CHAPITRE Vil
Casimir Parier; son caraclôre, sa politique; son discoura du lu Mare, — Le prini-L' Léopolil de Saxe-Cobourg. Son éleciion par le congrès national ; u-airé des Dix-huil arlicles; la campagne des Oii jonrs. Le traité des \'ingl-quatre articles. Oaillaame !•' refuse d'y accéder. Résultats de la création du royaume de Belgique, —^'amiral Roussin Torce l'entrée du Tage et dicis t Don Miguel les volontés de la France. Les niaiseries diplomatiques de l'opposition. Le Saint~Siége et les Légations; le Hémorandum des puissances; insuDlsance des réformes do OrégcireXVI; l'elpèdilion d'Ancône, Altitude énei^ique de Casimir Périer.
L'homme qui présidait le nouveau ministère n'était ni un philosophe politique, ni un doctrinaire à la manière du duc de Broglie ; il avait peu de goût pour les théories spéculatives et pour les absti-actions ; s'il avait figuré snus la Kestauration comme un des champions les plus intrépides de la liberté constitutionnelle, rien jusqu'alors ne révélaitcelte haute vocation d'homme d'État, ces aptitudes extraordinaires qui l'onldésigné à la pos- Jtérité comme un grand ministre. Semblable à la déesse qui sortit du cerveau de .Jupiter armée de pied en cap, Casimir Périer quitte l'opposition en 1830, et presque sans aucune transition, apparaît dans le champ de bataille de la politique, revêtu de cette volonté formidable, de ce génie intuitif et primesautier qui formaient son apanage exclusif. l! avait, dit Royer-Collard, reçu de la
nature ]a plus éclatante des supériorités, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine de l'art de gouverner. Sa haute stature, sa maie et noble figure, son œil étincelant n'étaient que le reflet d'une âme puissante, altière et dominatrice. On eût dit qu'il avait toujours commandé, tant sa force pénétrait ses inférieurs, ses égaux, ses collègues. En dépit d'une opposition frondeuse, presque factieuse, dont le nombre, la complicité directe ou indirecte avec la démagogie parisienne augmentaient encore l'audaco et racharnement, il sut former, discipliner une majorité, et la faire manœuvrer comme un bataillon. Avec sa raison froide et sa nature passionnée, il agissait comme un aimant sur ces députés incertains, indécis, trop souvent tiraillés en sens contraire. Sans doute il avait les défauts de ses qualités, et l'on eût pu récriminer sur son caractère trop hautain, susceptible, défiant et impérieux à l'excès. Il me manque bien des choses, disait-il lui-même, mais j'ai du cœur, du tact et du bonheur. Profondément pénétré des idées d'ordre et d'autorité, il restait aussi libéral et éclairé ; jamais il ne proposa de lois d'exception ; il voulut gouverner, il gouverna avec la Charte, toute la Chorte^ rien que la Charte, Sa politique n'était autre que celle du roi, des Guizot, des Mole, des de Broglie ; mais le premier depuis 1830, il arbora nettement le drapeau de la résistance, affirmant sa volonté absolue de remettre la société ébranlée sur ses bases naturelles, de ramener f unité dans le ministère, dans l'administration, le calme dans les rue^ et dans les esprits, de contenir et rassurer f Europe, sans lui céder ; le premier il sut apporter à la froide raison d'État l'appui de la conviction et de l'enthousiasme. On a dit avec vérité qu'il gouvernait à la tribune : il se servait
LA FOWDATIOS Df UOVALTIK t)E BELGIQUE 277'
auasi du Moniteur pour expliquer ses actes, démentir l'erreur ou la calomnie ; lui-même se consolait parfois de ses déceptions avec cette pensée qu'il exprimait à ses amis : après tout, j'ai le Moniteur pour enregistrer mes actes, la tribune des Chambres pour les expliquer, et l'avenir pourtes Juger. Ce Richelieu parlementaire faisait ployer sous sonjoug d'airain tousses collègues ; le maré- Soull, cette tjraniic èjjée, subissait son ascendant : le 18 Mars. il forçait les ministres de la guerre, des finances et de la justice, à monter après lui à la tribune, pour y témoigner sans réserve de leur adhésion au programme qu'il venait de tracer. Il prenait connaissance avant Louis-Philippe de toutes les dépèches télégraphiques, réunissait souvent chez lui, hors de la présence du roi, le conseil des ministres, le faisait constater au journal officiel, et ne permettait p;is que le duc d'Orléans, suspect de préférence pour LafiitLe, assistât aux séances. Le chef de l'État lui-même s'inclinait devant ce ministreroi, et il lui en coûtait beaucoup, car il aimait à gouverner, et à paraître gouverner. Ces deux hommes dont le génie était si différent, ne pouvaient guère se convenir : leurs rapports ne furent jamais ni faciles, ni confiants; ils comprirent toutefois qu'ils poursuivaient un but commun, le triomphede la politique conservatrice, et la nécessité les rapprocha, tandis que leurs affinités électives, leurs prétentions les tenaient plutôt éloignés l'undc l'autre. > Ils s'unissaient sans se plaire, écrit Guizot, et se supportaientmutuellementdanslesentiment d'une même intention et d'une commune nécessité. Dans ce singulier mélange d'accord et de lutte, c'était le roi qui cédait le plus souvent, et qui pourtant gagnait peu à peu du terrain, comme le plus calme et le plus patient. Il parvint à acquérir sur son puissant ministre une véritable in-
