ne croiraient pas avoir perdu toute chance de salut... Seulement pourraient-ils réagir contre la terreur à laquelle l'équipage s'abandonnait?...

Les chronomètres marquaient alors huit heures du matin. Il y en avait donc douze d'écoulées depuis que le Saint-Enoch s'était remis en marche.

Évidemment, la force de traction, quelle qu'elle fût, devait être prodigieuse, non moins prodigieuse la vitesse imprimée au bâtiment.

Du reste, certains savants ont calculé, — que n'ont-ils pas calculé et que ne calculeront-ils pas dans l'avenir? — la puissance des grands cétacés. Une baleine, longue de vingt-trois mètres, pesant environ soixante-dix tonnes, possède la force de cent quarante chevauxvapeur, soit quatre cent vingt chevaux de trait, force que ne développent point encore les locomotives les plus perfectionnées. Aussi, comme le disait le docteur Filhiol, peut-être, un jour, les navires se feront-ils remorquer par un attelage de baleines, et les ballons par un attelage d'aigles, de condors ou de vautours?... Or, d'après ces chiffres, on juge de ce que pouvait être la valeur mécanique d'un

monstre marin qui devait mesurer de quatre à cinq cents pieds de longueur.

Lorsque le docteur Filhiol demanda au capitaine Bourcart à combien il estimait la marche du Saint-Enoch, — marche qui, d'ailleurs, semblait uniforme :

« Elle ne peut être moindre de quarante lieues à l'heure, répondit M. Bourcart.

— Nous aurions fait alors près de cinq cents lieues depuis douze heures?...

— Oui !... près de cinq cenis lieues! »

Que cela soit pour surprendre, il est certain qu'il existe des exemples de rapidité même supérieure. Et, précisément, dans l'océan Pacifique, voici le phénomène qui avait été signalé, quelques années avant, par un commandant des stations navales.

A la suite d'un violent tremblement de terre sur les côtes du Pérou, une immense ondulation de l'Océan s'étendit jusqu'au littoral australien. Ce fut par bonds précipités que cette lame, longue de deux lieues, parcourut près du tiers du globe avec une vitesse vertigineuse estimée à cent quatre-vingt-trois mètres par seconde, soit six cent cinquantehuit kilomètres par heure. Lancée contre les nombreux archipels du Pacifique, précédée dune lointaine oscillation sous-marine, son arrivée s'annonçait par un grand bruissement aux abords des terres ; puis, l'obstacle franchi ou tourné, se déplaçait plus rapidement encore.

Ce fait précisément rapporté dans le Journal du Havre, M. Bourcart le connaissait et, après l'avoir cité à ses compagnons, il ajouta :

« Je ne serais donc pas étonné que nous fussions témoins et victimes d'un phénomène de ce genre... Une poussée volcanique se sera produite au fond de l'Océan, et de là l'origine de cet ècueil inconnu sur lequel s'est échoué le Saint-Enoch... Puis, de même qu'à la suite du tremblement de terre du Pérou, une énorme lame, un extraordinaire raz de marée, aura pris naissance, et, après nous avoir arrachés à l'écueil, c'est lui qui nous entraîne irrésistiblement vers le nord...

— Assurément, déclara M. Heurtaux en

voyant le capitaine King faire un signe approbatif, voilà qui paraît autrement admissible que Fexistence d'un monstre marin...

— Et quel monstre, ajouta le docteur Filhiol, capable de transporter notre

navire avec une vitesse de quarante lieues à l'heure!

— Bon ! répondit maître Ollive, allez dire cela à Jean- Marie Cabidoulin. et vous verrez s'il abandonne son kraken, son calmar ou son serpent de mer! »

Peu importait, en somme, que le tonnelier s'entêtât à ses histoires fantastico-marines.

L'essentiel eût été de reconnaître jusqu'à quelle latitude le Saint-Enoch pouvait s'être élevé ce jour-là.

M. Bourcart prit sa carte et chercha à établir la position.

Très vraisemblablement, la direction suivie s'était maintenue vers le nord. 11 y avait donc lieu d'admettre que le navire, après avoir franchi le long semis des Kouriles au large de la dernière île, avait traversé la mer de Behring.

Autrement, il se fût déjà fracassé soit contre cet archipel, soit contre celui des Aloutiennes plus à l'est. A la surface de ce bassin aucune terre n'émergeait qui eût pu lui faire obstacle. 11 devait même, étant donnée sa vitesse, avoir franchi ce détroit à peine large d'une quinzaine de lieues. Or, en le franchissant, il eût suffi que l'immense lame obliquât de quelques milles à l'est» ou à l'ouest pour le jeter sur le cap Orient de la terre d'Asie ou sur le cap du Prince de Galles de la terre d'Amérique.

