CHAPITRE VIII
L'tssociaiion dite nalionalc. — Désordres k P&ris et en proviuce. L'insorreciion de Lîod. Les acquiltemeatt du jurj. — L'a.aarchie des ïmos, den idées, des croyance». Tous les novateurs Bociatiaiea aboutiaseni directement ou i adirée lement aa malfrialinne pratique. — Saioi-Simon; les producteurs et les non- producteurs ; son sysiAme a'e»i qu'une ploutocratie. Le Saitil-Simoaisme; Baiard et Enfantin; le cou pie- prêtre; la retraita à Ménilmonlaot. — Charles Fourier : le magicien et le don Quichotte du socialisme; il repousse l'histoire de l'humanitâ comme uq long contresens ; la civilisation harroonienne. le Phalanstère ; lee conlessions d'un mnngcnr de haschisch. — Le paKaniime social. Le communisme pur et simple est l'alpha et l'oméga de tous ces mystiques de l'anarchie ; il apparaît à l'aube d* l'humanité, il est l'apanage des nations ignoraoïea et barbares. Les précurseurs du socialisme moderne. Les savanls de l'Ile de Lapuia; ce qu'il faut enseigner aui ouvriers. — L'abbé Chatel. L'abbé ■la Lamennais, les ParoU* d'un eroyanl. — Le romantisme devient une des formes du libéralisme révolutionnaire. — Travaux de ta Charobre des députés. L'hérédité do la pairie : Royer-Collard, Thicrs et Ouizot. — La proposition Bricqneville relative à la branche aînée des Bourbons. — La liste civile- Une tempête dans un verre d'eau. — Le choléra-morbua. Mort de Casimir Perler.
En même temps que par sa politique toute nationale et pacinque, Casimir Périer gagnait l'estime et la confiance des cabinets européens, il ne cessait de bien mériter de la France en luttant à l'intérieur avec une indomptable vigueur contre l'anarchie. Il rappelait à tous les fonctionnaires leurs devoirs d'obéissance et de hiérarchie, il leur interdisait toute participation & une nssocinlinn rliln
Nationale dont le but avoué était « la défense du territoire, celle de la Charte et des institutions pour assurer Tcxclusion perpétuelle delà branche aînée des Bourbons» mais dont la pensée secrète était hostile au ministère. Comme au temps de la Ligue, l'association voulait introduire un État dans TÉtat, gouverner à la place du gouvernement, lever des hommes, avoir son budget, ses comités, miner le pouvoir en paraissant le protéger, a Qu'une telle association prenne des forces, disait Dupin et vous ne pourrez plus bientôt Tarrêter dans ses envahissements. C'est la fable de la Lice et sa Compagne : laissez-leur prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre : i» et il ajoutait avec élévation : «il y a une grande association à la tête de laquelle est placé le gouvernement du roi ; c'est celle qui compte dans ses rangs la garde nationale, Tarmée, les fonctionnaires publics, celle du peuple français tout entier, et aujourd'hui plus que jamais, l'intérêt du pays veut qu'on se rallie au lieu de se diviser. » Comme malgré tout, des hommes considérables persistaient à rester affiliés à l'association, Casimir Périer les révoqua sans hésiter de leurs fonc-
tions : Odilon Barrot sortit du conseil d'Etat, le général Lamarque fut mis en disponibilité, M. de Laborde cessa d'être aide de camp du roi.
Mais, semblable au Protée antique qui sait revêtir toutes les formes et les apparences, Tanarchie se déchaînait de toutes parts ; les émeutes renaissaient des émeutes, les insurrections appelaient les insurrections, la révolution trouvait des auxiliaires, descomplices dans les villes de province, dans la presse, dansles Chambres, dans la magistrature elle-même. A Paris, Témeule était flagrante et continue ; elle éclatait sous les prétextes les plus frivoles : un anniversaire do la prise de la Bastille,
CASlMlll rËIIIEII ET U DËHACWIt: 309
ta capitulation de Varsovie, un arbre de la Ubertôîi planter, suffisaient pour amener les manifestations les plus factieuses, les désordres les plus graves; en un an, Casimir Périer eut h réprimer sept complots, parmi lesquels deux fomentés par les légitimistes, un par les bonapartistes. Les démagogues avaient accueilli son avènement par un redoublement de fureur et d'injures : le National et la Tribiaif le comparaient à M, de Polignac, l'accusant de préparer de nouvelles ordonnances, et exbortant la France à se soulever. Dans un banquet révolutionnaire, on buta la ilépublique, et l'un dosconvivos,brandissanl un poignard au-dessus de sa tête s'écria : h Louis-Philippe! Les combattants de Juillet se séparaient avec éclat de la royauté, et refusaient de recevoir de la main du roi la décoration qu'on avait instituée pour eux. Us parlaient de la monarchie comme de la dernière ombre du passé; les chefs promettaient à la foule la liberté, et conspiraient en réalité pour renverser le gouvernement. M Prenons garde, écrivait Blanqui, de tomber non*seulement dans la prison, mais dans le ridicule ; vous devriez annoncer la plantation de l'arbre de la liberté pour le 11, mais il faudrait du toupet, et prendre l'initiative; je placerai des numéros dans la caserne de la rue Verte. » Écoutons aussi Louis Blanc, qui sans le vouloir, consigne de précieuses déclarations :" « Pour tout dire, l'autorité, véritablement assiégée, avait été fortiQée comme une place de guerre, et l'administration ;i'étail plus en quelque sorte qu'une armée en campagne. Les torts ne furent pas toujours du côté du pouvoir. Souvent les partis attaquèrent avec déloyauté des actes utiles, nécessaires m^^me; souvent la magistrature fut insultée sans motif par des hommes qui prenaient la turbulence pour du courage, et une hardiesse triviale
pour de la dignité. La guerre était dans TÉtat et toutes les armes paraissaient bonnes à la haine, d
Le désordre gagnait de proche en proche ; il semblait que les villes de province eussent à cœur d'imiter la capitale : la contagion du mal, la gangrène révolutionnaire les atteignaient à leur tour. Une formidable insurrection éclatait à Lyon dans les derniers jours de novembre 1831. Depuis longtemps, Tindustrie lyonnaise souffrait d'une crise causée par un excès de production, par la concurrence de l'Italie, de la Suisse, de TAngleterre. Cette situation avait entraîné une réduction considérable dans la maind'œuvre, qui était progressivement descendue jusqu'à 25 0/0 des anciens prix. Privés d'un salaire suffisant,les ouvriers en soie végétaient douloureusement, et leurs récriminations prenaient un caractère d'autant plus amer,qu'ils n'avaient aucune relation directe avec les fabricants, ignoraient la gêne de ces derniers, étaient travaillés par des prédications révolutionnaires et socialistes. Le remède leur parut consister dans la fixation d'un tarif portant augmentation des prix : une telle mesure, ayant pour corollaire incontestable l'oblif^ation de faire fabriquer, conduisait logiquement à forcer le consommateur à acheter, était absurde et mconeiliable avec la liberté économique, avec tout commerce et toute industrie. Elle trouva cependant des approbateurs parmi les autorités, et le préfet, M. Bouvier-Dumolard, homme de cœur et de courage, mais médiocrement intelligent, croyant qu'elle était de nature à ramener le calme dans les esprits, à faire cesser la langueur des affaires, l'adopta de concert avec les délégués des ouvriers et quelques fabricants. La plupart de ceux-ci protestèrent contre le tarif, et le gouvernement ordonna à son agent
CASIMIR PÉntEH ET U DËHAGOGIR HOT
imprudent tle le laisser tomber en désuétude, tout en observant les plus grands ménagements envers les ouvriers. Les canuts prétendirent le maintenir et se rasserabièrent pour le Tu ire exécuter de vive force. Cinquauto mille prolétaires se soulevant au cri lugubre de : vivre en travaillant, ou mourir en combattant, les autorités aggravant le danger par leurs irrésolutions, leurs divergences et leurs faiblesses, les soldats contraints d'évacuer la ville au bout de deux jours d'une lutte sanglante et acharnée, sous la pression d'agitateurs nomades, d'aventuriers elTerveseents, le conflit perdant un instant son caractère économique pour revêtir une couleur révolutionnaire, l'anarchie régnant dix juurs à la fois maîtresse et impuissante, ce chaos d'hommes qu'on appelle la multitude, embarrassé de son triomphe, aspirant à revenir au calme et au travail, le préfet faisant dans une certaine mesure de l'ordre avec le désordre, tels sont les principaux épisodes du drame. Aux premières nouvelles, Casimir Perler fit partir le maréchal Soull et le duc d'Orléans, qui le 3 décembre, entrèrent à Lyon avec une armée de 20,ooo hommes. 11 n'y eut plus de sang versé : les ouvriers furent désnrmés, la (jarde nationale licenciée, le tarif aboli; le prince royal dont la mission était toute de générosité et du rlèmence/utrobjet d'une réception enthousiaste. Grâceà lui, un fond de secours fut créé pour venir en aide aux plus nécessiteux ; des commandes considérables faites par laliste civile rendirent le mouvement aux métiers inoccupés : une charité active, inépuisable s'appliqua et réussit à panser les plaies de la guerre civile.