fluence, dont, plus tard, il s'applaudissait en disant : « Périer m'a donné du mal, mais j'avais fini par le bien aéquiter.» Expression plus piquante que prudente, que le roi, en tout cas, aurait mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de ne se servir qu'après la mort de M. Casimir Périer, car elle l'eût blessé, si elle fût parvenue à ses oreilles, ce qui probablement n'eût pas manqué. » Dès le 18 Mars, cinq jours après la forma tionde son ministère, Casimir Périer montait à la tribune, et, demandant un vote de confiance, expliquait en ces termes la politique à laquelle il allait se dévouer corps et âme : a Le respect de la foi jurée, le respect du droit, voilà le principe de la révolution de Juillet, voilà le principe du gouvernement qu'elle a fondé. Car elle a fondé un gouvernement et non pas inauguré l'anarchie; elle n'a pas bouleversé l'ordre social, elle n'a touchéjque l'ordre politique; elle a eu pour but l'établissement d'un gouvernement libre mais rép^ulier. Ainsi la violence ne doit être ni au dedans ni au dehors le caractère de notre gouvernement : au dedans tout appel à la force, au dehors toute provocation k rinsurn^clion est une violation de son principe. Voilà la pensée, voilà la règle de notre
politique étrangère A Tinlérieur notre devoir est
simple : nous n'avons point de grande expérience constitutionnelle à tenter. Nos institutions ontété réglées parla Charte de 1830. Il faut que Tordre soit maintenu, les lois exécutées, le pouvoir respecté. C'est d'ordre légal et de pouvoir que la société a besoin, car c'est faute d'ordre et de pouvoir qu'elle se laisse gagner par la défiance, source unique des embarras et des périls du moment... Il importe au repos et surtout à l'honneur de la France qu'elle ne semble pas aux yeux de Tunivers, une société dominée par la violence et la passion. La politique
LA roNDATlOM DU HOYACHR DK BELGIODK S79
étrangère se lie en effet à la politique intérieure. Pour l'une et l'autre, le mal et le remède sont \es mêmes. Le mal, c'est encore la défiance. On voudrait amener la France à se défier de l'Europe et l'on cherche à répandre que l'Europe se défie de notre révolution. S'il en était ainsi, l'Europe se tromperait et ce serait à la France et à son gouvernement do l'en convaincre... Le principe de non-intervention a été posé; nous le pratiquerons pour notre propre compte, nous le professerons en toute occasion. Est-ce à dire que nous nous engageons h porter nos armes partout où il ne sera pas respecté? Messieurs, ce serait une intervention d'un autre genre, ce serait renouvelerlesprétentionsde la Sainte- Alliance... L'intérêt ou la diguilô de la France pourraient seuls nous faire prendre les armes. Nous ne cédons à aucun peuple le droit de nous forcer h combatlre pour sa cause, et le sang des Français n'appartient qu'à la France. »
Et, subjuguée par ce langage précis et fier, par celte loyauté irrésistible, par cette puissante raison, la Chambre applaudissait et témoignait sa confiance à Casimir Périer en votant la loi sur les attroupements, en lui accordant un crédit éventuel de cent millions.
Tel était l'homme qui allait fonder les assises de la nouvelle royauté ; sa politique devait triompher sur sa tombe ; pendant seize ans elle donna la paix, la liberté à la France et c'est pour avoir un jour faibli, cédé au désordre que la monarchie de Juillet devait s'écrouler.
Nous avons essayé de donner une appréciation générale du caractère, de la politique de Casimir Périer, de sorte que l'histoire du ministère du 13 Mars et de noire pays découle naturellement des prémisses que nous avons posées; de même dans un opéra, l'ouverture contient le germe et la synthèse des actes suivants, ainsi l'atli-
tude du président du conseil devant TEurope, devant l'émeute, devant les Chambres, s'explique tout entière par le programme qu'il a lui-même tracé, et pour la réalisation duquel il va combattre, le bon combat, user sa santé et sa vie.
Trois grandes questions extérieures occupèrent le ministère du 13 Mars; outre la Pologne dont on a déjà parlé dans le chapitre précédent, les affaires de Belgique, de Portugal, d'Italie, fournirent à Casimir Périer l'occasion d'affirmer, de pratiquer son système d'une manière éclatante.
On se rappelle que le refus de Louis-Philippe d'accepter la couronne de Belgique pour le duc de Nemours avait fait retomber celle-ci dans le provisoire, que ses rapports s'étaient envenimés de plus en plus avec la Hollande, et que la guerre devenait imminente entre les deux pays. A coté de la guerre extérieure, la guerre civile menaçait d'éclater : l'autorité du régent n'était guère reconnue, la populace des grandes villes s'agitait, libre de tout frein, se laissant aller à ses penchants naturels, au pillage, à l'incendie.
