‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 35 sur 42 · CONTE ROMAIN · texte numérisé non relu

CONTE ROMAIN

Les chars, les chevaux, les litières, la foule tumultueuse revenant du forum, tout ce qui,

voilà un instant, emplissait les rues de mouvement et de vie, a disparu; les petites boutiques ont leurs volets clos; plus un passant, plus un bruit.

ALBERT FERME

Midi flamboie sur Rome endormie.

Allongé sur un lit de repos, Norbanus est bercé de doux rêves. N'a-t-il pas appris, ce matin, que l'empereur Marc-Aurùle a décidé qu'il serait érigé au Capitole un temple à la Bonté?

Elle est donc finie, celte nuit d'angoisse et de terreur qui, depuis deux siècles, pèse sur le monde comme le marbre d'un tombeau ! Ils ne reparaîtront plus, ces monstres, effroi de l'histoire, les Néron, les Tibère, les Caligula, les Domitien !

Le bon chevalier voit refleurir l'âge d'or ; plus de guerres, plus de proscriptions, plus de haines; le genre humain n'est plus qu'une grande famille ; une aube radieuse de paix, d'amour et de joie éclaire l'univers régénéré.

Un bruit soudain, violent, réveille Norbanus : des cris, des malédictions, des menaces.

Il s'élance dans l'impluvium : ses esclaves courent sur les terrasses : ils poursuivent un malfaiteur qui a été surpris se glissant dans l'appartement des femmes.

Des clameurs sortent de ce côté; Norbanus y court.

Il trouve tout en émoi ; les servantes sont affolées.

Bonne et charitable, Octavie s'applique à faire reprendre ses sens à l'une d'elles qui s'est évanouie de saisissement : c'est la nouvelle esclave, — Aldwyna.

Un soupçon vient alors à Norbanus.

Il retourne dans l'impluvium.

« Le voilà ! II est pris ! » crient les esclaves descendant des terrasses.

On amène le malfaiteur.

Norbanus ne s'est pas trompé.

Sombre, les yeux fichés en terre, le Mareoman ne profère pas une parole.

« Scélérat! voleur! crie Norbanus.

— Je ne suis pas un voleur ! dit Matoas redressant le front.

— En vérité? Tu t'es introduit chez moi par escalade pour enlever une esclave m'appartenant, — et tu n es pas un voleur? Voilà de l'impudence! — La loi me permet de te faire tuer sur place; sais-tu cela?

— Je le sais.

— Je n'aurais qu'un geste à faire.

— Faites! »

Les hommes qui avaient capturé Matoas attendaient immobiles, l'œil cruel, la main sur leur poignard.

« Non, dit Norbanus, les magistrats prononceront la peine ! »

Il fit quelques tours dans la chambre.

Puis, brièvement, il ordonna aux esclaves de sortir.

Il resta seul avec Matoas garrotté.

Il y eut quelques instants de silence.

« Pas un mot de regret! Pas un signe de repentir! observa amèrement Norbanus.

— Seigneur, je vous respecte, j'étais affolé... balbutia le prisonnier.

— Triple sot ! Toi qui aimais par-dessus tout la liberté ! Tu seras condamné aux mines ! Tu travailleras dans un souterrain, les fers aux pieds, sous les étrivières des gardiens.

— Ce supplice, je ne l'endurerai pas longtemps ! » murmura Matoas.

Norbanus le regarda encore en silence.

Puis, brusquement :

« Si je te laissais libre, jures-tu de t'éloigner de Rome, de n'y plus jamais revenir?

— Je vous le jure. »

Le chevalier avait pris sur la table un petit stylet à lame dorée ; il s'approcha du prisonnier et coupa ses liens d'un seul coup.

« Sauve-toi!

— Seigneur, vous avez Fàme grande et généreuse, dit Matoas en baisant la main de Norbanus.

— Vite! Détale avant l'arrivée des gens de police ! »

Le Marcoman avait disparu depuis quelques instants : une porte intérieure s'ouvrit, donnant passage à une jeune femme vêtue d'un riche péplum violet et dont le beau et fier visage était bouleversé par l'émotion.

