‹ Les historiens de la monarchie constitutionnelleChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ouiiol : la muléculc religieuse; les i)diix minières de l'historien; le Rîchc-

I et le théoricien du rf fcime reprC-sentatir; le coniiaualeur dea grands coasUlulionncla de 1780. Les hommes à principes. — Dupia &lai : le plus Hpiriluel des esprils cummiins ; le juriscoasulte doniine et alisorba l'hommu politique ; ïa ronmire d'interprêier lit révolution de 1830 : u^ coutnt lypBllaEmatitiuc lumpu pour inexécution dei l'ondJtJons et rar^l

c des clauses nouvelles ; l'Iiomme-kalÉidaicope -, ses perpéiuellrs Dscillttions du centre droit au ccuire gauche. Il s raît la guerre île partisane en laveur de la monarchie. Le Dupînisme. — Odilon Barrot : l.i cataracte politique; l'hjpcrlrophie du moi poussée Jusqu'il ses dernières îtes; un Narcisse politique. Le don (Juichollc d» la liberté. M. Bar- <x\ mort dans l'im pénitence finale. — De SalTâady. — Louii Blanc: les malbiteurs intelieetueJs; l'apothéose de l'insun-eciion; les coutradîc-

II de Lnuis Blanc ; le père Loriquet de la démagoeie ; le Tvrtée. le t»rde du RoHalisme; de chacun suiiant sa capacité, à chacun suitar.t

s besoins; l'Eliacin du gouvernement provisoire. Un Baudelaire politiijue. — Crétineau-Joly : le radical hianc et le radical rouge. L'ii historien apocalyptique et théocralique. — D'IIaussonville. — Do Non-

vion. — Duc d'Orléans : l'armée d'Afrique; la première expédition de Constantine ; la ville du diable, le Gibraltar du désert. Le Jugurtha moderne. — De Cormenin : la logique de Tabsurde ; le jurisconsulte, l'écrivain et le pamphlétaire; le Benvenuto Cellini de la littérature. Les inconséquences et les avatars d'un logicien. — DeLoménie. —Alphonse Karr : les Guèpet; l'histoire en robe de chambre et en déshabillé; les gazelles de M.Thlers ; le gouvernement sauvage. ^ Henri Heine: lemoderoe Aristophane, le roi de l'esprit, de l'humour et de l'iroDie ; deux dilettantes politiques; les prophéties de Heine sur la Prusse. — Pépin, Vitet, Oranicr de Cassagnac , de Montalivet, Capeflgue, d'Audiffret, Sauzet, Gisquet. Trognon, Duvergier de Hauranne, Lacave-Laplagne, etc..

GuizoT. — On a écrit un assez grand nombre d'ouvrages d'ensemble ou de livres spéciaux surla royauté de Juillet; mais ces œuvres ont surtout le caractère de mémoires émanant d'hommes qui racontent les événements dont ils ont été témoins oculaires, dans lesquels ils ont joué eux-mêmes un rôle principal ou accessoire. Nous croyons utile de dire dans quel esprit sont rédigés ces ouvrages dont quelques-uns revêtent la dignité et la grandeur de la véritable histoire. Parmi eux, nous citerons en première ligne les Mémoires de M. Guizot.

M. Guizot, le prince des doctrinaires, a été un des premiers hommes d'État, un des premiers orateurs, un des premiers historiens de notre siècle. L'homme d'État, nous essayerons de le dépeindre dans le cours de cette étude; l'orateur, chacun le sait, se place à côté de Royer- Gollard et de Berryer; l'historien se montre l'émule et le rival d'Augustin Thierry. Dans ses livres sur l'histoire de France, sur la civilisation en Europe, il fait preuVe d'une science, d'une sagacité incomparables; nul mieux que lui ne sait démêler nos anciennes origines, éclairer d'une page des faits, jusqu'alors douteux ou inconnus, mettre en relief l'idée dominante, faire jaillir la philosophie, lé sens ésotérique des événements. Et cependant ces admirables monuments de notre passé nous sem-

LES IIISTOBIEHS DE LA MOKAItCUIC COSSTITCTIONNKLLIO

blent moins merveilleux que ces huil volumes de mémoires où il se raconte lui-même, où ses jugements resteront le plus souvent ceux de la postérité, où son imprirtialité est telle qu'on croirait lire les annales de la royauté constitutionnelle racontées par un écrivain du vingtième siècle. Il s'est promis >> d'être fidèle à ses «mis, équitable envers ses adversaires, sévère pour luimême» et il a tenu parole.

M. Guizot n'est certes pas un harmoniste, ni un poëte ni un peintre; son style n'a ni l'éclat ni!e coloris de celui d'Augustin Thierry ou de Chateaubriand, etscs premiers ouvrages demeurent empreints d'une sorte de gravité sévère et doctrinale. Diderot, dans son Neveu de Hameau, parle de la molécule paternelle d'où dérivent, selon lui, les vertus et les défauts héréditaires; ne pourrait-on pas dire de M. Guizot, qu'il subit lui aussi l'inlluonce delà molécule religieuse et de son long séjour dans la patrie du savant et inflexible Calvin? Tout d'abord, il nous apparaît comme un logicien, un philosophe, disciple de Eoyer-Collard ; le protestant, le professeur se font jour ■ou» l'écrivain. Plus tard, lorsqu'il s'est mêlé davantage aux choses et aux hommes, lorsque la douleur a attendri cette Ame rigide et intrépide, la vie, le souflle hi le mouvement se répandent dans ses écrits ; le calviniste fait place au chrétien, au spirilualiste, et, comme les temples protestants étonnent par leur nudité, leur sibÂnce d'ornements, tandis que les églises catholiques trillcnt dans la splendeur de leurs statues, de leurs peintures, de leurs vitraux, mais les uns et les autres imposent par leur majesté et leur élévation, de même les derniers ouvrages de l'iliustro hfbtorien nous laissent davantage deviner son âmo, et il y règne une austère émotion, une Iristesse sloïque qui ajoutent à leur sculp-

6 LES UISTOBIENS DE LA XONARCUIE CONSTITUTIONNELLE

turale beauté. M. Guizot est tout entier dans ces mots qu il adressa un jour à ses auditeurs, au milieu de frénétiques applaudissements : a même dans Fenthoasiasme> il faut, messieurs, que Tordre règne » .

Il serait trop long d^analyser avec détail les huit volumes de mémoires qu'il a consacrés à l'étude de la Restauration et de la monarchie de Juillet. L'auteur raconte sa propre vie, mêlée à tous les grands événements dont il peut dire, comme le héros de Virgile : quorum pars magna fui. Il décrit avec un charme pénétrant les joies de la famille, du travail, son bonheur dans la société de Royer-CoUard qui était pour lui « une sorte de patrie morale ; i> cet état de son esprit pendant les Cent-Jours où ses amis et lui « ne savaient que faire de leur temps comme de leur âme. » Ces études nous révèlent un psychologue, un moraliste consommé, et ce n'est pas là le côté le moins attrayant de cette merveilleuse intelligence, que ces traits d'une exquise délicatesse dont l'ouvrage est comme constellé. M. Guizot a été à la fois le Richelieu et le théoricien du régime représentatif; nul mieux que lui, n'en a compris le but, les moyens, les conditions : malgré les cruelles déceptions qui l'attendaient, il lui est resté fidèle ; il est le digne successeur des Mounier, des Malouet, des Malletdu Pan, de ces grands citoyens qui ont voulu réconcilier la royauté et la France, l'autorité et la liberté, l'ordre et la saine démocratie. Ces hommes ont été raillés, conspués ; on les a traités d'éclectiques, de doctrinaires ; un écrivain a dit de M. Guizot : Ce n'est pas mi homme de principes mais de systèmes. Sans doute, rien n^est simple, rien n'est facile à concevoir comme les doctrines absolues ; quand on s'est abrité derrière la formule démocratique : a un seul peuple, un seul souverain, une seule assemblée ; »

LES aiSTOHlFSS DE Ll MONAtlGJlIE CONSTITUTIOSKELLE 7

OU bien derrière ce cri de l'absolutisme monarchique: a une seule foi, un seul Dieu, un seul roi, » on croit avoir tout dit, on se drape dans ces superbes théories, on se pose comme un homme à principes, et l'on n'a pas assez de dédains pour ceux qui ne veulent ni d'un excès ni d'un autre. Celle orgueilleuse immoltilile, cet absolutisme implacable méconnaissent la loi providentielle des sociélés et des individus, la nécessite éternelle, fatale, des compromis, des transactions. C'est l'honneur, c'est la gloire des consUlulionnels de 89, des Guizot, des de Broglie, d'avoir défendu en mÔme temps la cause do l'autorité et de la liberté, et si leur politique n'a pas prévalu, Us peuvent répéter en se l'appliquant, ce beau vers du poêle latin :

Victrir causa diis placuit, sed vicia Ciitoni.