Le Congrès ne se montrait *^uère plus sage, et inclinait de plus en plus vers une politique romanesque et violente : on y parlait avec arrogance de la France, de la Conférence de Londres, on menaçait de recourir aux armes et renlliousiasme des Helges était à la hauteur d(» h>urs illusions. Irrité de celte conduite, le prince de Talleyrand proposait des projets de morcellement dans lesquels la France aurait eu la meilleure part, et les plénipotentiaires des autres puissances se demandaient avec lui si ce n'était pas là le meilleur expédient pour en finir avec d'intolérables prétentions. Les ministres du régent, MM. Lebeau, Nothomb et Dcvaux, sentirent
LA ramtiiTioii mi myavmr «biibuiiçob -981
qu'il fallait courir BU plus pressé, que la solution du problème monarchique devenait l'afTaire urgente : on devait fonder un gouvernement national, fonder une dynuslie qui put êlre adoptée par la politique européenne, qui légilimAt de prime abord la jeune révolution en la vieillissant, en la réconciliant avec la Conféreuee et les grandes puissances, qui inspinît confiance à celles-ci. De conciirl avec lord Palmerston et Louis-Philippe, ils mirent en avant la candidature du prince Léopoid de Saxe-Cobourg. Ce prince qui était vraiment désigne au choix de la fortune, inmistralns fatis, avait déjà refusé le trône de Gri«e dans les termes les plus honorables pour lui. II avait été mêlé, soit comme militaire, soit comme négociateur, aux grands événements du début du siècle, et connaissait parfaitement l'Europe diplomatique ; sa haute capacité, son instruclion sérieuse et approfondie faisaient de lui le candidat le plus propre à remplir la situation difficile où il allait se trouver. Ses premières paroles aux envoyés belges le peignent tout entier : « toute mon ambition, leur dit-il, est de faire le bonheur de mes semblables; jeune encore, je me suis trouvé dans tant de positions singulières et difficiles, que j'ai appris à ne considérer le pouvoir que sous mi point de rue p/itfosop/ntpif ; je ne l'ai désiré que pour faire le bien, et un bien (/tii me resfe. Si certaines difficultés politiques qui me semblaient s'opposer à l'indépendance de la Grèce, n'avaient surgi, je me trouverais maintenant dans ce pays, et cependant je ne me dissimulais pas quels auraient été les embarras de ma position. Je sens combien il est désirable pour la Belgique d'avoir un chef le plus tôt possible ; la paix de l'Europe y est mùrae intéressée. »
Allemand par sa naissance, Anglais par l'adoption,
par ses habitudes, le prince Léopold devait bientôt devenir Français par alliance, en épousant la fille aînée de Louis-Philippe (1). Il fut élu roi des Belges le 4 juin 1831 par 152 suffrages sur 196 votants. Aussitôt MM.Nothomb et Devaux partirent pour Londres, où faisant valoir avec habileté Téleclion du prince, ils arrachèrent àla Conférence la révocation de ce qu'elle avait déclaré irrévocable dans son protocole du 20 janvier, et obtinrent d'elle un nouvel acte diplomatique^ connu sous le nom de Traité des 18 articles, du 26 juin 1831. Les plénipotentiaires leur concédaient que chaque État resterait chargé de la part dont il était grevé avant la réunion, et que la portion contractée de 1815 à 1830 se diviserait par moitié, que Taffaire Luxembourgeoise serait réservée, déclarée distincte de la question belge et hollandaise, que ce débat, en un mot, serait vidé entre le roi grand duc, et le futur roi des Belges ; pour le Limbourg, la Conférence renonçait à trancher elle-même le conflit, et accordait que la Belgique conservât ce pays au moyen d'échanges amiables^ rendus facultatifs. Pareille a Pénélope qui défaisait chaque nuit la toile qu'elle avait tissée le jour, la Conférence détruisait son œuvre de la veille, que les événements devaient la contraindre de modifier encore, lin même
(1) •< La princesse Louise-Marie d'Orléans était née à Palerme, pendant le prornirr exil de ses parents, le 3 avril 1812; (le roi Léopold !•', plus à^é qu'elle de 22 ans, devait vive ojuidamné à un second veuvage) cette femme an^'élique, d'une rare distinction dcspiit, «jui est devenue comme la patronne de la lieij;i«iae, ninurutà Ostendc le 11 octobre 1850, après avoir a>sislé à la chute du irone de Juillet, à la dispersion de sa t'amillc, et à la mort de son jière alors niéronnu, malheurs devant lesquels s'étaient effacée? de sa mémoire tant d'épreuves d'un rè^^ie que de terribles catastrophe> ont réhabilité. Une douleur a été épargnée à la première reine des Belges: le spectacle de l'infortune de sa lille unique, l'impératrice du Mexique {Note de M. Notliomb). »
L* FOHDATtOS DU HOÏAUÎli: DK BKLGIQIE
temps et par une haute courtoisie, par une déférence honorable pour la France, les plénipotentiaires de l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse décidaient que les forteresses élevées en 1815 contre nous seraient démolies. En dépit des arguties de l'opposition de la Chambre des députés, cette concession avait une importance considérable et devait satisfaire notre auiour-propre national : le duc de Wellington, lord Aberdeen et Robert Peel ne manquèrent pas de reprocher amèrement aux whigs d'avoir consenti à de tels avantages.
Forts du traité des 18 Articles, MM. Nolhomb et Devaux revinrent à Bruxelles : après une discussion d'une violence inouïe qui dura neuf jours, et rappela quelquefois, dit Théodore Juste, les jours les plus orageux de la Convention nationale, le parti de la guerre à outrance fut battu, et le Congrès, entraîné par l'éloquence patriotique de M. Lebeau, adhéra à l'œuvre de la Conférence. Jus(iue-là Léopold hésitait à accepter la couronne; il ne voulait point se rendre en Belgique sans un arrangement préalable avec les cinq grandes puissances, car à défaut de cette entente, « */ rCij aurait eu qu'un révolutionnaire de plus n pour nous servir de sa propre expression. Une seconde difficulté l'arrêtait : la constitution nouvelle proclamait les libertés les plus absolues, et semblait faire unepartinfinimenttropétroiteaupouvoir royal. Le prince de Metternicb disait « qu'elle serait la plus mauvaise de l'Europe si celle de Norvège n'existait pas. n Léopold traduisit ses appréhensions aux délégués du Congrès : c On voit bien, leur objectait-il, que la royauté n'était pas là pour se défendre, car vous l'avez assez rudement traitée. Cependant, en y mettant de la bonne volonté de part et d'autre, je crois qu'on pourra marcher. >>
284 LA rORDATION DU ROYAUME DE BELGIQUE
Malgré la perspective d'une royauté diminuée, amoindrie, réduite pour ainsi dire à la portion congrue, le prince accepta la couronne ; sa marche à travers la Belgique fut une ovation continuelle, on raccueillit avec un enthousiasme indescriptible ; les catholiques se pressaient en foule avec leurs évêques et leurs curés pour fêter ce roi luthérien, témoignant ainsi d'une sagesse et d'un patriotisme admirables. Le 21 juillet 1831, il fut inauguré roi, et monta sur le trône, après avoir juré d'observer la constitution, les lois du peuple belge, et de maintenir l'intégrité du territoire.
