CROQUIS A LA PLUME
Le dernier cigare éteint, le dernier paradoxe tiré, nous remontions, Rawsdon et moi» la rue de Laroche* foucauld, où habite ce cher et vieil ami. Nous avions passé la soirée ensemble, — une soirée de samedi. Où cela? sur l'asphalte du boulevard, nous laissant aller au courant limpide de nos souvenirs. Il me contait, avec sa parole jeune et tout imprégnée de parfums, les espérances qui germaient dans son cœur, n'attendant qu'une brise, qu'un rayon pour fleurir. Puis, il interrogeait à son tour, il me demandait quelle serait Tœuvre de demain; et comme mon encrier n'a jamais 6ti de secrets pûur lui; je lé faisais assister à mod trsL-
vail de chaque jour, à mon labeur obscur où la foi rayonne, à nos aspirations vers cet illustre inconnu, — Tavenir. Il avait tiré un porte-cigares rapporté d'Espagne, tout rempli de cigarettes de contrebande, dans lequel je puisais en douanier. Mon frère venait de partir pour Rome, et Rawsdon, qui avait longtemps habité l'Italie, me guidait dans la ville éternelle sur les pas de l'absent que nous regrettions tous deux; c'était uncharmant voyage. Tandis qu'il parlait, mes yeux ne pouvaient se détacher de son intelligente figure, que j'avais vue à de certains jours tout en rires, à de certaines heures tout en larmes. C'est le type anglais dans toute sa pureté aristocratique, un mélange charmant de mélancolie et de sérénité, quelque chose comme un soleil voilé. SoUvenez-vous du prince de Galles, il lui ressemble. Je vous ai dit qu'il était blond, puisque je vous ai dit qu'il était Anglais ; mais Rawsdon, qui pousse le paradoxe jusqu'au Roqueplan, est né à Marseille, en plein soleil,— lui chevalier du brouillard par sa famille, --* et n'a jamais mis le pied en Angleterre. Pour un Anglais, c'est assez original, avouez-le. II a longtemps cherché la traduction de cette fameubo phrase : --English spoken heret — qui lui a été enfin donnée par un Russe qui la tenait d'un Polonais.
Rawsdoa aime Londres avec son cœur et Paris avec son intelligence. Esprit fin, délié, nature délicate qui a des mouvements de femme, il prodigue aux élus de son intimité ce trésor intarissable qu'il porte -en lui et qui s'appelle la bonté. L'amitié de nos amis de Paris c'est une petite rivière qui serpente à travers notre vie, et qui, contre tous les usages reçus, se trouve à sec quand vient pour nous le temps des orages et des tempêtes : son véritable nom est Manzanarès. L'amitié de Rawsdon personnifie ce que j'appellerais volontiers — V amitié anglaise^ — c'est-à-dire un dévouement sans bornes qui ne se montre que pour agir, sobre de paroles, prodigue d'actions ; un sentiment exalté qui s'ignore luimême; une affection réfléchie, silencieuse, un peu dépaysée dans notre milieu tapageur, mais qui marche vers son but, guidée par une main invisible. A cet axiome de Tamitié française: — « Loin des yeux, loin du cœur, » -^ Tamitié anglaise répond : — « Loin des yeux, près du cœur, n ~ et garde sa tendresse entière
à l'hôte regretté, à Tami absent. L'amitié française se fait avec de Tesprit et l'amitié anglaise avec du cœur ; il en est de leurs sentiments comme de leurs étoffes : on n'en voit jamais la fin. Leurs vêtements, dont l'enfantement est si laborieux, nous semblent ridicules et portent un cachet dont on chercherait vainement l'équivalent chez nos tailleurs et la définition dans nos dictionnaires. Nous autres, nous bâclons un habillement complet en quarante-huit heures et une amitié indécousable en une journée: ici tout n'est que confection. J'aimais Rawsdon depuis le jour de notre première rencontre ; nos cœurs rimaient ^ussi richement que deux vers de M. de Banville, et je n'ai jamais eu, jus^ qu'à présent, à signaler le moindre hiatus dans le poème inédit de notre liaison. Nous sommes restés quelquefois six semaines sans nous voir,— la vie a ses exigences, et les inséparables sont rares dans ce Paris où deux individus ne peuvent guère marcher de front sur le même trottoir ;-- au bout de ces six semaines, il n'y avait entre nous ni reproches, ni bouderies, ni interrogatoire ; je sonnais à la porte de Rawsdon, son amitié venait ouvrir. Nous causions de toutes choses, comme si nous nous étions vus la veille, et nous nous quittions, pour de longs jours encore^ comme si tous
devions nous revoir le lendemain. II parlait» tout en marchant, et j'écoutais mes souvenirs. A cette heure silencieuse où Tâme se recueille, il est doux de parcourir les sentiers verts du temps jadis, Tun sur l'autre appuyés,
Et, si Jeunes encor, d'être de vieux amis, comme dit Alfred de Musset.
Tout chemin mène à Rome, s'il faut en croire un axiome de cocher de fiacre : nous venions d'arriver au numéro 17 de la rue de Larochefoucauld, c'est-à-dire au terme de notre voyage.
Rawsdon me tendit la main.
— Lorsque vous écrirez à votre frère — nous nous disons V0Î18 depuis sept ans, c'est-à-dire depuis que nous nous connaissons. Je n'ai que quatre amis avec lesquels j'emploie également le vous. Je tutoie
iom mes camarades, une cinquantaine d'individus à
peu près, ma» je doi« ayouer que parmi ces deroiers il en est plusieurs dont je ne sais même pas le nom,*-* lorsque vous écrirez à voire frère, dites-lui que je vous ai vu et que je ne l'oublie pas?
— Je lui dirai que je vous ai vu, cela sufBra.
^ Quand venez -vous me demander une tasse de thé?
— Quand faites-vous du thé?
— Tous les soirs pour vous, cher ami.
— Tous les soirs? je m'en souviendrai.
— Vous vous en souviendrez si bien que vous viendrez dans la journée, si vous venez.
— Non; à partir de quelle heure votre tasse de thé est-elle visible?
— A partir de neuf heures.
— Si j'avais une montre je la réglerais sur la vôtre; mais la prochaine fois quej'imi chez vous, j'emporterai votre pendule pour éviter les retards.
-^ Vous faites bien de m'en prévenir.
— Parce que vous allez faire monter une guérite dans votre chamU'e et planter un factionnaire devant votre pendule?
— Non; parce que je n'ai pas de pendule et que je pourrai en acheter une d*ici là.
— A un de ces soirs donct et que Lepaute vous garde!
J'allais m'éloigner.
— A propos I fit Rawsdon.
— Dites, cher ami?
— Ëst-ii indiscret de vous demander ce que vous faites demain?
— C'est très-indiscret; mais laissez moi d'abord me le rappeler. Quel jour est-ce demain?
— C*est demain dimanche.
— Alors je n'ai pas besoin de chercher; demain je ne fais rien. Depuis que je suis sorti du collège, le dimanche ne figure plus sur mon calendrier : je l'ai biffé. Je me couche le samedi soir pour ne plus me relever que le lundi matin.
— Voulez- vous m*être agréable?
— Vous savez que j'aime beaucoup les choses im-
— Vendez-moi votre journée de demain.
— Combien ?
— Fixez le prix vous*mème.
— Non ; comme vous êtes mon meilleur apii, en le fixant moi-même je serais forcé de vous voler.
— C'est bien comme cela que je Tentends.
— Non ; d'ailleurs « le dimanche se donne, il ne se vend jamais, » suivant un dicton écossais rapporté
Digiiized by VjOOQIC
en France par un voyageur illustre, M. Scribe.
— Vous me le donnez ?
— D'autant plus volontiers que le 1" Janvier est attendu de jour en jour et que je vous dois des étronnes. Prenez mon dimanche.
— Je le prends ; mais que vous offrirai -je en échange?