«■ La cause victorieuse a eu la faveur des dieux, la cause vaincue avait eu l'appui de Caton. n

Lorsque M. Guizot entreprend un sujet, son procédé se reconnaît entre mille ; il fait l'historique de la question, l'examine sous ses aspects divers, au point de vue des principes et de la pratique, et l'épuisé. Voyez ses études sur l'Algérie, sur l'instruction publique : chacune d'elles forme un traité complet sur la matière, chacune est écrite avec une profondeur, une ampleur surprenantes. Les portraits des hommes célèbres qu'il rencontre sur son chemin sont de véritables modèles du genre ; tous sont appréciés avec une justesse, un tact parfaits ; beaucoup sont des chefs-d'œuvre de délicatesse et de sagacité, ils rappellent ces statues de lîenvenulo Cellini, ces tableaux d'Ingres qui étonnent par leur relief merveilleux, par leur incomparable harmonie.

^L L'hisloire de la monarchie, de 1830 à 1840, comprend

8 LES IIISTOBIENS DE LA MONARCHIE OONSTITUTKmHEtLB

trois volumes qui relatent les faits les plus importants de cette période : on peut y signaler quelques lacunes, M. Guizot ayant pris soin de nous avertir qu'il décrivait surtout les événements auxquels il avait coopéré ; à partir de 1840 et dans les quatre derniers volumes, nous nous trouvons en face d'une histoire véritable et complète.

De son vivant, après sa mort, il a forcé l'admiration de ses adversaires eux-mêmes. Le terrible pamphlétaire, de Cormenin, dans son livre des Orateurs, revient sans cesse à lui, et l'étudié passionnément ; il exalte l'homme privé, l'écrivain, Torateur, il n'attaque que l'homme d'État , ses principes, ses doctrines. Un grand écrivain légitimiste, M. de Pontmartin, lui a décerné les éloges les plus sincères ; un bonapartiste ardent, M. Granier de Cassagnac a écrit qu'il était Fexcuse et la gloire de la monarchie de Juillet.

M. de Loménie, dans le remarquable portrait qu'il a tracé de M. Guizot, résume d'une manière saisissante son impression sur cette grande figure: « Accouplez des pages de mansuétude patriarcale aux paroles impitoyables de M. Guizot devant l'émeute ; écoutez-le, tonnantdu haut de la tribune contre la mauvaise queue de la Révolution ; voyez-le,lisantBossuet au lit de mort de «a femme, ou jetant d'une main stoïque la première poignée de terre sur le cercueil de son fils, et dites s'il n'y a pas quelque chose d'étrange, de grand et de puissant dans cette personnalité où l'on retrouve à la fois la fougue d'un Luther, la douceur onctueuse d'un Mélanchton, l'impassibilité d'un Épictète, et l'inflexible sévérité d'un Richelieu. »

De même que la vieillesse de M. Guizot multipliait ses titres à notre respect, de même sa réputation ira sans cesse grandissant à travers les âges; son nom, sa gloire,

LES mSTORieitS [

h UONARCIIIt: CONSTITUTIOKNËLLU

ses œuvres sont à l'abri des injures du temps, comme ces grands monuments de l'nntîquiléj qui se dressent, Gers et purs de toute souillure, nu milieu des ruines du passé.

Dupi.N Ai^K. — Les quatre volumes de Mémoires de M. Dupin ne renferment pas l'histoire de la monarchie de Juillet : le cadre est bien plus restreint ; l'auteur se contente de rappeler ce qu'il a fait ou dit comme avocat politique, comme député et président de la Chambre ; mais sa grande situation, ses rapports continuels avec les ministres et Louis-Philippe, le mêlent à tous les événements considérables de l'époque, et ces mémoires écrits simplement, sans prétention, contiennent d'utiles enseignements sur les choses cl les hommes.

M. Dupin, qu'on a défmi : le plus spirituel des esprits communs, avoue lui-même que l.i vie judiciaire lui a toujours bien mieux convenu que la vie politique; il regrette que celle-ci ait fini par l'absorber, ait troublé son repos, et l'ait entraîné dans une voie contraire à ses goûts; ce qui domine en lui, c'est le jurisconsulte; il ne s'est jamais, il le reconnaît de bonne grâce, élevé jusqu'à l'homme d'État, s'est trop souvenu du palais, du code civil, surtout du code de procédure. Il ne voit dans le gouvernement qu'un tribunal agrandi avec ses actions, exceptions, défenses, moyens dilatoires, et transporte dans la Chambre des députés ses allures d'avocat, de procureur général. Un de ses premiers actes est de demander que l'assemblée de 1(SI5, recevant l'abdication de Napoléon I", lui donne par son acceptation, un caractère synallagmatique. Des lois anciennes interdisentauxjésuitesd'enseignerdans te royaume: M. Dupin, n'examine pas la question de dignité, de tolérance, il ne voit que le texte, et s'acharne contre eux; semblable au vieux préteur romain, qui observait toute

10 LES UISTORIENS DK LA MONARCUIR CONSTITUTIONNELLE

la rigueur du droit quiritaire formaliste et barbare, il méconnaît le droit des gens^ plus humain, plus spiritualiste, qui réclame une large et généreuse application de la loi. C*est ainsi que trop souvent ses arguments étonnent par une subtilité byzantine, où la forme remporte sur le fond ; il oublie que la lettre tue et que Tesprit vivifie, et il suffira d'un sophisme juridique pour entraîner son vote dans les plus graves questions politiques, alors que les raisons les plus sérieuses, les plus élevées militent en sens contraire.

n a aussi sa manière originale d'interpréter la révolution de 1830 : la Charte n'est à ses yeux qu'un contrat synallagmatique rompu pour inexécution des conditions et refait avec des clauses nouvelles ; Charles X s'est insurgé contre les lois, le peuple attaqué par des soldats «étrangers, par des gardes privilégiés, se trouvait dans un cas de légitime défense; il s'est préservé contre une inqualifiable agression, et Dupin excelle à démontrer que le droit constitutionnel a été violé. Le théâtre est plus grand , il ne s'agit plus de palais de justice, de cour d'assises; mais la cause lui semble identique et le jugement fort bien rendu; et puis il s'évertue à faire ressortir le caractère bilatéral de la charte de 1830 : le duc d'Orléans a été bien averti^ la couronne était à prendre ou à laisser; roi des Français moyennant la condition offerte, sinon, non. On ^^ne disputera plus sur les chartes octroyées ou convenues ; ici rien de pareil : nous avons un bon acte en due forme et par-devant notaire, toutes les parties sont engagées par de solennelles stipulations. Aussi faut-il voir la joie de Dupin; le voilà dans son élément; il est un des tabellions, il minute, il grossoye, se livre à l'exégèse comme un commentateur de notre droit coutumier. Il ergote et paraphrase si bien qu'il finit

LES niSTOniGRS DE LA HOKARCUIE CONSTITUTlOSltSI

par découvrir la fameuse distinclion du guoigtieei du parce gtie.

Dupin ne se contente pas de reviser les arrêts de l'histoire moderne; il évoque le passé, et le fait comparaître à la barre de son tribunal. Plein d'indignation contre la justice du peuple romain, il s'arme de la Bible, du Talraud, des Pandecles, et dans une brochure pleine de verve et d'entrain, se place en face de la mort de Jésus- Christ, Ce qui le frappe, ce n'est pas la grandeur de cet incomparable drame, ses conséquences, sa portée philosophique et religieuse, c'est lejugementde Ponce-Pilate ; il démontre cj- professa, à grand renfort d'arguments juridiques, que sa sentence est inique et sujette à révision, pour vice do formes, fausse interprétation de la loi, et qu'il y a lieu d'en appeler à défaut du préteur romain, devant le tribunal de cassation de l'histoire.

M. Dupin n'a jamais voulu appartenir à aucun parti ; il a refusé tous les ministères qui tuiétaient offertsi ses qualités et ses défauts ne lui permettaient ni de se discipUner, ni de suivre une ligne de conduite avec fixité; il convient qu'il était peu propre à gouverner, trop brusque, bourru, peu maniable, plus rude même parfois dans la forme que dans le fond ; et puis il avait des antipathies invincibles contre les doctrinaires, qu'il jalousait et qui lui pardonnaient difficilement ses sarcasmes, ses perpctucllcs oicilLilions politiques. Il ne pouvait résister au plaisir de lâcher un bon mot, et ses célèbrqs coups de boutoir lui ont attiré bien des ennemis. Cet hommekaléidoscope, ce Protée de la politique se dérobait à tous; au moment où on croyait le posséder, il vous échappait soudain, et se retournait brusquement du côté opposé. Il fit, dans toute la force du terme, la guerre de partisans en faveur de la monarchie; on !'a caractérisé