Il semble dès lors que tout soit fini, qu'un nouvel ordre de choses commence pour la Belgique ; mais il nous restait, écrit Nothomb, k à subir une épreuve à laquelle n'échappent ni les peuples ni les individus, Tépreuve de l'adversité, qui, au jour marqué, vient troubler les fêtes des nations comme celles des familles, et si nous n'avons pas succombé, c'est grâce à la royauté que nous avions eu la sagesse d'associer à nos destinées. » Le roi de Hollande ne reconnaît pas plus le traité des 18 Articles, que le Congrès n'a accédé au protocole du 20 Décembre: non content de protester, il veut appeler à son aide la logique irrésistible des faits accomplis ; au couronnement de Léopold, il répond par l'invasion delà Belgique. Le 1" août, le général Chassé, commandant la citadelle d'Anvers, dénonce l'armistice et déclare qu'il entrera en campagne le 1 au soir ; le 8 il coupe et met en pleine déroute l'armée de la Meuse, le 12 l'armée de l'Escaut subit une défaite écrasante dans les plaines de Louvain et les Hollandais ont ouverte devant eux la route de Bruxelles. « Il y a eu une véritable surprise, mais il faut chercher les autres causes de ces revers dans l'état même du pays : les incertitudes politiques, le
hA FONnATlON DU BOTAUMB DE BELGIQUE
SH
rel&cbement de tous les liens sociaux, la conllance excessive inspirée par nos succès de Septembre, le mépris de toute science stratégique, le défaut de traditions, l'absence de toutes capacités militaires, les provocations d'une presse absurde ou malveillante, voilà les circonstances qui ont assuré, en août, aux Hollandais unis et disciplinés, une supériorité momentanée sur les Belges, surpris, désunis et indisciplinés; le courage individu^ est resté sans reproche. »
Léopold qui s'est bravement conduit et qui s'est battu comme un sous-iieutenimt, selon le mot d'un général français, a pressenti que les Etolges ne sont pas en mesure de tenir tète à l'ennemi; dès le 2 août, il a sollicité l'intervention armée de la France et de l'Angleterre.
Louis-Philippe et Casimir Périer ne perdent pas un instant ; spontanément et sans avoir l'assentiment d'aucune des puissances réunies en conférence è Londres, ils décident qu'une armée de 50,000 hommes sera envoyée au secours de la Belgique. A la demande formelle du roi, leducd'Orléansetsonfrère le ducde Nemours, âgé dedixseptans, partentet sont placésàravanl-garde. Le 12 août, l'armée française est en face de l'armée hollandaise : mais le roi des Pays-Bas n'a pas l'intention de se mesurer avec la France, et ses troupes regagnent la frontière, suivies pas à pas par nos régiments. Cette campagne connue dans l'histoire sous le nom do campagne iks dix Jours excita au plus haut degré Témotion des cours du Nord, et ce ne fut pas sans peine que le prince de Talleyrand parvint à dissiper l'humeur et la méQancede ses collègues de la Conférence. La décision soudaine du gou- •vernement français prouvait qu'il savait mettre la fermeté dans ses actes comme dans ses paroles; elle préservait la Belgique de rinvasion victorieuse et faisait
retomber la question tout entière dans le domaine de la diplomatie.
Toutefois le roi de Hollande s'était vengé : il avait convaincu l'Europe de sa supériorité, fait de nouveau pencher la balance en sa faveur ; de plus il s'était arrêté devant les injonctions des puissances qui devaient lui tenir compte de sa victoire et de sa déférence. Aussi lord Palmerston répondit au baron de Stockmar, confident et envoyé de Léopold : a les Belges ont montré de la façon la plus claire qu'ils sont incapables de résister aux Hollandais ; sans le secours de la France, ils auraient été remis sous le joug. Il faut donc que les Belges, comme les Hollandais, pour vivre en repos, abandonnent quelque chose de leurs prétentions réciproques. Les Belges ne peuvent plus prétendre à la situation que leur assuraient les 18 articles, pas plus que les Hollandais ne peuvent réclamer ce vieux protocole de Janvier, auquel ils avaient adhéré dès le début de la crise. » Ladéfaitedes armées belges abrogeait de fait les 18 articles; la cause du Luxembourg n'était plus dans leurs mains, elle avait été perdue sous les murs de Louvain.
Les prétentions inconciliables des deux pays menaçaient de rendre le conflit insoluble et de Tétemiser, lorsque, fatiguée de ces négociations stériles, la Conférence de Londres évoqua de nouveau Taffaire, ofin de dénouer ce nœud gordien si terriblement embrouillé, et renditune troisième décision qui devint le traité du 15 novembre 1831, dit des 2 4 Articles. Les 18 articles avaient été pour la diplomatie le contre-coup des journées de Septembre, les 24 étaient le résultat des journées d'Août. C'était une sorte de juste-milieu, de cote mal taillée, entre le protocole de Janvier et celui du moisde juin. La Conférence maintenait l'état de choses de 1790 comme
LA FONDATION DU HOrAUVE DK IlKtOIOUK 287
base de partage des territoires, enlevait à la Belgique toute la partie allemande du Luxembourg pour ne lui laisser que la partie wallonne, ne lui accordait qu'une fraction du Limbourg et donnait à Guillaume I" la rive droite de la Meuse à titre de compensation. En considération des avantages territoriaux concédés à ce dernier, le chiffre de la dette belge était réglé selon les principes posés dans les 18 articles ; on y ajoutait une rente de 000,000 florins en faveur de la Hollande, comme indemnité du droit de transit par ses routes et canaux.
Les Belges ne pouvaient accueillir qu'avec douleur ce traité qui les privait d'une partie du Luxembourg; mais ils avaient compris que leur indépendance n'était possible que par la voie diplomatique, et ils avaient eu la démonstration de leur impuissance mililaire. Comme l'adoption des -'l articles devait avoir pour résultat la reconnaissance immédiate de leur roi par les puissances, ils se résignèrent à les accepter elà céder devant la force majeure des circonstances.