— Offrez-moi votre lundi.
— Tope?
— Il faut avouer, cher ami, que nous venons de faire là de bien brillantes acquisitions.
— Peut-être.
— Un adverbe ? je les adore. Qu'est-ce qu'il y a dans le vôtre?
— Demain je l'ouvrirai devant vous.
— Et d'ici-là?
— Pas un mot. Votre dimanche est toujours à moi?
— Vous savez bien, cher ami, que je n'ai jamais qu'une parole sur moi. Mais qu'est-ce que vous en ferez?
— Vous verrez. Demain, à huit heures, je me suspends à votre sonnette.
— Bien ; j'en ferai poser une ce soir.
— Vous serez prêt?
— Je serai prêt.
Vous serez habillé?
Je serai habillé.
Bonsoir alors> et à demain huit heures.
Quoiqu'il m'eût promis d*ètre exact, le lendemain matin, huit heures sonnaient à ma pendule en même temps que Rawsdon sonnait à ma porte; une minute après nous étions au bas de l'escalier, une minute et demie après nous étions dans la rue. Un coupé sta* tionnait, qui avait amené Rawsdon; il me fit signe de monter.
-- Au chemin de fer du Nord, dit-il au cocher ; et comme il venait de s'asseoir à son tour la voiture partit . Je regardai Rawsdon : sa figure était impassible.
— Combien emportez- vous ? lui dis-je. Arriveronsnous à temps à Folkstone ? Du reste, le navire ne partirait pas sans nous, n'est-ce pas ? Sous quels noms avez-vous retenu nos deux places?
'^ Nous n'allons pas à Folkstone,
— Vous avez choisi Boulogne T c'est plus prudent. Et nos passe-ports?
— Nous n'en avons pas besoin.
— Nous en fabriquerons? bien ; mais vous auriez dû abattre vos favoris et faire teindre vos cheveux. II faut toujours se méfier de la justice lorsqu'elle n'informe pas ; lorsqu'elle informe, il n'y a aucun danger. Je comprends votre conversation énigmatique d*hier soir; vous doutiez de moi. Mais maintenant que tout est fini, je ne me sens pas la force de vous adresser des reproches; dites-moi seulement combien vous emportez?
— Quatre-vingts francs... en billets de banque.
-^ Je doute que nous puissions gagner New -York avec cette somme, mais comptez sur moi pour y ajou< ter des centimes.
Rawsdon se mit à rire; comme il n'y avait rien de Carpentier dans notre fait, et que je ne suis' pas Grellet, je rimitai le plus franchement du monde.
— Mais si nous n'allons pas en Amérique, où diable pouvons-nous bien aller?
— A Compiègne.
Vous le voyez, la montagne venait d'accoucher d'une 80 uris; dureste, la montagne et la souris seportent bien.
C'est donc à Compiègne que nous devions passer la journée du dimanche; mais pourquoi tant de mystère? Rawsdon ne Ta jamais bien su ; moi je sais que je regrettais mon lit. Arrivés au chemin de fer, il fallut payer le cocher. Avez-vous remarqué ceci : lorsque deux amis sont ensemble, il y en a toujours un qui, à Tapprochedes quinze minutes de Rabelais, met la main à sa poche tandis que Tautre paye ; je mis ma main à ma poche, et Rawsdon offrit quarante*cinq sous au cocher, qui les accepta. La gare était passablement encombrée ; il y avait là une foule de gens qui s'en allaient bien loin, en compagnie de sacs de nuit couverts de spleen; quelques voyageurs solitaires regardaient rhorloge avec des yeux qui avaient mal dormi, mais bien pleuré; des femmes s'écrasaient des baisers sur les joues tandis qu'on pesait leurs bagages. Je demandai à Raw^sdon s'il avait fait son testament ; il me répondit que non, mais que dans tous les cas il ne m'aurait rien légué. La cohue nous poussa jusqu'au guichet,
qui venait de s'ouvrir; je mis la main à ma poche, et Rawsdon prit ies deux places, qu'il paya.
Nous nous élançâmes dans la direction de la salle d'attente. C'est un local assez triste, avec des pancartes au mur indiquant les heures de départ et d'arrivée de tous les chemins de fer, excepté de celui où l'on se trouve; quelques fauteuils en velours vert, véritables philosophes à roulettes acceptant la vie telle qu'elle leur a été imposée, et ne sentant rien palpiter sous leur élastique gauche pour des étrangers qu'ils ne voient jamais deux fois de suite; et dans le fond un marchand de journaux qui se vend à lui-même le journal qui vient de paraître, et met beaucoup de lenteur à se rendre sa monnaie. Malgré la tristesse du lieu, l'attente y est des plus fastidieuses. Rawsdon, pour occuper les loisirs que lui laissait la locomotive, parla de compléter sa bibliothèque par l'acquisition des œuvres de M. Viennet. On devait avoir de ces idées-là sur le radeau de la Méduse !
— Pourquoi les œuvres de M. Viennet? lui dis-je.
— Parce que M. Viennet est un polisson.
— Avec Racine , cela fait deux. Vous n'avez pas d'autre raison?
^ Si, Je me suis donoé ma parole d'honqeur de ne
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jamais lire une ligne de Tauteur à'Arbogaste^ cette tragédie où deux personnages ne pouvaient pas se re« garder sans rire, et le meilleur moyen pour tenir ma parole, c^est de posséder tout ce qu'il a écrit.
— Parfaitement ; je ne vous comprends pas du tout?
— Mon cher ami, à Paris on lit les livres qu'on loue dans les cabinets littéraires, parce qu'en outre des imbécillités qu'ils renferment, on est sûr de rencontrer des taches de graisse inédites ; on lit les livres qu'on emprunte à ses intimes, parce qu'il est récréatif de rapporter en lambeaux le volume qu'on a pris intact; on lit le journal de théâtres oublié par un spectateur mécontent, parce qu'en parcourant les titres des pièces qu'on joue dans les théâtres voisins, on trouve un adoucissement aux pièces qu'on voit jouer, et enfin on lit le journal politique qui enveloppe une paire de souliers, parce qu'on n*a aucune raison pour le lire. Mais on ne lit jamais les livres qui font le gros dos sur une planchette d'acajou, parce qu'on les achète ; mais on ne lit jamais les journaux qu'on reçoit, parce qu'on s'y abonne. A Paris, trois cent mille individus renouvellent tous les trois mois l'abonnement du journal de leur portier, et si les portiers lisent tous les journaux, c*est qu'ils ne sont abonnés à aucun. Quel
est le grand homme de l'antiquité dont on puisse citer ce grand trait de courage : —il s'estdérangédeson fauteuil pour prendre un volume dans sa bibliothèque? — On cite le trait de Cynégire, qui, à la bataille de Sala> mine, retint un vaisseau perse avec ses dents» lorsqu'il eut les deux bras coupés. Si vous faites une visite, votre première question, en apercevant un volume dépareillé, sera celle*ci : Est-ce intéressant? On vous répondra invariablement — oui, - parce que — non — sousentendrait Taveu suivant : J*ai acheté un Tolume qui n'est pas intéressant, donc je suis un imbécile. Vous connaissez la première question, voici la seconde : Voulez-vous me le prêter? — Quand le rapporterezvous? — Demain. Vous emportez le volume, et comme vous Tavez emprunté, il faut absolument que vous le lisiez, et comme vous avez promis de le rapporter le lendemain, vous vous fermez une maison si vous ne Tavez pas hi dans les vingt-quatre heures. Pour ma part, je n'agis jamais autrement; aussi sais-je par cœur la bibliothèque de mes amis, sans avoir jamais épelé une ligne dans mes livres.
Qui dorment tous là-bas, couchés dans la poussière !
Voilà pourquoi je veux acheter les œuvres de M. Vien*
net : quand elles seront dans ma bibliothèque, je serai bien sûr au moins de ne jamais les lire.