lâQibi

12 LES HlSTORIBlfS DE LÀ MONABCHIE CODSTITUTIONNELLR

d*un mot en rappelant un tirailleur politique. )» Il y a en lui, dit Cormenin, deux, trois, quatre, une infinité d*bommes différents ; il y a Thomme de Saint-Âcheul et l'homme gallican, Thomme du château et Thomme des boutiques, lliomme de courage et Thomme de peur, rhomme de prodigalité et l'homme d'économie, Thomme de Texorde et l'homme de la péroraison, l'homme qui veut et l'homme qui ne veut pas, l'homme du passé et l'homme du présent^ jamais l'homme de l'avenir... Il est auteur, avocat, magistrat, président, orateur et diseur de bons mots. » Son caractère excluait les vues grandes et élevées : ce légiste utilitaire ne comprenait pas toutes les nécessités du pouvoir et de la royauté ; il était la véri« table incarnation de la bourgeoisie française constitutionnelle, comme Odilon Barrot a été le représentant du boutiquier parisien. Il a eu, en un mot, les qualités de ses défauts, et cependant la royauté de Juillet a rencontré en lui un de ses plus énergiques et éminents défenseurs. L'étude si ardue du droit l'avait initié de bonne heure aux abstractions constitutionnelles ; le respect que cette science imprime pour la loi, pour Tordre, pour l'autorité, son talent d'improvisateur lui ont assuré un rôle distingué parmi lesmonarchistes. Véritable paysan du Danube, et gardant au milieu des plus hautes fonctions l'empreinte indélébile de ses rustiques habitudes, il prétendait rester un irrégulier, un guérillero de la politique, dire la vérité à tous, à la cour, au peuple, aux clubistes, à ses collègues, aux ministres. Dans ses plus beaux mouvements oratoires, on sent percer l'avocat : le roi, le pays, Tordre se trouvent-ils menacés parles anarchistes, Dupin ne voit en eux que des clients plus illustres à protéger, pour lesquels il déploie toutes les ressources de sa verve caustique et de son originale dialectique. On

LES niSTOBIESS BE U «OHABCHIB CONSTITtTIOIISCLLK !3

lui a reproché deux mots qu'il n'a point prononcés, et dont on a fait le point de départ d'accusations injustes et passionnées contre la monarchie; il n'a pas dit : «chacun pour soi, chacun chez soi ; la paix b. tout prix ; » il la dit : « chacun poursoi.chacunaondroit, mon pays avant tout, point de guerre qui nesoit justeetnéceasaire," ce qui était bien dirrérent. Toutefois, il faut reconnaître que Dupin a beaucoup sacrifié à la politique des intérêts, très-peu à la politique d'enthousiasme et de sentiment; il a eu raison le plus souvent, mais il aoublié que les grandes pensées viennent du cœur, selon la belle expression de Vauvenargues, et qu'en certains cas, il est habile et utile, pour un gouvernement, pour une nation de se montrer désintéressés et généreux.

DeSalvandy. — MM.Dupin,Thier3,M.GuizolIui-même ont trop rabaissé parfois la royauté devant les Chambres parlementaires : M. de Salvandy est peut-être, de tous les hommes politiques de cette époque celui qui a le mieux compris et discerné les besoins de la monarchie. Dans son beau livre sur la révolution de 1830, il a réhabilité le principe d'autorité, rendu hommage à la Restauration, fait le procès à la démagogie et esquissé l'histoire des deux premières années de la royauté de Juillet. Son style, parfois un peu emphatique, est toujours plein d'éclat et de noblesse; la pensée se distingue par son élévation, et l'auteur excelle à revêtir ses idées d'une forme Incisive et lumineuse; ce n'est pas précisément un historien, c'est un moraliste et un philosophe politique. Il prend à partie la Révolution, et lui consacre des chapitres étincelanls de verve et d'esprit; s'il jette un coup d'œil prophétique sur l'avenir, il nous étonne par la justesse de ses prédictions. Monarchiste constitutionnel avant d'être parlemenlaire, il n'admet que sous bénéGce d'inventaire

la maxime bien connue : le roi règne et ne gouverne pas ; il sent que jamais la France ne s'accommodera d*an roi fainéant, d'un mannequin couronné. On reconnaît tout d*abord en lui Thomme de gouvernement. Â ses yeux, la liberté n'est que le second besoin des peuples, le pouvoir est le premier ; notre société lui apparaît « aussi mobile que le3 sables d'Afrique, aussi friable sous le souffle des ouragans. «> Quand il parle de ces principes conservateurs qui constituent la grande charte de thuma^ nité, qui sont nécessaires aux nations comme des rivages à r Océan, de notre France ivre de démocratie, de la légitimité qui n'est pas le droit absolu, mais qui en est timage et le symbole, du parti démagogique qui a pour génie la terreur, pour levier les masses, pour but le nivellement, il atteint souvent la plus haute éloquence. Son livre est une grande et noble action. M. de Salvandy eut I^onneur de rappeler, un des premiers, et de revendiquer les droits de la France outragée par une audacieuse minorité, de protester contre le despotisme que Paris prétendait imposer au reste de la nation. [Sur certains points l'écrivain se montre trop sévère à l'égard de la royauté de 1830, aux prises avec des difficultés presque insurmontables, forcée d'abord de consentir de douloureuses concessions aux émeutiers parisiens; mais il écrivait en quelque sorte sous la dictée des événements, et sa bonne foi s'indignait à la vue de tant de faiblesses; s'il n'envisageait pas les Journées de 1830 comme une simple révolution de palais, il lui répugnait profondément d'y voir une révolution sociale. Champion intrépide de la politique de résistance, il demandait que la nouvelle royauté continuât les traditions sagement libérales du ministère Martignac, et s'appuyât résolument sur le faisceau des forces conservatrices de la société*

LK8 BISTOntEHS RE LA HONAKCBIK CONSTITUTIONMaLB l.H

Ministre de l'instruclion publique avec MM. MoIé et Guizot, M. de Salvandy a été à la hauteur de cette mission si difûcile; l'tiomme d'Etal a tenu toutes les promesses du publiciste.

Odilon Barrot, — Les Mémoires de M. Odilon Barrot no contiennent pas une histoire do la monarchie constitutionnelle, mais bien uneapologie de cet homme poUtique entreprise par lui-même; il serait superflu de s'y arrêter s'ils ne donnaient une idée très-exacte de cette opposi* tion dynastique, qui avec son chef, a joué pendantdix-huit ans le râle de cheval de renfort du parti radical, et lui a permis de monler à l'assaut de la royauté. Rien n'est plus rare que d'avouer ses erreurs, et M. Barrot nous prouve une fois de plus la vérité de cette proposition; là où on espérait rencontrer une confession, on ne trouve qu'une apothéose. Cet honnête homme, pareil au bonze indien qui répèle sans cesse son éternelle prière à Brahma, psalmodie ses illusions de 1S30 auxquelles il devait être infligé de si cruels démentis. Les maladies physiques ont, ce semble, leurs analogies dans l'ordre moral; M. Barrot est atteint de la cataracte politique, et personne n'a pu lui en faire l'opération. Il a l'hypertrophie du moi poussée jusqu'à ses dernières limites ; il ne voit dans l'hisloire que son nom, dans la Chambre que ses discours. Puisqu'il se dresse un piédestal, puisqu'il s'adore lui-même dans une muette extase, voyons si l'idole aux pieds d'argile ne chancelle pas sur sa hase, si elle ne sonne pas creux.

M. Barrot eut l'honneur de n'être point, comme tant d'autres, ébloui par la gloire impériale ; aux Cent-Jours, il se rangea du côté du bon droit et il n'hésite pas à qualifier, comme elle le mérite, la coupable tentative de K Napoléon I". Mais emporté par ses fougueux instincts.

16 LES HldTORlfiKS DB LA MONARCHIE CORStlTUTIOlIREUK

il ne recule devant aucune exagération : il compare les excès de 1815 à la Terreur de 1793; dès lors justice est faite de ses prétentions au titre d'écrivain impartial, une hérésie aussi grave ne pouvant être considérée que comme un procédé d'avocat ou comme un paradoxe de pamphlétaire. Son style est élégant^ gracieux et coloré ; il n'examine les questions que d'une manière trèssuper&cielle, car il ne connaît guère l'histoire, la philosophie^ l'économie politique; en revanche sa facilité lui permet de s'assimiler un grand nombre de lieux communs, de les grouper avec habileté et de se donner des apparences de profondeur. Son livre fourmille de contradictions : rien de plus aisé que de réfuter M. Bai^rot à l'aide de M. Barrot lui-même. Il avance que la bourgeoisie est incapable de gouverner, et il ne manque pas de faire sonner bien haut la nécessité de la réforme qui doit augmenter le nombre de ces électeurs prétendus incapables ; il soutient que le caractère français ne permet pas une opposition sage et mesurée, et il se complaît dans son rôle de chef d'une opposition tracassière et mesquine ; il affirme que ses amis voulaient sincèrement conserver la dynastie et l'ont défendue jusqu'à la dernière heure; ils l'ont soutenue, il est vrai, mais comme la corde soutient le pendu. Il veut qu'on sature la France de libertés politiques et municipales; les insurrections, les émeutes, les tentatives de régicide, rien ne l'émeut : il persiste dans ses rêves comme les radicaux qui traitent la Commune de 1871 de simple accident. La société française eût-elle péri par excès de liberté, il se serait trouvé parmi les docteurs Sangrado pour regretter qu'on ne lui en eût pas davantage accordé : sorte de Narcisse politique, il se mire dans ses discours, et comme dans la fontaine mythologique, y contemple les libertés chères à son cœur.

tES mSTOniKlIS de IA HOîtABCniB CCI7IST1TLTI0SSELLB

revêtues de leur idéale et abstraite beauté, pures de tout alliage, délivrées de tous les liens terrestres et grossiers, qui les paralysent et les compromettent. Don Quichotte de la Uévolution, il cherche partout la réalisation de sa chimère, la monarchie républicaine, sa dame Dulcinéede Toboso ; les sociétéssecrctes deviennent la fameuse auberge où il est armé chevalier, la révolution de 1830 représente le royaume imaginaire qui doit récompenser »a valeur el ses prouesses; les émeutiers, les conspirateurs incorrigibles, sont à leur tour métamorphosés en galériens que le preux hidalgo délivre et qui lui apparaissent comme des victimes de l'injustice et de la calomnie des puissants. Que dire de ces liberlés illimitées, vrais moulins à vent où son épée va se briser? Que dire des fantômes qu'il combat, des dangers réels qu'il n'entrevoit pas, des abîmes où il va sg plonger de propos délibéré? C'est l'éternelle histoire de l'astronome qui contemple les étoiles et qui tombe dans un puits. Et lorsqu'il a entraîné son pays dans le précipice démagogique, il faut voir de quelle manière cavalière il se lave les mains, et prétend Faire supporter à d'autres la responsabilité du désastre.