Quant au roi de Hollande, il refusa formellement d'adhérer aux 21 articles; après plusieurs mois de nouveaux pourparlers, les cours du Nord, renonçant à le soutenir plus longtemps, ratifièrent le traité du 15 novembre, et le czar lui signifia qu'il supporterait seul les conséquences de son obstination et qu'il ne s'opposerait plus aux mesures coercitives que la Conférence croirait devoir employer pour le contraindre. Pendant plus de si.x ans, il s'enferme dans un système de persévérance, de résistance passive ; fidèle à sa devise , je mcintie/idrai,
Iïl se montre le plus entêté des Nassau passés, présents et /hï«7s. Jusqu'en 1838, il ne se lasse point d'espérer qu'une révolution en France, une collision européenne, une guerre générale lui rendrontceux qu'il considère comme
288 LA FONUATION DU ROYAUME DE BBLOIQUE
ses sujets révoltés. Il ne pourra se persuader que TAutriche, la Prusse, la Russie et TÂngleterre ont sincèrement renoncé, à leur grand détriment et au bénéfice évident de la France, à la défense de Tintégrité des traités de Vienne.
On ne pouvait pas dire en 1832 que Tœuvre était ach^ vée, mais le point capital était acquis : une Belgique, libre, indépendante et neutre prenait place en Europe, son roi entrait dans la famille des souverains. Ce pays avait apprécié avec un rare bon sens les nécessités de son existence; il avait su rester pacifique au dehors, monarchique au dedans ; un mois après sa révolution, il tend les mains à l'Europe qui ne le repousse point ; la science sociale, cette condition indispensable de la vie d'une nation, ne lui a point fait défaut. La Belgique ne formait pas, selon Texpression pittoresque de Nothomb, une ocisis au milieu d'un désert; avec ses quatre millions d^abitants, elle ne pouvait faire la loi à l'Europe : tout lui faisait un devoir de transiger, de s'ordonner par rapport aux autres peuples, de ne pas compromettre la paix du monde, de résister à la politique d'entraînement et d'enthousiasme, de ne pas prendre les motivements de son ihne pour des maxi?nes de droit public. Malgré des luttes terribles au Congrès, malgré la confusion et l'incertitude des esprits, malgré la violence des passions, le patriotisme a fait taire, dans les moments décisifs, toutes les dissidences des partis. « Si Ton regarde les choses de haut, écrit M. Saint-Réné Taillandier, il faut reconnaître que le royaume de Belgique, né d'une révolution, a été dans son ensemble l'œuvre de 1» modération et du bon sens. Une force morale a présidé à l'enfantement : chaque parti, chaque groupe, chaque personnage, du plus grand au plus petit, du roiLéopoId
■ ten
LA FOKDATIO:! DC ROYAUHF: DE BELGIQUE 289
au plus humble des représentants du peuple, a dû faire et a fait des sacrifices à la cause commune. Spectacle rare en tout temps, plus rare que jamais dans le slôcle oïl nous sommes. De là est sorti ce petit lillat, qui, sans frontières naturelles, n'étant protégé ni par des montagnes, ni par des fleuves, ni par une ceinture de mers, obligé de prendre racine sur ce vieux sol européen perpétuellement remué, célébrera bientôt la cinquantaine de son indépendance. »
En ce qui nous concerne, « le succès de Is France, a ditGuizot, était assuré; le roi Louis-Philippe et Casimir Périer avaient fait reconnaître et accepter par l'Europe l'indépendance et les nouvelles institutions de la Helgique, comme les siennes propres. Et c'était sans trouble général, sans guerre, par le seul empire de la justice et du bon sens reconnus en commun que ce profond changement dans l'ordre européen avait été accompli. Exemple et spectacle pins grands encore que le résultat même ainsi obtenu! »
Au moment où la royauté de Juillet remportait ce grand .triomphe moral de la création du royaume de Belgique, Casimir Périer montrait à l'Europe qu'il savait sur tous les points défendre avec effîeacité l'honneur et la dignité de la France. Le Portugal lui fournit l'occasion de démentir cette accusation banale qui consistait à représenter le gouvernement comme l'humble vassal de l'Angleterre, d'ajouter à la réputation de notre marine, qui allait s'illustrer par un des plus brillants faits d'armes de sa glorieuse épopée. L'usurpateur don Miguel régnait alors sur ce pays : mis au ban de l'Europe dont aucun gouvernement, sauf l'Espagne et le Sainl-Siége, ne l'avait reconnu, ce prince ne se maintenait que par la violence et la terreur. Dans sa mono-
290 LA FONDATIO:? DU ROYAUME DE BELaïQUB
manie d'absolutisme, il se plaisait à se venger sur les étrangers de la haine universelle qu'il inspirait, et nos nationaux avaient eu déjà plusieurs fois à souffrir de ses féroces déportements. Aux plaintes de la France, il répondit par de nouveaux outrages, par de nouvelles violations du droit des gens, et pour des délits imaginaires, ordonna de flageller en place publique, lit condamner par des commissions spéciales deux de nos compatriotes. Il n'en fallait pas tant pour exciter la susceptibilité ombrageuse de Casimir Périer, qui donna aussitôt Tordre ù notre escadre de punir cette insulte. L'amiral Roussin eut mission d'obtenir réparation et indemnité, de forcer Tenfrée du Tage, de dicter à Lisbonne même les volontés de la France. L'Europe avait toujours cru que le Tage était inexpugnable du côté de la mer, à cause de la rapidité des courants, du peu de largeur des passes, des obstacles militaires multipliés le long de son cours. Ce n'était qu'un motif de plus pour enflammer Théroïsme de notre marine : chefs et matelots rivalisèrent de hardiesse et d'habileté; en quelques heures les forts portugais furent démantelés, l'escadre ennemie prisonnière, et nos vaisseaux vinrent s'embosser à une demi-portée de canon des quais de Lisbonne. La capitale du royaume était à la discrétion de l'amiral qui forç^'a les ministres portugais à se rendre à son bord, à signer une convention qui stipulait toutes les réparations d'honneur et d'intérêt auxquelles nous avions droit. Cette éclatante expédition eut en France un médiocre retentissement : toujours aveuglée par l'esprit de parti, l'opposition, Louis Blanc le reconnaît, mesura ses éloges avec xme prudence avare^ et organisa contre ce grand acte la conspiration du silence. Mais l'Angleterre, qui depuis un siècle environ, exerçait sur le Portugal une
U FONDATION DU RUVAL'XB DE BELGIQUE 21)1
sorte de suzeraineté industrielle, et considérait cet État comme un vassal de sa politique mercantile et trafiquante, l'Angleterre s'émut : les journaux de Londres retentirent d'attaques véhémentes contre le cabinet, contre l'ambition de la France, et Casimir Périer put se croire vengé de l'ingratitude de ses adversaires, lorsque le duc de Wellington s'écria à la tribune ; « J'ai senti, moi, sujet anglais, la honte rougir mon Front au spectacle d'un ancien allié, traité ainsi sans que l'Angleterre fit rien pour s'y opposer. » Ainsi les étranfi;ers rendaient un hommage involontaire à cette politique élevée et patriotique de notre premier ministre qui chaque jour ajoutait au prestige de la France, et qui s'affirmait en Italie avec le même caractère de modération prévoyante, de fermeté constante et soutenue.