Mais, puisque cet écart ne s'était pas produit, pouvait-on douter que le Saint-Enoch ne fût déjà en plein océan Arctique?...

Et alors le docteur Filhiol de demander à M. Bourcart :

« A quelle distance de cet écueil se trouvait donc située la mer polaire?

— Dix-sept degrés environ, répondit le capitaine, ce qui, à vingt-cinq lieues par degré,

donne près de six cent cinquante lieues...

— Alors, déclara M. Heurtaux, nous ne devons pas être éloignés du soixante-dixième, parallèle ! »

Le soixante-dixième parallèle, c'est celui qui limite l'océan Arctique, et, à cette époque de l'année, la banquise polaire ne pouvait être éloignée !

Ainsi les cinquante-six hommes, embarqués sur le Saint-Enoch, couraient vraisemblablement à la plus épouvantable des catastrophes. Ce serait au milieu des solitudes hypcrboréennes que se perdrait leur navire. A cette

JULES VERNE

latitude se rencontreraient les glaces déjà immobilisées au delà du détroit de Behring, les ice-fields, les ice-bergs, et l'infranchissable banquise arctique...

Et que deviendrait Péquipage en admettant qu'il ne fut pas englouti à la suite d'une violente collision?... Qu'il parvînt à se réfugier sur un champ de glaces, sur l'un des archipels de ces parages, la Nouvelle-Sibérie, la terre de Wrangel ou quelque autre groupe insulaire, à plusieurs centaines de milles des côtes de l'Asie et de l'Amérique, sur une de ces îles inhabitées et inhabitables, sans vivres, sans abri, exposé à ces froids excessifs, qui, dès octobre, enveloppent les régions de la mer Glaciale, quel sort l'y attendait?... Il n'y saurait hiverner, et comment atteindre les provinces de la Sibérie ou de l'Alaska?...

Il est vrai, au sortir du détroit de Behring, Ténorme ondulation océanique, ayant un plus large espace pour s'étendre, devait perdre en force et en vitesse. Et puis ne fallait-il pas compter avec la baisse qu'indiquait la colonne barométrique? Au milieu des rafales sur une mer démontée, alors que le vent soufflerait en tempête, peut-être le phénomène épuisé rendrait-il sa liberté au Saint-Enoch!... Toutefois, désemparé, sous le coup des tourmentes à ce début de l'hiver arctique, comment résisterait-il et que deviendrait-il?... El quelle affreuse perspective pour le capitaine Bourcart et ses compagnons, sur ce navire dont ils ne seraient plus maîtres, perdu au fond de ces lointains parages!...

Telle était la situation, que ni l'énergie ni l'intelligence ni le courage ne seraient en état de modifier.

La matinée s'écoula. Le Saint-Enoch continuait à être emporté tantôt par le travers, tantôt par l'arrière ou par l'avant, comme une épave abandonnée au caprice de la mer. Ce qui rendait cette situation plus effrayante, c'est que le regard ne parvenait pas à percer ce rideau de brumes. D'ailleurs, étant donnée l'impossibilité de se tenir sur le pont, c'est seulement par les étroites fenêtres du carré que M. Bourcart et ses officiers eussent pu

observer le large. Ils ne savaient donc pas si le navire passait en vue de terre, à proximité de l'une ou l'autre rive du détroit de Behring, si quelque île des archipels arctiques se montrait contre laquelle ' l'extraordinaire ondulation fût venue se briser, et le Saint- Enoch avec elle I...

Dans tous les cas, le dénouement ne pouvait être qu'un naufrage à bref délai, auquel ne survivrait sans doute pas un seul homme de l'équipage!...

« Mais crève donc, maudit brouillard, crève donc!... » s'écriait le lieutenant Allotte.

Le brouillard se dissipa dans l'après-midi sous l'influence de la baisse barométrique.

Ses volutes remontèrent vers les hautes zones, et, si le soleil ne fut pas visible, du moins le regard put-il s'étendre jusqu'à l'horizon.

Vers quatre heures du soir, la vitesse du Saint-Enoch sembla diminuer. Allait-il se dégager enfin?... Ce ne serait qu'un navire désemparé; mais, si le capitaine Bourcart réussissait à établir quelque voile de fortune, peut-être parviendrait-il à revenir vers le sud...