Trois mois plus lard, Grenoble se soulevait à son tour: au mépris des prescriptions administratives, des jeunes gens imaginèrent une indécente mascarade représentant
308 CASIMIU PKRIER ET LA DÉMAGOGIE
le budget, les figures du roi, des ministres, du préfet, M. Maurice Duval qui déploya peut-être dans cette affaire un zèle excessif et une énergie intempestive. De là des scènes tumultueuses, des vociférations contre lui: Les soldats commandés pour réprimer le désordre, se voyant accueillis par des huées, blessés par des pierres, croisèrent la baïonnette contre la foule: le sang coula. Le parti radical, assez nombreux dans cette ville toute dévouée à Topposition, s'arma, se constitua en milice révolutionna ir et se prépara a la lutte. Le général Saint-Clair faiblit, fut fait prisonnier, et, sur sa demande, le général Hulot, commandant la division à Lyon, enjoignit au 35* de ligne de quitter Grenoble. Ainsi les généraux eux-mêmes méconnaissaient leurs devoirs les plus élémentaires, s'inclinaient devant Témeute, et semblaient pactiser avec elle! Des soldats étaient humiliés, frappés do flétrissure pour avoir résisté à la sédition, obéi à leurs chefs! Il fallait un exemple éclatant: Casimir Périer s'entendit sur-le-champ avec le maréchal Soult, ministre do la f^uerrc ; la fj;ardc nulionale do Grenoble fut licenciée, U' (général Saint-Clair mis en disponibilité, le général Ilulot envoyé à Metz; une proclamation adressée à l'armée rendit un solennel hommage à la conduite du 3.V de ligne, qui, le 22 mars 1832, fit sa rentrée dans Grenoble, tambour battant, musique en tête, enseignes déployées, et fut remis en possession des postes qu'on avait eu la faiblesse de lui retirer.
A la Chaml)ro des députée, M. Mauguin, contre toute évidence, contre toute bonne foi, accusait le ministère de fomenter des troubles au moyen d'une police spéciale; (iarnier- Pages essayait de détourner l'opinion publique en lui reprochant les ((assassinats» de Grenoble; Odilon Barrot rejetait tout le mal sur le système général, et
CASlHItl PËIIieS ET LA DftMAOOGie 300
pour la centième fois recommençait ses divagations sur l'excellence des moyens de perauasion, s' évertuant ùprouverce paradoxf que la licence était la conséquence légi- Umedela liberté,enquelquesorte sa preuve. Chaquejour, hors de tout propos, tout était remis en question : on se flattait d'épuiser les forces et l'énergie de Casimir Périer en le harcelant sans trêve et sans miséricorde. Il semble vraiment que l'opposition, sous tous les régimes, use des mêmes procédas, et réédite à son proQt la trop célèbre maxime « qui veut la fin, veut les moyens » ; de fait tous les moyens étaient bons à l'opposition de la royauté do Juillet, ull est douloureux, s'écriait à ce sujet Dupin, alors que du sein de cette Chambre ne devraient sortir que des conseils do paix et de conciliation, qu'on y entende sans cesse se produire des opinions qui ne sont propres qu'à entretenir les troubles ou à en exciter do nouveaux. Comment voulez-vous donc que marche le gouvernement quand, dans le sein de la représentation nationale, la première impulsion est de donner tort à l'autorité et de donner raison au désordre, »
Tandis que les docteurs de la force brutale prêchaient la révolte universelle, tandis que les jubilés et les saturnales de la démagogie se succédaient sans trêve, le gouvernement ne rencontrait ni dans la magistrature, ni dans le jury, l'appui que ceux-ci auraient dû lui prêter. L'audace des conspirateurs croissait avec leurs tentatives criminelles, trop souvent impunies : on vit en 1831 les accusés s'ériger en accusateurs de leurs juges, faire publiquement l'éloge de la Terreur, se déclarer républicains et révolutionnaires. L'un d'eux alla jusqu'à dire au tribunal qu'il faudrait enterrer « tout vivant sous k-s ruines des Tuileries tout homme qui demanderait au pauvre peuple quatorze millions.» Un autre,condamné à
310 CASIMIR PÉRlbltt ET LA DÉMAGOGIE
Taudience pour oulrage à ses juges, les menaçait en leur criant : nous avons encore des balles dans nos cartouches. Intimidés, déconcertés^ ou animés eux-mêmes de Tesprit de désordre, les jurés acquittaient des coupables avérés ; les magistrats non plus n'étaient pas toujours à la hauteur de leur mandat : désarmés par les déclarations du jury, troublés par la profondeur du péril révolutionnaire, ils hésitaient parfois à remplir leur mission. C'est en face de ces scandaleux acquittements, en présence de rinertie déplorable de ses auxiliaires naturels que Casimir Périer disait douloureusement : a Personne ne fait tout son devoir; personne ne*vient en aide au gouvernement dans les moments difficiles. Je ne puis pas tout faire; je ne sortirai pas de l'ornière à moi tout seul. Je suis pourtant un bon cheval. Je me tuerai, s'il le faut, à la peine. Mais que tout le monde s'y mette franchement et donne avec moi du collier ; sans cela la France est perdue. » Et cette grande âme persévérait dans la lutte, malgré ses méfiances envers les hommes, envers la destinée : mil par une inébranlable conviction, suppléant à respérance par la passion du devoir, doutant du succès de son u^uvre, doutant de la France, défendant son pays mieux que celui-ci ne savait se défendre luimême, Casimir Périer marchait dans son chemin, triste et d'autant plus héroïque que sa confiance diminuait toujours, et avec sa confiance ses forces et sa santé.
On ne saurait trop le redire et le répéter, l'anarchie matérielle n était que le reflet, la conséquence fatale de ranarchie des Ames, des idées, des croyances. L'influence des doctrines, des exemples de 1793, de Paris, nous est connue; celle des sectes socialistes mérite d'être à son tour étudiée. Tandis que les néo-jacobins ne touchaient guère qu'à la surface, à la charpente extérieure de la
CASIUIH PÉKIBn ET LA DËHAOUGII-: iH I
société, do hardis hérésiarques aspiraient à la détruire jusque dans ses fondements pour la reconstruire au gré de leurs lubies. Ces nouveaux Prométliées, véritables alchimistes de la pensée, vouluiont dérober le feu du ciel, pétrir le monde qu'ils s'imaginaient pouvoir transformer du jour au lendemain. Dédaigneux do l'œuvre des siècles, ces utopistes, ces amants de l'incroyable, assembleurs de nuages en politique et abstracteursde quintessence, bâtissaient à plaisir des sociétés dans le paradoxe, érigeant leurs infirmités morales en systèmes, demandant pour leur orgueil satanique les honneurs d'un culte et d'une religion. Les uns, comme Saint-Simon, ont tentéd'impriraeràleurs théories lecaractèred'unescience sociale, mais leurs disciples ont exagéré, perverti, faussé la plupart de leursvues; d'autres comme Fourier, onldu premiercoup parcouru le cycle des aberrationshumaines, et leurs sectateurs ont dû métamorphoser leurs théories, les amoindrir, pour leur donner un semblant d'apparence rationnelle. Tous, directement ou indirectement, ont abouti au matérialisme pratique et contribué à dépraver la foule.
Descendant du duc de Saint-Simon, ruiné par des spéculations téméroires et par la débauche, le comte de Saint-Simon (1) fut de bonne heure tourmenté par le désir de jouer un rôle sur ta scène du monde. Son valet de chambre avait ordre de lui rappeler chaque matin sa mission avecces paroles : « levez-vous, monsieur le comte, voua avez de grandeschoses à faire, i» Ses tentatives pou r arriver à la gloire par l'action ayant échoué, il résolut de la conquérir par ses écrits : de 1802 à 1825, il publia
(i)Voir sur les Sectes S«;i»liMei les exwllenU ouvrages de HM. Louû Seibaud, Alfred Sndre, Diauqui ; les rem&rquablea âiudes de MM. de Loméaie, Oranler de Cassoguoc ot Puni Janet.
31 â CASIMIR PÉRIBR ET LA DÉMAGOGIE
une série de livres, de brochures où il développa son système et ses prétendues découvertes dont il variait sans cesse les applications. Son idée fondamentale est celle-ci : il divise les hommes endeux classes: les producteurs et les non-producteurs, les abeilles et les frelons; sa religion est l'industrialisme, sa formule la hiérarchie selon la capacité, son but Tamélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. En résumé, il remet aux banquiers le gouvernement des choses d'ici-bas, et son système n'est qu'une ploutocratie: penseur original, écrivain ordinaire, philosophe frelaté^ économiste apprenti^ historien par raccroc^ amateur en tout, aventurier, agioteur, cet homme étrange n'a fourni qu'une suite d'ébauches, d'aperçus peu homogènes, n'a émis que des formules creuses et des généralités vagues. Dans aucun de ses livres, on ne trouve un corps de doctrines, un système complet, un ensemble d'idées logiquement déduites d'un principe, et appliquées avec suite, étendue, précision et discernement aux difTércntes parties de la société humaine. Saint-Simon oublie que rindustrie devenue gouvernement a des précédents : n'y a t-il pas eu de grandes compagnies industrielles, véritables gouvernements, et at-on connu des pouvoirs plus stériles, plus tyranniques que ceux de la compagnie des Indes, française et anglaise? Qui donc serait le juge de la capacité, telle que Tentendait le réformateur? Sa fameuse formule sur le développement moral et intellectuel de la classe la plus nombreuse n'est-elle pas la paraphrase, le plagiat de cette grande pensée du christianisme : aimez-vous les uns les autres?