Un coup de sifflet retentit; tournant vivement la tète, Rawsdoa se mit à chercher du regard le person* nage malotru qui exprimait ainsi son opinion sur ce qu'il venait de dire, mais comme un monsieur en uniforme nous affirma que c'était la locomotive, je du^ déclarer que Thonneur était satisfait.
Quelque bizarre que puisse paraître cette affirmation, je crois que les chemins de fer vont plus vite que les coucous : je me hâte d'ajouter que cette opinion ne m'est pas personnelle* Le voyage de Paris à Com* piègne est aussi ennuyeux que tous les autres voyages. Après Ënghien, — trois cents maisons rangées autour d'une cuvette, — on court, sans débrider, jusqu'à l'Ile- Adam, qui a pris son nom de M.Victor Adam, l'Horace Vernet de la lithographie, seul propriétaire de l'Ile* Adam. C'est très-pittoresquement joli, TIle-Adam. On s'y arrête dix minutes, ce qui m'a paru insuffisant
pour étudier les habitudes des indigènes et entrer dans leur vie privée. Encore un coup de siflQet — le vingtième! c*est à se croire à une première représentation, — et nous repartons pour Creil : je ne m'en serais jamais douté. Rawsdon, qui venait de lire l'ordonnance royale du 15 novembre 1846 {Défense de fumer dans les wagons], me tendit un excellent cigare originaire de la Havane, que j'allumai en lisant à mon tour l'ordonnance royale du 15 novembre 1846 — douze ans! comme le temps passe; elle m'a paru bien écrite. A Creil, dont le trajet est de deux cigares, on s'arrête une demi-heure. Sterne ayant rencontré une femme bossue, à son débarquement en France, écrivait qu'en France toutes les femmes étaient bossues. A mon tour j'écris : tous les habitants de Creil tiennent un buffet, tous les buffets de Creil sont surchargés de brioches, toutes les brioches de Creil coûtent dix sous. A Creil, les brioches se font avec du beurre rance; c'est de toute nécessité, comme pour faire un civet il faut un chat. Rawsdon m'offrit un bouillon borgne; je Tacceptai en pensant qu'il aurait pu être aveugle ; puis, comme on nous pressait de remonter en voiture, je mis ma main à ma poche, et Rawsdon paya notre ôonsommatfon.
Quelques stations, dont les noms jouissent d'une juste obscurité, s'échelonnent le long de la route ferrée de Creil à Compiègne. VIndicateur Chaix en parle. Nous possédions comme compagnon de voyage un monsieur trop empaqueté pour la circonstance, qui n'avait pas quitté sa pipe, une pipe allemande au fourneau en porcelaine, depuis notre départ de Paris. J'aurais voulu dormir, mais la fumée du poêle de ce monsieur, en transportant dans notre intérieur un spécimen épais des brouillards de Londres, m'avait enduit d*une couche de ce spleen britannique qui règne sur la Grande-Bretagne, concurremment avec la reine Victoria. Nous nous parlions à tâtons, tandis, que Rawsdon cherchait à faire arrêter la locomotive pour demander des torches. Je lui fis observer que l'administration n'en tenait pas. A notre arrivée à Compiègne, le monsieur au poêle avait culotté le compartiment, et nous nous hâtâmes de quitter ce wagon- Gambier.
Le seul incident comique qui ait égayé ce voyage est dû à un Polonais malheureux. Il avait pris un billet de troisième clause pour Compiègne et, fort d'un droit
Qu*à la porte on aehëtd en entrant,
il s'était iasUllé dans un wagon de première classe. En Pologne, cela ne se passe pas autremeptt je suppose ; mais en France, cela w devait pas se passer ainsi : chaque pays a ses coutumes. Lorsqu'on l'eut fait déguerpir, à sou graud éionnement, d'une place dont il avait le bon goût de se contenter, il crut devoir sefaufilerdans un wagon de seconde classe» — toujours pour suivre les usages de sa patrie* Les employés ne s*apercurent de sa nouvelle supercherie qu'à Fontoise, — à son air naïf, on aurait plutôt cru qu'il en revenait, et pour le punir ils allaient, sans façon, le remettre entre les mains assermentées dç M. le commissaire de surveillance, sous prétexte que les Polonais sont encore des Français, lorsque le pauvre diable, brisant les liens dans lesquels on l'avait emprisonné, se mit à courir dans la gare, à la grande joie de la foule«
Rawsdon. que tout ce bruit avait attiré^ se penchait à la portièrQ.
— Que se passe-t-il? lui demandai-je. Les Druses i*uraient-ils arrêté la locomotive?
— Non, fit Rawsdon en regagnant sa place ; c'est un Polonais qui ne sait plus où se réfugier
DIX-SBPT CHAPITRES 255
A Compiègne ii Q*y a qu'un hôteU Thôtel de la Cloche: quand je dis quil n'y a qu'un hôtel à Compiègne,j'entends qu'il n*y a qu'un hôtel où Ton puisse descendre ; i'ai compté jusqu'à six hôtels où personne ne va. — L*hôtel de la Cloche a un grand mérite à mes yeux, en outre de son hospitalité sardanapalesque, c'est qu'il s'appelle Hôtel de la Cloche, tandis qu'il aurait pu s'appeler Hôtel de France, comme toutes les hôtelleries françaises. Nous y déjeunâmes avec un appétit qui fit croire au maître de la maison que nous étions venus de Paris à pied ; heureusement que nous avions, comme palliatif, nos bottes sans poussière. Après avoir pris le café, je devins le cicérone de Rawsdon dans cette petite ville que j'avais traversée à trois reprises différentes, et j/e m'emparai de son hras pour lui faire admirer toutes les merveilles de Compiègne, — c'est-à-dire rien. Compiègne est la petite ville de province que connaissent les gens qui n'ont jamais quitté Paris et qui la connaissent pour l'avoir visitée, sous
â56 LES HISTOIRES DU CAFÉ DE PARIS
d'autres noms, dans les romans de Balzac. Le château de Compiègne ressemble, pour le passant, au château de Saint- Gloud, comme le château de Saini- Cloud ressemble au château de Meudon et ainsi de suite; devant le château de Compiègne, c*est un factionnaire de là ligné qui se promène de long en 'large, tandis que devant le château de Meudon c'est un factionnaire des zouaves qui se promène de large en long : voilà la seule différence qu'on puisse signaler; elle n'est pas de médiocre importance. Je n'en veux dire ni bien ni mal ; chacun sait qu'on ne va à Compiègne que pour aller à Pierrefonds. Aussi le soir même nous retenions nos deux places d'impériale au bureau de la diligence qui fait le service entre ces deux localités.
Le conducteur Jeai\Mailleroux, qui dételait sa voiture lorsque nous entrâmes au bureau, vint au devant de moi, sa casquette à la main. Nous avions souvent
parcouru la forêt ensemble, cette superbe forêt de Compiègne, pour aller à Pierrefonds, et comme par goût je grimpe toujours sur l'impériale, nous n'avions pas tardé à vivre, pendant l'espace de cinq lieues, dans la plus parfaite intimité. Jean Mailleroux affectionnait ma conversation mêlée de cigares, comme les vaudevilles de Paris sont mêlés de couplets, et il disait qu'il faisait bon à voyager avec moi parce que je n'étais pas fier. Je ne me figure pas un homme faisant de la fierté, sur Timpériale. Le conducteur m'aborda en me demandant si je comptais retourner aux Ruines — c'est ainsi qu'il désignait Pierrefonds. A ma réponse affirmative, il se mita agiter son fouet en cliquetis joyeux et nous quitta, après force salutations, pour aller annoncer cette bonne nouvelle à ses chevaux. Nous remontâmes à l'hôtel , de la Cloche, brisés par une journée de piétinage passée en plein air, après trois heures de railway — un mot que Rawsdon n'aime pas. Nos deux chambres, les numéros 14 et 15, avec bougies et tire-bottes, nous parurent d'un luxe asiatique, et nos couchettes, fortes en matelas, attiraient le bâille* ment à la bouche. Que faire en province à neuf heures dix-sept minutes ? se coucher. Le numéro 14 ayant donné une poignée de main au numéro 15, et le nu-
méro 15 la lui ayant rendue, les portes se fermèrent avec fracas.