« Tout... dit M. Heurtaux, tout plutôt que d'aller s'écraser contre la banquise ! »

A ce moment, maître Ollive essaya de sortir du carré. La résistance de l'air étant moins forte, il y parvint. M. Bourcart, le capitaine King, le docteur Filhiol, les lieutenants le suivirent et vinrent s'accoter contre le bastingage de tribord en se retenant aux taquets.

Jean-Marie Cabidoulin, le charpentier, le forgeron, les harponneurs, une douzaine de matelots, tant Anglais que Français, remontaient du poste et se placèrent en observation sur la coursive entre les pavois et la cabousse.

Le Saint-Enoch présentait alors le cap au nord-nord-est emporté sur le dos de cette large ondulation dont la hautetfr s'abaissait en même temps que décroissait sa rapidité.

Aucune terre en vue.

Quant à ce monstre marin, auquel le navire eût été attaché depuis une vingtaine d'heures, il ne se laissait pas apercevoir, quoi que pût dire le tonnelier.

Et tous d'espérer, tous de se raffermir aux

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encourageantes paroles que fit entendre le capitaine Bourcart. Aussi maître Ollive crut-il opportun de plaisanter Jean-Marie Cabidoulin sur son crocodile-poulpe-krako-kraque :

« Tu as perdu ta bouteille... vieux!... dit-il en lui frappant sur l'épaule.

— Je Fai gagnée, répliqua maître Cabidoulin, mais ni toi ni moi ne serons là pour la boire...

— Quoi 1... tu prétends que ton monstre...

— Est toujours là... et, en regardant bien, on distingue tantôt sa queue... tantôt sa tête!...

— Tout ça... des imaginations de ta sacrée caboche !...

— Et il nous tient dans ses pinces... et il ne nous lâchera pas... et je sais bien où il nous mène...

— Il nous mène là d'où nous reviendrons, vieux!... riposta maître Ollive. Et, après bouteille de tafia, bouteille de rhum que nous nous en tirerons sains et saufs!... »

Jean-Marie Cabidoulin haussa les épaules, et jamais il n'avait jeté un plus méprisant regard sur son camarade ! Penché au-dessus de la lisse, c'est qu'il croyait réellement voir la tête du monstre, une sorte de tête de cheval à bec énorme, sortant dune épaisse crinière; puis, à quelques centaines de pieds, sa queue monstrueuse battant avec fureur les eaux dénivelées sur une large étendue !... Et, pour tout dire, novices et matelots voyaient tout cela par les yeux de l'entêté tonnelier !

Cependant, si aucune terre ne se relevait au nord, des glaces flottantes se déplaçaient alors sur un vaste espace. Aucun doute, le Saint-Enoch traversait les parages polaires au delà du détroit. De combien de degrés au-dessus du soixante-dixième parallèle, cela n'aurait pu être établi que par une observa-

tion impossible à cette heure avancée du jour.

Au surplus, moins de dix minutes après, le matelot Gastinet, qui venait de se hisser à la hune de misaine,criait d'une voix retentissante:

« Banquise par bâbord devant! »

Un ice-field apparaissait à la distance de trois milles vers le nord. Plat comme un miroir, il réverbérait les derniers rayons du soleil. Au fond, les premiers blocs de la banquise, dont la crête se profilait à une centaine de toises au-dessus du niveau de la mer. Sur l'ice-field, tout un monde d'oiseaux, mouettes, guillemots, manchots, frégates, tandis que les phoques, par couples nombreux, rampaient sur ses bords.

La banquise pouvait être éloignée de trois à quatre milles, et le vent, qui fraîchissait, y portait directement. La mer était assurément plus houleuse que ne le comportait la brise, ce qui tenait à ce que l'énorme lame courait encore au milieu des glaçons entre-choqués.

Et, sans doute, elle viendrait se tuer contre l'inébranlable barrière arctique.

Aussi de lourds paquets de mer tombaientils sur le pont du Saint-Enoch, dont les pavois furent défoncés par le travers du mât de misaine. A un moment, le navire donna une telle bande que l'eau l'envahit jusqu'à la dunette. Si les panneaux de la cale n'eussent résisté, il aurait coulé à pic.

A mesure que tombait le jour, la tourmente s'accentuait et se déchaînait en effroyables rafales mélangées de neige.

Enfin, vers sept heures du soir, le Saint- Enoch, une dernière fois soulevé, fut précipité sur l'ice-field, le traversa en glissant à sa surface et vint buter contre les blocs de la banquise.

(La suite prochainement.) Jclbs Vbrrb.

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