« Mon cher époux, l'homme qui a été pris, où est-il? Qu'en a-t-on fait?

— Est-il connu de vous, Octavie? demanda Norbanus étonné.

— Il est le compatriote, le parent, le fiancé d 'Aldwyna. La chère enfant est désespérée.

LA TOURTERELLE

C est pour elle qu'il était venu, c'était pour la revoir !

— Et surtout pour l'enlever.

— Laissez-moi intercéder en faveur de ce pauvre garçon.

— Ce pauvre garçon a violé ma demeure.

Vous voulez que je lui pardonne?

— Je le souhaiterais vivement et je vous le demande en grâce.

— Vous voulez que je laisse aller ce coquin?

— Mon cher seigneur...

— Ma bonne Octavie, dit Norbanus en riant, j'ai sans doute pressenti votre désir : ce que vous demandez, bien qu'un peu hors de l'ordinaire, est accompli. Matoas, avec ma permission, a pris la clef des champs; il a de bonnes jambes, il doit être loin !

— Vous avez sauvé la vie d'Aldwynal »

Tout heureuse, la jeune femme était rentrée

dans son appartement. Norbanua, resté seul, souriait, satisfait de lui-même.

A la porte donnant sur l'atrium se montra une tête pâle.

« Comment! tu n'es pas parti? s'écria Norbanus stupéfait.

— Je n'ai pas pu... dit Matoas d'une voix brisée. . . Seigneur, excusez ma faiblesse. . . non, je ne peux pas ! Je crois avoir trouvé un moyen... La liberté, je n'en veux plus, j'y renonce.

— Que dis-tu?

— Seigneur, je me donne à vous : inscrivez-moi parmi vos esclaves ! »

« Bien, tout est en règle, approuva Norbanus, après avoir lu l'acte que venait de rédiger le tabellion, — Matoas a signé, j'apposerai mon cachet tout à l'heure. Ce garçon a eu une excellente idée, n'est-ce pas, Octavie? Vivant dans notre maison, marié à sa fiancée, comme il sera bien plus heureux que dans la brousse sicilienne! Et moi, ajouta-t-il gaiement, à présent, je suis sûr d'avoir toujours, aux courses des chars, la palme d'Idumêe et la couronne aux feuilles d'argent et d'or ! »

Les deux époux étaient assis à côté l'un de l'autre, près d'une fenêtre ouverte sur un jardin merveilleux, aux fleurs éclatantes et embaumées, où s'ébattaient leurs deux enfants, Junius et Marcia.

Marcia était de deux ans plus jeune que son frère, à qui elle ressemblait étonnamment :

sa physionomie annonçait seulement un peu plus de douceur et de réflexion.

Clinias était auprès d'eux.

Ils causaient tous trois avec animation.

Apercevant son père à la fenêtre, Junius accourut :

« Père, quelque chose d'extraordinaire! La tourterelle frappée par Clinias, elle n'était pas morte. Elle nous a suivis à Rome ! Elle est ici !

— Quel conte !

— Clinias l'a vue ce matin.

— Oui, confirma le précepteur, le pauvre oiseau voletait autour de la cage d'Aurea ; il avait des plumes arrachées, je l'ai reconnu, c'est bien lui ! Et, soyez-en sûr, il va revenir ! J'ai posé la cage dans un endroit bien découvert, là, au rond-point des orangers. »

Junius sautait de joie.

« Nous le prendrons ! Nous aurons le couple !

— J'ai préparé ce filet, dit Clinias.

— Chut!... le voilà! avertit Marcia. Cachonsnous. »

Et chacun essaya de se dissimuler dans une touffe de feuillage.

En effet, une tourterelle toute pareille à Aurêa, mais le plumage en mauvais état, la tête meurtrie, venait de se poser sur le bord d'un toit.

« Elle vous a vus, elle ne descendra pas ! »

dit Norbanus.

Il se trompait.

Après les avoir bien regardés l'un après l'autre, l'oiseau ouvrit ses ailes ; il tournoya quelques instants au-dessus de la cage de son amie, en jetant de petits cris.

Puis, pointant droit vers Junius, il se posa à quelques pas de lui et demeura tout d'abord immobile, le considérant.