Dix minutes après, deux paires de bottes poudreuses veillaient au sommeil des maîtres, confortablement assises sur leurs talons.
Il est sept heures ; le jour levant jette des rayons d'or dans les carreaux; un oiseau chante dans le lointain : la ville, à peine éveillée, retient sa respiration; quelques charrettes passent lourdement chargées ; le bruit des roues sur le pavé se mêle au refrain de la chanson, libre d'allures, que siiQe le charretier matinal. Des groupes silencieux se dirigent vers l'église, dont les cloches prient à toute volée ; une porte s'ouvre et laisse passer un petit monsieur^ barbouillé d'encre et taché de latin, qui se rend à Técole — par le chemin des écoliers; sous son bras gauche, il serre la grammaire de Lhomond, tandis que sa main droite brandit un panier plein de provisions : soyez sûr que
tout le long de la route Tenfant studieux va repasser son déjeuner du matin. On a tiré les rideaux, on enlève les volets; les fenêtres sont entr'ouvertes, les boutiques s'ouvrent Le brouillard léger qui estompe la ville, et qui est comme la préface des belles journées, s'efiFace par degrés et remonte tout à coup au ciel pour laisser resplendir, dans toute sa majesté lumineuse, le soleil, ce Deus exmachina des comédies du printemps.
Les sabots des garçons d'écurie sonnent sur le pavé, et voici les grelots des chevaux de poste qui exécutent la symphonie du départ. On entoure la diligence; toutes les places retenues sont occupées, toutes les places vacantes sont envahies. Les cigares s'allument sur rimpériale, les chevaux hennissent d'impatience. Le conducteur saisit les longues guides de cuir et déchire l'air avec son grand fouet aux sifflements aigus.
Les voyageurs parlent, les voyageurs sont pariisi
La forêt de Compiégne est une forêt très-originale : elle a des arbres 1 Fontainebleau à part, nos autres forêts semblent autant de vieux décors qui, après avoir servi à l'Opéra et à TOpéra-Comique, auraient été cédés à M. l'inspecteur des eaux et forêts par MM. Alfred Beaumont et Alphonse Royer. Les paysagistes, qui s'envolent, dès que juin sonne, de leurs ateliers de Paris d'une somptuosité si harmonieuse, pour chercher des arbres authentiquement branchus et planter en terre ferme leurs chevalets portatifs, finissent par s'apercevoir, après trois heures dé zigzags, qu'ils ont été volés comme dans un bois, — le mot est de circonstance. De faux bûcherons, armés de fausses haches, font semblant, à des époques déterminées, d'abattre les chênes de Cicéri, et le voyageur haletant, que le soleil inonde, cherche vainement le repos à l'ombre des platanes de Cambon. Pour cet hiver, on peut laisser nos forêts comme elles sont ;
mais au printemps prochain, je demande qu'elles soient repeintes : l'arrivée de Nolau et de Rubé signalera pour elles le retour des feuilles.
Nous humions Tair matinal, tout chargé d'arômes pénétrants et de parfums inédits, avec cette avidité particulière aux poitrines parisiennes, atrophiées par les miasmes. Cette forêt que nous surprenions à son loyer, dans le simple appareil d'une forêt qui va procéder à sa toilette et se débarbouiller les feuilles dans des gouttes de rosée, était d'un aspect grandiose et rêveur. Nos oreilles se remplissaient des chansons rieuses d'oiseaux éparpillés sur les branches, des bourdonnements d'insectes invisibles, et de ce bruit confus, indéfinissable, qu'exhalent les solitudes et qui est comme la respiration de la nature. Nous con* templions avec des frémissements d'enthousiasme juvénile cette forte, puissante et éternelle végéta^ tion, — ces chênes musculeux qui nous regardaient
passer, la cime dans les cieux. Le bûcheroQ les at* taque en vain, en vain il frappe leur rude écorce :
Et chêne,' il a vécu ce que vivent les chênes. L'espace de mille ans !
Pauvre homme I Quand viendra le bûcheron noir, un seul coup de cognée suffira pour rabattre 1 Nous arrivâmes à Pierrefonds.
On monte au château, qui domine le village, par un sentier étroit bordé de tilleuls. Lorsqu'on se trouve en face de ce cadavre tout démantelé, un voile de tristesse s'étend sur les ruines et les cache de ses plis grisâtres. Tout ce qu'une place forte peut souffrir, le château de Pierrefonds Ta souffert. Commencé en 1590 par Louis d'Orléans, frère de Charles VI, et terminé en 4405, il fut assiégé une première fois en 1407. Son commandant, le brave capitaine Nicolas Bosquiaux, sut s'y maintenir; mais en 1411, attaqué de nouveau parles
BourguigDODs» que dirigeait Valeran, comte de Saint- Poly il capitula. Eu 1413, Saiot-Pol l'incendia avant de restituer les clefs au délégué du duc d'Orléans, le sieur Gosselin Dubos, bailli de Senlis. Les sièges se multiplient : en 1420, c'est le roi d'Angleterre; en 1588, ce sont les ligueurs; en 1591, le duc d'Épernon, puis le maréchal de Biron, Henri lY lui-même, et enfin Charles de Valois, comte d'Auvergne, sous Louis XIIl« Le château compte six commandants : Nicolas Bosquiaux, qui le fut à deux reprises ; le comte de Saint-Pol ; l'armée anglaise; au nom des ligueurs, le célèbre Rieux qui tint en échec le duc d'Ëpernon, le maréchal de Biron et Henri IV ; Antoine de Saint- Chamant et le marquis de Cœuvreur, qui le confia à un officier du nom de Villeneuve. Parmi ces divers chefs, deux finirent misérablement :>Bosquiaux, capitaine duduc d'Orléans, fut décapité et écartelé à Paris en novembre 1420, par les Anglais, et Rieux fut pendu à Compiègne, sur Tordre de Henri IV : c'est la seule chose qu'il n'ait pas volée, dit la chronique. Ses hôtes les plus célèbres furent la jeune épouse du gouverneur de Senlis, la dame de Bouteville, que Rieux retint prisonnière; en 1430, Charles VII et Jeanne d'Arc, et — quatre cent vingt-sept ans plus tard, en 1857, Rawsdon et moi.
Démantelé en 1617, sur un ordre de Richelieu
Regardez tous : voilà rhomme rouge qui passe!
le château de Pierrefonds est mis en vente le 28 vendémiaire an VII, et adjugé à un amateur de bric-à-brac pour la somme de 8,100 fr. payable en assignats. Ce qui valait 8,100 fr. en Tan vu ne vaut plus que 2,950 fr. en 1813 ; quelqu'un se trouve là lors de la seconde vente, et l'achète. Ce quelqu'un se nommait Napoléon; il fait cadeau des ruines à l'État ruiné. Hais voilà bien du nouveau! En 1846, on découvre une source d'eau sulfureuse à Pierrefonds ! Autrefois on se dérangeait pour venir admirer le géant mutilé; aujourd'hui, ce sont*des malades qu'on visite; une ruine chasise l'autre.
Nous vivons sous le régime des rhumatismes.
Malgré tout, c'est un beau spectacle, plein de souve« nirs et de fantômes héroïques qu'on évoque un Michelet à la main. On dit qu'il y a des revenants à minuit dans les ruines. L'été c'est possible, mais l'hiver je plains les revenants ! S'ils n'ont pas fait ouater leurs linceuls, il leur faudra boire de l'eau sulfureuse ; j'avais bien raison de les plaindre» Je doute, par exemple, qu'il y ait beaucoup de revenants à la table d'hôte de l'hôtel
des Bains ; pour ma part je n'y reviendrai pas, en vérité.
