‹ Les historiens de la monarchie constitutionnelleChapitre 32 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Uadame la docbesse de Berry i Binye. — Loi sur le* cooMili sénËranx ei »W les canselli d'aiTontlissGmeiiL — Loi sur t'eipropnïti<Ai pouf câdisc J'niillié piilillqiK). Loi sur l« Irav&ux pubKoi. « L'iMRthiation publique avant 17BS. L'œuvre de la Réfolution, de l'Empire et de la Reslaurelloo, — Lii de 1833 Bur l'iiislrueliou primaire. La royaulé de Juillet n'a pas asm p«rlA au peiipléi elle s eu Is mtrite de l'twcDper beantoup el iilDeineoi de lui. — Le véritable amour du peuple. La liberté de l'entei- Kiiemenl. L'instniciton gratuite el obligatoire. — La Sociale de l'histoire de Pratice. H. Ouiiot ttaû i l'IniUtdt la classé des iclentea morales et polJtiquM. — AbroHSilon de la loi do iv jantler ma. — La Seoiété à»» droiU de l'hamme. Le proi:Ês de la 7VtbHn«. Loia tur les crieurt publici et sur les associaiions. LO traité des is millioni. DêmisKloo du duc de Broglle. IniDrreetioil* du moti d'avril i«84. Loi >ur Im ddteDieort d'armes de guerre. Renvoi des ioiur^ii d'avril devant la Chambre des pain. Insuffleance de ces mesures. Il fallait enlever à la déma^^c bod foyer, «onreftiHe, «otiaraefiai, arracher k Paris «asaprétOatie potitii|ne. — Cfliee miniiUriiillei rép«t«es. Reiralie da nuriehal Soalt. Le insrtcbal Qérard. Lo inaréGlial Mortier. Intrigue* du tien-parti. — La queaiiOD lie l'aniDistie, — Lo minisière des trois jours, la ooavelle journée des Dupe*. — Le duc de Broglie rentre aux affaires le it mars ISfe.

La guerre civile avait pris fin en Vendée, mais la dncbesse âê Berry, qui n'avait pas voulu quitter la France, inalgrêles supplications de ses partisans, malpré les conseils officieux du gouvernement, devenait pour ce dernier un embarras très-grave. M, Thiers, chargé spécialement de cette affaire, avuLl ordontié à ses agents

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de poursuivre par tous les moyens rarrestation de h prinoesse et d'éviter en même temps toute violence, tout danger pour elle. « Nous voulons, écrivait-il au préfet de la Loire-Inférieure, prendre le duc d*Enghien, maie nous ne voulons pas le fusiller ; nous n'avons pae asseï de gloire pour cela, et si nous l'avions, nous ne la aooilkrions jamais. » Un juif renégat, Simon Deuts, espèce de courtier-marron de diplomatie, agent d'intrigaeé secrètes, qui avait su capter la confiance de la ducheese, oflDrit au ministère de lui découvrir sa retraite, de la vendre^ moyennant un demi-million. Le marché fat ooncdu, la maison investie par la troupe et la police. Après seiae heures de recherches, de fouilles inutUes» M. Thiers, informé par le télégraphe, avait répondu : c^est un siège, tenez la place assiégée, et, s'il le faut, démolisses. On allait obéir, lorsqu'un hasard inattendu dispensa de recourir è ce moyen extrême. La princesse, accompagnée de mademoiselle de Kersabiec, de MM. de Mesnard et de Guibourg, n'avait eu que le temps de se blottir dans une cachette pratiquée sous la plaque d'une cheminée. On était aux premiers jours de novembre : afin de se préserver du froid, des gendarmes allumèrent du feu à cette cheminée. Pour ne pas être étouffés dans cette ardente fournaise et ne pas subir le supplice de Saint Laurent, force fut aux captifs de laisser tomber la plaque et de se découvrir.

La princesse fut immédiatement conduite à la citadelle de Blaye, près de Bordeaux. Déjà la cour royale de Rennes, sans prendre conseil du gouvernement, avsdt évoqué l'affaire, et le procureur général, voulant commencer l'instruction, réclamait les pièces. D'autre part, la presse démagogique se livrait aux plus honteuses violences de langage, insultant la princesse qu'elle désignait sous le

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nom de Caroline Berry, comme jadis on avait dit Antoinette Capet, demandant pour elle le renvoi en cour d'assises; beaucoup de monarchistes sincères s'étonnaient eux-mêmes qu'elle fût soustraite à la loi quand ses complices et ses partisans subissaient ses prescriptions. Les légitimistes faisaient éclaterun zèle bruyant, adressant de toutes parts des pétitions menaçantes, réclamant impérieusement la mise en liberté de l'auguste prisonnière, accusant le pouvoir de méditer un crime contre elle. M. de Chateaubriand, dans une brochure célèbre, écrivait ces mots audacieux : a Madame, votre (Ils est mon roi! » De tous ct^tés l'agitation était extrême. Lacap< ture de la princesse semblait avoir aggravé la situation du cabinet, qui songea d'abord à présenter aux Chambres un projet de loi pour statuer relativement à madame la duchesse de Berry. Ce moyen parut périlleux, peu praticable, et la Chambre des députés préféra décliner la responsabilité d'une loi spéciale. Le gouvernement se rallia ù celte conclusion et revendiqua hardiment le droit d'agir comme il l'entendrait. Le duc de Broglie et M. Thiers répondirent aux récriminations de la gauche, et leur puissante argumentation triompha des indécisions, des préjugés delà majorité. Ils démontrèrent que la branche aînée des Bourbons se trouvait naturellement placée en dehors du droit commun, que dès lors, la duchesse de Berry relevaltdes lois de la guerre, non du Code pénal et des tribunaux ; la loi de 1832 qui avait interdit à la famille royale déchue l'entrée de la France, u'édiclait aucune peine contre la violation de cette défense; la princesse n'était pas Française de naissance et ne l'était même plus paralliance. «C-e qu'on demande, ajouta le duc de Broglie, c'est un simulacre de jugement, une comédie solennelle dans laquelle tous les rôles sont

3W UN TitoiiviuT f AiuMorrAïai

distribués d'avanoBi dont le dénodineiil «pt yiéf» 4 liéglé!... Sayes-voiis, metueuN, ee qoe vwu ijarto» M rsnToyant madame la duohesM de Berry devwat oe W» banal ? Oen'est pas la qaestion de savoir si lapiMonniiss de Blaya est ou non la duchesse de Berrf ; albi m le oBohe pas. Ce ii*est pas la question de savair ei elle était ou n*était pas en Vendée ; elle le proetam*. CTaal Imqtm^ tion de savoir si elle a le droit de ooaqaner OMBti» It geuvemement. Cest oette question qui seim piaidée et il ne sera plaidé que celle-là. C^est h voue <!• voir s'il irous eonvient qu'elle soit portée devant les jvflea <pie to sort désignera. Pour nousj nous sqhums Ae oom qui pensent que cette question est décidée depoie le 7 aiMlU 1880, et qu'un gouvernement qui se respeate ils deiftpef se laisser mettra en cause par qui que ce soit» ni dsmnl qui que ce soit, s « On peut n'avoir pse de mie» disait M. Tbiers, on ne juge pas les rois ;da»s les tesipa ài^kÊf* barie et de passion politique, on les immola; dans les tomps de générosité, de civilisation comme les nôtres, ou les réduit à rimpuissance de nuire. Toutes les formes judiciaires ne sont contre eux que de rhypocrisie. CTétait une hypocrisie que le jugement de Charles P', que le jugement de Louis XVI, que la commission militaire qui jugea le duc d*Baghien. » Si on amenait la prisonjnière de Blaye à Paris, ne verrait-on pas les partis ennemis se coaliser pour enfanter des désordres, la guerre civile éclater de nouveau, les scènes du procès des ministres sa renouveler avec plus d'intensité?

Louis-Philippe eût voulu qu*on reconduisît auaaitôt la duchesse de Berry hors de France, et cette manière d*agir eût épargné à la monarchie de pesants ennuis et de tristes spectacles. Les princes, disait-il un jour 4 M. Guisot, sont aussi incommodes en prison qu'w

DM TIIUMVIRAT ntLMKHTAniI liberlé; on conspire pour les délivrer comiuH )>our Ibb 6uivre, et leur captivité entretient chez leurs partisans plus de passions que ne soulèverait leur présence. » Cependant il n'osait tormulor son généreux et clairvoyant désir, se sentait paralysé par l'opinion publique, trèslurexoitée k la suite des insurreclions de Paris et de la Vendée; la Chambre elle-même avait à grand'peine approuvé que la prisonnière ne fût pas mise en jugement. La nouvelle de la grossesse éclata Boudainemeni et vint produire une nouvelle fermentation dans les esprits. L'émotion fut profonde ets'accrutencorelorsque ta princesse remit le 26 février au général Uugeaud, commandant de la citadelle de Blaye, une note écrite, signée de sa main, en exigeant son insertion au Monileur, et qui était ainsi conçue : « Pressée par les ciroonstaoces, et par les mesures ordonnées par le gouvernemenl, quoique j'eusse les m,otifs les plus graves pour t«nir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même et à mes enfants de déclarer m'ètre mariée secrètement pendant mon séjour en Italie. » Cette révélation accablait les légitimistes et les atteignait profondément dans leur orgueil de parti, dans leur foi dynastique : la princesse n'était donc plus la veuve du duc de lîerry, Ut Fille de France; un mariage secret, peut-être une mésalliance, loi conféraient un nouveau nom et un nouvel époux. Ils crurent ou aiTectèrent de croire à la calomnie, et redoublèrent de violence contre Louis-Philippe, afCrmant que la citadelle de Blaye serait à la foie la prisoa et le tombeau de la mèro de Henri V; plusieurs fois, ils répétèrent ces paroles de Bossnet: Madame se meurt. Madame est morte ! A les entendre, elle était environnée d'assassins, d'empoisonneurs, de geôliers barbares, et leurs journaux retentissaient d'imprécations, de me-

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naces contre le ministère. Tout cela était faux : ces clameurs intempestives et maladroites faisaient bien plus de tort que de bien à la prisonnière, forçaient le pouvoir à démentir d*une mamère éclatante des imputations absurdes, blessantes pour son honneur et sa 'dignité ( 1) Le climat de la citadelle est excellent, le général Bugeaud traitait la princesse avec les plus grands égards et avec une courtoisie à laquelle elle a rendu justice. Le ministère lui fit offrir de la reconduire dans sa famille, à la condition que son état de grossesse serait constaté d'une manière authentique, par des médecins accoucheurs désignés en nombre égal par elle et par le gouvernement. En présence de son refus formel, il fut décidé qu'elle ferait ses couches à Blaya: dans la nuit du 9 aa 10 mai, la princesse donna le jour à une fille qui ne vécut pas longtemps. Devant les témoins qu'on avait introduits, le docteur Deneux fit, au milieu d'une attente solennelle, la déclaration suivante: « Je viens d'accoucher madame la duchesse de Berry, ici présente, épouse en légitime mariage du comte Hector Lucchesi Palli, des princes de Carapo-Formio, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. > Le 8 juin suivant, Tillustre, héroïque et malheureuse captive était rendue à la liberté, et repartait pour Palerme. Elle n'était pas au bout de ses infortunes; le roi Charles X avait conçu contre elle un amer déplaisir; la réconciliation fut lente et semée de bien des déboires; on lui refusa réducation, la garde de ce fils pour lequel

(1) L'auteur-de cette Etude a habité pendant près de quatre ans la ville de Blaye; il a visité bien souvent la maison où logeait la duchesse de Berry; il a vu l'acte public et authentique qui constate son accouchement, et s'est entretenu avec plusieurs personnes qui habitaient Blaye en 1833; il a pu se convaincre de l'attitude irréprochable du pouvernement dans celte douloureuRe affaire.

vu THIt'UVinAT fARLI^MERTAIRE 379

elle QvHit tout bravé, pour lequel elle avait tant souffert.

