‹ Les historiens et les critiques de Raphael, 1483 - 1883: Essai bibliographique pour servir dChapitre 2 sur 67 · PARIS · texte numérisé non relu

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1 H ïl^'l 1974

Mieux partagé que son jeune émule Raphaël, Michel- Ange a vu les biographes se faire, de son vivant, les interprètes de l'admiration universelle. Aussi, lors de la célébration du quatrième centenaire de sa naissance, en iSyS, l'auteur d'un travail analogue à celui que nous entreprenons * a-t-il pu inscrire en tête des volumes consacrés à son héros un certain nombre d'éditions du xvi« siècle, parmi

I . La Bibliograjîa di Mîchelangelo Buonarroti e gli incisori délie sue opere^ par le comte Louis Passerini. Florence, 1875, in-8*; ix-329 pages. On trouve dans le travail de M. de Montaiglon, inséré dans la Galette des Beaux-Arts^ 1876, tome I, pages 3oi-3i2,une netteté de classification absolument absente de celui du comte Passerini, qui s'est borné à ranger les ouvrages dans Tordre alphabétique, sacrifiant ainsi et l'ordre chronologique et l'ordre des matières. Charles Eliot Norton a publié de son côté une List of the principal books relating to the life and works 0/ Mîchelangelo with nothes; Cambridge, Mass.; 1879; in'-8*, 12 pages, et M. Louis Fagan un relevé des « books relating to Michel'Angelo, department of printed books » {The art of Michel'Angelo Buonarroti as illustrated by the various collections in the British Muséum. Londres, Dulau, i883 ; gr. in-8"). Soit quatre bibliographies différentes de Michel-Ange, publiées en moins de dix ans.

lesquelles les ouvrages de Condivi, de Vasari < et de Varchi tiennent le premier rang. Nous n'aurons pas cette bonne fortune ; ce n'est qu'incidemment que les écrivains contemporains de Raphaël se sont occupés de lui. Mais si aucun in-8<* ou aucun in- 12 n'est sorti des presses des Giunti, des Aides ou de Blado, en l'honneur du peintre de Jules H et de Léon X, le temps perdu, avouons-le, a été bien regagné depuis. Aujourd'hui le nombre des volumes et des brochures portant sur leur titre le glorieux nom de Raphaël dépasse sensiblement celui des publications consacrées à Michel-Ange : nous en avons relevé environ trois cent vingt et, en dépit de tous nos efforts, notre catalogue, nous en avons la douloureuse conviction, présente encore des lacunes.

Malgré l'abondance et la variété de ce que l'on pourrait appeler la « littérature raphaélesque » (tous les genres y sont représentés, depuis l'esthétique, la philosophie, la théologie, jusqu'au roman, au drame et à l'ode), aucun des auteurs qui ont voué leur existence à l'étude du divin peintre d'Urbin n'a songé à relever ne fût-ce que les titres des principaux ouvrages publiés en son honneur. Passavant et M. Ruland, après avoir décrit avec le soin le plus scrupuleux jusqu'aux plus méchantes gravures,

I. Il existe ea effet un tirage à part, inconnu à la plupart des bibliographes, des chapitres que Vasari' a consacrés à Michel- Ange dans ses Vitt deipiù eccellenti pittori, scuUori e architettL En voici le Utre : Vita del gran Michelagnolo Buonarroti, scriita da M, Giorgio Vasari, pittore e architetto areiino, con le sue magnifie ke essequie stategli fatte in Fioren^a. Dali' Achademia del disegno. Con licen\a e privilegio. In Fioren\a, Nella stampevia de' Giunti, i568. In-8»; signatures Ssss — EEeee.

lithographies et photographies reproduisant voire un simple dessin attribué au maître^ ont comme systématiquement exclu la bibliographie de leurs travaux, d'ailleurs si méritoires. Il importe de protester contre un tel parti pris. Dresser le catalogue des publications dont un artiste de la valeur de Raphaël a été Tobjet, ce n'est pas seulement fournir à tous ses fervents le moyen de pénétrer plus avant dans son intimité, en rapprochant les assertions de ses différents biographes ou critiques, et en les contrôlant les unes par les autres : c'est encore déterminer l'attitude de chaque génération vis-à-vis de cette figure radieuse, et partant préparer l'histoire de ses goûts et de ses idées. Nous aurons ainsi la satisfaction de constater, et je suis heureux de me trouver d'accord sur ce point du moins avec un écrivain d'outre-Rhin bien connu, que c'est sous l'influence de la France et surtout du Poussin que l'étude des œuvres de Raphaël a été remise en honneur. Et de fait, que l'on parcoure le catalogue placé à la suite de cette introduction, on verra que les premiers « raphaeliana » datent du XVII® siècle et sont rédigés dans notre langue.