Les disciples de Saint-Simon devaient compléter, transformer ses idées; de ses théories économiques, ils
CARIHIR PtBIER ET LA UKHAGOUtK MU
tirèrent tout un système humanitaire et religieux; d'une école industrielle ils firent une théocratie mondaine, avec une Mglise métropolitaine ayant ses casuisles, ses fidèles, sa liturgie. Dans leur anthropomorphisme, ils proclamaient Kaint-Simon le nouveau Christ, le nouveau Messie; des hommes distingués, mais ardents, exaltés, lîazard, Enfantin, Michel Chevalier, Olindo liodrigues, des ingénieurs, des banquiers, des poôtes, embrassaient avec enthousiasme la mission de refaire la société, apportaient à l'œuvre commune une partie de leur forlune. Après la révolution do Juillet, on ne douta de rien : Dozard et Enfantin se proclamèrent /« loi rivaitle, les deux pontifes industriels chargés de distribuer à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses cruvres, La secte se réunissait en une sorte de concile œcuménique rue Taitbout et rue Monsigny; au milieu des fêtes, des bals, on y décréta l'abolition de l'héritage, l'éducation commune, l'émancipation de la femme. Tfn schisme éclata entre les deux pontifes, lîaznrd ot Enfantin; lepremier, homme marié voulait qu'on respectât la famille, il fut vaincu ot Enfantin devint sans partage lo Père Suprême, Avec lui triomphèrent la doctrine de la réhabilitation de la chair qui sanctifiait l'adultère jusque dans la personne du prêtre, la suppression du mariage, la monstrueuse invention du couple-prètro. u Ce nouveau pontificat composé, bien entendu, d'un homme et d'une femme, devait avoir pour mission d'établir l'harmonie entre les êtres doués d'affections rives et passat/cres, et les êtres doués d'affections profondes ■ vt durables. C'était lui qui devait maintenir la paix dans les ménages, en intervenant entre l'époux et l'épouse
Lpour régulariser f/ développer suivant les ms letirs appétits intellectuels et lenrs appétits charnels, n ■ Qu'elle sera belle,
s'écriait Enfantin, la mission du prêtre social, homme et femme, qu'elle sera féconde! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de Tintelligence ou modérera les appétits déréglés des sens, tantôt au contraire, il réveillera rintelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis; car il devra connaître tout le charme de la décence et de la pudeur, mais aussi toute la grâce de Tabandon et de la volupté, d C'était l'ancien droit du seigneur perfectionné, légalisé, déifié au profit du couple-prêtre. Mais la femme prêtresse et papesse ne venait pas; les ouvriers séduits d'abord, désertaient la nouvelle Église, les fmances étaient à sec : le père Enfantin se retira à Ménilmontant avec quarante de ses plus déterminés adeptes, qui prirent un vêtement uniforme, se condamnèrent à la vie monacale, à l'obéissance passive, aux hymnes, aux prières, à la communauté des repas et des travaux. Spectacle déplorable! des ingénieurs, des écrivains de mérite se ravalaient eux-mêmes au dernier rang des manœuvres, et par une aberration de leur propre volonté, se réduisaient aux travaux les plus vulgaires, les plus infimes de la domesticité. Quelle perversion de l'intelligence! Quel oubli des règles les plus élémentaires de la division du travail! A la fin, le gouvernement s'émut do ces folies ; les insurrections qui éclataient de tous côtés passaient pour être le fruit des prédications saint-simoniennes : on fit fermer leurs salles. Le 27 août 1832, ils comparurent devant la cour d'assises de la Seine et furent condamnés. Déjà le ridicule avait fait justice des Saint-Simoniens qui ne purent résister à ce dernier coup, se dispersèrent, et disparurent sans retour. La plupart devinrent des membres remarquables et utiles do la société; plusieurs mi^me sont parvenus à la ccicbrité et aux honneurs.
CASIMIR FÉRIBB KT U DËHAGOOIE 3tS
Au môcDO moment que SainUSimoD, et d'une manière bien plus hardie, bien plus complète, Fourier jetait les fondements d'une réforme sociale qu'il poursuivit toute sa vie avec une constance et une candeuradmirables.On a dit que le Fouriérisme n'était qu'une utopie de maître de danse : il y a mieux ou autre chose dans l'inventeur du phalanstère; à côté du communiste rajeunissant des thèmes usés el surannés, on trouve un romancier merveilleux, doué d'une imagination aussi vive que celle de Victor Hugo ou de Dumas. Son système est universel; il a la baguette de l'enchanteur Merlin, découpe le monde comme un gâteau, prétend transformer la terre, la mer, les astres, la société, les individus. Dieu lui-même. Chacun de ses livres, rédigé dans un style cabalistique et hiéroglyphique, ressemble par le côté romanesque, àun contedesMV/e etune IVuiis. Il repousse l'histoire de l'humanité comme un long contre-sens : à ses yeux, le monde va detravers depuis cinq mille ans ; la science, la politique, la philosophie de tous les siècles ne sont que la quintessence du mal, qu'un tissu d'absurdités et d'extravagances. Les goûts, les instincts de l'homme donnent seuls la mesure de ses droits; la loi et le morale, base de la civilisation païenne et chrétienne, ontfait leur temps: la civilisation /larmonieimede Fourier repose sur cette donnée que les attractions sont proportionnelles aux destinées. Céder à ses attractions est une chose naturelle et légitime, à laquelle il serait impie de résister; céder a ses passions, voilà la vraie sagesse, cor les passions sont une boussole permanente que Dieu a mise en nous, et Fourier se charge de les accorder. L'harmonie sociale sortira de leur libre jeu, comme l'harmonie musicale résulte de l'emploi de toutes lus notes d'un clavier. Dans son délire d'harmonie, notre
:U() CASIMIR PÉHIKH BT LA DKMAGOGIE
magicien socialiste entasse miracles sur miracles. Uien ne lui coûte, rien ne l'arrête : plus de chaleurs tropicsales, plus de froids excessifs, plus de glaces ; il crée de nouvelles planètes et règle la chaleur solaire ; pour faire croître Toranger et Tolivier jusqu'au 60* parallèle nord, il environne le pôle d'une couronne boréale ; Teau de mer devient une excellente boisson acidulée ; plus d'animaux nuisibles , les baleines transporteront les vaisseaux , les animaux les plus féroces se feront un plaisir de servir de véhicules aux voyageurs. Les hommes obtiendront avec le bonheur un accroissement de taille do deux à trois pouces par génération, et chacun sera assuré décent quarante-quatre ans d'existence, dont cent vingt ans d'exercice actif en amour. Les facultés intellectuelles se développeront dans la même proportion ; lorsque le globe sera organisé, il y aura habituellement 37 millions de poètes égaux à Homère, autant de géomètres égaux à Newton, autant d'auteurs égaux à Molière, ot ainsi de tous les talents imaginables; ce sont là, ajoute 1 auteur avec une touchante modestie, des estimations approximatives. La France et l'Angleterre trouveront le moyen de payer leur dette rien qu avec une seule récolte des œufs de poule en régime sociétaire; tous les amis du plaisir auront triple garantie de vigueur, richesse et longévité.
En deux ans, Fourier, promet de distribuer toutes les populations du globe terrestre en 000,000 phalanstères qu'il mettra alors en possession du bonheur harmonien. Son phalanstère se compose de seize cent vingt personnes de tout âge et de tout sexe, réunies dans un magnifique édifice, divisées en phalanges, groupes et séries, se livrant en commun à l'exploitation agricole et aux professions industrielles. Chacun y fera ce qu'il voudra.