Il est vrai, on trouve bien en lui un double personnage, et Sancho-Pança apparaît parfois sur la scène, avec ses timidités monarchiques et ses objections de gros bon sens; mais la passion l'emporte toujours, et don Quichotte entraîne son écuyer, lorsqu'il fait briller devant lui le mirage trompeur des richesses et des gouvernements. Hélas! M. Odilon Garrot a eu comme Sancho-Pança son quart d'heure et même son heure de pouvoir; plus que jamais sa conduite a fait songer au célèbre vers de Boileau : « la critique est aisée, mais l'art est difficile. i> C'est que, du relatifà l'absolu, du

18 LES UISTORIEMS DE LA MONARCHIE CONSTITUTIORNBLLE

concret à Tabstrait, de la coupe aux lèvres, la distance 6st grande; c'est qu*il y a quelque chose de plus dangereux que les mauvaises intentions, ce sont les illusions. Orateur distingué, homme politique médiocre, Odilon Barrot a été la dupe de Ledru-Rollin, il a été la dupe de sa confiance et de sa candeur. Il a cru pouvoir enchaîner la Révolution par ses discours : il aurait voulu être le maire du palais d'un roi fainéant; le sort ironique lui réserva de devenir le ministre de Thomme qui devait étrangler le régime parlementaire et inaugurer un nouveau césarisme. Enfin don Quichotte, avant de mourir^ reconnut qu'il avait été la dupe de son imagination et de ses lectures; Odilon Barrot est mort dans Timpénitence finale, ses mémoires en font foi.

Un poëte allemand nous représente un élève de sorcier qui a découvert la formule de son maître pour contraindre les gnomes, les farfadets, les divinités infernales à lui obéir. Il prononce la parole magique; il commande ; soudain les génies lui apportent de Teau, mais il ne sait comment les arrêter; ceux-ci continuent, le noient et inondent la contrée; ainsi de M. Barrot; il a voulu la liberté absolue, cette Mélusine du monde politique, il a déchaîné la Révolution.

Odilon Barrot a une filiation, des ancêtres, un blason; ses ancêtres sont Lafayette, les Girondins; il eut son 31 Mai, le jour où ayant ébranlé le trône, il fut tout stupéfait de le voir chanceler et se briser, malgré ses efforts oratoires de la dernière heure. Avec des tendances tout autres, il a fait pour Louis-Philippe ce queTextrême droite a fait pour la Restauration. Un jour M. Royer- Collard lui adressa cette apostrophe devenue célèbre : « Il y a quarante ans que je vous connais, seulement à cette époque vous vous appeliez Pétion. t» Le plus triste.

LES niSTOnu:KS de la ltD!TAItCltIK COnSTITUTIORKEttG 19

c'est qu'après avoir tiré les marrons du feu pour les démagogues, il fut bafoué, honni, combattu par eux. Louis Blanc ne l'épargne guère; Ledru-RoUin lui reprocha un jour à la tribune d'avoir des amours malheureuses, et de n'avoir jamais su que détruire. Il a refusé d'admettre le principe de ses conséquences, il a cru pouvoir séparer l'efTelde sa cause, résoudre un problème aussi impossible que celui de lu quadrature du cercle. A lui plus qu'à tout autre s'applique cette pensée profonde de Donald : «Ce que les hommes politiques foat le moins, c'est ce qu'ils veulent ; ce qu'ils savent le moins, c'est ce qu'ils font. » L'histoire qui a ses divisions etsescaté^^ories, comme la zoologie et la botanique, classera Odîlon Barrot, nous le craignons pour lui, dans la phalange si nombreuse des rhéteurs impuissants et des eunuques politiques.

Louis Blanc. — M. Louis Blanc a écrit cinq gros volumes sur la monarchie de Juillet, et M. Elias Regnault a complété son œuvre; le premier, jacobin et communiste, le second simple jacobin, a pu être le successeur, mais non le remplaçant de Louis Blanc; il a marché de loin sur ses traces, et lui ressemble par le talent, comme un élève ressemble à un maître, comme une pièce de dix sous ressemble à une pièce de cinq francs. Louis Blanc est avant tout un rhéteur et un coloriste; il puise toute sa force dans ce style vide, mais ample et sonore, qu'il a pria à Rousseau, son véritable père intellecLuel, Sous le nom d'histoire, il a fait du dithyrambe et de la poésie révolutionnaire; il a rapiécé, rajusté fort habilement les articles du National, de la Réforme et tutli quanli, les a saupoudrés de rapsodies creuses dans le genre de Mably, de Campanella, des conventionnels de 93, et renchérissant sur le tout, il a offert au public ce chef-d'œuvre de mau- K vaise foi et de déraison qu'on nomme X Histoire de dix atts.

20 LES BISTOBIENS DE LA MONARCUIE CONSTITUTIOMHELLR

Comme Lamennais, comme Proudhon, il appartient à la catégorie redoutable de ceux qu*on a si justement appelés les malfaiteurs intellectuels, ces enivreurs du peuple, que l'orgueil déçu a jetés dans le mal, et qui se vengent contre la société des blessures faites à leur amour-propre. Ërostrate a fait école : Tincendiaire du temple de Delphes peut reconnaître sa digne postérité dans ceux qui brûlent, empoisonnent Timagination de la foule, la poussent vers toutes les destructions, vers tous les sacrilèges. On se souvient du mot que Milton met dans la bouche du démon , qui offre à Dieu deux siècles de vertu s'il lui permet de propager une idée fausse ; la parabole semble faite à Tusage de Louis Blanc auquel personne n'a malheureusement interdit de répandre ses rêveries perverses. Son livre n'est qu'une longue apothéose de l'insurrection ; Tauteur a des tendresses de père pour le peuple de l'émeute ; il le choie, le caresse, le grise de sa toute-puissance d'un jour ou d'une heure, il lui découvre mille délicatesses : héroïsme, vertu, abnégation, voilà les moindres attributs de ses conspirateurs adorés. En revanche, ne lui parlez pas de* la monarchie, de l'ordre matériel et moral ; la royauté est son ennemie, elle est hors la loi, hors l'humanité, il lui interdit Teau et le feu, tout prêt à renouveler la fameuse imprécation romaine : adversus hostem œtenia auctoritas esto. Il se précipite avec rage contre elle, comme le taureau se jette sur la banderole rouge du toréador. Quand il s'agit du roi, il confond le juste et l'injuste, le vrai et le faux, n'admet pas même le cas de légitime défense. Lorsqu'éclale la terrible insurrection de Lyon, ce pèreLoriquet, ce jésuite de la démagogie compare la répression aux horreursdes massacresdeseptembre 1792 etplaideles

LES HigTOHlEîig DIÎ U KOSARCIKB COHSTITOTIOIIBEUB 21

circonstances atténuantes en faveur de ceux-ci. Il trempe sa plume dans du Qel, et il aie génio de ces mots qui sèment les passions les plus détostablos; c'est lui qui a écrit qu'en 1793 on a été obligé de défendre la liberté par t'échafaud, que toute révolution qui a peur d'aller trop loin est une révolution avorléa, lui qui a tenu au Luxembourg les grandes assises do ! a faim et fait contre la société le serment d'Annibal, lui qui s'est intitulé le premier ouvrier de France. Mieux que tout autre, il a su caresser le ventre de la populace, exalter le corps aux dépens de l'âme, faire appel aux instincls matérialistes et prévaloir k bcte féroce sur l'homme intelligent. Il a été le Tyrtéo, le barde du socialisme; les uns ont cru à sa bonne foi ; d'autres assurentquesfls transports, ses fureurs sont calculés, qu'il y a, dans ce Gorgias moderne, plus de haine et de vanité que de conviction et de générosité, qu'il ne peut pardonner h la société sa propre petitesse et le dédain avec lequel on l'a accueilli. Du premier coup, et malgré ses allures doucereuses, il égale Babœuf et les communistes les plus forcenés; il proclame son fameux axiome: m do chacun suivant sa capacité, àchacun suivant ses besoins,» prêche l'égalité des salaires, l'abolition de la concurrence, de la liberté du travail et de la propriété individuelle. Louis Blanc, cet homuncule, qu'on a suroommé le colibri du communisme, ne convient pas volontiers qu'il veut anéantir la propriété, mais à la manière dont il la traite, il ne peut subsister aucun doute dans l'esprit des moins clairvoyants, et ses périphrases, ses circonlocutions ne l'ont pas empêché d'être démasqué. Ne lui parlez pas de logique, de bon sens, d'enchaînement des idées, il n'eu a que faire : il oublie dans le chapitre et la page d'aujourd'hui ce que contiennent son chapitre.