Ko même temps que s'accomplissaient ces tristes événements, les Chambres, sur la proposition des ministres, votaient une série de grandes lois qui flrect de la session de 1833 une des sessions les mieux et les plus utilement remplies du règne. Les lois sur l'organisation des conseils généraux et d'arrondissement, sur l'intruction primaire, les travaux publics, l'expropriation, préparées avec le plus grand soin, étudiées, disculées avec science et profondeur, ont survécu à la monarchie de Juillet, dans leurs applications générales et méritent une mention particulière.

Dans la loi sur les conseils généraux, la discussion s'engagea à propos d© la suppression des conseils d'arrondissement et de leur remplacement par un conseil cantonal. On sait en quoi consistait la hiérarchie politique et administrative : au sommet le roi, auprès de lui le parlement votant l'impût; dans le département un préfet, à côté de lui un conseil général chargé de répartir l'impôt entre les arrondissements, puis le sous-préfet et le conseil d'arrondissement qui répartit l'impôt entre les communes ; enlin le maire et le conseil municipal qui répartit l'impôt entre les citoyens. Ainsi, à chaque échelon, le représentant du pouvoir central, et les représentants élus du pays. On finit par maintenir les conseils d'arrondissement et par donner raison au principe de la centralisation ; l'arrondissement étant déjà une circonscription administrât! ve, politique et judiciaire, par lasouspréfecture, le système électoral et son tribunal civil, il parut plus rationnel de le préféicr comme circonscription fiuaiicière. Les Chambres arrèlèrtul que le nombre des conseillers généraux serait égal au nombre des cantonsdans le déparlement, sans toutefois pouvoir dépasser

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le ckiffre de 30; de même pour les conàeils d'arrondissement qui reçurent un membre par canton, sans que leur nombre pût être inférieur à neuf. Les élections se faisaient par les électeurs à deux cents francs, et par les citoyens portés sur la liste du jury; les conditions de réligibilité étaient une contribution directe de 200 francs pour le conseil général et de 150 francs pour le conseB d'arrondissement. Cette loi constituait un notable progrès , sur la législation antérieure, et la gauche la vota avec le gouveraement ; cependant elle avait le défaut de ne pas assurer une base assez large à l'élection. En outre il ne suffit pas de maintenir en principe les conseils d^arrondissement, il faut les doter d'attributions suffisantes pour que ceux-ci s'intéressent à leur mission et la remplissent avec goût. Nous avons pu juger par nous -mômes (1) combien peu les conseillers d'arrondissement prenaient au

(i) L'autour (le ce travail .1 ot'upé los foliotions de sous-préfet t-i do se»:rc" taire ^'énéral pendant prè< de sept :iiinées; il est resté quatre ans onvir«)r. dans la Gironde, où il u vu rii-'iiiiciir df servir sons les <-!'ili\:> do t:vi> hommes d'un ^n'and mérite, MM Duval, depuis préfet de la Seino, Pascal et Dccrais, (jui lui ont téinoi^nié inic allécluensc hienveillaiice li'jiil il leur garde le souvenir le plus roconnaissant . AvO'- îles aj»titu'l''s et dos caractères très-dilTérents, chacun deees éniineiils administrateurs pi»s-è<Jc; un esprit des plus fins, une intelligence de premier ordre. Si i'oii Noiil.tit entrer dans le détail, on pourrait dire «jne M. Duval, duiié par la naliiro d'une étonnante facilité d'assimilation, se (li>tiiij;ue plus ^péci ileineiit [«ar Si.n talent d'improvisateur, la souplesse el la lucidité de si parole ; M. Pa>cai. par une rare instruction, de i)rolondes études, une c.nv asatinn liunineusc, entraînante, éblouissante de verve cl d'entrain, M. Decrais par un tact inlini. des manières séduisantes et L,MMiio;i>iS, pir cet ait si ddtieile do plaiie a chacun, de dénouer les questions au lion de les traïu'her. qui ioiii de lui un véritahle tempérament diijlomatiquc. A ces trois noms, rauteur est heureux d'associer celui de M. Delorme, son premier préfet, qui a guidé ses débuts dans la carrière administrative. KIn député à 1 A.>-e^d>l^•r Nationale en 1871, appelé en Ih7(; à la préfecture de la Haute-Garonne, M. Delorme, est un de ces républicains conservateurs qui, par leur conciliaiuo fermeté et leur distinction, honorent le parti au(|uel ils sont attachés.

Quand on a vécu (|uel<|ue temps de la vie de >ous-préfet ou do préfet, on

TN TKIUMVIRAT PARLEMEIITAIRK 38f

sérieux leurs fonctions ; réduits au rôle platonique d'émettre des vœux, ils se réunissent deux fois Tan, et, sauf dans quelques grandes villes, leur délibération ne dure guère plus d'une demi-journée ; quant à la répartition de rimpôt entre les communes, le directeur des contributions directes adresse à la sous-préfecture un tableau tout fait, véritable grimoire administratif, rempli de chiffres cabalistiques, qu'on signe deconfiance. Parfois même, les conseillers d'arrondissement ne se dérangent poinf, et le tîibleau, envoyé chez les uns et les autres, circule et revient couvert do signatures, sans qu'une ombre, une apparence de délibération soit intervenue. Pour que ces conseils ne demeurent pas un rouage inutile, une superfétîition, une sinécure honorifique, il faudrait une loi qu'on attend toujours, et qui leur conférât des attributions réelles. Le conseil général est revêtu de pouvoirs considérables, multiples, qui vont s'augmentant d'une façon démesurée; une décentralisation sage et efficace

rerouiiuit i|ue les fonctionnai l'es de cet ordre forment une petite société à pari, avec ses traditions, ses maximes, ses liabitudes, uae sorte de franc-ma- (jonncric administrative qui a ses rit05, ?os épreuves d'mitiation, et, maljîrc les diâ>cntimcnt<t. les conflits actuels de la politique, une certaine solidarité de i;oùts et d'aftiuités. L'aménité des relations sociales, la bienveillance naturelle des chefs à l'éj^ard de lenrs subordonné-?, le dévouement réel de cenr-ri pour ceux-là. tels sont les traits particuliers de ce petit monde aminisiratif : il conserve encore î>a physionomie au travers des bonleverscmcnts incessants qui raj^iteni cl qui menacent de le ramener .111 chaos, si lepouvoir exécutif dont il est l'imaire et le symbole, ne recouvre lui-même une tranquille et permanente unité. C'est au maréchal de M ic-Mahon, président delà Républi(iue française, au gardien, au défenseur de nos destinées, au glorieux Bayard des temps modernes, qu'il appartient de reprendre ces traditions d'ordre, de fixité, de durée, qui font l'honnear et la force des gouvernements constitutionnels, qui rassurent, rassérènent les esprits, inspirent à la nation une inébranlable confiance dans son chef et ses délégués. Dans Tintérét de la France, il faut que cette belle devise du liéros, « j'ysuis j'y reste, » puisse devenir celle de tous les fonctionnaires, de tons les magistrats capables, tidèles ù leurs devoirs hiérarchiques et sociaux.

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consisterait à lui en enlever quelques-uns pour les reporter sur les sous-préfets et les conseils d'arrondissement. Ceuxci sont souvent composés d'hommes distingués et modestes^ auxquels leurs occupations, leurs affaires ne permettent point d'aspirer aux honneurs du conseil général, de passer trois ou quatre semaines au chef-lieu du département, mais qui connaissent parfaitement leur région, savent discerner ses besoins, et se rendraient aisément à la sous-préfecture. Nous ne verrions, pour notre part, aucun inconvénient à ce que le classement des chemins vicinaux ordinaires et d'autres prérogatives purement administratives, leur fussent accordés.

La loi de 1833 sur l'expropriation pour cause d'utilité publique, posait toutes les règles, et contenait Téconomie de la fameuse loi de 1841 qui est restée le code de la matière. La loi du 16 septembre 1807, en attribuant au conseil de préfecture le droit de statuer sur l'indemnité due à l'exproprié, avait paru mettre trop complètement l'intérêt privé à la merci de l'administration. La loi de 1810, au contraire, qui transportait la juridiction des conseils de préfecture aux tribunaux civils, avait sacrifié l'intérêt général ; grâce aux interminables lenteurs de la procédure, à la complaisance des experts et des tribunaux, aux exigences des expropriés, le mal en était arrivé à ce point, que toute entreprise do route, de canal, de chemin de fer, paraissait presque impossible. La loi du 20 juin 1833 remit pour la première foisaujury ladécision en matière civile : le tribunal d'expropriation fut composé de douze jurés placés sous la direction d'un magistrat; ses décisions restaient sans appel, sauf le recours en cassalion. La procédure fut réglée de manière à abréger les délais en respectant tous les intérêts ; grâce aux améliorations introduites dans celte législation, la royauté de

ux TRitnfTiRAT PARLRNenTAinp. ;tH3

Juillet put donner un immense essor aux travaux publics, doter en quelques années la France de chemins de fer, do routes, de canaux. Dans ce but, M. Thiers demanda aux Chambres et obtint une somme de cent millions, somme énorme à une époque où on n'avait guère l'habitude do ces grands ePTorts financiers que nous avons vus se reproduire depuis sur une plus vaste échelle, où le crédit naissant n'avait pas encore accompli ses miracles économiques. La monarchie de 18:îO démentait de la sorte les calomnies de ses ennemis répétant sans cesse qu'on fie faisait rien pour le peuple, pour les ouvriers et l'industrie nationale. « Les gouvernements qui se sont succédé depuis quarante ans, disait M. Thiers dans son exposé de motifs, beaucoup plus soucieux d'entreprendre des travaux qui leur fussent propres que d'achever les travaux de leurs devanciers, n'ont laissé que d'éternels échafaudages sur nos places et des lits de canaux à sec dans nos campagnes. Le gouvernement, venant après quarante ans d'essais politiques en tout genre, a eu pour but de résumer, de compléter, d'affermir tout ce qui avait été tenté avant lui en fait d'institutions. Il sera conséquent avec lui-même, si, en fait de grands travaux, il aime mieux achever les entreprises commencées qu'en commencer de nouvelles. »

Présentée par M. Guizot, la loi de 1833 (l) a été le principe de vie de l'instruction populaire en France; elle contient le germe de tous les progrès de l'avenir et a survécu à toutes nos révolutions. Avant 1789, nous possédions en grand nombre des établissements spéciaux, subsistant par eux-mêmes, universités, corporations enseignantes ou savantes, unies à l'État par des liens plus ou

(1) Sar l'irmruclion pobliqui?. voir les Sflmirables iiiirtM dp M. riaïioi. JV^motTM, l, m, p. I h IM.