Jean MaUleroux, qui avait fiiii sa journée, fouettait les vagues bleues du lac avec une branche de peuplier dont il s'était fait une badine, en fredonnant le Sire de Framboisy. Allez donc loin de Paris pour noter des chants agrestes ! A Lucknow, Nena-Sahib roucoule les Petits Agneauxy cette élégie du ruisseau, et demande aux cipayes: Qu* est-ce qui casse les verresl
Pierrefonds est tout entier dans les ruines ; Atez le château, Pierrefonds n'existe plus. A peine avions-nous vu cette merveille que nos regards se tournèrent vers Paris : nous ressentions déjà les premières atteintes de la nostalgie du macadam.
Dès que le soleil s'allume, à la première bouffée d'air chaud qui souffle au visage de Paris, lorsque le lierre se remet à grimper le long de la fenêtre entr'ouverte, le Parisien se souvient qu'il a des ailes. On rêve mou-
lins et prés verts» toits de chaume et danses rustiques sous le marronnier en fleur, des ménétriers invisibles jouent du violon, les gros souliers ferrés ont des démangeaisons dans les semelles au souvenir de l'herbe foulée; le chapeau de voyage, oublié dans un coin de l'antichambre, se décroche de lui-même, la malle secoue la poussière qui la recouvre et appelle un commissionnaire. Chacun s'en va bien loin, avec un sac de nuit en laisse. Celui-ci se souvient d'un château àche^ veux blancs, décoré de plusieurs ordres étrangers^ qui lui a offert l'hospitalité entre deux parties de whist ; celui-là retourne ses portraits de famille, et se décide pour une toile noirâtre qui représente un oncle de Bretagne assis dans un fauteuil très-ressemblant ; un autre qui n'a pas de château dans ses relations, qui ne compte pas de parents au soleil, demande à son portemonnaie une lettre de recommandation pour messieurs les hôteliers de France et de l'étranger. Ils partent joyeux. À mi-chemin, leur ciel se couvre de nuages: deux jours après, il pleut à verse sur leui's projets de plaisir.
Le bourgeois agioteur est toijyours abonné à un journal du soir; lorsqu'il reçoit le lendemain matin ce journal du soir, le bourgeois déchire vivement la bande
et se poste devant le cours de la Bourse. Les voyageurs parisiens agissent de même; ce qu'ils cherchent dans les journaux qu'ils reçoivent, c'est le cours de Paris. Mais Paris est en voyage, ses poètes, ses conteurs, sa plume et son crayon, Tout emporté dans leurs malles, et de la ville bien-aimée il ne reste plus que les quatre murs. N'importe t lorsqu'on a respiré cet air-l&, on étouffe partout où il ne souffle pas. Si l'on découvre jamais l'art de diriger les ballons, soyez sur que nous devrons cette découverte à quelque exilé de Paris : il accomplira une œuvre de génie en suivant la route des oiseaux pour revoir plus vite le Boulevard et Tortoni.
Jean Mailleroux, nous ayant aperçus, laissa là sa ba« dine et vint à notre rencontre.
— Ces messieurs ont fini leur excursion? fit-il en nous abordant
— Oui, mon brave Jean ; et toi î
— Oh I moi, monsieur Je me distrais 1 Ces messieurs couchent à Pierrefonds ?
— Oui, fit Rawsdon, si vous vous chargez de nous faire dresser deux lits au milieu des ruines.
— Il n'y ferait pas chaud tout de même, murmura* t-il entre ses dents.
— Tu ne me parais pas décidé ; d'un autre côté, il serait peu agréable pour nous de passer la nuit sur des pierres?
-;- Il y a des matelas qui sont plus durs.
— Tu es philosophe, Jean.
— La voiture repart à neuf heures ; ces messieurs seront les bienvenus à l'hôtel de la Cloche.
— Tu crois? Mais d'ici là, comment pourrions-nous bien tuer le temps ?
— Ces messieurs n'ont pas vu les ruines au clair de lune? on dit que c'est un fier coup d'œil!
— Tu ne t'en es donc pas assuré par toi-même?
— Oh I moi, je suis du pays I mais il parait qu'il y a des Anglais qui font le voyage exprès pour cela. Faut croire qu'il n'y*a rien de pareil chez eux.
— Ils ont sans doute la précaution de retenir un clair de lune pour le soir de leur arrivée? objecta Rawsdon,
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Mailleroux le regarda, et dit, avec cet air naïf particulier aux paysans :
— En payant bien!
*- Je doute que nous ayons ce spectacle aujourd'hui ; le ciel roule certains nuages gris qui doivent éloigner toute chance de clairs de lune, fis-je à mon tour. Puis me retournant du côté de Mailleroux :
— Même en payant bien, ajoutai-je.
Après avoir regardé le ciel, Mailleroux fit un geste affirmatif.
— Les ruines sont peut-être très-intéressantes à voir par une pluie battante? reprit Rawsdon.
— Je ne sais pas, répondit Mailleroux.
— C'est justQ, dis-je, tu es du pays!
RaW^don consultait sa montre.
— Vous riez, et la diligence ne part qu'à neuf heures.
— Quelle heure esl-il ? •
— Quatre heures.
— Diable ! c'est plus grave que je ne le croyais d'abord. Dis-moi, Jean, y a-t-il moyen de vivre ici cinq heures sans mourir d'ennui ?
— Dame! articula Jean en déformant sa casquette.
— Tu vas me répondre qu*il y a des centenaires à Pierrefonds, n'est-ce pas? Avons-nous quelque chose de curieux à visiter? quelque promenade pittoresque? un tir au pistolet?
— • Demandez-lui tout de suite s'il y a un club? interrompit Rawsdon en riant aux éclats.
— Oh! monsieur, fit Jean, vous croyez plaisanter? il y en avait un en 1848 !
— Il ne s'agit pas de cela... Nous te demandons des distractions et tu nous parles politique !
-" Dame, je ne sais pas comment vous dire, mais pour sûr il y a à Pierrefonds quelque chose de plus curieux encore que les Ruines...
-" Ah bah !
— Et comment se nomme ta curiosité?
— Claudet.
— Mais c'est un nom de chrétien, ça?
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— Oui, monsieur; et c'est un ehrétien aussi. Tenez, vous voyez bien cette cabane, Jà| à gauche? Ëntrez^y et vous verrez.
— Quoi donc?
— Oh I non« monsieur, si je vous le dis ce ne sera plus une surprise.
— Tu as raison. Répète le oom de ton chrétien î •
— Claudet«
— Eh bien, merci, Jean : nous y allons !
— Bonne chance, messieurs, et à ce soir. Moi, je vais donner Tavoine aux chevaux.
C'était une chaumière assez misérable, avec un toit de chaume tout débraillé. Point de vignes grimpantes à lai porte mal jointe; quelques lierres desséchés et jaunis pendaient au hasard jusqu'à terre, çà et là. Un banc de bois adossé au mur ne pouvait guère offrir au voyageur harassé de fatigue qu'une hospitalité boiteuse. La mort répandait son ombre sinistre sur cette
bicoque abandonnée : on sentait qu'une grande douleur était venue se réfugier là. Le jardin qui l'entourait semblait un cimetière de plantes de toutes sortes ; les feuilles des arbres dépouillés criaient sous le pied, avec des accents plaintifs ; les branchages noirs se détachaient en silhouette sur le ciel gris, avec des contorsions de damnés menaçant Dieu ; les oiseaux fuyaient à notre approche, en battant des ailes ; nos jambes s'embarrassaient dans les herbages qui avaient envahi les allées et venaient se heurter contre des instruments 'de labourage, tout rouilles par la pluie, qui barraient la route ; une plainte sourde, indéfinissable, s'exhalait de cette solitude, comme une voix brisée qui sanglote. Celui qui vivait dans cette chaumière en deuil, la désolation qui était venue chercher un abri au milieu de cette nature désolée, avait mis entre lui et le monde une barrière infranchissable : la répulsion. Celui-là habitait la maison du malheur.