« Par Jupiter, on dirait qu'il demande à être pris! » observa Clinias.

ALBERT FERME

L'intention de l'oiseau devint de plus en plus manifeste : il sautillait gentiment autour de l'enfant.

Celui-ci était quelque peu troublé.

« 11 ne te veut pas de mal, n'aie pas peur!

cria Clinias.

— Peur, moi? »> protesta le jeune garçon choqué.

D'une voix qu'il s'efforçait de raffermir : « Viens, petit, viens! » appela-t-il. Bravement il tendit la main. Aussitôt, ô merveille, Poiseau vint s'y poser.

« 11 veut être mis en cage auprès de son amie ! dit Clinias.

— Oh ! c'est beau, cela ! » murmura Marcia, les yeux humides.

Les deux époux se regardaient, frappés de cette étrange similitude des situations.

« Comme ils vont être heureux ! » répétait Junius en caressant l'oiseau qui ne bougeait pas de son poing.

Clinias était allé chercher la cage.

« Ouvre la porte, sœurette, mais prends bien garde à Aurea! Qu'elle ne s'échappe pas! » recommanda Junius s'approchant avec le captif volontaire.

Marcia avait la main posée sur la porte de la cage.

Elle s'arrêta, songeuse.

« Ils seront ensemble, murmura-t-elle, mais prisonniers ! Junius, n'y aurait-il pas mieux à faire ?

— Mieux à faire !

— Oui. »

Surpris, Junius la regardait. Puis ses yeux s'éclairèrent. 11 prononça doucement :

« Je t'ai comprise, Marcia ; oui, ton cœur a raison ! »

Marcia laissa la porte de la cage grande ouverte et s'éloigna.

La prisonnière sauta sur le sol, regarda son ami, puis déploya ses ailes.

Ils partirent l'un et l'autre comme deux, llèches lancées du même arc.

Alors Marcia s'approcha de la fenêtre :

« Vous nous approuvez, mère, n'est-ce pas? »

Pour toute réponse, la noble femme serra ses deux enfants sur son cœur.

Et, quand ils eurent repris leurs jeux, s'adressant à son époux :

« Mon ami, quelquefois ce sont les enfants qui donnent des exemples... Qu'en pensezvous?

— Je vous répondrai, Octavie, ce que tout à l'heure notre Junius a répondu à sa sœur :

— Votre cœur a raison ! »>

Et il déchira l'acte par lequel Matoas lui aliénait sa liberté.

Un bruit de pas et de voix se faisait entendre. Un esclave vint annoncer la visite du préteur Lucius Népos.

Norbanus trouva ce magistrat dans l'atrium.

Lucius Népos, gros seigneur au triple menton, était un ami intime du chevalier à qui, pour une bonne part, il devait sa place. D'ordinaire insouciant et rieur, il avait en ce moment l'air sérieux et inquiet.

w Tout va bien chez toi? demanda-t-il. 11 ne t'est rien arrivé de fâcheux?

— Rien.

— Alors, le procurateur du quartier était mal renseigné. Comme je passais dans la rue voisine, je l'ai rencontré qui courait chez toi. Ne m'a-t-il pas conté qu'un malfaiteur avait violé ton domicile? Je suis venu avec mes licteurs pour faire moi-même l'information.

— Sois le bienvenu, cher Lucius, mais je n'ai vu aucun malfaiteur; je n'ai reçu que la visite d'un brave jeune homme que voici :

Matoas. Tu arrives à propos, d'ailleurs; j'ai •ustement besoin d'un acte de ton ministère. »

Aldwyna venait de paraître dans l'atrium.

« Tout à ta disposition, dit le préteur : mon greffier et mes licteurs sont là.

— Je demande acte, dit gravement Norbanus, de la déclaration que je fais au sujet de cette jeune fille. »

Et, la main posée sur la tête d'Aldwyna, il prononça la formule de l'affranchissement :

« Je veux que cette jeune fille soit libre et jouisse des droits de la Cité romaine. »

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POUR L'HONNEUR

POUR L'HONNEUR

Par P. PERRAULT

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