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moins étroits. Université de Paris, Sorbonne, Oratoriens, Lazaristes, Bénédictins, Jésuites, tous avaient travaillé au progrès moral, intellectual et religieux des jeunes générations, u Presque tous anciens et propriétaires, attachés à leurs traditions, fondés dans un dessein religieux, ils avaient des instincts d'ordre et d'autorité en même temps que d'indépendance. C'était^ dans Tensemble, un mode d'action de TÉtat sur la vie intellaotuelle et l'éducation de la nation, mode confus et incohérent, qui avait ses difiicultés et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignité ni d'effioacité. » En 89, sous la pression de la tempête révolutionnaire, ces corporations avaient disparu ; la Constituante, la Législative, et la Convention^ désireuses de séculariser Tintelligence et la science, s'étaient promis de donner à la France an système général d'instruction publique, approprié au génie libéral et réformateur de l'époque. Toutefois il ne suffisait pas de décréter Tinstruction primaire universelle et gratuite, de se lancer dans des phrases empreintes d'une philanthropie emphatique et pompeuse. Un décret n'est qu'une feuille de papier, toia papeleta, une abâtraction imprimée, si on ne l'exécute pas. En résumé, on se contenta de stériles promesses, on ne fit à peu près rien; il n'y eut ni écoles, ni instituteurs; comme l'a écrit M. Guizot, des chimères planaient sur des ruines.

Le gouvernement impérial ne se montra guère plus efficace en matière d'instruction primaire; en revanche, il rétablit l'instruotion secondaire, et créa TUniversité à son imaf^e, c'est-à-diro qu'il en fit une machine, un instrument de pouvoir absolu, restant sous son contnMe et son autorité, méconnaissant les droits de la famille aussi bien que ceux de l'Eglise, fondée sur ce prin-

UN TRIUMVIBAT PARLEMEÎf TAIRE 38S

cipe que l'éducation appartient tout entière à l'État.

Sous la Restauration, l'instruction publique monta pour la première fois à son rang véritable : elle fut officiellement classée parmi les grandes affaires du gouvernement ; il y eut un ministre des cultes et de Tinstruction publique; « TUniversité entra, à la suite de l'Église, dans les cadres et dans les conditions du réginle constitutionnel. » De 1814 à 1820, de notables progrès furent réalisés; cependant le niveau de Tinstructioti populaire ne se relevait guère, et son programme se réduisait toujours à trois mots : lire, écrire, et chiCfref . En 1830, plus d'un tiers des communes de France étaient privées d'écoles. Avec M. Ouizot, le département de l'instruction publique dont les cultes avaient été détachés sur sa demande, reçut une extension légitime, une organisation rationnelle, et devint, dans l'ensemble déd institutions, un rouage régulier et complet.

La loi de 1833, qui mettait l'instruction primaire à la portée de tous, sur toute la surface du royaume, témoignait d'une manière éclatante de la profonde sympathie, de la sollicitude du gouvernement pour les Ëlasses laborieuses. La monarchie de 1830 eut le tort de ne pM assez parler du peuple, de ne pas assez parlet* au peuple, elle eut le mérite et l'honneur de s'occuper beaucoiij) et utilement de lui; elle n'a pas assez recherché les effets de scène, les coups de théâtre si chers à notre imagination mobile et romanesque, elle s'est préoccupée d'agir plutôt que de paraître, et son amou^ du peuple, pour avoir été modeste, sans apparat, n'en a été que plus réel et plus efficace. Il appartient h l'histoire de faire justice de ces déclamations badaudes, peu sincères, sur l'oligarchie et l'égoisme des classes dirigeantes, dont les journaux, les écrits démagogiques ou bonapar-

listes ont retenti. « Il y a dans la vie publique^ écrit Guizot^ comme dans la vie privée des amours de plus d*une sorte ; si ce qu'on appelle aimer le peuple, c'est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à penser, à sentir, et à agir comme lui ; j'en conviens, ce n'est pas là ma disposition ; j'aime le peuple avec un dévouement profond mais libre et un peu inquiet ; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de le tromper, ni de l'aider à se tromper lui-même. On lui donne la souveraineté, on lui promet le complet bonheur ; on lui dit qu'il a droit à tous les pouvoirs de la société, et à toutes les jouissances de la vie. Je n'ai jamais répété ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre ; c'est-àdire d'exercer sur ses destinées privées et publiques, la part d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie de la société humaine. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai été surtout touché et préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain, que plus il se guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là, et que pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme qu'il faut épurer, affermir et éclairer. »

Il ne pouvait être question en 1833, d'adopter le système de l'éducation obligatoire et gratuite; l'obligation reste aujourd'hui même un problème considérable au sujet duquel les esprits et les nations se divisent; elle existe en Prusse, mais aux États-Unis, où l'instruction

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populaire est prospère et florissante, on ne songe guère n atlenter à la liberté des parents, à pénétrer violemment dans l'intérieur des familles pour y recruter des écoliers ; on compte davantage sur l'empire de la raison éclairée, sur l'intérêt bien entendu, et l'on y fait peu de cas des règ\es qui portail f empreinte du coufenl ou (Je la caserne. La gratuitéabsolueapparaissait k M. Guizot dans son caractère cliimérique; il estimait qu'il fallait offrir l'instruction publique, ce pain quotidien de la vie morale d'une nation, à toutes les familles, en donner les bienfaits à celles qui sont trop pauvres pour la payer. Il distingua deux degrés d'instruction primaire : l'une élémentaire, appropriée aux plus humbles conditions sociales, comprenant l'éducation morale et religieuse, la lecture et l'écriture, les principes do la langue française et du calcul, le système légal des poids et des mesures; l'autre, comprenant en outre les éléments de la géométrie, le dessin linéaire et l'arpentage, des notions des sciences physiques, d'histoire et de géographie. En dehors des écoles privées dont le nombre demeurait illimité, il y aurait une école communale dans chaque commune, une école normale primaire pour chaque département. L'instituteur aurait partout un logement convenable, un traitement fixe ; au moyen de subventions, d'impositions ordinaires ou extraordinaires, l'Ktat pourrait toujours venir en aide aux communes que l'insuffisance de leurs ressources, leur mauvais vouloir, ou leur apathie menaçaient de priver d'écoles. La surveillance de celles-ci fut confiée à des comités locaux composés pourchaque commune, du maire, du curé, de quelques notables, et à des comités d'arrondissement où entraient le sous-préfet, des conseillers généraux, le procureur du roi, etc.. Pin même l^mps, par une série d'admirables circulaires qui

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restent les modèles du genre^ M. Guizot s'adressait pei> sonnellement aux instituteurs, voulant pénétrer jusqu'à leur âme, élever leurs idées au niveau de leur mission, leur donner le sentiment de Tintérêt qu'on leur portait, encourager ces modestes pionniers de la science dans leur, tâche si délicate, parfois si ingrate. Pour les observer et apprécier leurs mérites, il créa dans chaque département des inspecteurs chargés de visiter régulièrement lesécoles, d'étudier les aptitudes, le zèle, la conduite des maîtres, leurs rapports avec les autorités, les familles, les élèves, Tétat moral en un mot de l'instruction pri* maire et ses résultats. Ceux-ci ne se firent pas attendre: en 1830, on comptait 27,365 écoles publiques ou privées fréquentées par un million déjeunes garçons; il n'exis* tait alors que 18 écoles normales primaires; en 1848, 76 de celles-ci desservaient tous les départements; 43,614 écoles recevaient 2,176, 079 enfants. En 1836, une ordonnance royale appliqua aux écoles de filles la plupart des dispositions de la loi de 1833; le nombre de celles-ci s'éleva d'un millier à 7,026.

Le gouvernement, qui avait assuré rinstruelion primaire aux enfants capables do la recevoir, s'occupa aussi de la population qui avait dépassé, ou n'avait pas atteint Tâge des écoles: de là, la fondation des cours d'adultes, qui en 1848 étaient au nombre de 6,877; de là, son patronage incessant, sa coopération active, généreuse, en faveur des salles d'asiles ; de là les écoles d apprentis pour les garçons, les ouvroirs pour les jeunes filles, les écoles régimentaires dans le sein de l'armée. Citons encore celte admirable et touchante institution des crèches, due à la charité d'un grand citoyen, M. Marbeau, encouragée dès ses premiers pas par madame la duchesse d'Orléans, qui avait pour but

UN TRIUMVIRAT PAELlCilKlfTAlRE 389

de recevoir les enfants nouveau-nés, de leur donner asile; rappelons qu'on 1848, les écoles primaires, celles d'apprentis, les cours d adultes, salles d'asiles, ouvroirs, partageaient les bienfaits de Tinstruction à quatre millions environ d'élèves, et demandons ce qu il faut penser des accusations, des détracteurs de cette monarchie de Juillet qui a tant fait pour cette œuvre nationale et chrétienne.

L'esprit élevé, transcendant de M. Guizot devançait son époque, et il aurait désiré introduire aussi le principe de la liberté dans l'enseignement secondaire et supérieur; mais des préjugés étroits, des passions mesquines ne permettaient pas un pareil progrès. L'esprit public demeurait âprement méflant et les exagérations de langage, les revendications arrogantes et emportées deTabbéde Lamennais ne contribuaient pas peu à entretenir cette 'fâcheuse disposition. Consorvateurs et libéraux, magistrats, avocats, étudiants, presque tous repoussaient ardemment la libre concur* rence de TEglise, lui préférant le régime du privilège et du monopole. De leur côté, les catholiques ne cessaient d'attaquer l'Université comme un foyer d'athéisme et dimpiété. En 1831, l'abbé Lacordaire, le comte de Montalembert ne se contentèrent pas de réclamer la liberté, ils prétendirent la pratiquer, au nom de la Charte, sans autorisation; ils s'intitulèrent maîtres d'école et essayèrent d'ouvrir une école publique; traduits devant la Cour des pairs ils furent condamnés, mais l'éclat de leur défense avait surexcité davantage les esprits dans un sens ou dans l'autre. « L'immense majorité du public voyait dans la liberté ecclésiastique le précurseur et l'instrument de la domination ecclésiastique, objet d'antipathie et d'effroi Quiconque eût

