CHAPITRE II
Napoléon I"; lin (traiid homiiie inaiériel. Causes rëelleK do s& chute et des Bourbons. — L'œuvre do la Restauration : l'âge d'or du régime constitutionnel; la fnndalîon da crédit, cette algèbre de la ricbesse. Expédition d'Espagne; une renaissance littéraire. — Obstacles et (lifScultâs que rencontrait la légilirnilé : les émigrés et les acquére de biens nationaux, les blancs et les bleus. ElTorls de Louis XVHI et de ses ministres pour nationaliser le royalisme et ro^aliser la nation. Le parti lilxiral et l'extrême droite . — Les responsabilités de la gauche: le fantûmo de la dîme et des droits féodaux; conspirations et cotnpiots; la politique des catastrophes et du désespoir; la gaucho renverse M. de Mariignac;l3 comédie des quinze ans. — Les doctrinaires, le canapé de la doctrine ; leurs qualités el leurs défauts; Ro^er-Collard, le logicien de la Restauration, le Platon el l'Aristophane de lu doctrine. — Fautes de l'extrême droite : la royauté avait autant t craindre de ses amie tes plus ardents qnc de ses ennemis les plus acharnés; les ultra, leur rûle en I790 ; en ISIS, ils contribuent tout d'abord k fonder le système constitutionnel, objet de leur aversion. Uieux faut des élections JHcobines que des élections miniElérielles: MM. de Serre, le dnc de Richelieu, de Villèle ; ils sont attaqués et renversés par les pointus. — Le roi Charles X; le ministère du S Août: HM, de Polignac, de la Bourdonnaye et de Bourmoni. — La Charte surnommée par les ultra : l'arbre- poison. — Impression produite en France par la formation du cabinet du 8 Août : un effet sans cause ; U JouTHol du Debati et H. de Chateaubriand ; le National. Le ministère gelé. L'adresse des isi. C'est une vraie fêle napolitaine, nous dansons sur un volcan. — Imprévoyance et béate confiance du prince da' Polignac; un Illuminé politique. Le paradis des fous de MiltOD. — L'article I4:la charte consacrait l'équivoque, elle n'était qu'une formule pour dégager l'inconnu. — Les Ordonnances du ts juillet 1830.
En 1814, la France f/isoit « lerre selon la belle expression de Henri IV, lorsque les Bourbons seprésenlt:renti!i i elle et qu'elle revint à eux, comme l'enfanl prodigue re-
vient à son père qu'il a abandonnédans un jour de folie et de passion. Napoléon I" succombait alors sous le poids de l'Europe entière, et, malgré son génie extraordinaire, malgré ses victoires éclatantes, il attirait deux invasions sur notre patrie, la laissait moins grande que la Convention ne Tavait reçue de nos rois en 1792. Il avait essayé de se dégager des liens de son passé révolutionnaire, et semblableau héros de Shakspeare, n'avait pas réussi à effacer la tache originelle. Ce grand homme matériel avait ramené la sécurité, l'ordre, ce pain quotidien de la vie des peuples, et liquidé la banqueroute de la Révolution ; mais, dédaigneux des droits de la conscience et de la morale, il avait proscrit toutes les libertés, dévoré les hommes et les choses, transformé la France en une caserne, fait d'elle le moyen et Tinstrument passif de son ambition gigantesque, et tenté de fonder à son profit la domination universelle. La guerre l'avait porté tUP le pavois, la guerre l'en faisait descendre ; la guerre était sa nécessité, sa légitimité, son principe, et l'Europe se ruait désespérément à la conquête de cette paix que lui seul ne voulait pas, ne pouvait pas vouloir; ce fut la cause de sa perle, ce fut aussi la cause du retour des Bourbons, qui apportaient avec eux une paix douloureuse, mais honorable et nécessaire^ et nous préservaient du démembrement. Les souverains coalisés le comprirent, et la France acclama Louis XVIII, son libérateur.