A notre approche, un chien se mita aboyer ; la porte de la chaumière s'ouvrit, et une paysanne à demi voûtée parut sur le seuil. Le chien courut à elle, comme pour la protéger, et ses aboiements redoublèrent.
— Tais-toi, Misère! tais-toi I laisse ces messieurs s'expliquer; tu parleras après.
Misère obéit comme par enchantement : il nous cédait la parole.
La paysanne était une femme de cinquante-cinq à soixante ans, s'il est possible, à première vue, de mettre un âge sur une figure de paysanne. Ses cheveux disparaissaient sous un ample bonnet blanc plissé moins plissé que son visage tout brûlé par le soleil, et jaune comme un citron avec des teintes vertes. Elle . avait dû être grande, mais son corps avait plié sous l'âge et son dos s*était brisé â porter ce poids trop lourd : la pauvreté. Ses yeux seuls étaient restés intacts et le vent glacé de la vieillesse n'en avait pas amorti les flammes. Elle était vêtue d'une jupe de laine rayée, d'une sorte de camisole en toile rousse et d'un fichu blafard qu'elle croisait sur sa poitrine : aux pieds, des sabots sans forme, ressemelés à grand renfort de clous.
Son aspect était repoussant. Courbet l'eût dessinée.
Nous lui expliquâmes en deux mots le but de notre visite, les propos de Jean Mailleroux et notre désir d'entendre de la bouche même de son héros cette histoire que le conducteur n'avait pas voulu nous conter, et qui faisait de Claudet un personnage légendaire*
La vieille sourit tridtement*
^ On vous a sans doute dit que Claudel était fou ? fit-elle d'une voix lente.
Puis, baissant son beau regard, elle ajouta:
— Sa folie est au cœur I C'est le plus doux des hommes et leplus raisonnable, malgré tout ce qu'on en peut dire : il ne demande rien à personne dans son eoin où il pleure ; mais si les hommes sont durs au pauvre Claudet, il est derrière les nuages quelqu'un qui veille sur lui. Il se contente de peu et ce peu-là lui appartient. Dans Fendos qu'il possède au bout du village, il trouve chaque année de quoi nourrir sa douloureuse vie, quoique depuis longtemps déjà personne n'ait labouré la terre, ni taillé les arbres. Claudel dit comme ça que c'est Dieu qui lui fait la charité.
lillle chantait ces simples paroles, plut&l qu'elle ne les disait, et les sons harmonieux de sa voix à demi éteinte la métamorphosaient à nos yeux. Ce n'était plus une misérable paysanne que nous écoutions; c'était une sainte: la bonté a aussi son auréole.
Elle s'appelait Jeanne Guichard, mais dans le village on ne la connaissait guère que sous le nom de la Jeanne. La Jeanne était née àPierrefonds qu'elle n*avait jamais quitté. Pauvre et vaillante, elle avait supporté héroïque ment les hivers sans abrij les étés sans moisson. On
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disait qu'elle avait un peu obligé tout le monde de son cœur et de son courage» mais ceux-là rayaient oubliée aux jours tristes. Son mari, le laboureur Guichard, était mort en lui laissant deux enfants sur les bras; mais ses bras étaient forts, et la Jeanne travailla le jour, la nuit, d'un travail opiniâtre qui ne connaissait ni le repos, ni les dimanches : sa vie semblait une longue journée qu'elle remplissait consciencieusement, attendant sa paye de Dieu, qui est le patron des pauvres.
A vingt et un ans, son fils dut tirer à la conscription ; comme Jacques était devenu Tunique soutien de sa mère, brisée avant Tâge par les chagrins et les privations, et qu'il n'avait pas d'argent pour se faire remplacer, Jacques amena un mauvais numéro. Ce fut une afSigeante nouvelle pour la Jeanne : le chêne à demi foudroyé se sentit atteint à jamais par ce dernier coup de cognée. Leur entretien d'adieu fut d'une tristesse solennelle ; la Jeanne ayant serré étroitement Jacques suï* sa poitrine le poussa hors de la chaumière après l'avoir embrassé une dernière fois: il y avait longtemps déjà qu'ellen'avaitplusdelarmes.Ëllefitprômeltreà Jacques de lui écrire quelques lignes de temps en temps, et comme elle ne savait pas lire, elle retrancha deux
heures sur son sommeil de chaque nuit pour étudier, afin de pouvoir déchiffrer les lettres de son fils. Jacques lui écrivit de Poitiers où il avait été envoyé en garnison et lui annonça son départ pour TAlgérie.
Les mois s'écoulèrent. Un jour, M. le curé vint à la chaumière de la Jeanne. La visite de M. le curé n'était pas un événement de mince importance. La Jeanne sentit que son cœur se serrait instinctivement. M. le curé, qui était abonné à deux journaux de Paris, passait pour un notable à Pierrefo'ids, où personne ne reçoit de papiers imprimés. Il retira de sa poche le journal de la veille et le tendit à la malheureuse veuve, qui s'en empara par un mouvement convulsif. Elle lut quelques lignes d'une voix entrecoupée, puis le journal s'échappa de ses mains et elle vint tomber sans connaissance dansles bras de M. le curé. Jacques avait été tué dans une rencontre avec les Kabyles. Le seul enfant qui lui restât était parti depuis dix ans environ et n*avait jamais donné de ses nouvelles. La Jeanne n'eut plus qu'une espérance ardente qu'elle confiait à Dieu dans ses prières : elle espérait mourir. Tout ce qu'avait aimé sa pauvre âme aimante, son mari, ses fils, l'avaient quittée ; l'âge était venu, et chaque jotir son front s'inclinait davanfagè vers la
lerre corame pour y chercher la trace de leurs pas. A cette époque, un enfant de Pierrefonds, qui s'était expatrié à la poursuite de la fortune, revint au village avec quelques années en plus et beaucoup d'illusions en moins. Il s'appelait Claudet ; son père avait été un des vignerons les plus habiles du pays, et sa mère était encore révérée à l'égal d'une saimo pour le mal qu'elle avait empêché à plusieurs et le bien qu'elle avait fait à tous; mais personne ne put reconnaître l'enfant sous ^ le masque de pâleur et de souffrance qu'une catastrophe horrible avait mis sur le visage de Thomme. Claudet entra comme un étranger dans la chétive cabane que son père lui avait léguée en mourant. Il retrouva tout à la même place, comme au jour de son départ, mais personne ne vint au devant de lui. II avait beau sourire aux paysans avec lesquels il avait grandi, les appeler par leurs noms, leur conter mille souvenirs connus d'eux seuls, on lui tournait le dos et les portes se fermaient à son approche. Le triste garçon reprenait alors le chemin de sa chaumière , le cœur ulcéré et les yeux tout en larmes. Un jour qu'il se regardait dans l'unique petit miroir qui ornât sa chambre, il recula avec horreur: Claudet comprit l'accueil que chacun lui faisait,
il ne 80 réconûaiâsait plus lui«mème t . .
id
La Jeanne apprit son retour et voulut le voir. Au premier abord elle fut sur le point de partager l'incrédulité générale, mais après quelques paroles, elle tendit les mains au pauvre abandonné : la Jeanne avait reconnu le cœur de Claudet. Ce fut un adoucissement quil sentit vivement ; une étoile venait dliluminer sa nuit. Il pouvait enfin alléger son cœur et dire pour la première fois: «Je souffre! » La Jeanne ne voulut plus le quitter et le soigna comme elle avait soigné Jacques: pour Claudet, elle se souvint qu'elle avait été^ mère.