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donné alors an gonvernement le conseil de renoncer absolnment en matière dUnstraction pabliqae, à la sonveraineté de TÉtat, an régime de l^Université, anx entraves de l'Église et des congrégations religieoses, et d'encourir sans précautions fortes la libre oonearrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, eût passé pour un jésuite secret, ou pour un lAche déserteur, ou pour un aveugle rêveur. » Le projet de M. Goixot sur rinstruction secondaire, tout en maintenant l'Université, fondaità côté d'elle la liberté ; combattu, amendé, mutilé dans la Chambre des députés, il tomba définitivement avec le ministre, lorsque le cabinet fut dissous. M. Guizot fut plus heureux d'un autre côté : il créa une chaire de droit constitutionnel à la faculté de Paris et y appela M. Rossi ; il imprima une active impulsion aux sociétés savantes des départements, obtint pour le Muséum d'histoire naturelle et la Bibliothèque royale de notables accroissements de dotation; il fonda cette célèbre Société de thistoire de France^ qui partout a ranimé le goût, la passion de Thistoire générale et locale de notre patrie, a publié plusieurs des monuments les plus importants et les plus ignorés de notre passé, répandu tant d'idées justes et salutaires. Il rétablit à rinstitut la classe des sciences morales et politiques instituée par la Convention, supprimée par le premier Consul Bonaparte, en haine des idéologues. On sait quels services elle a rendus à la science, combien de travaux remarquables elle a suscités sur la philosophie, la morale, Thistoire et Téconomie politique. Comme le dit lui-même M. Guizot, «jamais il n'a été plus inintelligent et plus inopportun que de nos jours de combattre les Académies ; nous vivons dans une société plus équitablement réglée et plus soigneuse du bonheur de tous.

que ne l'ont été 1h plupart des sociétés humaines; mais les centres variés, les groupes durables, les agrégations fortes, les impulsions indépendantes y manquent; c'est une société à la fois dissoute et concentrée, qui montre partout l'individu isolé en face de l'unité toute- puissante de l'État. Nous cherchons depuis longtemps déjà, et jusqu'ici sans beaucoup de succès dans l'ordre politique, quelque remède à ces lacunes d'un état social, qui à cûté de grands bienfaits publics, laisse les droits bien faibles, les libertés bien mal assurées et les existences individuelles à la foisbien languissantes et bien mobiles. Les Académies sont aujourd'hui, dans l'ordre intellectuel, le remède naturel et presque unique à ce g ta vu défaut de notre société générale ; elles groupent sous un drapeau pacifique, sans leur imposer aucun joug, ni aucune unité factice, des hommes distingués qui sans eu lien, resteraient absolument étrangers les uns aux autres, et en les groupant, elles leur procureut à tous, avec les plaisirs do généreuses relations, des moyens d'influence et des garanties d'indépendance. Au dehors, elles attirent les esprits vers les études et les questions où ils peuvent s'exercer et se satisfaire sans se déchaîner; elles les contiennent dans certaines limites de raison et de convenance, en provoquant leur activité ot en soutenant leur liberté. »

A cijté de ces lois excellentes, la Chambre des députés en votait d'autres qui attestaient une grave absence du sentiment monarchique, et dénotaient à quel point les souvenirs et les routines révolutionnaires dominaient des hommes consciencieux et de bonne foi. Elle avait adopté on 1831 un pmjet de loi consacrant rentiers ubuhtion de la loi du VJ janvier 1810 qui avait institué un deuil national et légal, ainsi que l'érection d'un mo-

39â vn TRruiryiRAT parlkwrhtxirb

nument en expiation du meurtre de Louis XVI. Unr conflit obstiné avait éclaté et se prolongeait encore entre elle et la Chambre des pairs, qui, mieux pénétrée des principes d'ordre monarchique, voulait au moins que le 21 janvier restât un jour légal et férié. On finit par s'entendre en 1833, et par accepter un compromis ; les deux Chambres adoptèrent la rédaction suivante: la loi du 19 janvier 1816, relative an jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier, est abrogée. Sans doute, le meurtre du roi n'avait pas été le crime direct de la France, mais bien celui de la Convention, exécutrice lâche et servile des caprices sanguinaires de la populace parisienne, mais la nation, en subissant à son tour le joug de la Convention, avait sa part de responsabilité morale, de complicité indirecte dans l'assassinat juridique du roi. Répudier entièrement le principe de la loi de 1816, n'était-ce pas admettre implicitement qu'il n'y eut pas do crirare dans cette journée néfaste? N'était-ce pas lier et confondre ensemble les sou- V(Miirs de 1830 et ceux do 1793, consacrer l'apologie do Tattontat, proclamer la loi des suspects contre les tètes couronnées? Les députés qui comparaient volontiers notre révolution do 1X30 à colle de 1G88, on Angleterre, ne se souvenaient guère que colle-ci avait continué à célébrer pieusemonl rannivorsaire expiatoire de la mort de Charles I"; le jour du couronnement de Guillaume d'Orange « le Parlement alla accomplir solennellement ce grand devoir, afin de mettre un abîme, dans Tesprit des peuples, entre la révolution qui avait consommé par le régicide la violation de tous les principes sociaux, et celle qui, en déposant .lacques II, prétendait simplement assurer rinviolabililé des lois, même à l'égard du prince. » Un grand malheur do notre nation, c'est qu'elle

UN TRIUMVIHAT PARLKMKMTaIRIS 393

ne se souvient pas; les événements les plus graves, les leçons les plus pénétrantes, ne lui laissent qu'une impression fugitive, comme ces caractères que le passant trace sur le sable au bord de la mer et que la première vague vient effacer ; si nos âmes, nos esprits se montrent prompts à oublier, il faut que la loi vienne à notre secours, imprime dans nos cœurs la mémoire du passé, de ces jours qui semblent consacrer Tagonie morale d'un peuple, l'anéantissement de son honneur, de sa dignité, jours de recueillement et de méditation, féconds en enseignements douloureux. «Il faut, disait le duc de Broglie dans la discussion relative à la loi de 1816, il faut, s'entendre sur le mot oubli : autre chose est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions, l'oubli des erreurs, autre l'oubli des grands événements de l'histoire, et des grandes leçons qui s'y rattachent. L'Évangile qui est la loi des lois, et la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence, tendresse même pour les êtres faibles et pécheurs ; mais il nous prescrit en même temps rhorreurdu mal lui-même. C'est un précepte qui s'applique à la politique comme à toutes choses... Quant au 21 janvier lui-même, point de molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli non plus. Au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan révolutionnaire gronde sur la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il importe au monde de n'en pas perdre la mémoire. »

On avait pu croire que les sociétés secrètes abdiqueraient après leur défaite de 1832; il n'en était rien; grâce aux appuis directs ou indirects qu'elles rencontraient dans les Chambres, grâce à la tolérance déplorable du jury, elles se reformaient rapidement. A la société des Amis du peuple avait succédé la société des

Droits de Thoinme, qui eut un comité directeur de onze membres, parmi lesquels MM. Audry de Puyraveau, Guinard, Voyer-d'Argenson, de Kersausie et Godefroy Cavaignac. Le Comité central disposait de 3000 hommes environ, tête de l'insurrection, et colonne d'attaque, qu'il lancerait au jour favorable, pour s'emparer du pouvoir par une surprise. Les noms des sections indiquaient assez à quel but tendaient leurs membres : il y avait les sections Robespierre, Marat, Babeuf, Louvel, Ça ira, les Gueux, Guerre aux châteaux. Abolition de la propriété mal acquise, le 21 Janvier, le Niveau égalitaire. On marchait, non à une république abstraite et philosophique, non à la république fédérative des États-Unis, mais à la république jacobine de 1793. Pour ne laisser aucun doute à cet égard, le Comité central publia un manifeste révolutionnaire, où il se plaçait sous le patronage de Robespierre, adoptant comme expression de ses principes la Déclaration des droits de Thomme, et déclarant « que la nation IVançaise étant en masse propriétaire du sol qu'elle habite, avait seule le droit d'en fixer la répartition entre ses enfants. » On fomentait des grèves, on poussait à la réalisation des doctrines de Saint-Just et de Babeuf; dans des pamphlets incendiaires, on promettait aux ouvriers les richesses de la bourgeoisie, aux soldats les grades de leurs officiers; on inondait la France de brochures infâmes qui suaient le sang et le vol ; la Tribune^ moniteur officiel de la Société, se vantait qu en trois mois, il avait été distribué cinq ou- six millions d'écrits de cotte espùcc. On correspondait avec une foule d'associations provinciales, conçues d'après le même modèle, avec les mêmes intentions, et la société ressuscitait les Ira-

m TRIUMVIRAT PAHLKM EN TAIRE

ditioMS du club des Jacobins quelle parodiait de son mieux. La Chambre des députés lui fourmi l'occasion de proclamer bautemeut ses dogmes anarcbiques, un citant à sa barre les deux principaux rédacteurs de la Tribune, Godefroy et Armand Marrast, qui, depuis longtemps l'outrageaient et la calomniaient avec une audace, un cynisme incroyables; tous deux d'ailleurs, hommes de talent, l'un, héritier fanatique, admirateur consciencieux des Jacobins, l'autre, ambitieux, plein de liel et d'envie, désireux d'arriver par tous les moyens à une haute position sociale, où il pourrait satisfaire ses goûts d'épicurien et de Sybarite, sorte de Scapin, de Cagliostro révolutionnaire, et duquel on put dire en 184H ; un jacobin ministre peut ne pas être un ministre jacobin. Un député, M. Viennet avait dans la séance du 23 mars prononcé ces paroles imprudentes maistrop j usliliées : «la légalité actuelle nous tue, » voulant dire par là qu'il fallait, pour réprimer la licence démagogique, recourir à des lois plus fortes et plus répressives. Sa pensée avait été dénaturée, et les journau.x de l'opposition s'empressèrent de dénoncer les prétendues tendances du pouvoir vers l'arbitraire. La Trilmne accusa M. Viennet de recevoir une pension sur la caisse des fonds secrets, et le même journal, didamant la Chambre tout entière, disait : «■ Comme s'ils ne voteront pas tout ce qui leur sera demandé! Oh ! le bon billet de la Châtre que nous donne là cette Chambre prostituée! » Appelé à comparaître devant elle, le gérant de la Tribune se fit assister de Godefroy Cavaignac et d'Armand Marrast : ils ne se défendirent point, ils attaquèrent, intervertirent les rûles, et pendant plusieurs heures , les juges entendirent en silence glorifier les principes et les desseins du

3% un TRIUMVIRAT PARLHMKIITAIRK

parti démagogique (1), la tyrannie de la multitude dé- Corée du nom de souveraineté du peuple, la monarchie bafouée, le Parlement insulté, la Convention portée aux nues, toutes les utopies jacobines, tous les crimes révolutionnaires exaltés. Le gérant de la Tribune fut