La monarchie ne pouvait plus être, comme autrefois, un despotisme tempéré par des cpigrammes; elle devint un gouvernement mixteet libre, où la prérogative royale, les deux Chambres et la Charte formaient un tout harmonieux et concouraient ensemble au bien de la nation. La Charte, ce don de joyeux avènement de Louis XVIII,
ce fond commun grflco auquel tous faisaient fortune en même temps, inaugurait le régime constitutionnel, cet équilibre, celle pondération des pouvoirs dont Dieu semble avoir fait la loi suprême et universelle ; seule dans le monde entier, elle proclamait l'égalité des sectateurs de toutes les religions devant la loi politique. Pour la première fois peut-être, un gouvernement prenait ses paroles au sérieux, et les actes suivaient de près les promesses. En moins de trois ans, le duc de Richelieu débarrasse de la présence des étrangers la France qui reprend sa place dans le concert des puissances ; sans que le budget dépasse 950 millions, la Restauration paye deux milliards cinq cents millions de dettes contractées par l'Empire ; le baron Louis, véritable alchimiste de la politique, fonde lecrédil public, cette algèbre de la richesse, qui vadécupler nos ressources. Ce n'est pas assez d'avoir reconnu les engagementsdes gouvernements anlérieurs: unogranderéparationest dueà cens dont les biens ontété confisqués, vendus pendant la Révolution: le milliard des émigrés puriQe etlibère le sol, c'est la punje de ihjpothètjtie morale qui grevait tes biens nationaux; il leur apporte une plus-value réelle par la confiance et la sécurité qu'il communique aux transactions. L'armée, la marine se relèvent comme par enchanlement : l'expédition d'Espagne démontre que la gloire militaire n'est pas seulement l'apanage de l'Empereur. La liberté politique fait son apparition; après lesiloiice des muets du divan législatif du premier Empire, la tribune retentit des discours ( de Serre, des Royer-Collard, des Martignac. La liberté, la lilléralure et la pensée marchent de pair et de front : nous assistons à une merveilleuse Renaissance des lettres ; la Restauration est comme le printemps libéral et intellectuel du siècle; d'illustres écrivains, les Au-
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gustin Thierry, les Lamartine^ les Victor Hil|g|S« les JicftifTroy, les Cousin, et tant d'autres noms glorieux, rappellent les grands hommes du siècle de Louis XIV et remettent en honneur le spiritualisme que le sensualisme matérialiste du dernier siècle a laissé tomber dans Toubli. Bientôt Texpédition de Morée et la bataille de Navarin ressuscitent le prestige de notre marine, et ajoutent de nouveaux fleurons, une nouvelle page à Tépopée guerrière de la Royauté. Les Anglais, les Espagnols liront pu prendre Alger, ce nid de pirates qui depuis trois cents ans, lance ses forbans sur les vaisseaux de toute la chrétienté, et infeste la Méditerranée: Charles X va venger les injures de TEurope, s'emparer, en dépit des menaces, des jalousies de l'Angleterre, de cette ville qu'on croyait imprenable, jeter les premières assises de la plus magnifique de nos colonies. Poursuivant le cours de ses succès extérieurs, aidé de ses habiles diplomates, il contracte avec la Russie une alliance secrète qui donnera Constantinople à cette dernière, qui, nous rendant les frontières du Rhin, effacera à tout jamais les traces des traités de 1815. Soudain, au moment où la politique de Richelieu et de Louis XIV semblait revivre, au moment où la France parvenait à Tapogée de sa prospérité, la royauté s'affaisse et s'écroule comme un édifice qui n'a pas de fondements dans le sol. Quelles étaient les infirmités, les plaies de la Restauration (1),
(i)Poarbien connattre l'histoire delà Restauration, on peut lire avec fruit les beaux ouvrages de MM. Nettement, de Viel-Castel, Duvergier de Hauranne; l'histoire du Congrès de Vérone par Chateaubriand, les mémoires de M. de Villèle, etc.. M. Paul-Thureau Dangin a en deux volumes, retracé de main de maître, Jes fautes du parti libéral et de Textrême droite sous la Restauration ; ces brillantes études le placent, avec le baron Eraoul, MM. Camille Rousset, Albert Sorel et Mazade à la tête du mouvement historique contemporain.
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ctnnniQUl la eaUstrophe a éclalé, c'est ce que nous voudrloDs esa.'iyi^r d'analyser en pou do mots.
