‹ Les histoires de Jean-Marie CabidoulinChapitre 40 sur 42 · Nom familier du Président Krûgcr · texte numérisé non relu

Nom familier du Président Krûgcr

s'écria M. Massey en s'essuyant les yeux. Ah ! faut-il que l'ambition et la rapacité humaines soient assez fortes pour armer contre des gens pareils un pays fort, un pays libre, aux annales glorieuses que ses enfants auraient dû rougir de souiller par cette guerre impie?...

— Tous les amis de l'Angleterre doivent regretter l'impasse où elle s'est jetée à la légère, déclara le docteur Lhomond. Mais, la lettre de lady Theodora en fait foi, ils sont arrivés à se persuader que le bon droit est de leur côté, et qu'ils ne font que châtier des sujets rebelles...

— J'ai reçu, dit Henri qui avait écouté en pâlissant la lecture de la lettre de Nicole, un autre message de la Société de géographie, qui me demande une conférence sur la guerre sudafricaine. Si tu me le permettais, chère sœur, je leur lirais quelques passages de cette lettre. . .

— Alors tu as accepté? s'écria Gérard les yeux brillants.

— Naturellement. Je ne me crois pas le droit de me récuser. Et je considère comme un devoir pour tout homme civilisé de faire connaître le véritable état de la question, dans la mesure de ses forces. Puisque les circonstances ont permis que nous assistions de près au début des hostilités et que nous nous trouvions, en amis des deux camps, sur les premiers champs de bataille, mon devoir est de faire part au public du résultat de mes observations, puisqu'il me le demande.

— Chict chic! s'écria Gérard en frappant des mains, oublieux de la dignité de ses vingttrois ans. C'est dommage qu'ils ne me l'aient pas demandée à moi, leur conférence!... Ils en auraient eu une chouette, je vous le garantis...

— Très impartiale, surtout? fit le docteur Lhomond en souriant.

— Impartiale ?... Eh ! qui se soucie d'impartialité, je vous prie?... Voilà une vertu dont je ne me pique guère, ma parole!... Et je me souviens avoir lu dans je ne sais plus quel grave bouquin — de Macaulay, je crois bien — qu'un homme absolument impartial, ou complètement dénué de préjugés, serait un monstre, un lusus naturœ... Je souscris absolument à cette opinion...

— Je me flatte, dit posément Henri, de montrer de quel côté sont la justice et la vérité, rien qu'en rapportant les faits et sans faire le moins du monde entrer en ligne mes sentiments personnels.

— Ça, nous en sommes tous persuadés ! »

s'écria chaleureusement Gérard.

C'est ainsi que, par une belle soirée d'automne, quelques jours plus tard, tous nos amis se trouvaient réunis boulevard Saint-Germain, dans cette salle des conférences de la Société de géographie qui a vu passer tant de hardis explorateurs, pour écouter la causerie de Henri sur la situation au Transvaal.

La physionomie énergique du conférencier, encadrée comme assesseurs par Martial Hardouin et son frère Gérard, lui vaut tout d'abord les sympathies de l'auditoire, qui ne peut s'empêcher de préjuger qu'un trio si bien doué au physique doit l'être également au point de vue intellectuel ou moral... La parole sobre et élégante du jeune orateur, l'ardente conviction qui perce sous la concision de ses phrases, le feu contenu qui anime son regard et vibre dans sa voix, achèvent de conquérir ce public d'élite. Et si l'on eût ouvert, au sortir de la conférence, un registre d'engagements volontaires pour courir au secours des Boers, nul doute que ce registre ne se fût couvert de signatures.

Car, est-il besoin de le dire? les sympathies de l'auditoire sont acquises à la cause boer.

Tenu sous le charme de sa parole, il écoute l'exposé magistral que le jeune orateur lui fait de la situation. Ses moindres aperçus sont soulignés d'un murmure approbateur; sa conclusion est couverte d'applaudissements. En quittant le boulevard Saint-Germain, chacun se sent animé d'un plus vif intérêt pour les Républiques, d'une indignation plus grande pour la folie homicide qui pousse l'Angleterre et la fera bientôt peut-être rouler au fond de l'abîme...