';asikib vëhieh et la oEHAiKHiiii 317
iiuutidil vuudra,ei,pBrutiphé(iomèim d'équilibre unique, grâce à l'aUfaclion {lassioaiiée, le travail deviendra une alTuiro d'oplion, un choix, un goût, une passion enliii. Les foncliona les plus repoussunles auront un attrait Irrésistible ; \bs petites /lonies s'y préoipilerontàl'envi, ei ces petits tnr/afi^n/rjsucm, revêtus des plus grands honneurs, e\écuteront leursopérationsavecenthousiasme, sur un rituel tracé d'avance. Fourier invente une foule de souverainetés, et place à la lète lio l'univers un onmian/tie éleetiï régissant la lotalilè de ses phalanges. Le mariage et la famille continueront de subsister, tempérés toutefois par la polygamie et la polyandrie. « Tout caractère de huut titre et bien équilibré doit, dit notre faiseur d'idylles sociales, avoir en harmoiiie des amantes pivotales, ou amants pivotaux, non compris lecooirant, c'est-à-dire les amonm de passhm successives, et le fretin, ou fonours de passade, qui sont très-brillants en harmonie, vu les paa- ' sages de légions d'un etd'auire sexe. Ils donnent lieuâtoua les couples d'amants de conclure des trêves de quelques jours, lesquelles trêves ne sont point réputées infidélités, pourvu qu'elles soient régulières, consenties réciproquement après coup, et enregistrées dès le lendemain en chancellerie de Cour d'amour, alin de démentir l'intention de fraude cachée. ■> Une femme peut posséder à la fois : I ' Un époux dont elle a deux enfants ; 2° Un géniteur dont ell» na qu'un enfant ; 3" un favori quia vécu avec elle et conserve le titre; plus de simples possesseurs qui ne sont rien devant la loL
Tel est l'homme que ses disciples ont appelé le rédempteur, le Christophe Colomb du monde social, l'architecte du bonheur sur la terre, le révélateur de la loi des destinées universelles. 11 trouva en 1832 un capitaliste «t essaya h Condé-sur-Veegre son projet de
318 CASIMIB PÉRIBR ET LA DÉMAGOGIE
phalanstère qui échoua lamentablement ; mais ce rêveur audacieux, extravagant et cynique ne se découragea point etmouruten 1837, persuadé qu'il était toujours à la veille de réaliser son conte de fées. Comme les autres communistesy ses confrères, chercheurs de pierre philosophale, au lieu de la chimie il courut à Talchimie , aulieu de Tastronomie il fit appel à Tastrologie. Ses élucubrations nous] apparaissent comme les confessions d'un mangeur de haschisch, et Ton se demande comment ce gymnosophiste, ce don Quichotte du socialisme, a pu être pris au sérieux par des hommes intelligents. Chez lui, la forme est originale, le fond est vulgaire, et l'écrivain se contente de rééditer en les rajeunissant les rêveries anarchiques de Morelly, de Campanella, de Mably.
Le trait commun de tous ces novateurs, qu'ils s'appellent Saint-Simon, Fourief ou Robert Owen, c'est leur orgueil vertigineux, c'est cette prétention exorbitante de supprimer rhistoire, le passé, de tout faire dater d'euxmêmes. « Moi seul, s'écrie Fourier, j^aurai confondu vingt siècles d'imbécillité politique, et c'est à moi seul que les générations présentes et futures devront l'initiative de leur immense bonheur... Possesseur du livre des Destins, je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et sur les ruines des sciences incertaines, j'élève la théorie de Tharmonie universelle. » Plus tard, Proudhon, cherchant un éditeur pour sa brochure sur la propriété, écrira à un de ses amis : a Prie Dieu pour que mon livre paraisse, ce sera peut-être le salut de la France. »
Saint-Simon et Fourier n'ont pas essayé de faire prévaloir leurs doctrines par la force, mais leurs adeptes ne leur ressemblaient guère : des philosophes de carrefour, des tribuns d'estaminet traduisirent leurs prédications en quelques formules bien simples, accessibles à la multi-
CASIMIR PiRIBR ET LA DfiKAGOtilR 31i)
tude; entre leurs mains elles devinrent des instruments de pillage, d'incendie, de révolte ; dépouillées de leur stérile métaphysique, deleurappareil, de leur jargon scientifique, elles enfantèrent leurs conséquences naturelles, les insurrections, l'Internationale, la Commune, un matérialisme barbare et grossier. On n'ébranle pas impunément les fondements de la morale, on n'altère pas en vain la notion du devoir, le respect de l'autorité, le sentiment de la hiérarchie. Lorsqu'on a fourni des arguments spécieux et des prétextes «commodes à toutes les faiblesses, à tous les crimes, lorsqu'on a sape et tenté de démolir la religion, la famille, la propriété, l'hérédité, ces quatre points cardinaux de toute société, lorsqu'on a fait l'apothéose du plaisir, divinisé le caprice, confondu l'idée du devoir et du droit, on ne doit pas s'étonner si la foule interprète ces sophismes efïrénésau gré de ses passions les plus détestables. Les continuateurs, les successeurs de Saint-Simon, de Fourier ont répudié leurs exemples pacifiques: on a vu Louis Blanc, Cabet, Proudhon rédiger des systèmes de philosophie et tenir une conduite d'ènergumènes.
Le communisme pur etsimple, qui est l'alpha et l'oméga de ces hiérophantes socialistes, de tous ces mystiques de l'anarchie, est au fond, une doctrine vieille comme le monde, et l'élude de l'histoire restera toujours le plus puissant antidote contre les romans sociaux et les fantaisies idéales. Le communismea eu de tout temps ses apôtres, ses sectaires, ses disciples ; bien plus, il a eu jadis ses formes de gouvernement : il se perpétue et va s'alTaibItssantà travers la longue chaîne des âges, et la grande erreur de Fourier, de ses collègues, c'est de youloir recommencer l'humanité, et nous ramener à une sorte de panthéisme politique, de paganisme social. A
mesure que rhomme s'élève et gagne en dignité, il acquiert le sentiment spiritualiste, le besoin de développer, de prolonger son individualité par la famille, la propriété. Llnde panthéiste, la Chine matérialiste, ont depuis des milliers d'années des sectes qui professent le communisme, dont on trouve le reflet dans la constitution de ces sociétés ; des législateurs, des religieux, partant du principe de la toute-puissance de l'État, dessinaient capricieusement des nations, comme phis tard Le Nôtre dessina ses jardins. Le communisme gouvernemental a fleuri dans l'île de Crète, à Sparte : on sait quels tristes résultats amenèrent ces tentatives. De grands philosophes de l'antiquité professaient cette doctrine comme le type de la perfection idéale ; dans son traité de la République^ dans son livre des Lots, Platon prône l'égalité des fortunes, la communauté des femmes, des enfants, assure que c'est là le comble de la vertu politique. Sous la république romaine, les Gracques mirent l'État en péril avec les lois agraires ; sous les empereurs, les corporations ouvrières et marchandes, les membres des curies étaient enchaîAés à une sorte de glèbe, à une organisation commune; il leur était interdit de sortir de leurs fonctions, de leurs métiers. Ces hommes, quoique propriétaires, libres et mariés, ne possédeiient réellement ni liberté, ni famille, ni patrimoine ; leurs enfants restaient inféodés à leur propre destinée ; ils ne pouvaient disposer de leurs biens, qui garantissaient le paiement de l'impôt.
Au seizième siècle, Thomas Munzer et Jean de Leyde prêchent rabolition de toute loi répressive, la négation du mal moral, l'impeccabilité humaine, le communisme absolu : partout les tentatives des Anabaptistes aboutis* sent à des avortements, à des abominations inouïes, à un
r.A<lltl1H pAlliRtL ST U RËMAftOOIR 331
despotisme monstreux. A la môme époque, le chancelier Thomas Morus écrivait son Viopia.
Le dix-huiUème siècle semble être le siècle de prédilection des socialistes : dans sa (.'ité du SnMl, Campanella donne l'expression la plus complète, la plus logique du système; la promiscuité des sexes, un despotisme terrible et inquisilorlal, la liberté elle-même bannie de l'amour, tel est le dernier mot de l'auteur. Après lui, Morelly, Mably formulent la réhabilitation des passions la théorie du travail attrayant, proclament l'absurdité de la morale, interdisent à l'homme les plus nobles études, enchaînent son intelligence à des choses terrestres et matérielles. Brissot de Warwîlle résuma toutes ces exécrables idées, développa ces paradoxes venimeux qui donneront une fausse originalité h Proudhon, à Louis Blanc. Im propriété exclusive est u» vol dans ta nature; iêi droits sont proportionnels aux Assu/hï ,' qui ne reconnaît là ces phrases tristement célèbres : la propriété, c'est le vol ; de chacun suivant sa capacité, h chacun suivant ses besoinsY Toutes les prétendues nouveautés de Proudhon se trouvent exposées dans les ïtet/ifirrftes philosophiques sur le droit de Propriété et lêVol. Brlssot ne songe guère à tracer le plan d'un nouvel ordre social; il ne pense qu'à détruire, et conclut à l'anéantissement de la civilisation.à la restauration de la barbarie: pour lui, l'idéal de l'humanité est l'élat du sauvage. Dans son délire matérialiste il n'hésite pas à placer l'homme au niveau de ta brute. Morelly et Brissot devaient faire école: la populace parisienne , les .Jacobins ont pu reconnaître en eux leurs pères intellectuels. Tandis que Robespierre et Saint-Just tendirent à une espèce de communisme mystique, platonicien et théocratique , les Ilébertiates et les Uabouvistes se précipitaient vers
322 CASIMIR PÉRIBR BT LA DÉMAGOGIE
un communisme anarchique^ athée et incendiaire.
Le socialisme est 1* utopie par excellence, et lors(iu*on songe aux divagations de ses croyants, on ne peut s'empêcher de se remémorer ces étranges savants de Tîle de Laputa, décrite par Swift dans les Voyages de GtUIiver : l'un veut fournir aux riches des rayons de soleil en bouteilles, un autre faire retourner les excréments humains à la nature des aliments dont ils sont tirés, un troisième se propose de bâtir les maisons par le faîte, justifiant sa chimère par l'exemple de l'abeille et de l'arfidgnée ; il y a celui qui prétend faire de la soie avec des toiles d'araignée, celui qui veut abolir tous les mots en portant sur soi toutes les choses dont on veut s'entretenir. La folie socialiste est aussi grande que celle des Académiciens visités par Gulliver, mais elle est autrement dangereuse.