La Fraace, à l'avènement de Louis XVIII, renfermait dans son sein deux partis, deux armées : d'un côté les émigrés, qui revenaient, remplis la plupart de haine et de sentiments de vengeance, disposés à acclamer le roi absolu {el rci/ nelo), ne tenant aucun compte des faits accomplis depuis vingt-cinq ans, voulant recouvrer toutd'abopd leurs ppûpriétés, leurs prérogatives, traiter leurs adversaires comme des vaincus; ils se soumettent en frémissant do colère à la politique conciliante de Louis XVIII, mais jurent de rester en armes, de prendre leur revanche. D'autre part, les acquéreurs de biens nationaux; les hommes quiavaientserviNapoléonl"; ceux qui, imbus des principes de. 1789 et de 1792, acceptaient la révolution tout entière avec ses conséquences, la croyaient ou feignaient de la croire sans cesse menacée; les admirateurs du césarisme démocratique, qui trop souvent confondaient la licence et la liberté, prêts à employer tous les moyens pour défendre celle-ci. En face des Vendéens, des catholiques exaltés et ultramontains, les bleus, les gallicans, les sceptiques ou les athées; en face des anciens propriétaires, les nouveaux possesseurs, tous également enflammés et convaincus de la légitimité de leurs droits, L'aventure déplorable de l'île d'Elbe vint surexciter les défiances et les rancunes : les royalistes extrêmes crurent à un immense complot dont les promoteurs avaient voulu rappeler Napoléon I"; leur exaspération ne connut plus de bornes, et le fossé qui séparait les deux camps devint un abîme. De leur côté, les révolutionnaires, les esprits prévenus et chagrins, emportés par leurs craintes, méconnaissant les vérités les plus élémentaires, reprochaient à la royauté le
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désastre de Waterloo, Toccupation européenne, et tandis que Louis XVIII réparait les fautes et les aberrations de Napoléon P% tandis que par son attitude pleine de noblesse et de dignité, il contenait nos ennemis, les empêchait de se partager la France, les ultra-libéraux prétendaient le rendre responsable de nos désctstres, accréditant cette absurde légende du retour des Bourbons par l'étreinger, légende dont Thistoire a fait justice^ mais qui devait causer tant de mal à la Restauration.
Ainsi, loin de désarmer, les partis violents restaient en présence les uns des autres, se haïssant d^une haine semblable à celle des protestants et des catholiques au temps de la Ligue, cherchant à entraîner le gros du pays à leur suite, fomentant Tinquiétude et le malaise. Ce fut là recueil où vint se briser la Restauration : elle ne put inspirer la confiance et la sécurité lui manqua. Cependant, au-dessus des partis, supérieure à leurs agitations, à leurs discordes, planait cette grande masse de la nation, qui travaille, qui amasse, dont les intérêts, les besoins moraux trouvaient leur satisfaction dans la Charte et les institutions qu'elle consacrait. Le roi, les ministres des centres et de la droite y puisèrent depuis 1816 à 1829 leur force, et cherchèrent à vivre en communion d'idées avec elle: ils sentirent qu'à une politique de haine et de rancune, il fallait substituer une politique à la Henri IV, toute de pacification et de transaction, qu'il fallait, comme on l'a dit alors, royaliser la nation et nationaliser le royalisme, et ils souhaitaient la bienvenue à chacun, qu'on vînt au roi par la Charte ou à la Charte par le roi. Louis XVIII avait le sentiment le plus élevé et le plus net de la situation lorsqu'il écrivait: a le système que j'ai adopté, et que mes ministres suivent avec persévérance, est fondé sur celte maxime, qu'il ne
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Taul pas être le roi de deux peuples, et tous les eiTorts de mon gouvernement tendent à faire que ces deux peuples qui n'existent que trop finissent par en former un seul.» Les ministres de la Restauration n'ont pas appliqué ce système avec un discernement égal, avec un succès semblable; mais, qu'ils s'appellent Decazes, Riclielieu, de Serre, Villèle ouMarlignac, tous ont reconnu la nécessité impérieuse d'y recourir: les moyens ont différé, le but est resté le même, et l'éternel honneur de ces hommes d'État sera d'avoir deviné les besoins de la France moderne, essayé de les mettre en harmonie avec la royauté. Ce problème devenait la véritable pierre philusophale de la politique; le résoudre était pour la légitimité une question de vie ou de mort. Mais les fautes du parti libéral avancé et de l'extrême droite devaient paralyser les meilleures intentions, les elTorts les plus généreux, défaire chaque nuit l'ouvrage de la journée : ceux-ci ressemblèrent à ces sauvages qui coupent l'arbre pour avoir le fruit, qui mettent le feu à toute une contrée afin de faire cuire leur dîner ou qui incendient une maison dans le but de se chauffer à leur aise. Politique néfaste qui a trouvé de tout temps des imitateurs inconscients, qui donne la clef de bien des catastrophes et de mainte révolution !