sa page d'hier, et ses actes ne s'accordent pas mieux que ses idées. Il veut la souveraineté des majorités, et encense la révolution de 1848, œuvre criminelle de quelques-uns, refuse la convocation de la Cionstituante, sous prétexte que les départements sont monarchiques, pousse à la candidature officielle, applaudit aux monstrueuses circulaires de Ledru-RoUin. Devenu l'Éliacin du Gouvernement provisoire, et passant de la théorie à la pratique, de Tétude à l'action, on le voit se transformer en pontife du socialisme, pareil à l'antique Pythonisse, vaticiner ses décrets communistes du haut du Luxembourg, dresser autel contre autel. République contre République, créer les ateliers nationaux, contribuer aux journées de Juin, se montrer dans tous ses actes Tennemi mortel et inconscient du gouvernement né le 24 février en un jour de malheur. Il se pose en défenseur de la justice ; mais au grand principe chrétien et économique : « à chacun suivant ses œuvres, d il substitue l'odieuse formule démagogique : « à chacun suivant ses besoins. » Sa liberté est un despotisme collectif, une dictature centralisatrice à la centième puissance, plus formidable que celle du Sultan, de l'empereur de Chine ou des rajahs indiens. Il compare le peuple à l'Océan grandiose et tumultueux, puis il avouera qu'on le conduit souvent avec des signes et des mots, que notre nation est amoureuse non de l'égalité, mais de ses formes et de ses mensonges, qu'on séduit ou qu'on irrite les hommes avec des phrases vides de sens, qu'ils ont comme les enfants des colères qu'on apaise avec des hochets.

On n'en finirait pas s'il fallait relever toutes les contradictions qui fourmillent dans les ouvrages de Louis Blanc ; son livre sur Louis-Philippe est le Cantique des

1RS BISTORIEHS TiE LA MONARCHIE CONSTITUTIONHELLK 23

Cantiques du pamphlet. Introduire le roman dans l'histoire, marier le sophisme vénéneux à je ne sais quelle poésie sanglante, diviniser la populace, la plèbe au détriment du vrai peuple, flétrir la monarchie constitutionnelle, la bourgeoisie, la propriété, imputer à la société les crimes individuels, les misères particulières, réduire celle-ci à n'être plus qu'une mécanique bien montée dont tous les mouvements s'opéreraient avec une régularité mathématique, faire de l'État le propriétaire collectif, le producteur de toutes choses, le fournisseur de chaque citoyen, nier la responsabilité humaine, tel a été le but de cet homme, sorte de Baudelaire politique, qui a semé tant d'ivraie dans le champ de la vérité. Proudhon qu'on ne saurait suspecter de bienveillance pour les conservateurs, le remercie du service qu'il a rendu en mettant à découvert dans sou liisloire de dix ans l'incurable indigence du parti révolutionnaire; nous ne pouvons que nous associer à son jugement et souhaiter que les lecteurs de Louis Blanc se montrent aussi clairvoyants.

Cbbtiwhau-Joly. — On dit] avec raison que les extrêmes se touchent; MM. Louis Blanc et Crétineau-Joly nous fournissent la preuve de cet aphorisme; ils se donnent la main et aboutissent tous deux à une solution presque identique au fond, une dictature monarchique ou révolutionnaire, sans frein, sans contre-poids, sans limites; le radical rouge et le radical blanc ont plus d'un point de ressemblance, et l'on pourrait pousser très-loin le parallèle entre ces deux pamphlétaires, partisans, le premier du droit divin de la populace, l'autre, du droit divin de la royauté. Crétineau-Joly est un hislorien apocalyptique, une sorte de Jérémie littéraire [qui s'inspire dejla Bible; l'ultramontain se

24 LBS HI8T0EIENS DE LA MOMARGHIB GONSTITUnOiniELLS

double d'un voyant, d'un théosophe qui paraît puiser ses jugements sur les hommes et les choses dans un commerce avec des esprits surnaturels. Sa haine contre les d'Orléans l'entraîne h de singuliers écarts de logique; il va les chercher jusqu'en 1336, et lance ses foudres contre leurs aïeux de cinq siècles ; il n'épargne ni Louis XII ni François P% et ne s'aperçoit pas qu*il fait en même temps le procès à la royauté, puisque ces princes étaient à la fois et d'Orléans et rois de France. La Révolution date pour lui du jansénisme et du gallicanisme : tandis que Louis XIV, plus tard Napoléon P% et le tzar Nicolas trouvent seuls grftce devant lui, il soutient gravement que la révolution de 1789 a été provoquée par la déclaration de l'Église gallicane de 1682, voit dans Turgot un ministre ridicule, malmène les rois de l'Europe qu'il déclare perclus d'égoïsme ou frappés de cécité, se moque de Louis -Philippe « qui s'imagine fonder une dynastie en trônaillant » et revient sans cesse à son idéal politique, el rey neto, Joseph de Maistre, de Bonald, Donoso Cortès, les écrivains théocratiques, voilà ses modèles. Du mouvement des esprits, des besoins de notre époque, des faits accomplis, de notre histoire depuis 1789, il ne tient aucun compte; il retournerait volontiers contre la nouvelle société le mot de Voltaire et écraserait l'infâme. Partisan du trône et de l'autel, mais surtout de l'autel, il voudrait faire renaître les traditions de Grégoire VII et d'Innocent III, remonter tout d'un coup à ces temps extraordinaires où l'empereur d'Allemagne venait, la corde au cou et les pieds nus, demander grâce au Saint-Père, où peuples et rois s'inclinaient devant la terrible volonté de ces grands papes qui déliaient les sujets de leurs serments de

se

»eoi t n

tus RtSTOmiin m tA MOHAKCHIB COKSTITDTtONHEltS 9S

fidélité envers leurs souverains. Créllneau-Joly définit l'orléanisme : « le régicide en théorie, » traite Louis- Philippe de conspirateur, de Macbeth bourgeois, semble vouloir accumuler sur lui toutes les fautes réelle» ou imaginaires de ses aneâtres, et l'en rendre responsable ; il s'abaisse contre la monarchie constitutionnelle à de misérables insultes. D'ailleurs original, plein de verve, parfois d'élévation, il cite avec bonheur Tacite et Gossuet, et fait preuve d'un réel tulent de narration et de mise en scène : il est regrettable qu'à ces remarquables facultés, cet écrivain n'ait pas joint le tact, la modération et l'imparlialitô qui constituent l'apanage des véritables historiens.

D'Haossonville. — L'histoire de la politique extérieure du gouvernement de Juillet a été décrite par le comte d'Haussonville qui a su la venger des attaques irrélléchies ou perfides dont elle n'a cessé d'être l'objet. Cette (EUvre se distingue par la certitude des informations, le choix très-heureux dos documents et des notes diploma- Uques dont l'auteur a une connaissance approfondie. Celui-ci procède dans ses démonstrations comme les orateurs anglais qui n'avancent jamais un fait sans apporter aussitôt la preuve; il invoque ces témoignages irrécusables, ces archives de nos ministères, cette correspondance secrète du roi que les révolutionnaires de 1848 ont cherché à exploiter atout prix contre lui, qu'ils s'empressèrent de dévoiler, de publier, et qui, au

intraire de leurs espérances, démontrent d'une manière

Valante l'énergie, la prudence, la haute sagacité de Louis-Philippe et de ses ministres. Nous y voyons comment ces hommes d'État eurent l'âme assez haute, assez chevaleresque pour s'en remettre à l'avenir du

lin do venger les injustices du présent. «Des furieux,

écrit M. d'Haussonville, ont, dans une heure de colère, jeté aux vents les lettres de nos ambassadeurs, les dépêches de nos ministres ; sans doute, ils ne se doutaient guère qu*ils nous livraient les preuves qui devaient servir à confondre leurs absurdes accusations ; ils ne s'imaginaient pas travailler à la réhabilitation du régime qu'ils voulaient insulter. Le public leur devra cependant de mieux connaître la politique, tant décriée dix-huit ans durant, par ceux qui étaient aussi incapables de la comprendre alors, que depuis ils se sont montrés impuissants à la reproduire. » M. d*Haussonville a mis au service de cette cause le style plein de sobriété et de mesure, Targumentation pénétrante et incisive, la recherche philosophique et les grandes qualités qu'il a déployées dans son bel ouvrage sur TÉglise romaine et le premier Empire. De Nouvion. — M. de Nouvion a raconté en quatre volumes Thisloire des dix premières années du règne de Louis-Philippe. Cet ouvrage se distingue par une rare exactitude de détails et par une remarquable droiture de sentiments politiques; s'il ne faut pas y chercher l'élévation et la profondeur d'un Guizot, la verve éloquente d'un Salvandy, la finesse d'un Cormenin, du moins doit-on reconnaître et apprécier les qualités sérieuses qui font de l'auteur un historien consciencieux et éclairé. Les faits sont exposés avec méthode et clarté, le style est simple, précis, toujours élégant ; on pourrait peut-être reprocher à M. de Nouvion ses appréciations injustes à l'égard de la Restauration, et son panégyrique outré de la révolution de 1830; mais son ouvrage est en somme le plus complet et le plus instructif qu'on ait écrit sur cette période de*^ 1830 à 1840, et la politique conservatrice rencontre en lui un défenseur énergique et dévoué.