Les socialistes contemporains n'ont apporté au monde aucun dogme durable, et leurs pseudo-découvertes demeurent éternellement confondues par l'histoire, la philosophie, le bon sens. Tous se répètent et ne font que se paraphraser les uns les autres ; tous aboutissent à une sorte de cannibalisme politique : a de même que la vague d'aujourd'hui est la même que la vague d'autrefois, c'est (pour nous servir de l'expression d'un écrivain de grande race qui signe ses admirables articles du pseudonyme d'Ignotus) le même cri contre le rivage ; il a la note de la tempête éternelle. » L'association universelle agricole est un mythe, une chimère, et, si elle a pu prospérer un certain temps au Paraguay, c'est que les Jésuites l'avaient établie sur un sol sans propriétaire, avec un peuple enfant, en lui donnant pour base la religion. Ici même, l'expérience vint démontrer les deux vices capitaux du communisme : le despotisme.
CASIMIR i'i::RieR kt la n^MACoutK 33.1
ranéanUs3ement de toute énergie individuelle. Les Jésuites avaient habitué les Indiens à une existence toute monotone et uniforme; leur vie entière n'était qu'une longue enfance. Malgré les conditions favorables où il se trouvait, cet établissement tomba bientôt dans la décadence, et la nouvelle de l'expulsion des Pères fut accueillie avec des cris de )oie par leurs administrés, qui ne purent même pas conserver cette culture tronquée, fausse et incomplète à laquelle on les avait initiés. « Quant à l'association en général, le premier essai qui en ait été fait remonte à la tour de Babel, et s'il aboutit alors à In confusion des langues, ce fut probablement pour les mêmes raisons qui conduisirent ri un résultat pareil les essaisde phalanstère tentés sous nos yeux.»
La Russie, où la commune rurale, le mir, est en partie distribuée d'après la méthode communiste, est le pays le plus arriéré de l'Europe; déjii, le principe de la propriété individuelle fait de larges brèches dans la vieille organisation, et menace de la remplacer intégralement. Aux États-Unis, quelques sectes communistes tentent vainement de gagner des adhérents, d'attirer à elles de nombreux fidèles. M. Hepworth Dixon, qui les a parfaitement décrites, nous les montre végétant, stationnaires, impuissantes à se propager.
En résumé, le socialisme est une des maladies psychologiques de l'humanité, et l'histoire témoigne do cette vérité fondamentale qu'il est l'apanage des nations ignorantes et barbares, peu nombreuses, où domine l'esclavage; elle nous apprend aussi que le progrès, la civilisation croissent avec le développement du spiritualisme, de la propriété, de la famille, qu'il ne faut pas s'eflrayer outre mesure des dangers actuels du communisme ; car il a été de tout temps, a produit des maux bien plus graves
334 CASIMIR PÉRIBR BT LA DEMAGOGIE
que ceux d'aujourd'hui, et nous sommes bien mieux armés contre lui qu^autrefois.
Ce n'est pas la propriété qui est le vol, c*est le socialisme qui est le vol : il faut faire comprendre à Touvrier, au pauvre que le temps et le travail sont sa seule propriété. Qu'il se garde bien de s'imaginer que le capital est une poule énorme qui pond indéfiniment des œufs d*or, dont les riches dissimulent et accaparent le plus grand nombre. Ni la richesse, ni la pauvreté ne se règlent par des décrets : l'inégalité est aussi naturelle qu'il est naturel de voir des hommes petits, d'autres grands, d'autres intelligents ; le capital et le salaire procèdent l'un de l'autre ; les capitaux ne sont autre chose que des services humains, et la richesse, le bien-être, le luxe ne sont que les moyens, et non le but delà civilisation. On a parlé, on parle encore du droit au travail ; soit, mais aux risques et périls du travailleur : ce que cache la formule socialiste, c'est la prétention de forcer les consommateurs à payer le prix de produits dont ils n'ont que faire ; on veut en un mot rendre la consommation obligatoire. Enseigner à Touvrierles lois de l'économie politique, le mettre en garde contre les prédications anarchiqaes, lui apprendre à ne pas haïr le riche, son bienfaiteur naturel, lui faciliter les moyens d'arriver à la propriété, le ramener vers les campagnes, vers l'agriculture, lui rendre le sentiment religieux, tel est le devoir du gouvernement, telle est la mission des classes élevées. Il faut lui rappelersanscessecettebelleparole de Franklin qu'on devrait inscrire au seuil de toutes nos écoles : « celui qui vous dira que vous pouvez réussir autrement que par le travail et par Téconomie, ne l'écoutoz pas, c'est un empoisonneur.»
Quant au socialisme démagogique et bestial, tel que
CASIMIR l-l^:!!!»» Kl LA l)ftllAOO(ilK 335
le conçurent les énergumèntis de 1848, de 1871, il faut y porterie fer, la hache et l'extirper violemment. En présence des forfaits hideux qui ont ensanglanté la France, on se souvient du mold'un historien autoritaire : H on ne discute pas plus avec te socialisme que la faux ne discute avec l'épi. » Le socialisme de Saint-Simon avait une certaine grandeur, une pureté relative; il prétendait résoudre les problèmes les plus ardus, il a vulgarisé quelques idées fécondes et salutaires; le socialisme de 1871, de l'Internationale, c'est la question du cabaret; là où il y a des fimes et des idées, il ne voit que des chiffres, des estomacs, des outils vivants; il veut faire une société do castors et d'abeilles. Comme le dit Cormenin, les socialistes ne demandent qu'un bon dîner qui dure par exemple du matin au soir, du 1" Janvier au 31 décembre. Mais avec ces hideuses saturnales communistes, la société a su au moins à quoi s'en tenir, elle a vu où devaient la mener les apôlres de l'anarchie, les théoriciens de l'amour libre, de la propriété indivise et du matérialisme pratique; elle conservera le souvenir de l'abîme entr' ouvert, nous voulons espérer qu'elle n'y retombera pas.
A côté des réformateurs socialistes, la monarchie de Juillet voyait apparaître des réformateurs religieux : l'abbé Châtel entreprit de 1830 h 1833 de fonder une sorte de catholicisme français, dans le but de se faire une position élevée et lucrative. Il s'intitula primat des Gaules, se borna à substituer la langue française à la langue latine dans les cérémonies du culte, et eut quelques adhérents, grâce aux radicaux qui voyaient dans ce schisme un moyen d'accroître le désordre moral ; maïs son influence ne s'exerça que sur les faubourgs et la banlieue de Paris. Le public finit par intervenir, et le nou-
veau dogme s'éteignit dans rindifférence et le ridicule. L*abbé de Lamennais inquiéta bien davantage la religion etlegouvernement: écrivain hors ligne, armé d'une volonté indomptable et dictatoriale, d'une profonde érudition^ ce prêtre devait étonner le monde par ses contradictions et les transformations radicales de ses idées. Dans son Essai sur rindifférence^ il se fait le champion du pouvoir le plus étendu entre les mains des souverains, qu'il place eux-mêmes sous l'autorité du Saint-Siège : i ses yeux, la vérité catholique se déduit non-seulement de la révélation, mais encore de l'autorité traditionnelle du genre humain. En 1830 il entreprend de réconcilier la liberté et le catholicisme ; avec Lacordaire et Montalembert, il fonde le journal Y Avenir pour servir d'organe aux intérêts catholiques unis aux intérêts libéraux. On vit alors, spectacle étrange, deux prêtres et un pair de France prendre l'initiative des questions les plus brûlantes, revendiquer les libertés les plus illimitées, se déchaîner avec une extrême violence contre le pouvoir civil, afin d'assurer la suprématie à la cour de Rome, comme aux temps de Grégoire VII et d'Innocent III. Celle-ci s'effraya de leur hardiesse, elle s'inquiéta de ces doctrines audacieuses prônées par de fougueux amis, et leur infligea un désaveu implicite; son Encyclique de 1832 appelait la liberté de la presse une liberté funeste, la liberté de conscience une înajrif ne absurde^ undélire: elle qualifiait de crime la résistance au prince. Montalembert et Lacordaire s'empressèrent de se soumettre : Lamennais lui-même parut adhérer au jugement du Saint-Siège, et renonça à reprendre la publication de Y Avenir. Sa déférence n'était que nominale, la révolte couvait dans son cœur et son orgueil parlait plus haut que tout le reste. En 183 4, parurent les Paroles d'un croyant^ véritable Marseillaise
CASIMIR PÉRIEH KT LA DËMAGOGIË ^127
biblique, où M. dd Lamennais foule aux pieds toute autorité religieuse et politique, proclame les rois, les papes usurpateurs et oppresseurs, et déifie la souveraineté du peuple. Après avoir été plus royaliste que le roi, plus catholique que le pape, l'écrivain devint plus révolutionnaire que les radicaux les plus échevelés; après avoir tenté de fonder, au nom de l'Évangile, le despotisme universel, il voulut au nom de la liberté, introniser l'anarchie universelle ; nouveau Pierre l'Ermite de la démagogie, ce hardi tribun sacerdotal s'en est aile par le monde, prêchant partout la fjretndt croisade des peuples contre tes rois, donnant ainsi le triste et contagieux exemple d'une magnifique intelligence, d'un noble cœur, pervertis parla haine, la vengeance et l'esprit de domination.