(1) Il nous répugne d'appeler du nom de républicains les hommes de M, de 48, ceux qui ont tenu une si funeste conduite sous le gouvernement de Juillet, ceux auxquels la violence matérielle, l'émeute, une dictature jacobine ou communiste et guerrière tenaient lieu de principes, de science politique. Il nous semble que c'est faire injure à ces républicains de nécessité, qui, depuis 1870, ont entrepris la tâche si difficile de fonder une république conservatrice, spiritualiste et chrétienne, gouTcrnemeut d'antorité et de liberté, de prudence et de raison, de paix et de conciliation, qui s'appuierait, lui aussi, sur les saintes lois de la religion, de la famille, de la propriété, et qui rendrait à la France sa grandeur et son éclat d'autrefois. Il faut le reconnaître, il s'est formé un parti gouvernemental composé d'anciens monarchistes, de républicains modérés, qui a ouvertement rompu avec de détectables traditions, qui veut la paix intérieure et extérieure, et comprend les exigences du pouvoir. Personne n'a, croyons-nous, le droit de suspecter le patriotisme, la hauti' probité politique d'hommes aussi éminents que M. Dufaure; le centre gauche contient un certain nombre d'individualités remaniuablcs, telles que MM. Duclerc, Léon Renault, Léon Say, Bertauld, Laboulayo, <\isiinir laurier, iintrc excellent ami Alicot, dépuiô des Ilautcs-Pyrénôos «jut' son intelligence, son tact supérieurs réservent sans doute à un rôle e')ii>i«lêrable dans lavetiir. Nous craignons que c^s grands espril>, ce> ^'cnùrtMix (•;ira(tèro> ne subissent le joug des violeuls, des politiciens radicaux ; ii"us craij^iioiis (|ue leur nombre relativement bien restreint ne les mène à un donlnureux échec : c'est pourquoi, la rt>yauté constitutionnelle imus semble désirable et préférable à tout autre régime. TnuteioiSjlesdivisiniis profondes, invétérées, des conservateurs monarchiques, la haine du Césarisme, explitjucnt, justifient leur conduite, si elles ne la légitiment pa>. Avec M. Tliiers, nous pensons que /<i Hèpublique tera contercatrice ounesera pas, et nous nosons blâmer cet illustre bomme d'Etat d'avoir voulu être le Washington d'une République modérée, pacifique et légale. On a cité ce mot d'un conquérant :>ijc n'étais Alexandre, je voudrais être Dio^rène : la France, cette glorieuse personne morale, devrait dire à son tour : si je nétais monarchie constitutionnelle, je serais volontiers République conservatrice. Lorsque les avocats j»lai(ient au tribunal, il leur arrive souvent de demander plus qu'ils n'espèrent obtenir, ils ont soin alor> de déposer des conclusions subsidiaires, et d'indiquer ce dont ils se contenteraient. Nous concluons, nous, à la Royauté qui demeure notre idéal piliti<iuc et notre loi; subsidiairement, nous accepterions une République conservatrice, toute dillérente de '^es deux triste*;, ineptes et fatales devancières.

UN TRIUMVIRAT PARLEMBIfTAIRE lYdl

condamné ; mais la Chambre avait commis une lourde faute, en s'érigeant accusateur, juge et partie dans sa propre cause ; elle avait paru accepter un duel légal avec les docteurs de la révolte et de l'anarchie, avec des écrivains qui avaient pour moyen le scandale, et qui semblaient avoir pris la devise de Basile : Calomniez, calomnies. Il en restera toujours quelque chose ; elle les grandissait, en leur offrant une tribune d'où leur voix retentirait avec plus de force et de crédit; elle devait se garder de se commettre avec des pamphlétaires, de les prendre au sérieux. Un jour, Timpéra- IriceLivie, se promenant dans les rues de Rome, aperçut des hommes tout nus, qui affichaient devant elle des attitudes indécentes; on lui proposa de les punir du dernier supplice , et elle se contenta de répondre : je n'ai vu là que des statues. De même la Chambre devait flageller les diffamateurs avec le dédain et le mépris, ou bien donner au pouvoir des garanties efficaces qui empêcheraient la presse d'empoisonner les âmes et les esprits.

Il serait injuste de rendre le barti républicain tout entier solidaire de la société des Droits de l'homme, des excès de la Tribune, Ce parti était aussi nuancé que le prisme solaire : communistes, socialistes. Jacobins, républicains de sentiments ou de principes, néo-girondins, néo-terroristes, républicains unitaires, fédéralistes, libéraux, tout cela formait une association hétérogène, une véritable tour de Babel politique. Quelques hommes, comme Armand Car rel, Lafayette, aspiraient aune république bourgeoise, parlementaire, et refusaient de fraterniser de cœur et d'idées avec la populace ; leur malheur, c'est qu'ils n'étaient pas écoutés, qu'ils prêchaient en vain la prudence aux téméraires, et la raison aux insen-^

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ses, aux démolisseurs d'Étal, aux hystériques de révolutions; au fond de leur âme, ils repouss€dent ces turpitudes atroces et stupides, et cependant ils s'empressaient de couvrir leur parti comme d'un bouclier de l'estime générale que leur caractère inspirait. Les sages prêtaient aux fous leur crédit; après la défaite, les honnêtes gens protégeaient de leur bonne renommée les faotieux et les anarchistes ; ils n'osaient couper leur queue et leur modération ne leur servait de rien ; on se prévalait de leurs noms en méprisant leurs conseils, qu'on traitait de pusillanimes.

Le mal s'accentuait de plus en plus : la société des Droits de l'homme annonçait avec arrogance son intention de marcher à l'aesaut du gouvernement ; l'impuissance de la loi révoltait tous les véritables amis de l'ordre, qui ne pouvaient admettre que la liberté fût le droit de travailler au renversement de la royauté par la calomnie, la presse et l'émeute. Les crieurs publics vendaient ou distribuaient impunément leurs immondes pamphlets,

INVENTIONS DU JuUK, OU REIMPRESSIONS DES PLUS MAUVAIS

JOURS : /es ('/'//// es f/c //f jjo/ice^ à la Potence les sergents de vil le! Prochnnatirni (ni,v ouvriers ntalisrs ; les Déhanches du

clen/é^ etc tous pleins d'attaques furibondes contre la

royauté, la propriété, la religion. L'administration fit arrêter et déférer aux tribunaux quelques-uns de ces colporteurs de scandale^ de ces hérmdts d'armes de f émeute. comme Louis Blanc lui-même les appelle. La cour royale, oubliant que la lettre lue et que l'esprit vivifie, refusa, d'après une interprétation judaïque et étroite de la législation en vigueur, d'admettre aucune limite à la liberté des crieurs publics. La Chambre des députés accorda enfui au ministère une loi qui soumettait ces derniers à l'autorisatioii, à la surveillance de lapoliceetde la municipalité.

UN TRIDKVIRAT i'AitLEIIKKTAIftE

Quelques jours après, le 25 février 1834, le gouvernement présenta la loi contre les associalions. Elle soumettait à l'autorisation préalable du gouvernement toute association religieuse, politique, littéraire nu autre, qu'elle fût ou non divisée en sections, ne tenait aucun compte de la périodicité, pesait sur tous les associés flans distinction; les contraventions pour défaut d'autorisation étaient renvoyées devant les tribunaux correctionnels, les attentats contre la sûreté de l'État devant la I Chambre des pairs, les peines aggravées en cas de réci- ' dive. Cette fois, l'imminence du péril rallia tous les partisans de la politique de résistance, qui soutinrent avec énergie le ministère : la discussion dura quinze jours ; elle fut tour à tour savante, profonde, passionnée et violente, mais toujours sérieuse. L'opposition entière combattit cette loi de salut social, depuis les membres de l'extrême gauche jusqu'à M. Odilon Barrol. Les dynastiques de l'opposition sentaient le mal et ne voulaient pas du remède; leur passion pour la popularité les entraînait aux ménagements les plus condamnables pour les factieux; c'est à eux surtout qu'on aurait pu appliquer ce mot célèbre de Bonald : ce que les hommes en politique, font le moins, c'est ce qu'ils veulent; ce qu'ils savent le moins, c'est ce qu'ils font. M. Guizot raconte qu'il témoignait un jour son étonnement de cette conduite inconséquente à l'un d'eux, banquier considérable, dont il connaissait les sentiments monarchiques. <i Que voulez-vous, lui répondit-il, vous autres, vous ne me ferez jamais de mal, mais ces gens-lù seront quelque jour les maîtres, et ils ont des amis qui pourraient bien, avoir la fantaisie de me prendre mon bien et de me couper la tête ; je ne veux pas me brouiller avec eux." Et l'illustre historien ajoute que beaucoup lui en

M)i) UN TRIUMVIRAT PARLEMENTAIRE

voulaient de signaler trop haut et trop longtemps d avance des périls qulls se flattaient de conjurer en n*en parlant pas. a J'ai cru bien souvent entendre résonner à mes oreilles les paroles de Prusias à Nicomède : ah ! ne me brouillez pas avec la République, y^ Déplorable tactique que celle de ces députés aveugles volontaires, affectant de croire à Tintervention de la police dans tous les complots, et voulant, selon l'expression pittoresque de Crétineau-Joly, fermer le cratère du volcan avec un bouchon de liège ! Involontairement on songe à Tautruche qui poursuivie par les chasseurs dans le désert, se cache la tête sous le sable, et parce qu'elle n'entend plus rien, s'imagine que ceux-ci ont renoncé & s'emparer d'elle. M. Thiers et les chefs de la phalange conservatrice n'eurent pas de peine à réfuter les sophismes de leurs adversaires : ils démontrèrent avec la dernière évidence que tout droit, dans une société civilisée, doit être réglé législativement ; que le droit d'association n'était compris ni explicitement ni implicitement dans les garanties do la Charte ; que concéder à de simples individus une faculté aussi exagérée, c'était déplacer le pouvoir à leur profit, laisser créer un État dans TÉtat; que la monarchie s'écroulait pour peu qu'on laissât la régularité s'introduire dans la révolte, et qu'on permît à lanarchie de se discipliner; qu'on n'avait aucune intention d'interdire les sociétés industrielles, littéraires, rolij^ieuses, mais que, si l'autorisation préalable était requise pour les sociétés anonymes, pour celles de bienfaisance, il était étrange et contradictoire de prétendre en aiïranchir les sociétés politiques, foyers de discordes, écoles normales de sédition, camps retranchés de tous les factieux. La loi fui adoptée par 246 voix contre 154 et portée aussitôt à la Chambre des pairs. C'est à Louis

UN TRIUMVIRAT PAHLEHKriTAIHK \ii\

Blanc que nous demanderons la jusUQcatîon de oetle grande mesure préservatrice. « M. Thiera, dit l'éorivain démagogique, n'avait certainement pas tort de montrer dans la société des Droits de l'homme une aripée, qui secouant tu guerre sur la nation, pouvait d'un instant à l'autre changer pour la France le cours apparent de la destinée. Sans la loi contre les associations, non telle que l'entendait l'opposition dynastique, mais telle que le gouvernemenl lu demandait, c'en était fait de la monarchie constitutionnelle; rien de plus certain, et ceiM( qui en doutaient, comme MM. Bignon, Bérenger et Oditon Barrot, ne savaient pas combien il y aurait eu daqg la démocratie organisée, de puissance et de vigueur. »

