LES DEUX MAGOTS
Quand? — Pourquoi? — Comment? — fe l'ignore.
Toujours e&t-il que X..., le vaudevilliste, avait touché cinq cents francs et cinq centimes. Ce sont de ces
HISTOIRES d'hier 233
choses qu'on enregistre, — quant à les expliquer, — point. La bourse pleine, il flânait, le nez au vent, dans les rues les plus flamboyantes. Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin, il js'arrète, sans penser à antiquailles, devant la boutique d'un marchand de bric-à-brac.
— Tiens, les deux beaux magots 1 fait-il.
En effet, jamais plus splendides magots, — retour de Chine, — n'avaient étalé ventre plus rebondi. X... les examine encore, puis il continue. Après avoir fait dix pas, il revient.
— Les beaux magots ! comme ils iraient bien sur ma cheminée.
Cette pensée amène un sourire, et ce sourire un grattement de nez.
— Si je les marchandais?
Etsansattendresaréponse,X...entredans le magasin.
— Combien ces deux magots?
— Mille francs, monsieur.
— Pièce?
— Certainement, monsieur.
— J'en donne cinq cents francs — des deux.
On se récrie ; on va le flanquer à la porte. X... , que rien ne trouble, se contente de répéter, de minute en minute :
— J'en donne cinq cents francs I et il fait prendre Tair à son billet.
C'est la fin du mois, peu de personnes payent comptant et le premier prix était sans doute exagéré. X... lâche ses cinq cents francs et il emporte les deux magots.
L'heureux homme !
II est midi ; le soleil est chaud et Tair pur a chassé tout Paris sur les boulevards. X... se promène avec un doux sourire. Ses deux magots lui servent de compagnons et même il ne dédaigne pas de causer avec eux.
— Sont- ils jolis I murmure-t-il.
X... ne doit remonter chez lui qu'à six heures, il demeure si loin. Aux BatignoIIes, disent les méchants. Comme il ne veut pas se séparer de ses deux magots, il les gardera sur ses bras et ne rentrera qu'à six heures, avec eux.
— Ma foi, je vais fumer! dit X...
Et le voilà qui se dirige vers un marchand de tabac. — Cette réflexion le fait revenir sur ses pas.
— Pendant que je fumerai, où roettrai«je mon second magot?
U a beau retourner ce point d'interrogation dans tous les sens, ce point d'interrogation subsiste.
— Baste 1 je fumerai ce soir I fait-il.
Il marche de long en large et de large en long, pour varier. U va aux Champs-Elysées, il va au bois de Boulogne, il va au Ranelagh et il revient sur les bou* levards.
— Quelle heure peut-il être?
Et en disant ces mots, il se trouve nez à nez avec une horloge.
— Deux heures? elle a moins marché que moi I Puis un douloureux soupir s'échappe de sa poitrine.
— C'est joli les magots, mais c'est lourd!
Enface de Tortoni, une main élégamment gantée et très-connue de X..., se tend vers lui. Il va la presser avec effusion.
— Et mes magots?
La main s'éloigne, en le menaçant.
Près du Gymnase, X... voit passer un homme influent qui s*est fait son protecteur le plus actif. Le protecteur, qui a aperçu son protégé, se découvre gra* cieusement, et X... va lui rendre son salut.
— Et mes magots?
Exténué, honteux, les bras meurtris, esclave, non pas de sa consigne, mais de ses magots, X... a vécu la plus désagréable journée. Il a perdu sa mdtresse, il a froissQ une puissance, il a dépensé cinq cents francs, •*- et il n'a pas fumé 1 Achetez donc des chinoiseries ?
— Ah I vous m'ennuyez à la fin 1 dit X..., et, saisissant ses deux magots, il les lance contre une borne. Les deux magots voient trente-six chandelles, — ce qui ne leur était pas encore arrivé.
— Bigre 1 faitX... en s'étirant, je plains ceux qui ont un ménage sur les bras I
Puis, après avoir fouillé dans son gousset, il s'écrie:
— Il me reste un sou. Si j'achetais un cigare?