La révolution de 1830 a donné le signal d'une véritable débauche dans la littérature et le théâtre : le romantisme devint une des formes du libéralisme révolutionnaire, et contribua à augmenter le désordre des idées; le roman réformateur et socialiste donna la réplique aux hallucinations deFourier, des disciples de Saint-Simon. Le théâtre mit en scène et tourna en dérision les plus augustes cérémonies du culte, les croyances les plus vénérables ; il tonna contre le mariage, justifiant l'adultère et la prostitution; il revèlit de toutes les vertus les déshérités de la fortune, attribuant tous les vices, tous les crimes, toutes les turpitudes, aux classes aisées. Des écrivains de génie, Victor Hugo, A. Dumas, George Sand se laissaient entraîner ù ces écarts, à ces débordements funestes, et fondaient une sorte d'anarchie littéraire.
Ainsi la Révolution frappait à coups redoublés sur la société, sur le gouvernement; le Parlement lui-même, les Chambres subissaient trop souvent la contagion. Les élections générales qui avaient eu lieu dans le courant
328 CASIMIR PÉRIRR KT LA DÉMAOOGtK
de Tannée 1831 no semblaient pas avoif établi ane majorité décidée en faveur de Casimir Périer^ qui fut sur le point de quitter le pouvoir à la suite d'un vote douteux ; heureusement, il reprit sa démission, en apprenant que le roi de Hollande entrait en Belgique. Bientôt d'ailleurs, cette même chambre qui un instant avait hésité, devait se discipliner, et prêter au premier ministre le concours d'une majorité persévérante et fidèle. Le vote de Tadresse en réponse au discours de la couronne, témoignait delà confiance du Parlement; malgré lès interpellations tumultueuses et passionnées de ropposition, Casimir Périer obtenait toujours des crédits et des votes favorables. D'accord avec le gouvernement, la Chambre fixa le budget à la somme d'un milliard, 166 millions 1)18,270 francs; elle approuvait la politique extérieure, et dotait le pays d'une excellente loi sur le recrutement do l'armée.
Le Parlement eut à s'occuper de trois graves questions spéciales qui méritent notre attention particulière; la (Charte avait renvoyé <\ une session ultérieure rorganisalion do la pairie et la lixalion de la liste civile ; de plus la Chambre se trouvait saisie par un de ses membres d'une proposition relative au bannissement de la branche aînée des Bourbons.
Casimir Périer sentait profondément combien le maintien de l'hérédité importiiit à la royauté de Juillet, à la grande cause de Tordre et de la conservation sociale; mais il devait tenir compte des instincts, des répulsions de la majorité, du pays légal. L'hérédité était alors condamnée par le sentiment populaire, par la garde nationale, par un courant d'opinion irrésistible : la plupart des députés avaient été élus sous la condition formelle de voter contre elle; par faiblesse, par conviction, par entraîne-^
r.tsi*» pftRiEB fer U tÉtUcoeit .W.i
munt, les conservateurs dévoyés, désorientés, s'associaient aux efforts du parti révolutionnaire. C'était un de ces engouements fumiliers à la France, une du eus aversions aveugles dont nous citerons d'autres exemples. La question était donc perdue d'avance, et Casimir Périer 80 crut obligé de présenter lui-même le projet qui rendait la pairie viagère. « Ce fut au milieu de ses succès contre l'anarchie, la part de mauvaise fortune do ce grand citoyen, qu'emporté par l'urgence de la résistance matérielle, il fut en même temps entraîné en matière d'institutions et de lois politiques, à de fAclieuses concessions. Il en éprouvait un profond chagrin, car son esprit qui s'élevaitdejour en jour au-dessus même de sa situation, sentait fortement la nécessité d'une politique conséquente, qui rétablit l'ordre par les institutions permanentes de l'Ëtat, comme par les actes quotidiens du pouvoir; et, ne suftlsunt pas aussi bien à l'une qu'à l'autre lâche, il se plaignait quelquefois de ses amis et de son sort, aussi triste que s'il n'eût pas réussi à refouler te flot de l'anarchie, ce qui était sa mission propre et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande âme. •
L'hérédité de la pairie avait eu pour défenseurs sous la Restauration des libéraux avancés, tels que Manuel et Benjamin Constant, de grands orateurs, MM. Royer- Collard, Guizot, Thiers, la soutinrent avec une éloquence entraînante, avec une grande puissance de raisonnement, devant la Chambre des députés delà royauté de Juillet; « L'hérédité de la pairie, disaitHoyer-Collard, n'est pas une question de raison, c'est une question de révolution, car il s'agit de changer au nom de la volonté populaire non-seulement la forme, mais le fond même de notre gouveruemeut. Avec l'hérédité, périt la pairie, avec lu pairie peutr^tre la royauté héréditaire, et
330 GAsmiR PÉaiER et la démagogie
dans la République même, le principe de la stabilité, de la dignité, de la durée. La nécessité de deux chambres est admise. Il est admis aussi^ que pour être deux, elles doivent être d'origine diverse, sans quoi une cloison au milieu de cette salle résoudrait parfaitement le problème numérique de deux chambres. — Il est permis d'en appeler du parterre en tumulte au parterre attentif, de la souveraineté du peuple à une autre souveraineté, la seule qui mérite ce nom, souveraineté supérieure aux peuples comme aux rois; souveraineté immuable et immortelle comme son auteur; je veux dire la souveraineté de la raison, seul législateur véritable de rhumanité... L'hérédité de notre pairie est une bonne ou une mauvaise institution, c'est uniquement de quoi il s'agit. Est-elle mauvaise, fût-elle d'hier, il faudrait l'abolir; mais si l'institution est salutaire, ne lui demandez pas d'où elle vient, ni sous quel astre elle est née. Qu'importe qu'elle ait précédé la révolution de Juillet? Tant mieux; commelechêne, ellese seraafTermie dans la tempête. » Puis dans ce style magnifique et grandiose dont il a emporté le secret, l'orateur revenait sur la souveraineté du peuple, sur ses dangers, ses abus; il faisait l'autopsie morale, l'analyse rigoureuse du gouvernement représentatif qu'il définissait ainsi : « Le plus bel ouvrage de l'homme, divers selon les temps, les lieux, les mœurs, l'état variable des sociétés^ et dans sa diversité toujours le même, parce qu'il n'est autre chose que cette belle théorie de Platon en action, la justice organisée, la raison vivante, la morale armée. » Il montrait que l'hérédité n'est pas seulement la meilleure loi et la plus libérale, qu'elle est la loi nécessaire de la pairie, que sans elle on tombe dansladémocratie royale, et pour combien de temps. « Deux fois la démocratie a
CASEHEH PËDlIin BT U DËHAGOGIB
siégé en souveraine dans notre gouvernement ; c'est l'égaliié politique qui a été savamment organisée dans la constitution de 1791 et dans celle de l'an III; certes, ni les lumières ne manquaient à leurs auteurs, ni les bonneset patriotiques intentions, je le reconnais. Quels fruits ont-elles portés? Au dedans l'anarchie, ta tyrannie, la misère, la banqueroute, le despotisme ; au dehors une guerre qui a duré plus de vingt ans, qui s'est terminée par deux Invasions et de laquelle il ne reste que la gloirede nos armes. C'est, messieurs, que la démocratie dans le gouvernement est incapable de prudence ; c'est qu'elle est de sa nature, violente, guerrière, banqueroutière. Avant donc de faire un pas décisif vers elle, dites, dites un longadieuàla liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité. »
Royer-CoUard avait transporté la question sur le terrain de la métaphysique politique, MM. Thiers et Guizot l'étreignirent de plus près, et répondirent d'une façon plus vive, plus directe à l'argumentation de leurs adversaires. Le premier réfuta d'abord cette accusation banaleintenlée au principe héréditaire de constituer une aristocratie, un privilège contraire aux intérêts généraux ; il montra qu'en France, toute la réforme est consommée, puisque la nuit du 4 août 1789 a renversé tous les privilèges et anéanti tous les intérêts aristocratiques; il montra qu'un corps héréditaire, dépositaire de la tradition devenait nécessaire à proportion des progrès de la liberté : « La Chambre des pairs d'Angleterre a déployé autant de talent que la Chambre des Communes, et chez nous-mêmes, soyonsjustes, ayons le courage de l'être, la Chambre des pairs a présenté des discussions aussi belles, aussi libérales que ta Chambre des députés... Pour qu'une seconde chambre soit
332 CAsnciB ) tntEft et là démaoooik
quoique chose, il faut qu*elle représente un autre intérêt que la chambre élective. A cette condition seulement, elle n'en est pas une répétition inutile; si elle se borne à corriger nos lois, à perfectionner notre travail, elle ne forme qu'un double emploi. Il y a dans les sociétés deux sortes d'intérêts : l'intérêt de la stabilité et l'intérêt du progrès. II s agit de les combiner ensemble et de les représenter tous deux dans les chambres. L'intérêt que représente la pairie est l'intérêt de stabilité ; l'hérédité est seule capable de lui donner une force durable. »
La nouvelle royauté, reprenait Guizot, étant d'orinaire révolutionnaire, avait besoin d'appuis pour qu'elle put s'enraciner dans notre sol ; Thérédité de la pairie pouvaitsouledonrieràla s<»ronde chambre une existence libre et en dehors de toutes les influences, soit qu'elles vinssent de l'élémonl électif, soit qu'elles vinssent de la royauté. Seule, T hérédité pouvait créer un certain nomhvr de situations [lermanentes et fixes, vivant dans la sphère du gouvernement, n'ayant pas l«s intérêts personnels, les passions j)ersonnelles (jui animent celui-ci dans sa lutte contre l'élément démocratique. Ce dont on avait besoin, c'était de trouver dans la société des hommes qui en fissent habituellement, naturellement, leur élude, leur «Hat, leur profession, comme d'autres font leur éUit de la jurisprudence, du négoce, de l'agriculture, et de toutes les carrières. A cette objection que le vœu national repoussait l'hérédité, il répondait que les peuples libres se trompent comme les autres; il rappelait la croyance de ceux qui en 1830 voulaient la mort des ministres de Charles X, et qui plus tard ont senti l'inopportunité d'un acte semblable ; puis l'opinion qui voulait secourir la Pologne, mesure reconnue depuis
CAStMIA PÉBtER KT U DÉMAGOOtR 333
impossible, dangerimse pour la France, inutile pour la Pologne même.