Il semblait que ce fût la destinée de la Chambre des députés de donner et de retenir à la fois, de passer brusquement d'un pôle politique à l'autre, de fortifier un jour et d'affaiblir le lendemain le ministère, tant elle souffrait de l'absence de grands partis politiques, disciplinés, tidèles à leurs chefs, résolus comme en Anglalerre à s'identifier avec leur système, à voter en toute occasion, avec ensemble, comme un seul homme. Au moment même où elle inaugurait une série de fortea lois pour lutter contre le désordre, au moment oii une terrible crise démagogique semblait imminente, où la Bociélé des Droits de l'homme faisait ses préparatifs de combat, un incident parlementaire inattendu vint altérer la composition du cabinet et l'amoindrir. Les décrets i}e 1806 et de 1807, rendus à Berlin par Napoléon I", fivaient amené la confiscation d'un certain nombre de navires américains ; l'empereur avait admis le principe d'une indemnité, mais n'avait pu s'entendre sur le chiffra avec les Ëtnts-Unis. La Restauration reconnut la légitjr K mité de leurs prétentions, en éluda l'examen, et, ré-

pondant à leurs instances par des raisons dilatoires, légua la question à son successeur. Le gouvernement de Juillet avait tout intérêt à entretenir les meilleures relations avec le cabinet de Washington : après un long et minutieux examen, la créance dont les États*Unis élevaient le chiffre à 70 millions, fut réduite d'un commun accord à 25, un traité signé en 1832 sur ces bases; on prélevait une somme de 1,500,000 francs pour satisfaire à diverses réclamations de négociants français, et d'importants avantages de tarifs étaient stipulés en faveur de notre commerce de vins et de soieries. Toutefois, le général Sébastiani avait commis une faute qui devait éveiller les susceptibilités d'une Chambre très-méfiante et très-jalouse de ses prérogatives : il avait omis de réserver le droit du Parlement d'accorder ou de refuser la somme, et il s'exposait à laisser protester la signature du roi, puisqu'en matière de subsides, le dernier mot appartient toujours à celui qui tient les cordom de la bourse. Malgré cet oubli, il semblait que le traité dût être consacré par une éclatante majorité, puisque le général Lafayette et une partie de la gauche Tappuyaienl. Au contraire, un débat acharné s'éleva: en vain, M. Duchatel, le duc de Broglie, M. de Lamartine démontrèrent péremptoirement Téquité morale et la sagesse politique de cette transaction, dont Tintérôt bien entendu de notre crédit, le droit des gens, Thonneur et la loyauté prescrivaient l'adoption. L'article T' qui portait ouverture du crédit de 25 millions et qui était la loi même, fut rejeté à une majorité de huit voix. Que s'était-il passé? A quelles influences, à quelles intrigues avaient obéi les députés? On ne le sait. Le duc de Broglie, blessé dans sa fierté, porta aussitôt sa démission au roi. Son départ privait le cabinet d'un de ses trois principaux membres;

tN TBItMVlHAT PAllLRIIEI>TAtnF 403

il fallait au plus tôt obvier h ce Kcheux inconvénient. Il eut pour remplaçant l'amiral de Rigny, MM. Barthe et d'Argoiit sortirent du cabinet, M. Duchntel devint ministre du commerce, et M. Persil garde des sceaux. Quatre jours après la retraite du ducde Broglie.le 4ayril, le ministère était remanié et réorganisé.

Le 9 avril, l'émeute, fomentée, préméditée de longue date, éclatait à Lyon, et durant cinq jours ensanglantait, dévastait la seconde ville du royaume. En 1831, l'insurrection lyonnaise avait été déterminée par une question industrielle, la question des salaires et des tarifs, en ift34, l'insurrection était toute républicaine : de nombreuses sociétés, des journaux démagogiques avaient exploité les ressentiments, les misères des ouvriers. Des deux côtés, on se battit avec acharnement ; l'armée resta fidèle à son drapeau, à son devoir : c'est en vain que les apôtres, les souteneurs de l'anarchie avaient tenté de s'insinuer auprès d'elle et de lui persuader qu^ faire feu sur eux est un crime de lèse-majesté nationale. Le ISavril au soir, voyant qu'aucun secours ne leur arrivait des départements, comme on leur faisait espérer, que la garnison tenait bon et se renforçait à chaque instant, les rebelles déposèrent les armes ou se dispersèrent. Parmi les soldats 131 morts et 192 blessés, parmi les factieux 170 morts, attestaient la gravité do la lutte; la plupart de ces derniers n'appartenaient pasaux fabriques lyonnaises et étaient étrangers à la ville.

La conspiration était générale et de longue baleine; elle se propagea dans un grand nombre de villes comme une traînée de poudre, avec un ensemble, une précision, qui dénotait la puissance et l'activité du comité central des Droits de l'homme. A Saint-Élienne, Saint-.Symphorien, Grenoble, Auxerre, Marseille, Arbois, Lunéville,"

W\ UN TRIUMVIRAT PARLKM ENTAI RE

la sédition multipliait aes tentatives criminelles; mais il n'y eut là que des commencements de perturbation, des ébauches de collision aussitôt réprimées, et reflbrt du pouvoir se concentra tout entier sur Paris.

Les coryphées des Droits de T homme, les prétendants républicains n'avaient pas dit leur dernier mot : ils avaient inutilement es^yé de s'opposer à l'exécution de la loi sur les crieurs publics, ils comprirent que la loi sur les associations était le prélude de leur ruine, et résolurent de tenter un suprême effort. Dans ce but, ils suscitèrent une prise d'armes universelle, et commencé* rent à répandre une sourde agitation dans la capitale, au moyen de fausses rumeurs, et de dépêches mensongères. C'est ainsi qu'au plus fort de la lutte à Lyon, des bulletins, des proclamations, datés de l'an XLII de la République, circulaient dans les rangs des révoltés: a A Vienne, disait l'un de ces placards, la garde nationale est maîtresse de la ville; elle a arrêté l'artillerie qui venait contre nous ; partout l'insurrection éclate. Patience ot courage ! la garnison ne peut que s'affaiblir et se démoraliser. Quand même elle conserverait ses positions, il suffit do la tenir on échec jusqu'à l'arrivée de nos frères des départements. A Paris, la Trihwic^ par Taudaco ot le cynisme de ses impostures, enflammait lardeur des sectaires, et leur soufflait la fièvre du combat : « Les Lyonnais sont maîtres do la ville, écrivait cette feuille le l;^ avril, ils ont proclamé un gouvernement provisoire et la république; la troupe a montré beaucoup d'hésitation... Le 52'^ régiment, qui est en garnison à Belfort, s'est insurgé et a proclamé la République. » Le gouvernement se tenait sur ses gardes; afin découper court à toute tentative, de décourager les prétoriens et les janissaires de Tanarchie, il fit arrêter et incarcérer

ON TRIUMVIRAT PAfllBMRNTAIRR

au nombre de \bO environ, les principaux cbefe den Droits de Tbomme. Un gentilhomme breton, nommé Keraausie, maniaque d'omeutes et de conspiration», d'une nature Tûagueuse, bardto, indomptable, devenu jacobin et carbonaro, avait organisé aous le nom de section d'action, nngroupe de 1200 individus, plus fous, ■ plus exaltés que les autres, triés avec soin, tous connus do lui, aveuglément dévoués, comme ces énergumênes du Vieux de la montagne, dont l'histoire nous a rapporté les terribles et monstrueux exploits. Kntro eux, aucune communication écrite, aucune réunion fixe; il passait en revue ses séides, isolément, éparpillés dans les rues, ou par petits groupes, leur donnait sea iritructions à voix basse, et déjouait de la sorte les infatigables recherches de la police. C'était là lavant-garde du parti républicain, son corps de francs-tireurs, investi de droit ou de fait du privilège d'engager la bataille. Kersausie fut arrêté au moment même où il passait sur le) boulevards «ne de sea mystérieuses revues, saisi brusquement et emmené à la Conciergerie.

Le ministère avait frappé l'insurrection à la tête, en lui enlevant ses chefs, en faisant mettre les scellés sur les presses de la Tribune, organe, bréviaire des Jacobins, confidente de leurs projets, écho de leurs imprécations, symbole de leurs fureurs. 11 avait publié une dépèche reçue de Lyon le 13 avril et portant : « Lyon est délivré ; les faubourgs occupés par les insurgés sont tombés en notre pouvoir ; les communications sont rétablies partout. Les malles-poste ont repris ce soir leur service. Les anarchistes sont dans le plus grand désordre. » Puis en annonçant ces nouvelles dans un supplément extraordinaire du Monilmr, il ajoutait un dernier avertissement ol prévenait les révolutionnaires que dos forces

considérables étaient préparées, et que la répression serait aussi prompte que décisive. Mais que peut la voix de la vérité là où la passion règne en souveraine? « L'esprit, écrit Guizot, s'enivre comme le corps, il y a des idées capiteuses^ qui une fois entrées dans Tintelligence, enflamment le sang, tendent les muscles, et précipitent les hommes vers l'objet auquel ils aspirent et qu'ils se promettent, quels que soient pour l'atteindre les périls à courir, les attentats à commettre, et les obstacles à surmonter. » Le 13 avril, à cinq heures du soir, l'insurrection éclata dans Paris; elle dura deux jours, et comme en 1832, le quartier Saint-Méry devint le principal théâtre de la lutte. Réfugiés dans leurs rues tortueuses et étroites, embusqués derrière leurs barricades, les insurgés invisibles frappaient à coup sûr, faisant de nombreuses victimes parmi les officiers, et s'échappant de maisons en maisons, sans pouvoir être atteints. L'amiral de Rigny et M» Guizot purent dire devant la Chambre des députés qu'on s'attendait à une bataille et qu'on n'avait trouvé que des assassins. Enflammés par la colère, furieux de se voir décimés sans défense, les soldats se laissèrent un moment aller à de cruelles représailles. Dans la rue Transnonain, un capitaine blessé et emmené sur un brancard est percé déballes par une fusillade partie do la maison nM2 ; hors d'euxmêmes, les soldats enfoncent les portes, se répandent dans toutes les chambres, et massacrent indistinctement plusieurs personnes innocentes, tandis que les coupables se sont enfuis par les toits. L'acte était atroce, mais la vapeur du sang enivre comme le vin, et lorsqu'on assassine des soldats d'une fenêtre, ils n'ont guère le temps ni le loisir d'ouvrir une enquête, et de reconnaître les vrais criminels. Il faut blâmer cette scène de sauvage

IIN TBItTNVlRAT rARLEHIiHTAlHB 407

emportement, et toutefois ea laisser toute la responsabilité à ceux qui l'ont provoquée ; il faut protester contre l'absurde légende des massacres de la rue Transnonain qui ont si longtemps défrayé la plume des écrivains démagogiques, réduire à ses justes proportions ce déplorable épisode, remettre l'histoire à la place du roman, réserver ses malédictions pour les /iravt de Témeute et les ruffians de la Révolution. En dehors de ce fait exceptionnel et isolé, la répression avait revêtu et conservé un admirable caractère d'humanité; -lOO insurgés avaient été arrêtés et faits prisonniers, les armes à la main, et l'on ne sait si on doit hausser les épaules ou s'indigner, lorsque Louis Diane ose comparer aux massacres de septembre 1792 les dispositions prises par les défenseurs

H de l'ordre à Lyon et à Paris.