En dépit des excitations de la presse révolutionnaire et de la démagogie parisienne, en dépit de l'éloquence pittoresque et passionnée du général Lamarque, des plaidoiries stratégiques et fantaisistes de M. Mauguin, de rilluminisme cosmopolite et humanitaire de Lafayette, le gouvernement pratiquait en Italie lu politique libérale et anti- révolutionnaire qu'il s'était assignée : ne pas permettre l'intervention armée de l'Autriche en Piémont, conserver au Saint-Siège l'intégrité de ses États, obtenir de lui des réformes pour assurer à ses sujets une liberté raisonnable, empêcher autant que possible l'Italie centrale et méridionale de subir le protectorat du prince de Metternich, tel était le but de Casimir Périer et de Louis-Philippe. Venir demander davantage, revendiquer l'appui de nos armées en faveur des carbonari, jeter le défi à l'Europe sansaucun motif, fonder une grande république italienne et unitaire, couvrir du drapeau de la France les menées de sociétés secrètes
29S LA FON DATION DU ROYAUMK DE BELGIQUB
qui comptaient deux princes bonapartistes dans leur sein, c'eût été le comble de Taberration. Aujourd'hui on se demande avec stupeur comment Topposition d alors, pour soutenir de semblables théories, a osé provoquer les plus violents orages de tribune et transformer les diseussions en de véritables pugilats oratoires. Le temps, rhistoire, les événements ont fait justice de ces absurdités parlementaires, de ces querelles byzantines, et Ton a presque envie de reprocher à Casimir Pérîer de s'être donné tant de peine pour réfuter les ineptes sophismes de ses adversaires au sujet de la Pologne et de l'Italie. II semble que ses réponses constituent des lieux communs insignifiants et inutiles, à force d'être vraies. Maintenir le principe de non-intervention, en déclarant qu'il n'en résultait point un contrat synallagmatique avec les insurrections datons les pays, et que l'appui prêté peur la France à ses voisins de Belgique n'établissait entre elle et des nations éloignées aucune solidarité du même genre ; quoi de plus évident, de plus naturel ?N'est-on pas surpris d'apprendre que Casimir Périer était obligé de monter presque chaque jour à la tribune pour développer d'aussi indiscutables vérités, pour triompher de ses adversaires^ éclairer ses amis et l'opinion publique?
L'entrée de Tarmée autrichienne dans les pays insurgés de l'Italie centrale n'avait été qu'une promenade militaire ; en quelques jours les princes de Parme et de Modène furent rétablis dans leur autorité, et les États du pape pacifiés. Sur les vives représentations du cabinet français, le prince de Metternich s'engagea à retirer ses troupes et exécuta sa promesse au mois de juillet 1831.
La Révolutionétait vaincue, mais la cause de ta liberté méritait de trouver auprès de la France un aceueit feivorable ; l'intervention autrichienne ne supprimait pas les
LA FONDATION nV tlOVAtniG DB BKLGIOUË 993
sujets du méconlenlement des populations italiennes auxquelles il fallait enlever tout prétexte de se révolter de nouveau et de troubler le repos de TEuropo ; il importait d'isoler les carbonari, les sociétés secrètes, tous ceux qui aspiraient au désordre, et caressaient des utopies irréalisables, d'accorder quelque chose à l'esprit de réforme pour ne pas se trouver contraint de tout concéder plus tard à l'esprit de révolution, de déraciner des abus séculaires, de faire pénétrer dans les États du Saint-Siège la vie, le progrès modéré, des institutions conformes aux besoins, aux tendances du siècle. «Il ya, dit M. Guizot, un degré de mauvais gouvernement que lespeuples, grands ou petits, éclairés ou ignorants, ne supportent plus aujourd'hui ; au milieu des ambitions démesurées et indistinctes qui les travaillent, c'est leur honneur et le plussûrprogrès de la civilisation moderne qu'ils aspirent de la part de ceux qui les gouvernent, à une dose de justice, do bon sens, de lumières et d© soins pour l'intérêt de tous, infiniment supérieure à celle qui suffisait jadis au maintien des sociétés humaines. Les pouvoirs qui ne comprendront pas cette condition actuelle de leur existeiu-'e et n'^ sauront pas satisfaire, passeront tour à tour de la fièvre à l'atonie, et seront toujours à la veille de leur ruine. »
Sur les instances de la France et de l'Angleterre, les représentants des cinq grandes puissances offrirent leur médiation pacifique entre le pape et ses sujets; réunis en conférence à Itome, ils présentèrent au Saint-Siège un mémorandum où ils développaient tes principales
I réformes qu'ils jugeaient nécessaires. L'admission des laïques à toutes les fonctions administratives, le principe de l'élection consacré comme base des assemblées communales et provinciales, une junte centrale des-
tinée à surveiller les finances publiques^ un conseil d'Étal composé de membres nommés par le souverain et choisis parmi les citoyens les plus notables; telles étaient les mesures que les ambassadeurs conseillaient au pape d'adopter, lui promettant en retour la protection collective des grandes puissances européennes.