Henri Massey estime que la guerre faite aux Boers est absolument injuste. Cette guerre est ruineuse pour la Grande-Bretagne et marquera inévitablement le point de départ de la décadence de l'Empire britannique — cet Empire où le soleil ne se couche jamais — comme les

Anglais se plaisent à le répéter. Même à supposer qu'ils aient le dessus, qu'ils viennent à bout de la résistance acharnée d'un ennemi insaisissable, invisible, qui fond devant l'adversaire pour se reformer derrière lui, qui enrôle femmes et enfants dans ses rangs — cette victoire sera sans issue. Le Transvaal sera ruiné pour longtemps ; des milliers de familles sans asile et sans pain maudiront chaque jour le nom de Chamberlain et de Cecil Rhodes ; des milliers d'êtres humains périront de part et d'autre, et cela sans aucun résultat : l'Angleterre sera endettée, obligée d'entrer dans le système d'armements à outrance qui pèse sur l'Europe et l'étouffé, paralysant ses forces vives et l'hypnotisant dans un rêve suranné. Ses colonies auront vu qu'elle n'est pas invincible et, leur intérêt étant de devenir indépendantes, ne fût-ce que pour s'affranchir du poids de la dette anglaise, elles feront ce qu'ont fait les États d'Amérique au siècle dernier : elles s'émanciperont du joug anglais. D'autre part, les sous-marins, dans leur essor surprenant et où chaque jour marque un progrès, ne tarderont pas à enlever à la Grande-Bretagne cet empire des mers qu'elle se croyait assuré.

Elle est donc vouée à la décadence.

Est-ce à dire que la France et les Français doivent prendre un rôle actif dans cet épisode?^.

Henri ne l'avait pas pensé quand il vivait au Transvaal. Il ne le pense pas davantage maintenant qu'il est rentré en France. Les sympathies de la nation — cela est de tradition séculaire — seront toujours pour les opprimés et les champions de la justice. Mais la France, entourée de rivaux et d'adversaires, cernée par des fauves qui s'aiguisent les dents en la regardant et n'attendent qu'une occasion de se jeter sur elle, affaiblie et saignée aux quatre veines par tant de désastres, la France n'a plus, hélas ! le droit de sacrifier ses intérêts à ceux d'autrui. Elle doit avant tout songer à sa propre défense, à la défense de son existence nationale... Elle doit rester recueillie, laborieuse et consacrer jusqu'à la plus mince parcelle de ses énergies de réserve au développement de son immense

domaine colonial... Jamais il n'eut plus besoin des bras, des cerveaux, des cœurs des vrais Français pour le consolider, l'affermir et l'édifier sur des bases inébranlables.

« Conclusion : nous devons repartir pour les « pays sauvages », comme dit Martine !... s'écriait M. Massey en reprenant avec les siens le chemin du logis. Notre séjour de l'autre côté du globe nous a donné à tous la nostalgie des pays neufs... Hélas!... retrouverons-nous jamais un Éden pareil à celui que nous avions fondé en Rhodesia ?...

— Pareil, nonl... mais plus beau peutêtre!... fait Gérard.

— Quel est ton avis. Henri ? demande M. Massey. Tu es, n'est-ce pas, nous sommes tous d'avis que la vie européenne est décidément trop étriquée pour nous?... Mais où aller?... quelle région, quelle latitude choisir, avec chances de succès ?

— Nous n'avons que l'embarras du choix ! dit le docteur Lhomond ; car vous me feriez injure en supposant que je resterais sans vous dans cette bonne vieille Europe. Et du Tonkin à Madagascar, nous avons la partie belle, avouez-le !

— Henri, dit doucement M rae Massey, appuyée au bras de son fils, où que nous allions, tu viendras avec nous, n'est-ce pas?

— Je viendrai vous rejoindre, chère maman, n'en doutez point. Mais, d'abord, j'ai un voyage à faire au Transvaal. 11 faut que je voie si Nicole consent à se séparer des siens, ou si je dois attendre auprès d'elle la fin de cette odieuse guerre...

— Puisses-tu nous la ramener bientôt, cher Henri ! dit Colette. Car là où nous serons ensemble, que ce soit au nord, au midi, en pays froid ou chaud, là sera la patrie, n'est-ce pas, et là le bonheur!... Pourvu que je vous aie autour de moi, vous tous que je chéris, la Sibérie ou le Sahara ne me font pas peur, et le pays où Tottie viendra bien et où ma chère maman conservera ses yeux sera toujours mon pays d'élection...

— Et sois tranquille, petite sœur! on t'en trouvera un soigné! s'écria Gérard. Dès ce soir je me mets à piocher la carte du monde !... »

ÀRDfti LAUKIBr

LE BOUILLAHT ACHILLE

M. Achille s'est amendé, lui aussi. Le bon docteur s'était trouvé là juste à point pour soigner Petit- Pierre. Par bonheur, la blessure n'était pas dangereuse, mais il fallait de longs soins et de la patience, beaucoup de patience, et à Petit-Pierre, et à ceux qui le soignaient.

Très repentant, le bouillant Achille s'était institué le garde-malade de sa victime. Qu'était devenue sa

pétulance ? Jamais on ne vit meilleurgarde-malade,plus doux ni plus empressé.

Achille est si bien corrigé qu'on le rencontrait, peu après, se promenant avec Petit-Pierre en pleine convalescence. Il l'empêcha de trop compter sur ses forces et de commettre des imprudences. Achille n'agit plus sans réflexion; il sera désormais le sage, le brave Achille, et non plus le bouillant Achille.

FIN

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