Les partisans de Thérédité avaient mille fois raison d'affirmer que celle-ci crée une véritable école normale de grands citoyens, d*hommes d'État habitués dès l'enfance à voir loin et de haut, de citer l'exemple de l'Angleterre, de dénoncer les abus qu'offrait la suprématie absolue de la Chambre des députés, de vouloir opposer une digue aux empiétements de la démocratie, de cherchera empêcher qu'on n'isolât de plus en plus la royauté, qu'on ne la séparât san's retour de toute une classe éminonte de la société. Et quelle leçon Louis Blanc ne donnet-il pas à l'opposition, aux adversaires de la pairie, lorsqu'il leur demande ironiquement s'ils ont compris qu'au nom des principes invoqués par eux-mêmes, on réclamerait un jour l'abolition do l'hérédité dans l'ordre social, lorsque, avec sa haine clairvoyante, il se réjouit de F atteinte irréparable portée à l'idée monarchique? Mais la majorité se préoccupait surtout des préjugés de parti, de ses électeurs, et prenait plus d'intérêt à l'égalité qu'à la liberté : elle se contenta de repousser le système d'un sénat électif, vota l'abolition de l'hérédité, consacra le principe de la nomination de pairs viagers par le roi ; dans son vertige do libéralisme, elle crut n'avoir pas assez fait et s'empressa d'entourer de restrictions la prérogative royale, en déclarant que les pairs devraient être choisis parmi certaines catégories de notables et de fonctionnaires. Pour que la Chambre des pairs ratifiât elle-même sa déchéance, Casimir Périer dut modifier sa majorité et nommer 36 nouveaux pairs. La bourgeoisie crut avoir remporté une victoire sur la royauté et l'aristocratie; elle se trompait : elle avait livré une de ses positions les plus importantes à la Révolution;
comme Ta écrit Louis Blanc, sa ruine était cachée dans son triomphe.
Au sujet de la proposition Bricqueville relative à la branche aînée des Bourbons, les députés se laissèrent encore guider par d'étroites passions et des préjugés mesquins. Au bannissement perpétuel, ce projet donnait pour sanction la peine de mort, et^ en prescrivant la vente de tous les biens appartenant à la famille exilée, il aboutissait à une confiscation indirecte. Il fut voté avec des modifications considérables et des amendements qui adoucissaient son caractère cruel. Mais la générosité, le patriotisme, la raison d^tat auraient dû détourner la Chambre d'une telle mesure. M. de Martignac, presque mourant, vint combattre à la tribune, avec une douloureuse et pathétique éloquence, cette proposition a que sa raison condamnait, que son cœur repoussait. » a Un de vos orateurs,- ajoutait-il, le disait naguère, la proscription absout; eh bien, ce mot profond a jugé votre loi. Qu'un de ces bannis que votre proposition proscrit, soit conduit en France par la fatalité, et qu'il y cherche un asile; qu'il aille frapper à la porte de l'auteur même de la proposition; que cette porte s'ouvre, que le proscrit se nomme, et moi je lui réponds d'avance de sa sûreté. C'est un grand mal dans un pays quand la loi ordonne ce que l'honneur défend. En France, c'est toujours la loi qui succombe, n Tout récemment, deux membres de la famille Bonaparte, la reine Hortense et son fils, s'étaient rendus à Paris, et malgré la loi de 181G qui plaçait la sanction de la mort à côté de l'infraction au bannissement, ils s'étaient adressés au roi, au premier ministre, pour obtenir sûreté et protection : ce dernier l'avait reconnu à la tribune, et personne ne l'avait blâmé d'avoir osé violer la loi.
CASIMIR PéRIRH BT LA DËMAGOGIR 3^1^
I>a proposition Bricqueville était inutile ; car le gouvernement était armé d'une force suFfisan te avecses pouvoirs de haute police, et il était évident qu'avec un prince généreux et clément comme Louis-Pliilippe, elle demeurerait à l'état de lettre morte. N'y avait-il pas déjà assez de sang dans nos codes? N'était-ce pas une prétention inique de vouloir frapper toute une race pour la faute d'un seul? Ne devait-on pas songer aussi à la royauté présente? On déclarait celle-ci inviolable et l'on déchaînait la haine et l'exécration contre une autre royauté, comme si la logique populaire savait s'arrêter en chemin et distinguer. En proscrivant, en insultant la branche aînée des Bourbons, on atteignait aussi Louis- Philippe ; on l'injuriait dans sa race, dans son sang, on lui demandait un cruel sacrifice. En 1688, l'Angleterre avait chassé et remplacé Jacques II par son gendre et sa fille, mais elle s'était bien gardée de poursuivre le prince exilé au delà des mers, d'attrister ainsi la puissance de ses élus. « Elle n'entendait pas les couronner d'une main et les blesser de l'autre, les afTaiblir , les humilier, les isoler par cela même ; elle aurait craint de s'affaiblir soi-même; elle savait qu'humilier les trônes, c'estrendre trop faciles lafantaisie et la puissance de les renverser. «
Lesdébalsausujetde la liste civile ne firent qu'accuser d'une façon plus éclatante l'insuffisance et l'inexpérience politique de la Chambre des députés. Un premier projet élaboré par M. Laffitte portait la liste civile à 18 millions; sous le ministère de Casimir Périer, elle se trouva réduite à 12 millions, le domaine de la couronne fut restreint» le principe de l'apanage écarté, les dotations rendues éventuelles et subordonnées au cas où le domainp privé du roi ne pourrait suffire îi assurer le sort des
336 CASIMIR PKIUER KT LA DÉMAGOGli:
princes de la famille royale. La loi votée le 2 mars 1832 ne témoignait que trop des préoccupations de la majorité^ égarée, intimidée par les déclamations de la presse^ les menaces des émeutiers parisiens, les pamphlets du vicomte de Cormenin. La discussion manqua de grandeur et d'élévation: on voulait un gouvernement à bon marché ; on sait Tinfluence de certains mots en France, celuilà fit fortune et tint lieu de raison, d'équité, de boii sens. La question politique fut subordonnée à la question économique. Pour ajouter à ce triste spectacle, une querelle toute byzantine s'éleva, au cours des débats, à propos du mot sujets employé par le comte de Montalivet. Ce fut une véritable tempête dans un verre d'eau ; ropposition soutînt qiie la Chambre ayant fait la royauté, 11 n'y avait plus de siijets , qu'on tentait une contre-révolution . M. Mauguin demanda qu'on livrât les parcs royaux à l'agriculture; il est vrai, que, sous la Convention, on avait fait labourer les Tuileries pour y planter des pommes de terre destinées à la nourriture du peuple, tout cela était puéril et mesquin. Ne fallait-il pas que le prince fût entouré des mêmes respects que les chefs des autres nations? Ne fallait-il pas qu'il devînt le protecteur éclairé des arts, qu'il pûtdévelopper, encoura^^er le commerce, l'industrie, subvenir aux demandes qui l'assaillaient de toutes parts? Ne fallait-il pas accréditer cette royauté nouvelle, lui donner la force et le relief nécessaires, lui accorder les
éléments comme les signes d'une solide et longue durée? Et pourtant, a on disputa, on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur avide et rusé dont les demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les bénéfices. » On sembla traiter avec elle à forfait, on la réduisit à la portion congrue, on Tapprécia, pour ainsi dire, à livres, sous et deniers; la dotation, épluchée article par
ET LA OÉMAGOUIK 337
article, comme un compte de cuisinière, avec une lésineric presque sordide, descendit à peu près au tiers de ce qu'elle était sous la Restauration, sous Napoléon I". On oubliait qu'on ne met pas impunément au rabais le gouvernement d'une grande nation, que les millions votés en faveur d'un prince intelligent et généreux sont comme les grains de blé que le cullivuteur sème: ils se multiplient, et par une sorte de miracle économique, retournent au peuple, lui rendant ces biens inestimables, cette moisson morale qu'on appelle la tranquillité, la paix, la coiinance. Cet argent bien employé parte et reporte ta vie du centre aux extrémités, il a toute l'utilité de l'impôt qui permet à l'État les grandes initiatives, les entreprises générales que l'industrie privée n'oserait pas aborder. L'avenir s'est cbargé de justifier Louis-Philippe d'accusations injustes, de calomnies grossières, et nous aurons à revenir sur l'emploi magnifique qu'il a fait de sa forlune et de sa liste civile. En 1832 on marchait de méprise en méprise, de malentendu en malentendu. « Voilà comment, écrit avec justesse M. de Salvandy, la machine de l'autorité est démontée pièce à pièce par des gens de bonne foi qui croient vouloir la monarchie, mais la veulent à la fols impuissante, bourgeoise, vêtue de gros drap, tout ce qu'elle ne peut pas être, tout ce qu'il faut qu'elle ne soit pas pour rester tutélaire et durable en restant respectée, iîile n'est pas possible à ces conditions précisément parce qu'elle leur plairait ainsi, parce qu'ils se sentiraient à l'aise auprès d'elle, parce qu'ils seraient avec ellebrasdessus, bras dessous, parcequ'ils pourraient la renverser d'un coup d'épaule au premier caprice. L'important n'est pas qu'elle plaise, mais qu'elle impose. La légitimité ùtée, ôtez-lui la puissance et le respect, que lui resle-t-il V i> Mais une commune inconséquence estcelle
qui consiste à ne pas vouloir les moyens du but qu'on se propose d'atteindre, de consacrer un principe et de renier ses prémisses nécessaires, ses indispensables corollaires; les députés y tombaient malheureusement; ils voulaient sincèrement un roi, et lui refusaient ses moyens d'existence et d'éclat.