La France et l'Angleterre espéraient et désiraient le succès de cette démarche solennelle: au contraire, la Prusse, la Russie, l'Autriche avaient donné une adhésion complaisante et peu sincère. Le czar et le prince de Mette rnich considéraient les réformes indiquées comme des rêves chimériques et comme des atteintes à Tautorité d'un souverain. A plus forte raison, la cour de Rome ne subissait qu'à contre-cœur l'ascendant bienveillant, mais incommode de la France : son génie traditionnel et historique, son passé tout entier la rattachaient au système autocratique et absolu; elle n'établissait aucune différence entre les libéraux modérés et les carbonari, les énergumènes des ventes italiennes, et l'on ne pouvait méconnaître que ceux-ci comptaient bien s'emparer des réformes, s'en faire une arme, un marchepied pour arriver à la République.
Grégoire XVI répondit au mémorandum par des concessions très-insuffisantes, très-limitées : quant aux véritables garanties constitutionnelles directes, positives, il les ajournait indéfiniment. Ce qu'avait prévu Casimir Périer ne tarda point à se réaliser : les réformes apparurent aux sujets des Légations ^^comme une amère dérision, et furent accueillies par des scènes de désordre. Bientôt le drapeau tricolore est partout arboré; partout on refuse de payer l'impôt; Tinsurrection éclate et se répand comme un incendie. Mais le Saint-Siège a pu conclure un emprunt, à l'aide duquel il a ren-
LA pottPATiOH nu ROVAime m; bri^iqde S9S
forcé son armée de régiments suisses, et enrôlé plusieurs milliers de vagabonds de Rome et des environs, véritiililes bandits, connus sous le nom de pn/xifhii, semblables aux roîtrcs d'autrefois, gens de sac et de corde, indisciplinés et fanatiques. Le 10 janvier 1832, le cardinal Dcrnetli annonce aux puissances la ferme volonté de Grégoire XVI de ramener sous son obéissance, et au besoin par la force, les provinces révoltées. De leur cùlè, les gardes civiques des Légations se lèvent en armes; la guerre civile s'engage; les troupes du pape battent les insurgés sans toutefois les soumettre ; \es papaiini pillent Césène et Forli. Bologne s'apprête à faire une résistance énergique, et le Saint-Siège n'osant lutter tout seul contre celte ville, appelle de nouveau les Autrichiens à son secours. Le 28 janvier, ceuxci se présentent devant Bologne qui leur ouvre ses portes sans coup férir; les papalmi sont devenus l'objet d'une telle haine, d'un tel eiTroi, que les Légations reçoivent avec joie, et presque comme des protecteurs, les étrangers qui, tout en venant les remettre sous le joug, observent au moins une sévère et scrupuleuse discipline. C'en était fuit de l'inlluence modérée de la France; la politique de la répression matérielle et l'absolutisme triomphaient, la suzeraineté de l'Autriche s'établissait de plus en plus dans l'Italie centrale. Il fallait prouver à tout prix aux princes italiens que la France n'entendaitpas qu'ils se fissent vassaux de la cour devienne, afin de ne rien accorder à leurs sujets. Casimir Périer releva le gant avec son intrépidité ordinaire, et l'expédition d'Ancùne fut résolue. Le 22 février, notre escadre arrive devant cette ville défendue par une garnison de 600 hommes; en pleine nuit, sans avis préalable, sans répandre une goutte de aang, sans brûler une amorce ,
306 LA FONDATION DU ROYAUME DB BGUrIQUB
le colonel Combes débarque avec ses 1500 soldats, enfonce les portes de la ville et désarme les postes. Le lendemain matin, il entame une courte négociation avec le commandant de la citadelle qui est occupée d'un commun accord, et dans Taprès-midi, le drapeau français flottait partout à côté du drapeau romain. -
Cet acte d^une audace inouïe, cette sage témérité, provoqua une surprise extrême en France, en Italie, en Europe ; lorsqu'il apprit la nouvelle, le cardinal Bernetti s'écria en présence des ambassadeurs et du Sacré Cot- 1 ége que depuis les Sarrazins on n'avait rien vu de semblable. Le Saint -Père adressa une protestation violente, et, malgré les explications conciliantes du général Cubières, de notre ambassadeur, il envoya à la gar^ nison et aux autorités d'Ancône Tordre de quitter la ville et transféra le gouvernement do la province à Osimo. De leur côté les puissances européennes conçurent un amer déplaisir et le prince de Metternich alla jusqu'à déclarer: « que la mesure elle-même et les circonstances qui l'avaient accompagnée en devaient faire nécessairement une n flaire européenne, tous les cabinets étant également intéresses dans les questions que soulevait une si audacieuse violation du droit des gens.)) Mais Casimir Périer par son ton, son attitude, son langage, ramena le prince à de plus conciliantes dispositions. Au moment où on connut l'occupation d'Ancône, les représentants des grandes puissances à Paris se rendirent chez lui pour obtenir des explications. Ils le trouvèrent souffrant, et comme le baron de Werther lui demandait s'il y avait encore un droit public européen, le premier ministre se levant subitement, s'avança vers lui en s'exclamant : «le droit public européen, monsieur, c'est moi qui le défends; croyez-vous qu'il soit facile de maintenir les traités et la
LA TONIVATIOII DU HOYAnMK DK BKUilûUe 367
paix? 11 faut que l'honneur de la France aussi soit maintenu ; il commandait ce que je viens de faire. J'ai droit à la confiance de l'Europe et j'y ai compté.» Et l'un des ambassadeurs racontant cette entrevue d M. Guizot.ajouttiit:« Je vois encore cette grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la lête enveloppée d'un foulard rouge, marchant sur nous avec colère.»