H Ce n'était pas assez pour te gouvernement d'avoir

■ terrassé la révolte, et remporté une grande victoire; H il fallait prendre des mesures décisives pour prévenir le H retour de ees épouvantables forfaits. « La première et

■ la plus urgente était que de si effroyables événements, H leurs causes, leurs développements progressifs, le carac-

tère et les vues de leurs auteurs fussent mis complètement à découvert; il fallait que devant le pays, le grand jour se levât sur la maladie révolutionnaire, sur ses sources, ses symptômes, ses ravages et ses effets. 11 fallait aussi que les moyens matériels qui avaient servi

Ià commettre ces sanglants désordres fussent enlevés et interdits à ceux qui voudraient en faire un si coupable emploi, a A cet effet, le cabinet présenta le 15 avril, un projet de loi portant des peines sévères contre ceux qui détiendraient des armes ou des munitions de guerre, qui en feraient usage ou qui prendraient une part quelconque à une insurrection. En même temps, une or-

4I>8 UN TR!UMV!WAT FARLKMKNTAIRK

donnance du roi déférait à la Cour des pairs le jugement de tous ces attentats sortis d*un seul et même complot. Nous approuvons ces deux mesures, et cependant nous ne saurions nous empêcher de trouver que c'étaient là des remèdes insufllsants, des palliatifs, des expédients temporaires, et que les ministres de la tno* narchie de Juillet manquèrent ici de cette grande et large clairvoyance qui devance, domine et entrmne le public. Si le lendemain de la victoire, ils eussent fait aux Chambres la proposition suivante : Paris, foyer et refuge de Tinsurrection, menace sans cesse la France, la royauté, les Chambres; Paris porte une révolution dans ses flancs et renferme les éléments de vingt comités de salut public; il faut attaquer , la démagogie daos son repaire; nous demandons que d'urgence et par un vote solennel^ vous déclariez que vous siégerez désormais à Versailles, nous posons la question de cabinet ; les députés, les pairs, troublés et surpris, auraient accordé un vote de confiance à un ministère qui venait de leur rendre ua signalé service en domptant Tanarchie. Dès lors, la royauté n en était plus réduite à vivre en quelque sorte au jour le jour, k se préoccuper de se défendre; elle recouvrait aussitôt la confiance de toute TEurope, elle pouvait supporter facilement les abus de la liberté, les inconséquences, les querelles byzantines des parlements, ouvrait au pays une ère indéfinie de prospérité permanente, de sécurité absolue, réduisait à Timpuissanco les sociétés secrètes, qui, privées de leur point d appui, de leur fatal auxiliaire, tournoyaient en quelque sorte dans le vide et se mouraient d'inanition. Dès lors, plus de révolution do 1848, plus de coups d'État, plus de Deux-Décembre, plus d'appel à la force matérielle et brutale, plus de politique abracadabrante;

ttN THlrUVIBAT rABLKMBKTAiri

lis le droit, à la place de k fantaisie révolulionnaire, In politique d'équilibre, une paix glorieuse et féconde au lieu de guerres continuelles et insensées, desluvaslons, des démembrements, une tranquillité profonde au lieu des attentats de juin 1848, de mars 1«71. Un homme robuste et bien armé rencontre un malfaiteur au coin d'un bois, et après l'avoir vaincu, lui laisse toutes see armes. Un général en chef commande cent mille hommes, ceux-ci ont des canons myés, des chassepots et tout l'avantage de la position ; l'armée ennemie est quatre fois moins nombreuse, et n'a que de mauvaises armes de pacotille. Comment qualifier la conduite du voyageur? Que dirait-on du général qui partagerait avec son adversaire ses canons, ses fusils perfectionnés et pousserait la candeur jusqu'à lui céder sa positîonT Livrée à ses propres ressources, la démagogie ne saurait lutter un instant contre les défenseurs de l'ordre; lorsque ceux-ci lui laissent sa citadelle, son arsenal, Paris en un mot, ils ressemblent au voyageur, ou au général qui rétablissent et égalisent les chances du combat. En 1834, personne ne songeait au remède que nous indiquons, et dont les impérieuses leçons de l'histoire démontrent depuis quatre-vingts ans la nécessité; on croyait avoir assez fait si l'on allait au plus pressé, si l'on ftvait prévu et déconcerté le mal à courte échéance. On oubliait que tous les gouvernements périssent par l'abus I du principe qui leur a donné naissance; les gouverne- Ijnents démocratiques par l'anarchie, les gouvernements FaïUilaires par la guerre, et les gouvernements de droit divin par leurs prétentions extra-légales. A son tour, ie gouvernement parlementaire devait périr de la môme façon; la condition de sa durée, de sa vie, était celle-ci: lutte constante pour la liberté, pour l'ordre, au nom de

A\0 UN TKIUMVIRAT PARLEMENTAIHB

la France, contre la révolution, contre Paris; contraste perpétuel entre Torigine et le but. La royauté de Juillet est tombée à cause de sa confiance dans Paris : son optimisme Ta perdue.

Cette tranquillité du public, des Chambres, des esprits les plus éminents, compromettait sans cesse le régime parlementaire et aggravait ses difficultés. La France a besoin d'un peu de danger pour être raisonnable; rendu à une sécurité apparente, le parti de Tordre n'allait pas tarder à s'émietter, à se disperser, à s'éparpiller. Chassez le naturel, il revient au galop, a dit La Fontaine. Quelques jours s'étaient écoulés depuis l'insurrection, et déjà chacun revenait à ses préjugés, obéissait à ses prétentions personnelles. L'épée de Damoclès de la démagogie ne semblait plus prête à tomber ; on croyait avoir à tout jamais refoulé le péril ajourné, et le nonchaloir politique de la plupart s'accommodait volontiers d'une espèce de fatalisme imprévoyant et quiétiste. Les pouvoirs de la Chambre des députés étant près d'expirer, une dissolution fut prononcée; les élections consacrèrent la défaite éclatante de rextrême gauche avec le triomphe des conservateurs. Le changement le plus considérable s'opéra au profit du groupe qu'on nommait le tiers-parti : vacillante dans ses principes, incertaine dans ses voies, cette fraction se recrutait de tous les indécis honnêtes, d'intrigants méticuleux et versatiles, (c des esprits sages, mais timides et enclins à placer la sagesse dans la fluctuation, des esprits vaniteux et prétentieux, mais exigeants et tracassiers, des cœurs droits mais faibles, des amourspropres susceptibles et jaloux. » C'était quelque chose de va^^ue, d'indéterminé, de (luide, qui s'évaporait au toucher, quelque chose d'insaisissable comme la vapeur de Tair; on ne pouvait l'appeler un parti, tout au plus une

UN TRIUMVIRAT PARLKMKNTAIRK 411

coterie ; incapable de former ua ministère à cause de son défaut de système, de discipline et d'homogénéité, et toutefois doué d'une force négative et destructive. Ses membres travaillaient à semer la division au sein du ministère, lui faisant une guerre puérile et capricieuse, peu sympathiques surtout aux doctrinaires, reculant devant la lutte au grand jour, se dédommageant par de sourdes intrigues, de mauvais propos, et de petites manœuvres. Us avaient leur chef ou plutôt leur représentant le plus distingué dans M. Dupin président de la Chambre des députés : ils étaient maintenant au nombre de 80, et pouvaient par leurs votes, faire pencher la balance d*un côté ou de Tautre.

MM. Thiers et Guizot sentaient qu'ils auraient à lutter contre de pénibles obstacles, et ils supportaient avec impatience Tim popularité du maréchal Soult. Le tiersparti, Topposition, beaucoup de fidèles amis du cabinet lui reprochaient ses dépenses excessives, son manque de tact politique, son administration confuse, ses prétendues complaisances envers le roi. Ses collègues se plaignaient aussi de ses exigences, de son humeur inégale et susceptible, de son caractère méfiant, bourru et incommode. Députés et ministres ne se souvenaient pas assez des grands services rendus par le maréchal : aux orateurs subtils épluchant minutieusement les francs et les centimes du budget de la guerre, le vieux soldat, que Napoléon proclamait le meilleur organisateur des troupes de TEurope, aurait pu répondre d la façon de Scipion : « j*ai levé 400,000 hommes ; allons au Capi tôle et rendons gnicesaux dieux : » Il n'avait, écrit Guizot, <c en politique point d'idées arrêtées, ni de parti pris^ ni d'alliés permanents. Je dirai plus : à raison de sa profession, de son rang.

413 un TBIUMYIRAT PABLBVBHTAIRE

de sa gloire militaire, il se tenait pour dispensé d en avoir; il faisait de la politique comme il avait fait la guerre, au service de TÉtat et du chef de TÉtat, selon leurs intérêts et leurs desseins du moment, sans se croire obligé à rien plus qu'à réussir, et toujours prêt à changer au besoin, sans le moindre embaras, d'attitude et d*alliés. Mais, dans cette indifférence, et pour ainsi dire, dans cette aptitude volontaire à une sorte de polygamie politique, il ne manquait ni d* esprit de gouvernement, ni de résolution dans les moments difBciles, ni de persévérance dans les entreprises dont il s* était chargé. On aurait eu tort de compter sur son dévouement, tort aussi de se méfier de son service. Il lui fallait ses sûretés et ses avantages personnels; cela obtenu, il ne craignait point la responsabilité, et se plaisait au contraire à couvrir de son nom le roi, qui ne trouvait en lui ni volontés obstinées, ni prétentions incommodes, quelquefois seulement certaines susceptibilités spontanées ou calculées, mais faciles a calmer. C'était d'ailleurs un esprit inculte et rude, un peu confus et incohérent, mais sensé, fécond en ressources, d'une activité infatigable, robuste comme toute sa personne, et il avait, dans la pratique de la vie, une autorité naturelle, grande dans l'armée, même sur ses égaux, grande sur ses subordonnés administratifs, et dont il savait quelquefois se prévaloir dans l'arène politique avec un art efficace quoique peu raffiné, pour imposer à ses adversaires, ou pour échapper aux embarras de la discussion. ))

Le roi, auquel on proposait le maréchal Gérard pour remplacer Soult, et qui comprenait l'importance de ce personnafçe aux yeux des cabinets européens, di-