Dans un coin perdu de la France, au seuil d'une misérable chaumière» la douleur s'était arrêtée. Ils vivaient, si c'est vivre que souffrir et que prier, dans une résignation stoïque et une attitude fière, les douloureux hôtes de cette lugubre demeure. Claudet passait de longues journées sans mouvement, le regard fixe, le corps étendu sur un grabat : il ne disait pas trente paroles en un mois. La cabane recevait le jour d'une petite croisée informe qu'on avait percée au hasard dans la muraille et qui renvoyait une clarté trouble interceptée en grande partie par les longs rideaux en toiles d'araignée. Claudet et la Jeanne s'agitaient comme deux fantômes dans cette obscurité sans fin. Le ciel le
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plus bleu paraissait noir à travers ces carreaux ridés par la poussière, et quant aux rayons d'or il n*y fallait pas songer : on aurait dit que le soleil même les avait oubliés. Point de meubles ; des escabeaux écloppés* une table; les murs nus et grelottants,pleurant à terre des larmes d'humidité. Une chandelle à demi consumée éclairait cet intérieur sorti tout entier du pinceau cynique de quelque Rembrandt désespéré.
— C^est vous, la Jeanne? fit Claudet en levant la tète lorsque la porte eut crié. Avec qui parlezi^vous donc?
— Rien, Claudet. Ce sont des messieurs de Paris qui veulent te voir.
Nous nous approchâmes. Claudet s'était levé comme pour nous faire les honneurs de sa misère. C'était un grand et maigre garçon, à la figure osseuse, pâle à la façon des feuilles d'automne. Ses lèvres minces, à l'incarnat efiacé, laissaient filtrer un sourire tiède pareil aux rayons d'un soleil d'hiver. Sa longue barbe noire était parsemée de fils blancs qui res« semblaient à des brins d'herbe gelés. Sa chevelure épaisse, touffue, offrait quelque analogie avec une forêt vierge, et l'on voyait bien que depuis longtemps déjà le peigne, en voyageur prudent, ne s'y aventurait
plus. Dans son regard éraillé brillait un point lumineux, comme à travers le brouillard de décembre brille un bec de gaz. Sa figure était sabrée de rides, cicatrices ineffaçables des blessures reçjaes aux batailles de la vie. Soldat vaincu, il avait été laissé pour mort au milieu de tant de morts, et déjà Ton emportait son cadavre, lorsqu'une main charitable s'était penchée vers lui et avait entendu les battements de son cœur. Qu'importait l'abandon de tous? A son chevet solitaire une âme avait veillé, un médecin l'avait guéri, ce médecin sublime qui s'appelle la compassion ! La Jeanne avait soutenu ce corps chancelant; elle était ' de ces natures viriles qui oublient leurs souffrances en voyant les souffrances d'autrui, qui sentent la vigueur de leurs bras lorsqu'un bras faible s'y appuie, et qui n'ayant rien à donner donnent leur cœur à qui le demande.
Lorsque nous fûmes assis, nous cherchâmes à nous orienter. Petit à petit, nos yeux s'habituèrent à cette nuit funèbre et purent distinguer les objets qui nous entouraient. Notre curiosité était éveillée, il nous fallait le mot de cette énigme en guenilles.
— Voici mon histoire, fit Claudet : elle est courte. Je n'ai pas encore trente ans, mais ceux qui ont beau-
coup souffert ont beaucoup vécu. Je suis heureux de voir des visages jeunes et riants, c*est comme un rayon de soleil qui entre dans ma maison. Que ce soit la bienveillance ou la curiosité qui vous amène, soyez les bienvenus : il restera toigours ici quelque chose de votre passage. Je ne suis pas fou, ceux qui vous l'ont dit ne me connaissent pas; je suis malheureux, et la douleur, en soufflant sur ma raison, en a peut-être diminué la flamme, mais elle ne l*apas éteinte. Je suis «comme un vieiHard; ma force Bst partie je ne sais où, ma vie est bornée comme cette chambre et sombre comme elle ; il fait toujours nuit dans mon âme. Je n'ai goût à rien, je n'ai plus de conscience, je ne sais plus prier. Peut-il croire en Dieu celui qui ne voit plus le ciel? Et pourtant j'ai vécu d'une vie douce et sereine ; mes jours heureux reluisent comme des louis d*or. J'ai des souvenirs qui , fleurissent idans mon âme où ils ont pris racine et qui embaument l'air que je respire. J'étais parti pour Paris, le cœur léger, le. front limpide comme ces beaux lacs où le ciel se mire et laisse tout bleu; les espérances sonnaient joyeusement à mon oreille et je voyais partout des sourires. J'arrivai par une tiède soirée d^automne, sans ressen-* \\f la fatigue, comme si les oiseaux qui la voille encore
venaient becqueter jusque dans ma main m'avaient prêté leurs ailes. Pour moi qui n'avais jamais quitté Pierrefonds, ce fut un spectacle prodigieux, inouï; un instant je craignis que les illusions qui m'avaient suivi n'allassent se perdre dans une ville aussi grande ; mais en regardant les doux visages qui passaient près de moi, ces tètes élégantes et rieuses qui ressemblaient à mes rêves de jeune homme, je pensai que si ce malheur m'arrivait, je trouverais bien une âme charitable pour me les ramener. J'avais vingt ans alors. <
Le lendemain de mon arrivée» après une nuit sans sommeil et pleine de rêves, je fus chez un ami de mon père, pour lequel j'avais une lettre de recommandation ; on me reçut avec des transports de joie, et pendant un quart d'heure on me fit tant de questions sur tous ceux que je quittais, qu'il m'aurait fallu deux jours entiers pour y répondre en détail. Cet ami, qui s'appelait M* Delanoue, avait une fille plus jeune que moi de deux ans» blonde comme les blés de nos campagnes et belle comme un printemps^ Mon père m'avait chargé de bons baisers pour elle, et comme, après avoir serré la main . de M. Delanoue, je lui demandais : <( Mademoiselle, puis-je remplir ma commission ? » elle me tendit ses joues roses et veloutées ; je pensai aussitôt aux pêches
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du jardin de mon père, mais pour moi celles-ci étaient du fruit défendu.
M. Delanoue était un pauvre homme sans ambition, qui le soir allumait sa bougie sans penser à la lampe du voisin^ et qui se consolait de monter cinq étages en songeant que Dieu était logé encore plus haut. Il étiùt garçon de bureau au chemin de fer de^*^, et gagnait douze cents francs par an. Claire travaillait pour le magasin d'une fleuriste en vogue et faisait concurrence au printemps à vingt-cinq sous par jour. Je vivais de la vie de ces deux honnêtetés, dans leur taudis joyeux, entre le ciel et la terre, mais plus près du ciel. Sans souci du lendemain, le corps sain et l'esprit libre, nous chantions tout le jour : les habitants des mansardes sont un peu parents des oiseaux. M. Delanoue, qui servait depuis vingt ans dans la même administration, qui peignait tous les matins les cheveux blancs les plus probes de Paris, et que son chef de bureau ne sonnait qu'avec considération, sollicita une petite place pour moi; il l'obtint, et j'entrai dans le service actif. Mon éducation très-incomplète, aussi bien que mon tempérament, me faisait préférer cette existence en plein air, où Ton rédige avec les bras, au travail sédentaire des bureaux qui exige de l'instruction et de i'assi-
duité. Je fus placé, tout d'abord, sur la machine avec un gros homme noir qui ressemblait plus à un diable qu'à un mécanicien, et mon service devait se borner à donner du charbon en guise d'avoine à notre coursier de fer. Le premier mois fut rude; vivre sans cesse exposé à la pluie, au vent, à la tempête, fendre l'air qui siffle et qui cingle, déchirer le brouillard qui vous bande les yeux, cette existence non sans périls m'avait énervé. Chaque fois que je descendais de malocomotive, il me semblait que j*avais vidé un litre d*eau-de-vie. Le mois suivant, je n'aurais pas changé mon emploi contre un ministère, et j'étais aussi heureux sur ma machine qu'un capitaine à soji bord.