Quelques jours plus tard, Casimir Périer voulut expliquer à la tribune sa résolution, afin de calmer les appréhensions des partisans de la paix et d'atténuer un peu la portée du coup qu'il venait de porter à l'Autriche. « Comme notre expédition de Belgique, dit-il, notre expédition d'Ancône, conçue dans l'intérêt général dô la paix, aussi bien que dans l'intérêt politique de la France, aura pour effet de contribuer à garantir de toute collision cette partie de l'Europe, en affermissant le Saint-Siège, en procurant aux populations italiennes des avantages réels et certains, et en mettant un terme & des interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour le repos de l'Europe, u M. Guizot, défenseur éloquent et désintéressé de la politique de Casimir Périer, compléta le .lendemain 8 mars ces explications par les paroles suivantes : « Le gouvernement autrichien a trop de bon sens pour no pas savoir que la possession même des Légations ne vaut pas pour lui les chances d'une guerre générale; ce qu'il veut, c'est que l'Italie lui appartienne pur voied'influence.et c'est lu ce que la France ne saurait admettre. II faut que chacun prenne ses positions; l'Autriche a pris les siennes, nous prendrons les nôtres; nous soutiendrons l'indépendance des États Italiens, le développementdes libertés italiennes; nous ne soullrirons pas que
■ me
â08 LA FONDATION DU IlOYAl'NE D^ BELGIQUE -
ritalie tombe complètement sous la prépondérance autrichienne, mais nous éviterons toute collision générale. Les insurrections fomentées et exploitées, les guerres d*invasion et de conquête, voilà la politique révolutionnaire, celle où Ton voudrait nous entraîner; des mesures comminatoires, des précautions fortes, des expéditions limitées, des négociations patientes, voilà la politique régulière et civilisée. Nous avons commencé à y entrer, nous y persévérerons. Les difficultés que nous rencontrerons sont graves ; mais elles n'ont rien d'incompatible avec rétat de paix européenne; ce ne sont pas des ' questions de vie et de mort, elles se résoudront peu àpeu par la bonne conduite du gouvernement, par son respect des droits de tous, et par la constance des Chambres à le soutenir fermement dans cette voie.
De telles paroles étaient essentiellement propres à apaiser Tirritation du chancelier autrichien et du Saint- Siège : ils se résignèrent à accepter le fait accompli. Notre habile et émincnt ambassadeur à Rome, le comte de Saint-Aulaire, eut mission d'achever de dissiper la colère du pape et de ses cardinaux, d'entamer avec eux des négociations, et, tout en stipulant que l'évacuation d'Ancône n'aurait pas lieu tant qu'un soldat autrichien resterait dans les Légations, d'adoucir ce que la forme de la mesure avait eu do blessant. Le comte de Saint-Aulaire se mit à r(Puvre, et au bout de six semaines amena le Saint- Siège à souscrire une convention qui réglait de la manière la plus honorable pour nous le mode et les conditions de l'occupation française.
Et tandis que les chefs du torysme anglais accusaient lord Grey et lord Palmerston d'abandonner l'Italie à l'ambition de la France, les ennemis de Casimir Périer ne lui savaient aucun gré de son énergique initiative. Tantôt
LA rosnxnoN du hoyauhë je belqioue 290
l'opposilioD essayait de rejetor tout l'honneur de l'expédition sur le colonel Combes, tantôt elle reprochait au , minislèro d'envoyer nos soldats en'.Italie pour les y faire ■ servir de sbires au despotisme pontifical ; d'autres, par la plus étrange des inconséquences, déclamaieut contre ce qu'ils qualifiaient : un coup de tète aventureux, une provocation étourdie. C'est Louis lîlanc lui-même qui vient donner une leçon de patriotisme à ces singuliers monarchistes, lorsqu'il écrit dansson llistoirede dirans: a la vérité est que l'occupation prise à son origine, avait eu un résultat utile, celui de muter les vues ambitieuses de la cour de Vienne, en lui montrant qu'on n'entendait pas qu'elle changeftt en droit de conquête sa sollicitude pour le souverain pontife, » N'est-il pas piquant de voir le sectaire gourmander cette opposition dynastique qu'il appelle oHrtrfjî(y«ee///wiif/<'àlaquelle il reproche) sa poli- • tique de sentiment, ses doctrines incertaines et vacil- Tlanles? N'est-il pas curieux d'entendre sortir de sa bouchecelte justification indirecte et involontaire du cabinet: 0 Lorsque les ministres demandaient à leurs adversaires: Qu'auriez-vous fait à notre place? Souscrivez-vous à un embrasement universel?Quels sont vos plans? L'opposition hésitait, se troublait, répondait vaguement ou oe répondait pas. nCes palinodies de MM. Barrolet consorts nous font souvenirde cette pensée d'un de nos amis , homme d'esprit et conservateur émérite : un bon gouvernementaraisondix-neuffois sur vingt; un gouvernement passable cinq fois sur dix, un mauvais gouvernement a raison souvent encore, par cela seul qu'il est le pouvoir et qu'il assure l'ordre matériel avec la tranquillité dans les rues. -Nous essayerons do démontrer qu'il faut classer la monarchie de Juillet dans la première catégorie, Idans celle des bons gouvernements.
Mt/