UN TBIimyiBAT PABLEIESTAIHH 413

sait avec raison à ses minisires : vous perdrez au change. Mais un dernier dissentiment avait amené dans le conseil une discussion pleine d'aigreur entre le ministre de la guerre et ses collègues. Les esprits étaient alors vivement préoccupés au sujet de l'Algérie qui nous coûtait beaucoup d'or, beaucoup de soldats, et dont la possession semblait encore très-incertaine, très-précaire et rudement contestée. On reprochait h l'administration militaire ses dépenses arbitraires, la dîla- ' pidation des magasins de l'État; M. Dupin rappelait ttu.x applaudissements de la majorité de quelle ma- , nière les Romains fondaient leurs colonies et leur assuraif^nt une durée si prodigieuse. « Pour fonder une I colonie, on employait, disait-il, non pas le fer de la I fence qui détruit, mais le soc de la cliarrue qui prol duit, et l'on apprenait aux citoyens que la civilisation commence par l'agriculture et finit par la stérilité. » De là un courant de réaction très-vive contre le despotisme militaire, et si le maréchal !^ouU, avait pu, l«u nom du conseil, déclarer que la France garderait tout cas sa conquête, les ministres se montraient [ profondément divisés sur le mode de gouvernement l de l'Algérie. Le maréchal soutenait que la lutte contre fies Arabes était notre première affaire et se montrait F en cein bien plus clairvoyant : MM. Thlers et Tmizot I proposaient de rendre le gouvernement civil afin d'é- ^ carter les obstacles que les griefs contre le régime militaire avait suscités dans les Chambres. De là une série do discassions violentes et animées : pour mettre fin à cet élat de discordes, le maréchal dut se retirer et céder sa place au maréchal Gérard, qui le 8 juillet, fut nommé ministre de la guerre et président du con- ^Lteil. H Ce fat, dit Guizot, de notre part une faute et

une double faute ; nous avions tort de saisir cette occasion pour rompre avec le maréchal Soult et Técarter du cabinet; il nous causait des embarras pcurlementaires et des ennuis personnels, n^s il ne contrariait jamais et il servait bien quelquefois notre politique générale. C'était à nous de donner aux Chambres Texemple de le soutenir, et s*il devait tomber, il valait mieux qu*il tombât devant un échec public que par un mouvement intérieur. La retraite du duc de Broglie avait déjà été un affaiblissement pour le cabinet ; celle du duc de Dalmatie aggrava le mal, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que la porte par laquelle il était sorti restait une brèche ouverte à Tennemi que nous combattions. »

En effet, le maréchal Gérard était un brillant soldat, et n'avait pas d'autre mérite ; par amour de la popu^ larité, il se laissait entraîner peu à peu vers Topposition. Le tiers-parti, qui comptait sur lui 'comme sur son homme-lige, crut le moment venu de lever les masques, et l'adresse de la Chambre marqua son premier essai d'hostilité envers le cabinet; cette adresse dont chaque phrase louvoyait entre le blâme et l'approbation, était son œuvre ; elle renfermait des insinuations équivoques et malveillantes envers les ministres, était semée de conseils détournés, et manquait absolument de franchise. Le tiers-parti cherchait en même temps àalTaiblir le cabinet sur une autre question, qui absorbait Intention publique : il s'agissait de savoir si le gouvernement accorderait l'amnistie aux insurgés d'Avril. Les républicains la repoussaient tout haut et la désiraient au fond de leurs cœurs comme une délivrance pour eux-mêmes, comme un aveu de l'impuissance, de la faiblesse de la monarchie. L'opposition dynastique la réclamait au nom

LIS THimVIRAT PAHI-EKENTAlBi; 4IS

de l'humanité, de la réconciliation; le tiers-parti, qui ne répugnait pas en général à la répression, blâmait le procès comme une Faute, s'efTrayait do sa durée, de son étendue, des complications qui pourraient surgir, l estimant que le gouvernement, était assez fort pour pardonner. L'amnistie, la raison politique et le bon sens l'indiquaient, était une mesure impossible et inopportune; elle n'est justifiée que lorsqu'elle met fm à de grandes discordes civiles, lorsqu'elle désarme les I partis; on n'oublie le passé, on ne le met à néant, que 1 ri le présent permet d'espérer le repentir des coupables } dans l'avenir. Loin de là, les révolutionnaires redou- ' blaient d'arrogance et de menaces; du fond des prisons, comme dans leurs journaux, leur langage restait audacieux et violent. Leurs apologistes les représentaient l comme des malheureux, non comme des coupables; la I garde nationale, la bourgeoisie ne se souciaient aucu- [■ nement de les voir rendus à la liberté du mal. L'amnistie ■ avant le jugement eût été un acte d'insigne faiblesse envers la démagogie, qui n'eût pas manqué de railler la couardise, la débonnaireté du gouvernement, et qui se serait crue plus forte, plus proche que jamais du succès définitif. La sévérité envers les méchants est un acte de miséricorde, de justice envers les bons; qu'un jury acquitte un criminel avéré, il lui permet peut-être d'assassiner vingt honnêtes gens ; s'il le condamne à mort, il aura épargné la vie de ceux-ci. l'n gouvernement sérieux n'a pas le droit de faire du sentimentalisme politique : il doit se souvenir que toutes ses mesures peuvent avoir

Iune portée incalculable sur les destinées, la prospérité de la nation, qu'il peut, d'un mot. à l'intérieur comme à l'extérieur, déchaîner la guerre civile et la guerre étrangère, et par une imprévoyante concession, com-

416 UM TRIUMVIRAT PARtEMBHTAlRB

promettre la fortune et la vie de milliers de citoyens.

Le cabinet avait senti qu'il ne pouvait être question de Tamnistie, et que beaucoup Texploitaient dans un but personnel, soit pour changer la politique du gouvernement, amener un autre système, une autre majorité, soit pour favoriser les desseins des conspirateurs. Mais le maréchal Gérard était partisan de la clémence, de la générosité : circonvenu par les amis des prisonniers, enguirlandé par le tiers-parti auquel le rattachaient des liens d'étroite intimité, encensé par la presse de Topposition, il avait fini par se persuader que son honneur et sa popularité ne lui permettaient pas de transiger sur ce point. Il donna sa démission, et le 29 octobre 1834 se retira de l'arène politique où il s'était montré faible, incertain et timide.

Il ne pouvait convenir à des hommes comme MM. Guizot et Thiers de se laisser affaiblir par le tiers-parti, de tolérer que celui-ci leur arrachât, lambeaux par lambeaux, l'autorité et la puissance ; ils suivirent l'exemple du maréchal Gérard, et se retirèrent avec trois de leurs collègues. Le roi se retourna vers le tiers-parti et demanda à ses meneurs de constituer un ministère. Dupin refusa d'échanger sa haute situation de président de la Chambre des députés et de procureur général à la cour do cassation, contre les honneurs incertains de la présidence du conseil ; il ofîrit son frère en gage de son appui, et le 10 novembre, \q Monitcttr publia des ordonnances qui instituaient un nouveau cabinet avec le duc de Bassano comme président du conseil. Le tiers-parti avait voulu s'affirmer et montrer son existence; Dupin s'écriait avec orgueil : on ne dira pas maintenant que nous sommes des hermaphrodites. Hélas ! c'était bien le cas de répéter avec l'Ecclésiaste : Vanité des vanités, tout n'est

UN TBIUHVIBAT l'AHI.lillBHTAlHK 417

que vanité! Ce minislêru qui comptait, après tout, des homniâs de mérite, qui se llattaib d'établir le ré(;iaia parlemonlaire dans sa prétendue sincérité, c'est-à-dire d'empêcher le roi do gouverner, ce ministère ne fut pas pris au sérieux par l'opinion publique, qui de suite, le jugea sans principes, sans appuis, sans aucune condition de durée. On s'amusait de lui, on le plaisantait: on ne lui faisait pas môme l'honneur de l'attaquer, do le discuter; troublés par ce sourire universel, par cette hilarité générale à leur aspect, les nouveau?: ministres donnèrent leur démission le 13 novembre, et leurs prédécesseurs consentirent à rentrer aux atTaires avec le maréchal Mortier, qui accepta la présidence nominale du conseil. Le ministère des trois jours, cette no'Uvelle journée des Dupes, ce chtUeau de cartes constitutionnel, prouva d'une manière éclatante l'impuissance politique du tierft-parli, que les journaux se plurent & décorer du nom de l'ard vimw/ne.

a Malheureusement, c'était là une de ces victoires qui enveniment la lutte plus qu'elles ne fortifient les vainqueurs. De cette apparition fugitive du tiers-parti dans le gouvernement, il resta des amours-propres blessés, des prétentions excitées, des engagements précipités, des hommes compromis les uns contre les autres au delà de leurs prétentions, réelles, et de la part des diverses nuances de l'opposition , un redoublement d'humeur et d'ardeur contre le minislère, suscité par le déplaisir

Ique leur causait leur propre impuissance & former un gouvernement. « A ces ferments de discordes, à ces chocs des vanités froissées, se joignaient d'autres raisons qui rendaient le cabinet cliancelant et précaire, malgré ses succès à la Chambre. Le prince de Talley- L rand, qui commençait à ressentir le poids de l'âge, que

418 UN TRIUMVIRAT PARLEMEIITAIRE

le spectacle de ces crises ministérielles répétées de ces fluctuations politiques indisposait et dont les relations avec lord Palmerston s'étaient sensiblement altérées, donnait sadémission d^ambassadeur à Londres, et sa retraite était considérée, surtout par les cours européennes, comme un fâcheux symptôme de Tétatdu gouvernement français. Le maréchal Mortier souffrait de son insignifiance politique, que son inexpérience complète de la tribune et des affaires rendait tous les jours plus sensible; il ne put supporter plus longtemps le fardeau du pouvoir, le 20 février 1835, il donna sa démission et les autres ministres mirent leurs portefeuilles à la disposition du roi.

Il fallait que celui-ci recommençât ses recherches, et il se remit à cette besogne ingrate avec courage et résignation. Successivement il s'adressa à M. Dupin, au maréchal Soult, au général Sébastiani, au comte Mole ; tous se récusèrent, ou purent se convaincre qu'ils ne sauraient grouper autour d'eux ni un cabinet, ni une majorité. On s'inquiétait dejcet interrègne ministériel, de ces lenteurs, de ces incertitudes, et Topposition aurait volontiers saisi ce prétexte pour empiéter sur la prérogative royale et faire intervenir la Chambre dans le choix des ministres; mais, comme le démontra M. Guizot, celle-ci n'avait d'influence à exercer sur le choix ou sur les destinées du cabinet, qu'indirectement, par son opinion générale, par ses votes généraux ; tout mode d'intervention direct, immédiat, positif, aurait été un désordre constitutionnel.

En passant dans l'intervalle de six mois du maréchal Soult, au maréchal Gérard et au maréchal Mortier, la présidence du conseil était de plus en plus devenue une apparence, une fiction, et en même temps un moyen d'opposition pour les adversaires du cabinet, unembarras pour ses amis. LeducdeBroglie paraissait aux Chambres

et au public, le seul homme capable de rendre à la prédence du conseil son autorité, son prestige ; mais le roi avait peu de goût pour son ancien conseiller, dont le prince de Talleyrand disait avec plus d'esprit que de raison, que sa vocation était de ne pas être ministre des affaires étrangères. Louis-Philippe craignait qu'un triumvirat parlementaire composé de MM. Thiers, Guizot, de

Broglie, ne pesât sur lui d'un poids trop lourd, et ne reprît avec plus de force les habitudes de Casimir Périer. Ces trois ministres réunis, dis€dt-il, c'est Casimir Périer en trois personnes. D'autre part M. Thiers hésitait à s'associer au duc de Broglie, ami intime de M. Guizot, qui ferait pencher la balance en faveur des doctrinaires, dont il tenait à rester différent et distinct. Toutefois le roi et M. Thiers eurent la sagesse, le bon esprit, de mettre de côté leurs préférences, et le cabinet fut enfin reconstitué le 12 mars avec le duc de Broglie ministre des affaires étrangères et président du conseil. M. le maréchal Maison, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, remplaçait le maréchal Mortier auministère de la guerre, elM M. Guizot, Thiers, Duchâtel, Humann, Persil^ avec l'amiral Duperré, conservaient leurs portefeuilles.

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