« Le côté gauche, dit M. Guizot, représentait h cette
■ époque, non pas les intérêts et les sentiments de la H France en général, mais les intérêts et les sentiments de H celle portion de la France qui avait ardemment, indis- H tinclement, obstinément servi et soutenu la Révolution, H sous sa forme républicaine ou impériale. Il y avait là ^K contre la maison de Bourbon et la Restauration, une ^M vieille habitude d'hostilité que les Cent-Jours avaient H ravivée, dont les plus sensés du parti avaient grand'-
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peine à se dégager, que les plus habiles réussissaient mal à déguiser, et que les plus sérieux tenaient à honneur de laisser paraître comme protestation et comme pierre d'attente. » Certes, des hommes tels que Casimir Périer , Benjamin Constant, le général Foy , monarchistes sincères, honoraient la gauche et lui apportaient un réel prestige, mais ils étaient en petit nombre, et se montraient souvent incapables de dominer les passions, rignorance de leur armée. Armée hybride, hermaphrodite, composée en majorité de républicains et de bonapartistes unis pour détruire et renverser la royauté ! Â côté d'eux, MM. de Lafayette, Manuel et d'Ârgenson, organisaient des sociétés secrètes et conspiraient à ciel ^ ouvert. D'autres, comme Armand Carrel, essayaient de «^ ^*' "" ^tourner nos soldats de la fidélité à leur drapeau, et •' ' combattaient au besoin contre eux, mêlés au rang de Tennemi ; nouveaux émigrés du parti révolutionnaire, qui n'avaient certes pas l'excuse de ceux de 1792. Des écrivains n'hésitaient pas à pousser l'armée à la défection : ((Braves soldats, demi-lourà gauche! » leurchantait Déranger, dans une odieuse pièce de vers. An foiid de toute opposùio7i^ il y aufie vipère : ceiie pensée peut s'appliquer à cette opposition à outrance, sans merci, sans pitié, dont un article d'Armand Carrel, intitulé: la Comédie de quinze am, et publié en septembre 1830, nous donne la clef: «Contre le gouvernement des Bourbons, il n'y avait pour les cœurs indépendants qu'une seule attitude, l'hostilité. Toute la politique, pour les journaux comme pour l'opposition dans la Chambre, consistait toujours à vouloir ce qu'il ne voulait pas, à combattre ce qu'il demandait, à repousser tout bienfait offert par lui, comme cachant une trahison secrète, en un mot à lui rendre tout gouvernement impossible, afin
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qu'il lorabiit, et c'est par là en efTet qu'il est tombé, n La Restaumlion s'était trop hâtée de croire au réveil de l'esprit religieux en France, et elle avait commis des imprudences. Ces Taules légères furent exploitées avec une incroyable perfidie : on ne cessa de dénoncer la congrégation, le parti-prêtre; on ressuscita le fantôme de la dîme, on inventa la légende des billets de confession obligatoires pour les fonctionnaires, on prétendit que Charles X était un jésuite en robe courte, qu'il disait la messe dans ses appartements secrets, et Paul-Louis Courier se fit, dans des pamphlets étincelants de verve et d'esprit, le propagateur de ces déplorables calomnies qui rencontraient tant de dupes et do complices. Lorsque MM. de Serre, de Kichelieu, Decazes offraient à la gauche la paix, et lui apportaient comme gages de réconciliation la loi d'élection de 1817, d'excellentes lois sur l'armée, sur la presse, l'abolition des mesures d'exception, celle-ci se récriait encore, retournant contre les ministres, contre la royauté les armes dont elle venait d'être revêtue, et n'en profitant que pour envenimer les animosilés, les ressentiments. La gauche, laissa tomber le gouvernement du centre; elle se jeta tÔte baissée dans cette politique do catastrophes et de désespoir qui semblait avoir été jusqu'alors l'apanage exclusif des émigrés de 1790. M. do Martignac, le charmeur par excellence, cette sirène qui rendait la Chambre vaine de lui, pour se servir du mot de Royer-Collard, arrive aux affaires en 1828 ; il entre avec prudence, mais avec fermeté dans la voie des réformes et des sages concessions; deux lois viennent assurer d'efficaces garanties à lu liberté de la presse, à l'indépendance des élections ; il essaye de calmer les défiances et les préventions des !;aHicans par ces fameuses ordonnances de 1828 qui
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écartaient les jésuites des petits séminaires^ et limitaient le nombre de leurs établissements; il présente deux projets de loi sur Torganisation départementale et muni* cipale qui paraissaient devoir satisfaire toutes les prétentions des libéraux; repoussé par ceux-ci, il tombe, victime de son zèle, de son dévouement aux intérêts du roi et de la nation. Lies libéraux sincères et modérés s'associèrent à cette triste coalition : plus tard, Tun des plus purs et des plus illustres, le duc de Broglie, reconnut en ces termes son erreur: a II fallait être d*accord avec le centre droit, et par notre adhésion entière et cordiale, mettre à la disposition du cabinet une majorité effective et bien liée ; rien n'était plus aisé que de prendre à notre compte le ministère Martignac qui ne demandait pas mieux; il ne fallait pour cela], que mettre de côté nos petites animosités et nos petites lubies. Et il fallait être aussi étourdis que nous le fûmes pour faire ce que nous fîmes. »
