‹ Les histoires du Café de Paris--Chapitre 17 sur 26 · LE BARON, ANTONINE · texte numérisé non relu

LE BARON, ANTONINE

Le Baron. Puis-je entrer?

Antonine. Vons vous êtes répondu.

Le Baron. Vous êtes charmante aujourd'hui, baronne.

Antonine. Aujourd'hui ? — Ce que vous dites là n'est guère poli pour hier.

Le Baron, lul embrassant la mal». TOUJOUTS ! (Il sMnstaUe dans un tautenll, à droite.) Je quittO GeOrgOS.

Antonine. Ah ! oui, c'est aujourd'hui le deux? — Il est exact comme une traduction de monsieur de Labédollière.

Le Baron. Ce matin, à l'heure habituelle, j'ai reçu le montant de la pension : quatre billets de cent francs enveloppés dans un portefeuille en maroquin rouge ayant pour toute inscription ce mot : Discrétion /

Antonine. Ou la mort? — Vous me faites trembler ?

Le Baron. Ne riez pas, baronne, ne riez pas ! Cette histoire-là ne m*a jamais paru bien claire, et si j'avais suivi ma propre inspiration...

Antonine. Rallumez donc ce feu, baron, je suis glacée.

Le Baron, tisonnaat. Volontiers, mais en échange vous m'aiderez dans mes recherches? Voyons, quelle est, selon vous, la personne qui, depuis un trimestre environ...

LES PETITS BIENFAITS DE MADAME 295 ANTONINB, IVirrCtant aa moment où il va tisonner de nouveau. Lày

n'y touchez plus. — Quelque vieux parent, sans doute.

Le Baron. Soit: mais alors pourquoi garder l'anonyme?

Antonine. Des considérations de famille ; il est peutêtre marié. — Ne trouvez-vous pas que la cheminée fume?

Le Baron. Non. di dépose les pincettes.) Je ne reconnais pas là ces façons d'agir particulières aux hommes, aux vieux parents surtout Non, une femme seule est capable d'une générosité aussi délicate.

Antonine. Voiiis croyez?

Le Baron« J'en suis sûr, et je me repens encore d'avoir cédé à yotre pression. Oui, baronne, et quelque peu galant que soit cet aveu, je le maintiens. — Le fait est des plus simples. Il y a un an, je reçus la visite d'un jeune homme, bien bâti, ma foi, vif, alerte et de grande tournure. — Vous êtes monsieur le baron de Montry î— En eflFet; que puis-je pour vous?— Je suis porteur d'une lettre de recommandation que voici; voulez-vous bien en prendre connaissance ? — Ce jeune homme venait du Havre, et la lettre portait, comme signature, le nom d'un de mes amis d'enfance, du compagnon le plus dévoué de ma jeunesse. — Edouard

Marsay me recommandait son fils Georges et raccrédi-^ tait auprès de moi pour une somme de quatre mille huit cents francs, payable par douzièmes.— Les chiffres sont les chiffres. — Georges devint aussitôt Fenfant de la maison. Je fus pour lui, dès le premier jour, un père affectueux, et,— ce qui vaut mieux peut-être,— un banquier plein d'exactitude. Tout allait à souhait et rien ne serait venu troubler notre sérénité, sans une dépèche datée du Havre, qui me fut expédiée secrètement par Edouard Marsay. — Ici l'intérêt commence. — Edouard était complètement ruiné ; de sa fortune d'armateur il ne lui restait plus un mât de navire, et j^étais chargé d'annoncer à Georges cette catastrophe, qui entraînait avec elle lasuppression du crédit qui lui avait été ouvert chez moi. — Jedevais lui servir de père, comme parle passé ; mais le banquiern'avaitplusqu'àdéposerson bilan.— Je passai une journée fiévreuse ; cette ruine inattendue qui allait surprendre Georges au milieu de son insouciance, cet ami de trente ans livré de nouveau à tous les hasards de la lutte, tout cela m'agitait singulièrement. Mais je devais obéir, etj'allais le faire les larmes aux yeux, — vous vous en souvenez, baronne, les larmes aux yeux, — lorsqu'un incident mystérieux me replongea dans de nouvelles perplexités. Cette fois, je fus vous

demander conseil, et vous me forçâtes, — vous me forçâtes» j'appuie sur le mot, — d'accepter, au nom de ravenir de Georges, les quatre cents francs contenus dans un billet anonyme qui me promettait la continuation de la rente, en me recommandant le silence le plus absolu sur la ruine de Marsay et sur ses conséquences ! — Les femmes n'entendent rien aux affaires I

(11 se remet à tlsooner.)

Antonine. Continuez, baron, mais pour Tamour de Dieu, laissez mes pincettes tranquilles.

Le Baron, quittant la cheminée. Et saus compter que si Georges venait à apprendre la véritable source de la pension — de son père — il ne se fer^^it aucun scrupule, je le connais, de me gratifier d'un coup d'épée.

Antonine. Après?

Le Baron. Après? — Vous avez parfois de singulières reparties, baronne!

Antonine. Un duel? — la belle affaire, et voilà bien du bruit pour rien! —Vous êtes brave, baron?

Le Baron. Je Tétais, baronne ; mais quand on est marié on ne se bat pas. — Un mari se doit à sa femme et je n'oublierai jamais...

Antonine. Que vous êtes marié? — Merci, baron.

Le Baron. Ah! si j'étais libre...

298 LES HISTOIUËS bU CAFÉ OË PAftIS

Antonine. Que feriex-vous?

Le Baron. Je montrerais à Georges la lettre de son père.

Antonine. Quel enfantillage I *- Votre imagination est trop vive, baron, elle dramatise les choses les plus simples, elle idéalise les détails les plus prosaïques. — Que trouvez^vous donc de si étrange dans toute cette histoire?— Le père de Georges ne peut plus continuer la pehsion qu'il faisait à son fils, il vous récrit; quelqu'un apprend cette nouvelle et vous charge de ne rien changer à votre comptabilité. Que l'argent vienne de M. Marsay ou d'un ami, du père ou de Tinconnu, peu vous importe! recevoir et donner, voilà votre mission à vous. Mais tout cela est fort simple et vous me permettrez de rire de votre effroi I

Le Baron. Volontiers, — mais si jamais Georges se fâche. .

Antonine. Nous serons deux ce jotir «là pour l'apaiser.

Georges, à i« caotonade. Bien, je m'annoncerai moi-> même.

Antonine. N'est-ce pas sa voix?

Le Baron. Oui, — comptez sur ma discrétion !

LES PETITS BIENFAITS DE MADAIfE 299

Page 1