LBS lIISTOSleNS DE LA MOBARCIIIU COSSTITUTIONNKLLE 27

Dec d'Orléans. — Lacûni[uèledi!rAl(5érte, celte épopée " héroïque de la royauté constitutionnelle, l'armée d'Afrique, ont eu leur panégyriste, leur narrateor éloquent dans la personne du duc d'Orléans, fils aîné de Louis- Philippe, qu'une mort prématurée devait ravir à la France. Le prince n'a pas commandé en chef, mais il a pris une large part aux combats incessants et opiniâtres qui se livrèrent en Afrique de 1830 à l«.'ii>. Ses fils, dignes héritiers du héros, ont recueilli et complété ces mémoires dont le style nerveux, concis et coloré rappelle celui de César et deSaliusle; il ne fallait rien moins pour dépeindre cette lutte épique qui devait avoir pour résultat durable de doter la France de sa plus belle colonie, d'un véritable royaume africain. Ou sentsoua ces belles pages si dramatiques frémir l'âme de l'historien, et poindre le général, l'homme de guerre, l'homme d'Étal. Uien de plus émouvant que le récit de la première expédition de Constantine, celte copie en miniature de f expédition de lUissie, avec ce camp de la boue, ce pays où Pon rencontre les frimas de la littssie et la dixeUe du désert, lit lorsque la France s'émeut tardivemenl, lorsque se réveille le sentiment de l'honneur national un moment engourdi, lorsque la seconde expédition est décrétée, entreprise, avec quel art le siège, lu victoire ne sont-il pas racontés '? Comme la phrase court, rapide ut enflammée à travers ceile Iliade moderne digno de fJliade antique, comme on croit voir ces soldats français, indomjjtables, inacces-

Iaibtes à la maladie, à la crainte, s'élançant contre la ville du diable^ contre le Gibraltar du désert, opposant au fanatisme cruel des Musulmans leur admirable sentiment du devoir! Les tableaux sont saisissants; il semble qu'on soit en présence des toiles d'Horace Vernet, qui a su immortaliser par le pinceau ces jçrandes actions.

Le prince aime le soldat, ressent et partage ses souffrances, s'indigûd de ne pouvoir y mettre un terme, il réclame sans cesse arrache aux Chambres, aux ministres des concessions en leur faveur ; il nous dépeint brillamment ces hommes patients et fermes comme un roc, ' auxquels il ne resto parfois dentier que le cœur^ cette armée que rien ne décourage, ni Tabandon, ni Tisolement, ni le choléra, qui fit revivre les traditions glorieuses des armées de Napoléon P% et qui fut la pépinière de l'armée de Sébastopol, de Magenta, de Solférino.

En face du Français, TÂrabe, le musulman, Témir dont le double caractère, le rôle^ la physionomie multiple et complexe sont rendus de main de maître : Âbd-el-Kader, ce Jugurtha moderne^ fataliste comme Mahomet, courageux comme un lion, fin comme Talleyrand, qui durant de longues années balança la fortune de la France, sut créer des finances, former une armée régulière, dompter les tribus rebelles, ressusciter un instant la nationalité arabe, incarner les passions, les instincts de tout un peuple dont il était Télu, Thomme prédestiné, qui, pa-^ reil au mythologique Antée, puisait à chaque nouvelle défaite de nouvelles ressources en s'enfonçant dans l'intérieur de l'Afrique, qui ne désespéra jamais, et fut, pour tout dire, notre redouté et redoutable adversaire. Ces Arabes, pour qui la guerre est le vol, et le succès un argument sans réplique, véritables caméléons du désert, légers comme Toiseau, mobiles, insaisissables, et renaissant comme le phénix de leurs cendres, qu'on retrouvait toujours sur le chemin de la guerre et du pillage^ aux yeux desquelslareligion, la patrieetledevoir ne faisaient qu'un, le prince les a pris sur le vif, et portraiturés avec un are bonheur d'expression, avec un sentiment de vérité et de poésie intenses. Quand on termine la lecture de ce

LES ntSTOntRRS DE LA HONAnClllK CONSTITUTIONNELLE) 20

beau livre, ou fait involontairement un triste retour vers le passé, on regrette davantage encore la mort de ce noble et valeureux prince, qui, vivant, eût peut-être su conjurer la catastrophe de l>ii8, et obliger chacun à faire son devoir au moment suprême.

De Cormknin. — M. de Cormenin trouvait une infinité d'hommes en M. Dupin, et le comparait à un Protée politique, ne prenant pas garde que ce reproche pourrait bien lui être retourné un jour. Il est vrai qu'il s'est toujours piqué de logique, de ndélité immuable à ses convictions, et s'il vivait encore, il demeurerait sans doute profondément étonné en face d'une personne qui énumèrerait ses évolutions et ses inconséquences; mais, en conscience, brûler de l'encens en l'honneur de Napoléon I", se rallier aux Bourbons, solliciter et recevoir de Louis XVIII un majorât avec le titre de vicomte, se roétamorphosor en radical, prùner ia souveraineté du peuple, avoir aidé à fonder la République, puis reconnaître que les i^rançais ne peuvent supporter ce régime, le tout pour aboutir au conseil d'Ktat du second empire, est-ce bien là le fait d'un homme qui n'a jamais varié, que les événements trouvent impassible comme ce héros d'Horace que les ruines de l'univers n'ébranleraient pas dans ses idées, dans son courage, M. de Cormenin oublie toujours quelesafTairesde ce monde ne se règlent pas de Ifl même manière qu'un théorème d'algèbre : il va droit à l'absolu, et l'absolu humain n'est qu'une demi-vérité et mène souvent à l'absurde. En 1848, il est chargé de rédiger le décret qui doit régler les conditions des élec- ^ lions et rencontre Odilon Barrot auquel il annonce qu'il a l'intention de proposer le suffrage universel, — Quoi! reprend M. Harrot, le suffrage universel, direct et absolu! — M. de Cormenin : OuL — M. Barrot : Vous

:)0 LKS UISTORIKNS DK LA MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE

admettrez donc les soldats sous les armes à voter? — Pourquoi pas? — Mais ou vous imposerez aux soldats un vote convenu, et alors ce n'est plus qu'une consigne el par conséquent une dérision ; ou vous leur laisserez toute liberté de discuter, de concerter entre eux leur choix, et alors que devient la discipline de l'armée, le jour où les soldats et officiers voteront en sens contraire? que deviendra votre gouvernement, le jour où la majorité de l'armée, après discussion, se sera prononcée contre lui? — Vous pouvez avoir raison, mais c'est logique. — Cette conversation dépeint Cormenin tout entier, et il faut avouer qu'elle donne une singulière idée de son jugement. C'est le même homme qui se pâmait d'aise devant la constitution de 1848, et n'avait pas trop d'admiration pour la manière dont se réglaient les rapports de la Chambre et du pouvoir exécutif. « Les pouvoirs législatif et exécutif se heurtent, écrivait-il, en s'équilibrant sous l'œil nocturne et diurne delà presse; le premier légifère, le second gouverne; ils se jalousent, c'est ce qu'il faut ; ils se disputent, tant mieux; s'ils crient, c'est qu'ils ne sont pas morts. » En effet, ils devaient si bien se jalouser et crier si fort, que l'un d'eux était quelques années après confisqué par l'autre; voilà comment, par amour de la logique, de Cormenin traitait une question qui portait dans ses flancs la ruine de la République. Mais les lauriers de Sieyès l'empêchaient de dormir, il s'enorgueillissait d'inspirer des constitutions qui n'étaient pas nées viables, qui, entre les mains des hommes, devenaient une feuille de papier, una papeleia, comme disent les Espagnols. sCe beaux projets, merveilleusement rédigés, qui devaient fonctionner avec une régularité toute géométrique, n'avaient, comme le cheval de don Quichotte, qu'un seul

LB8 niSTOlURKS DB L* MOllitlCniK CORSTITU'nOBITKU.B ol

dùraul : la vie leiir manquait. Tant il est vrai que l'esprit, le (nient ne sont rien, sans le bon sens, et le sens du possible.