Les doctrinaires, qu'on avait affublés de ce sobriquet, parce que le mot de doctrine revenait souvent dans leurs écrits et leurs discours, étaient des monarchistes constitutionnels sincères, des intelligences d'élite; ils avaient salué avec joie Taurore de la légitimité, et la Restauration avait été pour eux comme une patrie morale. Ils proclamaient dans le langage le plus magnifique le^mariage des Bourbons et de la liberté, et dans les premières années, ils avaient contribué à affermir le trône et la prérogative royale. C'étaient les Royer-Collard, les Guizot, lesBeugnot, les Camille Jordan, qui, après M. de Chateaubriand, avaient formulé avec le plus d'éclat et de précision la théorie de ce système représentatif que l'un d'eux appelait :1a justice organisée, la raison vivante, la morale armée. Ils formaient une petite phalange, et le
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mot de canapé de la doctrine était venu de ce qu'on prétendait qu'ils pourraient tous s'asseoir sur un canapé; mais, par leurs grands talents, l'austérîlé de leur conduite et leur éloquence, ils décuplaient leur prestige et leurs forces, et le pouvoir était obligé de compter toujours avec eux. Ils oubliaient que l'inséparable condition du gouvernement constitutionnel est la discipline des partis, que les ministres se trouvaient contraints à des ménagements infinis pour ne pas froisser le roi, la majorité; ils se montraient des alliés exigeants, ombrageux et méfiants, ils voulaient avant tout rester indépendants et se seraient bien gardés de sacrifier une nuance de leurs opinions : ils ignoraient alors l'art des concessions, et s'imaginaient pouvoir traiter la politique, les philosophes comme les Péripatéticiens, les savants de Porl-Koyal, ou les grands seigneurs du dix-huîtième siècle, qui causaient librement, et frondaient toutes choses, sans s'inquiéter de l'efTet produit.
Les doctrinaires apportèrent plus de lustre et d'ornement à 11 monarcbie que de force réelle; lorsque M. de Serre se détacha de leur coterie pour entrer au pouvoir, ils le renièrent, le combattirent sans miséricorde, et affaiblirent tropsouvent le ministère Decazes- Richelieu. A lu tribune, leur chef, Royer-Collard, apparaissait comme le Platon de la doctrine ; dans ses conversations familières, on eût pu dire qu'il en était l'Aristophane, tant il maniait avec vigueur, avec àprelé le sarcasme et l'ironie. Au sujet du projet de concordat élaboré par le duc de Richelieu, il disait : u signer le concordat était un crime politique, le soutenir était une bêtise. » A propos de deux autres ministres : u un tel n'a pas le sentiment du bien et du mal, un tel l'a mais il passe outre. i> Chacun de ses discours prenait la tournure d'un syllogisme mathé-
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matique, et il se cantonnait dans un dogmatisme sentencieux et raide qui n'admettait aucune transaction, aucun tempérament. Il était tout d'une pièce, ne savait guère se plier aux exigences du possible, et lançait ses aphorismes comme des oracles infaillibles. C'était un métaphysicien , un stoïcien politique, commentateur éloquent et convaincu de la charte de 1814 qu'il avait méditée dans ses profondeurs les plus intimes, dont il avait analysé le mécanisme et fait en quelque sorte Tautopsie. Ce Caton parlementaire se complaisait d'ailleurs dans son rôle d'observateur et de critique et reculait devant l'action ; plusieurs fois, on le mit au pied du mur, en lui proposant un ministère; toujours il refusa. Lorsqull devint président de la Chambre, il prêta, il est vrai, un concours utile au ministère Martignac; cet appui vint trop tard. A leur tour, après 1830, MM. de Broglieet Ouizot comprirent leurs fautes d'autrefois et les confessèrent noblement : mais c'est un grand malheur, et ce semble, une loi de Thumanité, que les hommes les plus distingués fassent leur apprentissage, leur éducation politique aux dépens des gouvernements qu'ils minent tout d'abord et diminuent par leur opposition ; ils s'exercent sureux commesur uncorpsvil,sur une matière inerte, et ils frappent au contraire un corps vivant et sensible, la société, dont le pouvoir est le symbole et l'image, à laquelle chacun de leurs coups inconscients porte de cruelles blessures ; ils méconnaissent la portée des enseignements que l'histoire, dans son panorama si varié, leur fournit sans relâche et à profusion, et paraissent ne pouvoir profiter que des leçons douloureuses qu'ils ont eux-mêmes reçues.
En résumé, la plupart des libéraux voulaient la Charte sans le roi, tandis que les ultra voulaient le roi sans la