Soudain, un terrible fléau imprima une diversion violente aux agitations de la politique, absorba les habitants de la capitale : venu d'Asie, après avoir porté ses ravages au loin, dans toutes les directions, le choléramorbus éclata à Paris le 26 mars 1832. Bientôt il y régna en maître absolu, et ses progrès furent si rapides que le 9 avril ou constata le chiffre effroyable de 861 décès cholériques. Un silence de mort planait sur l'immense ville ; un sérieux de pierre était empreint sur toutes les figures et lacapitalede la gaieté, de l'esprit, de l'entrain semblait devenue le séjour de l'anxiété, de l'épouvante, delà désolation. Dans les rues, on ne voyait plus que des convois funèbres, et le mal en était arrivé à ce point qu'on emportait les morts dans les fiacres et dans les grandes voitures qui servent pour les déménagements. « Elles parcouraient les rues, écrit Heine, comme des omnibus de morts, quêtant de maison en maison les cadavres, et les emportant par douzaines au champ de repos.» Au mal réel vinrent s'ajouter des maux imaginaires qui produisirent de déplorables férocités ; on avait répandu le bruit d'empoisonnements mystérieux, et le peuple affolé se persuada que des malfaiteurs répandaient du poison dans tous les comestibles, aux marchés de légumes, aux boulangeries, chez les marchands de vins, chez les bouchers. L'étrangeté, Tinvraisemblance de ces fables les accréditaient davantage encore au sein de la foule : une ordonnance du préfet de police, imprudente, mal rédigée, vint
CASIMIR PËRIBR ET LA ni::iiA(>ouir. 339
constater d'une manière orficielle ces absurdes appréhensions, ces affreuses rumeurs qui se propagèrent avec une rapidité électrique. D'horribles meurtres furent commis sous l'impression de celte maladie d'imagination : on fouillait, on arrêtait les personnes qui avaient l'air suspect, et malheur à elles, si l'on trouvait dans leurs poches quelque chose d'équivoque : le peuple se précipitait dessus comme un animal sauvage. Plusieurs furent massacrées avec des raffinements de cruauté inouïe, d'autres reçurent des blessures dangereuses; bien entendu, on n'avaitaffaire qu'à des innocents, et les poudres suspectes trouvées entre leurs mains n'étaient sn réalité que du camphre, des chlorures, des préservatifs contre le choléra. Et comme si le grotesque devait côtoyer sans cesse lesinistre, on vilalors éclater une émeute de chifTonniers. La police, ne voulant plus que la boue stationnât dans les rues, afin d'éviter les miasmes méphitiques et les émanations pestilentielles, ordonna le nettoiement à l'entreprise, et des dispositions furent prises pour que les ordures fussenUmmédiatement emportées hors de la ville et déposées en rase campagne. Mais les chiffonniers protestèrent avec violence, prétendant que leur industrie se trouvait paralysée, que celle-ci était un droit sanctionné par la prescription : leurs réclamations n'ayant pas été admises,iis se soulevèrent, et cetteémeute, la pliis repoussante de /OMto, dut être réprimée par la force. Malgré ces tristes épisodes, l'attitude de la population parisienne fut, en général, digne et convenable : les pouvoirs publics ne cessèrent point de fonctionner, de donner l'exempte du courage et du dévouement; la charité chrétienne accomplit ses miracles habituels. Dans ce temps de désolation, la famille royale ne songea pas un instant à quitter Paris; elle se prodigua,
3iO CASnîlR PÉRIER ET LA DÉMAGOGIE
toujours héroïque, toujours |)rête à secourir toutes les infortunes, à braver le danger. Au plus fort de la crise, le roi voulut aller dans les hôpitaux avec le président du conseil visiter les malades, afin de ranimer led esprits abattus, de leur rendre cette confiance, cette vigueur morale qui est peut-être encore le meilleur remède (^ntre le choléra. Les ministres s'opposèrent à cette visite, et le duc d'Orléans offrit et obtint de la faire à sa place. Le premier avril, il se rendit à THôtel-Dieu ; accompagné de Casimir Périer, il passa plusieurs heures au chevet des malades, distribuant de lit en lit dès paroles consolatrices et compatissantes, prenant la main aux cholériques poUr les rassurer contre leurs horribles souffrances, discutant avec une entière liberté d'esprit la question de savoir si le choléra était ou ilon contagieux : doute malades environ expirèrent eh sa présence, sous ses yeux, pendant cette lotigue et périlletisd visite.
Quelques jours après, Casimir Périer, déjà souffrant auparavant, tombait gravement malade : il ne devait plus se relever. Semblable ix cet empereur romain qui travaillait sur son lit de mort, il conservait tout son courage, attentif jusqu'au dernier soupir aux intérêts de la France, toujours brûlant de cette noble passion pour la chose publique qui avait altéré et ruiné sa santé, (i Quand son esprit se portait sur les affaires de l'intérieur, il exprimait pour Tordre social, surtout pour la propriété, première base de Tordre social, les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la valeur de ses succès contre Tanarchie, et sachant bien que s'il avait arrêté la ruine de Tordre, il iTavait pas assuré sa victoire : j'ai les ailes coupées, disait-il, je suis bien malade, mais le pays est encore plus malade que moi. n
LASIMIB PÈHIKH Kl LA hÉilAttOClE 34!
11 expira le 16 avril 183S, le même jour qu'un autre illn»tre Français, M. Cuvîer, au moment où le choléra commençait à s'apaiser. Su mort fut l'objet des regrets unanimes de tous les bons citoyens : ses obsèques attirèrent une foule immense, toutes les légions de la garde nationale voulurent y être représentées, une souscription nationale lit élever k ses restes un magnifique mausolée. Pour compléter su gloire, pour rendre plus manifeste la grandeur des services rendus par Casimir Périer, les factions firent éclater une joie impie et cynique à la nouvelle de ce deuil public, et le 20 avril, le journal ta Tribmie osa. écrire qu'il y aurait illumination générale à lu prison de la Force, où se trouvaient détenus quelques révolutionnaires.
Non, sans doute, le héros de la cause de l'ordre n'avait pas désarmé, vaincu sans retour la démagogie. Il y a deux sortes d'anarchie : l'anarchie des institutions, des principes qui produit fatalement ses résultats, mais en quelque sorte à longue échéance ; puis l'anarchie matérielle, qui procède d'une situation accidentelle, d'une crise révolutionnaire, qui amène des désordres incessants et quotidiens. Homme de circonstance el de lutte, Casimir Périer avait, par la vigueur de ses attaques, par la promptitude de sa répression, déconcerté et intimidé cette dernière, mais pas plus que l'homme, pas plus que les individus, les gouvernements ne sauraient arriver à la perfection. Eux-mêmes sont issus des entrailles de la nation et ne peuvent faire violence d'une manière indéfinie à ses instincts, à ses préjugés, à ses habitudes. Casimir Périer avait souvent dû faire la part du feu; il ne pouvait se Qalter de terrasser cet esprit révolutionnaire dont nous avons parlé, ce choléra démocratique
342 CA8DUI FiKIIR IT Là DtaACMWn
dont la France était infestée en 1882. Chaque jon? suffit à sa tftche : sa besogne avait consisté à pratiquer puissamment la politique de la paix, à faire face au péril permanent de Témeute, à combattre l'ennemi visible, direct, présent, à lutter contre lui avec les seules armes de la légalité. Il eut la gloire de satisfaire, de conquérir le public français et européen, de se survivre à lui-mâme dans son œuvre, de constituer d'une manière inébranlable une sujorité conservatrice, de fonder en un an la politique du règne tout entier. Il apparut à ses concitoyens reconnaissants comme un ministre de première grandeur : Thistoire, ce juge suprême, a recueilli cet équitable témoignage et classé Casimir Périer dans le Panthéon des hommes d'État et des grands citoyens.
MONSIEUR LE DUC DE BROGLIE