Si encore, M. de Cormenin s'était contenté d'écrire son traité de droit administralir, vériluble chef-d'iruvre de clarté et d'érudition, si même il n'avait pas été plus loin que ce livre des Om/oirs, où il trace d'une main ferme les préceptes de l'art oratoire, où il l'ait avec patience et sagacilé l'anutomie du régime consUlutionnel, il n'eût pas encouru de redoutables responsabilités, et mérité d'être classé dans le parti révolulionnaire. Mais le publiciste se doublait d'un pamphlétaire : ses Lettres sitr la liste civile, sur fnparmi/e, les Questions scandaleuses (fun jacobin-, ont contribué à détruire dans les esprits le respect de la monarchie, à exacerber les haines, à raviver les préjugés, les mauvaises passions. Ses pamphlets l'ont élevé à la hauteur d'une puissance, et l'un d'eux fut la cause, tout au moins le prétexte du rejet de la dotation du duc de Nemours. Ce Benvenuto Cellini de la littérature aiguisait sa plume et s'en servait comm3 d'un stylet; il ne voulait peut-être pas aller trop loin, mais le prurit de l'écriloire, le besoin d'étonner, la soif de la renommée, l'enivraient et le conduisaient aux exagérations les plus déplorables. Le pire, c'est que ces énormités, ces libelles dilTamateurs se présentaient sous une forme captieuse, attrayante; leur auteur savait toujours rosier attique, artiste comme Paul-Louis Courier et ses pamphlets peuvent être comparés aux kandjiar indiens, armes exquises, délicatement ciselées, mais {[ui contiennent un poison si subtil que la moindre piqûredonne une mort instantanée. « De l'acétate de morphine, un grain dans une cuve se perd, n'est point senti ; dans une tasse, fait vomir: lmi une cuillerée, tue, et voilà le pam-

33 LB8 H18T0RIBRB DE lA liONARGniE CONSTItUTIORHELLE

phlet. )» Peu importe à récrivain de sacrifier l'équité morale au beau littéraire, de tuer les gens qull a voulu seulement égratigner ; s'il ne se soucie pas de frapper juste, il désire frapper fort, et il n'a que trop réussi; en le lisant, on se souvient du mot de Bazile : a calomniez, il en restera toujours quelque chose. »

M. de Cormenin s'est un peu réhabilité dans ses portraits des orateurs contemporains, et tandis que la postérité dédaignera ses libelles, elle lira longtemps encore ce livre qui ouvre de larges horizons sur les hommes d'État et les orateurs de la Restauration et de la monarchie de Juillet. L'ouvrage n'est pas assurément exempt de passion et de partialité ; l'absolutisme dogmatique et radical de l'écrivain s'y donne bien souvent libre carrière^ mais il sait rendre justice au talent des hommes qu'il dépeint; il fait preuve alors d'une souplesse, d'une dextérité inouïes; on dirait qu'il écrit avec la plume d'un colibri, tant son style est rapide, diapré, éclatant, tant la phrase scintille, chatoyante comme une escarboude; les idées se succèdent en foule, et l'on ne peut lire sans admiration les portraits qu'il a tracés de MM. Guizot, Thiers, Lamartine^ Berryer, Dupin. N'avions-nous pas raison d'écrire tout à l'heure que Cormenin était multiple, ondoyant et divers? N'ya-t-il pas en lui l'homme de Napoléon P' et l'homme de la légitimité, Thomme de la république et l'homme du second empire, l'homme du privilège et l'homme du suffrage universel, Thommo des Pamphlets et l'homme du livre des Orateurs^ l'homme religieux et l'homme de la Révolution, surtout l'homme de la logique et l'homme de la conlradiotion?

De Loménie. — Sous ce titre : Galerie des Contemporains , par un homme de rien, M. de Loméiiie a publié en dix volumes une série d'admirables études sur les hommes

Les HISTORIENS DE LA MONABCUtK CONSTITUT10KNIi:l,U: 33'

les plus célèbres de son époque. Historiens, hommea d'KtHt, orateurs, artistes, savants, littérateurs, théologiens y trouvent successivement place, et chacun de ces portraits a la finesse, la délicatesse d'un camée. M. de Loménie possède toutes les qualités de l'historien ; ce qui le distingue de beaucoup d'autres, c'est le bon goût, la bienveillance, un atiicisme tout chrétien. Personne mieux que lui ne sait exposer les actions, les idées d'un homme, résumer en quelques pages toute une vie et les œuvres les plus considérables. Ces petits volumes sont la quintessence de réllexions, d'études infinies, et l'on demeure toutsurpris, quand on les a lus, de s'apercevoir qu'ils se relient les uns aux autres par un lien subtil mais réel ; ils nous font connaître l'histoire de la Kestauration , de la royauté de Juillet en particulier, bien mieux que de gros ouvrages, parfois indigestes. C'est que les grands événements se personnifient dans les hommes qui les provoquent et paraissent les conduire, et M. de Loménie excelle à grandir son sujet de tous les faits qui gravitent autour de lui, ù analyserd'un trait rapideet précis toute une situation. Depuis trente ans, cet ouvrage qui a ouvert à son auteur les portes de l'Académie franmiso, n'a pas vieilli ; ces portraits qui font revivre devant nous les Thiers les Chateaubriand, les Martignac, les Gui/ot, etc., sont toujours jeunes et empreints d'une grAce exquise ; on ne peut qu'approuver la plupart des jugements de l'émineiit écrivain qui u su allier l'esprit à la modération, et le bon sens à la profondeur.

Alpuosse Karr. — En 1839, M. Alphonse Karr commença la publication de ses Gc^/'e^et la poursuivit dix I ans avec un succès qui ne se démentitjamais. Tous Ie3 \ mois, il faisait paraître un petit livre de trente à quarante I pages où il traitait avec infiniment d'esprit de toutes

34 Les historiens de la monabchir constitutionnelle

choses et de quelques autres encore, jugeant les hommes et les institutions avec un scepticisme aimable qui n'excluait ni la raison, ni la mesure*, et donnant un tableau très-exact de la société française et parisienne à cette époque. Ajoutons que ces Guêpes, bien qu'armées d'un aiguillon acéré, s'en servent rarement; on admire leur vol rapide, leurs ailes délicates, leur grâce aérienne; ces fidèles messagères ne distillent ni fiel ni poison, et se contentent d'une ironie douce et pénétrante. Digne continuateur de la Bruyère, Alphonse Karr applique parfois les procédés de Chamfort, de la Rochefoucauld, mais dépouillés de leur triste et stérile misanthropie ; on sent un souffle de poésie courir perpétuellement au travers de ces petits livres ; la vie, le mouvement y éclatent de toutes parts et leur communiquent un indicible attrait. On dirait un kaléidoscope littéraire; c'est l'histoire en déshabillé, en robe de chambre ; à côté d'une série de réflexions sur les journaux, ces estimables carrés de papier, un bon mot sur M. Cousin; un événement politique important est suivi d'une parenthèse sur les femmes et leur rôle au milieu de nous; ici Fauteur raconte la formation des différents ministères de M. Thiers, dont il appellera les ministres : les gazelles de M. Thiers; un peu plus loin, il s'agira du jury, des circonstances atténuantes, des protégés de M. Barrot, de l'éducation universitaire, du salon de peinture, des fondateurs de religions nouvelles, de la reine Pomaré; un reproche ou un compliment à ses Guêpes, parfois un sonnet, le récit d'un voyage termineront ces opuscules taillés à facettes comme des diamants et remplis d'une verve étincelante. On ne raconte pas cet ouvrage; on ne peut que conseiller de le lire d'un bouta l'autre; on est surpris d'y rencontrer tant de vérités dissimulées sous une forme

LK6 HISTOHIENS DS LA HI)NAIIt:ilU: CONSTITUTEONNELLIC ït/i

paradoxale, et les erreurs elles-mêmes plaisent, tant elles se présentent d'une aimable façon. L'auteur a su faire la leçon au peuple le plus vaniteux do la terre, sans l'indigner. Comme il raille finement la mauvaise foi des journaux, les bourgeois parisiens, l'opposition pour qui le trône est devenu un faitleiiU, la royauté une métaphore, et qui veut voir le roi régner comme une corniche règne autour d'un ptnfoml, ces fous du peuple qui se font ses trèshumbles et très-plats courtisans, ta tribune ce trône des avocats, les baïonnettes intelligentes, le prétendu monopole du capital, la démagogie qu'il déHnit : «le gouvernement sauvage! " Avec quel bon sens il faitjustice des vieux clichés de l'opposition, des rêveries égalitaires et communistes, des bévues de certains ministres! Avec quelle vigueur, il s'élève contre cette partie de la nation, contre ces Inzzaroni du travail, qui vivent dans les cafés, fument, boivent de la bière, jouent au billard et aiment à attribuer aux fautes du pouvoir la misère qu'ils se font par la fainéantise et leurs débauches sans plaisirs ! Comme il connaît bien les vrais besoins du peuple, comme il démasque ces fervents apôtres de la liberté qui n'attaquent les tyrannies et les abus fjue comme on allante certaines villes, non pour tes détruire mats pour s'en emparer et s' y instnlicr à leur /o«r.' Nous le répétons, il faut lire et relire ces Guimpes dont on ne saurait donner une analyse; on ne définit pas l'indétinissable, on ne paraphrase pas un texte si parfait ; l'esprit, le goût, la délicatesse ne se racontent pas; la glose ferait douter de la beauté de l'original, et le commentateur ressemblerait à à ces apprentis de la peinture , qui, voulant reluire le tableau d'un maître, le mutileraient et lui enlèveraient une partie de son coloris.