J'avais toujours deux repos par semaine, et ces jourslà j'avalais, sans broncher, les cinq étages de M. Dela^ noue : les jeunes gens ont bon estomac ! Je n'arrivais guère que sur les deux heures, grâce au combat qu'il me fallait livrer contre la poussière du charbon qui avait envahi mon visage, ma barbe, mes cheveux et mes mains, et qui me faisait ressembler à un brouillard de Londres, en veste de velours. Ma toilette terminée, O'est-à-dire lorsque le nègre était passé à l'état de mulâtre, je venais m'asseoir aux pieds de Claire. Il y ftvmt bim cnoove çà et là une petUo taoh^ na^re m
bout de mes doigts, mais comme ils étaient teints de la couleur du travail, la jolie blonde serrait mes mains dans les siennes pour ne pas les voir : ai-je besoin de vous dire que je Taimais depuis le premier jour de mon arrivée? Avant de l'avoir vue, je sentais bien quelque chose qui battait dans ma poitrine, mais je n'avais janiais songé à donner un nom à ce tic4ac : près d'elle je sus que c'était mon cœur qui vibrait ainsi. Mon amour était un enfant timide qui n'osait parler devant sa mère, qu'un rien effarouchait et qui s'en allait bien vite pleurer dans un coin lorsqu'une parole brusque venait interrompre ses bégayements. Notre vie s'écoulait toujours'limpide, comme ces courants d'eau vive et transparente qui jasent avec les cailloux de gaies chansons; au bout d'un an, mon amour avait grandi, c'était déjà un robuste garçon, et bientôt il voulut marcher tout seul pour essayer ses petites forces. Dès qu'il m'eut quitté, il courut, en riant, dans les bras de Claire I J'obtins une place de mécanicien et Claire devint ma femme. Pourrais-je vous dire nos frémissements, nos ivresses, nos extases, et quels soleils éclairèrent ces premiers jours de bonheur? non, d'autres l'ont fait ; mais ceux-là n'ont jamais aimé qui savent raconter leurs amours! Le malheur me laisse toujours les
yeux secs, mais je ne puis songer aux joies éteintes sans éclater en sanglots. Mon service m' appelant à *^, nous quittâmes Paris aussitôt après notre mariage. M. Dela-^ noue pleura bien un peu, et ses cinq étages lui parurent longs à monter lorsqu'il dut les monter seul ; tnoi, je partis, sans regret aucun, tant le bonheur nous rend égoïstes, en emportant comme unique trésor, ma bienaimée et très-blonde Claire !
La compagnie m'avait abandonné une petite maisonnette sur la voie, tout entourée de plantes grimpantes et qui se cachait dans les feuilles comme un nid. Glaire battit des mains et voulut tout arranger à sa fantaisie sous ce toit qui devait abriter sa jeunesse et son amour. Nous ne possédions pas grand'chose : quelques meubles qui l'avaient vue petite, des portraits de famille et le berceau dans lequel elle était née et où elle espérait bientôt se revoir avec de petits bras, de petites jambes, une petite figure rose et un grand sou^ rire : c'était tout. Elle passait sa vie à clouer, tantôt à droite, tantôt à gauche, en chantant, en courant, à la façon des oiseaux. Lorsque mes lèvres s'approchaient de trop près, elle brandissait son marteau comme si elle eût voulu clouer mes baisers à la muraille, et moi j*allais me plaindre à M. Delanoue, qui nous sou-
riait du fond de son cadre d'or. Notre habitation était bien étroite, mais en se serrant un peu, le bonheur y trouvait sa place : il est si peu exigeant I Été radieux, amour en fleur, toit de soleil et de parfums, où donc êtes-vous? C'est là qu'elle est née, ma Thérèse, l'enfant de mon cœur, l'ange gardien que Dieu envoie à ceux qui commencent la vie par l'amour! La trace de ses pas est encore empreinte sur le sable, les petits pauvres se souviennent de sa main ouverte I Ne me demandez pas si elle était jolie, si ses traits étaient fins, si son regard était bleu et sa peau blanche comme l'églantier: est-ce que je sais, moi? Elle resremblait à Claire et c*était ma fille IJ'étais sans cesse à ses genoux, épiant son moindre mouvement, cueillant son doux sourire, et mon cœur se brisait lorsqu'elle ne souriait pasl Entre ces deux êlres chers, ma femme et mon enfant, Claire et Thérèse, la vie me semblait un printemps éternel, et je disais à l'avenir : «Viens, je ne te crains plus I ») Hélas I c'était trop de présomption, il y avait trop longtemps que nous n'avions pleuré! — Encore un instant et j'ai fini.
Chaque matin, en me rendant à mon service, Claire me conduisait jusqu'à mi-chemin de la station, tandis que Thérèse courait devant nous. Elle allait avoir deux
ans alors. Et lorsque, une heure après, je passais à toute vapeur devant ma maisonnette, j*aperceyais encore, du haut de ma locomotiTe, Claire et Thérèse assises sur le seuil qui m'envoyaient un dernier baiser. ^ Le 14 mai 18... — cette date est écrite en rouge dans ma mémoire, elle flamboie dans ma nuit! — je les avais quittées comme de coutume, et tout en inspectant les derniers préparatifs de départ, je ne pouvais m'empècher de contempler en souriant cette fournaise de voyageurs qui s'en allaient bien loin pour chercher un bonheur que Dieu avait mis si près de moi. — et je remerciais Dieu 1 Le signal retentit et la machine s'élança sur la voie avec une vitesse de quinze lieues à l'heure. L'air était pur; le soleil,' dans toute sa plénitude, semblait un ballon de feu; les blés ondulaient au loin ainsi que des vagues blondes, et les oiseaux s'envolaient à notre approche comme des amoureux surpris. C'était une de ces journées qui font aimer la vie. Malgré la distance assez grande qui nous séparait encore,mon regard, habitué à percer Thorizon,' apercevait déjà mon humble demeure qui miroitait au soleil, avec son léger panache de fumée. Celle vue m'avait presque distrait de mon régulateur, lorsque l'aide qui m'accoiitpagtiaif â'écria:
— Qu'est-ce qu'il y a donc là, sur la voie ?
— Où donc? fis-je à mon tour.
J'approchai, une forme était posée sur le rail que nous allions parcourir dans quelques minutes; elle s'agitait sans pouvoir bouger de place. La sueur perlait sur mon front et mon cœur bondissait comme s'il eût voulu s'échapper de ma poitrine. — Oh 1 non, c'est impossible ! m'écriai-je tout à coup,— et je regardai plus attentivement.
-- La locomotive avançait.
Ah ! cette fois, je ne pouvais plus douter : c'était Thérèse qui était couchée là sans mouvement; son pied saignait, elle s'était blessée sans doute, elle ne pouvait plus marcher!
— La locomotive avançait.
Je vis tout cela à travers un nuage de sang qui couvrait mes yeux; mais c'était bien ma fille, c'était bien Thérèse !
— La locomotive avançait.
Je lui fis des signes, je hurlai des menaces : —Vat'en I va-t'en ! lui criai-je. Elle restait immobile, elle pleurait en pressant son pied nu.
— La locomotive avançait.
Que faire? — je ne pouvais pas arréler. J'appelai t
Claire 1 Claire! Rien.— Eacore deux secondes» encore une seconde, encore une demi-seconde.. ..
— La locomotive avançait
Je criai une dernière fois : Thérèse I Thérèse I — Au son de ma voix, elle leva la tête, et m'apercevant, elle se mit à rire en battant des mains.... — A.h 1 c'est papal je.... Un cri rauque déchira Tair.... j'avais assassiné ma fille! »
Demain, j'irai prendre une tasse de thé chez Rawsdon.