Henri Heine. — Ce qu'on vient de dire. d'Alphonse

36 LES niSTORIBNS DE LA MONARCHIE GOMSTITUTIOHH^LLE

Karr s'applique à Henri Heine, le moderne Aristophane, ce prestidigitateur de la plume, ce roi de Tes-» prit, de Thumouret de l'ironie, à l'auteur des Reisebilder^ des Poëmes et Légendes, qui a écrit deux volumes sur la France politique et sociale de 1830 à 1848 et qui a su rester digne de lui-même et de ses pre^ mières œuvres. Ces volumes, véritable ambroisie littéraire, formés de lettres adressées à des journaux allemands, n'offrent dans leur composition ni plan, ni méthode régulière. M. de Loménie est presque un historien, Alphonse Karr et Heine sont deux fantaisistes, deux dilettantes de la politique, que leur imagi* nation entraîne, qui se plaisent à décrire d'adorables arabesques, et sautent de sujet en sujet, comme le rossignol saute de branche en branche. Ce qui les charme surtout c'est l'imprévu, et c'est aussi l'imprévu qui fait leur charme. Les Guêpes^ le livre de la France, et Lutèce peuvent se comparer à ces admirables étoffes diaprées et bigarrées comme un arc-en-ciel, aux tableaux de Delacroix, si 1 rillants d'audace et d'heureuses antithèses. Des écrivains tels que Veuillot, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Paul de Saint- Victor ont tracé sur Henri Heine des pages éloquentes après lesquelles il ne reste plus rien à dire; c'est à peine si dans les volumes de la France et de Lutèce qui on paru assez tard, on rencontre quelques épis à glaner après la moisson faite par ces illustres maîtres. Le grand poêle, le Prussien libéré, comme il s'intitule lui-même, aime passionnément la France, Paris, ce qui ne l'empêche pas de nous dire maintes vérités dont nous aurions dû tenir plus de compte. D'ailleurs, qu il parle de Casimir Périer, de Thiers, de Louis-Philippe, des Chambres, qu'il entretienne le lecteur de nos dé-

LBS HISTORIENS DK LA HONABCIIIB CONSTITUTIONNELLK 37

fauta ou de nos qualités, de l'AnglatArpe, du choléra, de la paix ou de la guerre, des républicains ou des légitimistes, qu'il ait tort ou raison dans ses jugements, il demeure toujours attrayant comme le fruit défendu, intéressant comme une comédie d'Emile Augier ou de Barrière, fio et spirituel comme un paradoxe de Diderot; c'est un véritable Feu d'artifice en paroles : « M. ïhiers, avec son agilité et sa souplesse, montre toujours un grand talent quand il s'agit de monter au mât de cocagne du pouvoir, mais il fait preuve d"un talent encore plus grand quand il s'agit d'en redescendre, et lorsque nous le croyons perché bien sûrement au sommet du grand mât, il se laisse tout à coup glisser en bas d'une manière si habile, si spirituelle, si gracieuse et si souriante que nous sommes tenté d'applaudir à ce nouveau tour d'adresse. » De Lafayelte, de son incurable manie de flatter le peuple, il dira : o LaTayette ressemble à ce gouverneur qui accompagnait son élève dans les maisons de prostitution pour qu'il ne s'y enivrât pas, puis au cabaret pour qu'au moins il ne perdit pas son argent au jeu, et le suivait enfin dans les maisons de jeu pour prévenir les duels qui pouvaient s'ensuivre; mais si le duel arrivait inévitable, le bon vieillard lui-même servait alors de second. » Les anciens vénéraient dans les poi.-les des devins et des prophètes; plus d'une fois Henri Heine «'est montré lui aussi prophète, lorsqu'il parle de la France « celte Pénélope persévérante qui fait et défait chaque jour sa toile » de notre ennemie la Prusse, 'ce Tartufe entre les États, des Prussiens « ces jésuites du Nord. *> Il nous met continuellement en garde contre eux, contre leur haine historique, éler-

38 LES HISTORIENS DE LA MONARCIIIE GONSTITUTIONNELLIî:

nelle: « Prenez garde, disait-il, je n'ai que de bonnes intentions et je vous dis d'amères vérités ; vous avez plus à craindre de rAlIemagne que de la Sainte-Alliance tout entière avec tous les Croates et tous les Cosaques... ce qu'on vous reproche au juste, je n'ai jamais pu le savoir. Un jour, à Gœttingue, dans un cabaret à bière, un jeune Vieille Allemagne dit qu'il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Conradin de Hohenstàufen que vous avez décapité à Naples. Vous avez certainement oublié cela, mais nous n'oublions rien, nous. Vous voyez que lorsque l'envie nous prendra d'en découdre avec vous, nous ne manquerons pas de raisons d'Allemand. Dans tous les cas je vous conseille d'être sur vos gardes ; qu'il arrive ce qu'il voudra en Allemagne, que le roi de Prusse ou le docteur Wirlh parvienne à la dictature, tenez- vous toujours armés, demeurez tranquilles à votre poste, l'arme au bras... Comme en dépit de votre romantisme actuel^ vous êtes nés classiques, vous connaissez votre Olympe. Parmi les joyeuses divinités qui s'y régalent de nectar et d'ambroisie, vous voyez une déesse qui au milieu de ces doux loisirs, conserve néanmoins toujours une cuirasse, le casque en tête, et la lance à la main. C'est la déesse de la sagesse. » Et un AUeiùand, traduisant le sentiment général de ses compatriotes répondait à Henri Heine: «Nous voulons revenir au traité de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire ». Vains avertissements, stériles exhortations! On s'aperçut, trop tard, hélas! que le poëte était doublé d'un observateur profond, et le merveilleux satirique fit oublier le philosophe.

Nous avons voulu donner une idée des tendances, de la physionomie spéciale des principaux écrivains de la

u:s iiisTOHiENs hk la iiuNAnciiii:: cuNsriTUTiosNKLLi: 31)

monarchie de Juillet; si nous ne poussons pas plus loin nos investigations, ce n'est pas que nous ayons épuisé la liste. Il reste encore un grancinombre d"œuvres intéressantes et utiles à consulter; noua citerons en première ligne une brillante étude de M. Vitiît sur le comte Duchatel, les ouvrages do M. Pépin, celui de M. Granier de Cassagnac sur notre histoire contemporaine de 1847 à 1855, écrit à un point de vuo très-autoritaire, où les théories radicales et socialistes sont combattues avec une vigueur et une fermeté peu communes; deux volumes de Capefigue sur la |)résidence de M. Gui/ol qui contiennent une remarquable apologie du syslèaie consservateur. N'oublions pas les excellents travaux de MM. de Montalivet, d'Audilîret, Lacave-Laplagnesur les finances du gouvernement de Juillet, les Mémoires de M. Sauzet, ancien président de la Chambre des députés, ceux de M. Gisquet, ancien préfet de police, les livres du comte d'Angerville, et de Duvergier de Hauranne sur la question d'Orient, etc.... Avec son ouvrage sur l'admirable vie (de la reine Marie-Amélie, M. Trognon nous fait connaître ^intérieur de cette famille royale, si belle, si patriarcale dans sa simplicité, et dont les illustres enfants brillent au premier rang parmi les hommes les plus distingués de leur pays.

11 faut encore lire les appréciations des écrivains

'angers, les discours des orateurs parlementaires, les

larchives diplomatiques, les articles de la presse et en

rticulier ceu.K de cette Hecue des Deux Mondes qui

lors, comme maintenant, tenait le sceptre de la littéra-

;ore et de l'histoire. L'auteur de cet essai a étudié toutes

[Ces sources, il s'est mis avec zèle et persévérance à la

icherche de la vérité, 11 n'a pas la prétention d'écrire

lour les savants, pour les érudit?, il a voulu travailler

40 LES HISTORIENS DE LA MONARCUIB GONSTITUTIONIIELLE

pour les gens du monde, pour ceux qui n'ont ni le goût ni le loisir de parcourir les volumineux ouvrages dont il vient de parler. Tout a été dit sur la royauté de Juillet, et il a cherché à condenser, analyser et résumer les travaux de ses historiens, de ses annalistes, àdégager les leçons, les préceptes de conduite politique que le gouvernement de 1830 fournit en abondance ; en un mot, il a essayé de faire. œuvre de vulgarisateur. Heureux si ses lecteurs veulent bien reconnaître sa bonne volonté, s'il pouvait dissiper quelques préjugés, éclairer ceux qui n'ont pas de parti pris, et surtout inspirer à un autre, mieux doué que lui, l'idée de s'emparer de tous -ces matériaux, de les grouper, de les coordonner, d'écrire l'histoire définitive de la monarchie constitutionnelle, l'œuvre que l'équitable et impartiale postérité ratifiera par son suffrage et son verdict sans appel.

Page 1