On ne saurait trop, à ce sujet, déplorer l'étroitesse d'esprit des biographes qui se figurent que leur tâche finit à la mort de leur héros. Les hommes de génie tels que Raphaël vivent à travers les siècles, et les vicissitudes du culte dont ils sont l'objet sont parfois aussi curieuses à étudier que celles de leur existence terrestre. L'expression de « Nachleben » (comme qui dirait vie posthume, vie d'outre-tombe), dont se servent les Allemands, caractérise bien, 'ce me semble, cette sorte d'existence immatérielle, cette action latente sur

Tesprit de la postérité. Je voudrais qu*on nous montrât quels sont ceux qui ont aimé, adoré Raphaël, pendant la période qui a suivi sa mort, et quels sont ceux qui l'ont attaqué, calomnié, les Michel-Ange, les Sébastien del Piombo, les Rosso. La lutte entre les admirateurs et les détracteurs fut des plus vives ; elle se traduisit par des menaces de mort. Un second chapitre contiendrait Thistoire de rinfluence exercée par les œuvres du maître sur la peinture du XVI® siècle, en Italie, en France, dans les Pays-Bas. L'auteur y raconterait en outre comment, sous Faction de Michel-Ange et de son parti, se forme une légende hostile à Raphaël. Puis viendrait le récit des efforts tentés par rÉcolê de Bologne pour la réhabilitation du fondateur de l'École romaine, et ainsi de suite. Je m'arrête, et retourne au plus vite à la bibliographie.

Et cependant , ici encore , ces titres en 'apparence si arides font revivre le souvenir de polémiques ardentes, dont quelques-unes se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Félicitons-nous-en : il est consolant de voir nos contemporains se passionner encore pour un si noble artiste. Nous assistons ainsi tour à tour à l'énergique campagne entreprise pour ou contre le portrait de Léon X, du palais Pitti, à la retentissante découverte de la fresque de Sant' Onofrio, à celle de V Apollon et Marsyas, qui vient enfin de trouver, au Louvre, un asile digne de lui. Je devrais rappeler aussi les péripéties de la lutte engagée en ce moment, au delà des monts et au delà du Rhin, au sujet du livre de dessins de Venise. Mais nous sommes au plus fort de l'action ; de toutes parts retentissent les cris des combattants; il est plus sage

de nous taire, pour aujourd'hui du moins. Aussi bien ne faisons-nous ici que profession de bibliographe; le critique aura son tour à la première heure.

Il est une autre face, m^oins brillante, de la morbidité humaine que notre catalogue mettra également en pleine lumière. Depuis un demi-siècle, la rage de découvrir des Raphaël inconnus s'est emparée, en Italie surtout, d'une infinité de cervelles. Je n'exagère pas en affirmant qu'une cinquantaine des brochures décrites plus loin sont consacrées à la réhabilitation de prétendus chefs-d'œuvre du Sanzio , le plus souvent retrouvés, au dire d'auteurs intéressés, dans des circonstances tenant du miracle *. Je crois peu, pour ma part, à la naïveté de ces chercheurs de trésors, mais j'admire sincèrement l'art avec lequel ils s'emparent du moindre fait favorable à leur thèse, interprètent et complètent les textes, tirant tour à tour parti de leur ambiguïté ou de leurs lacunes. Pauvre Vasari ! à quelles tortures ne t'a-t-on pas soumis 1 Voir ainsi mutiler, défigurer, frelater, sans pouvoir te défendre, tes récits pleins d'une bonne foi si entière, n'est-ce pas un supplice oublié dans l'Enfer de Dante ?

Les efforts tentés en faveur de compositions dont plus d'une, en vente publique, atteindrait bien, avec un peu de réclame, le chiffre de cent francs, peuvent se diviser en

I. On peut suivre dans la Raccolta di cataloghi ed inventarii inedili, publiée par le marquis G. Campori, le crescendo de ces attributions tour à tour naïves ou intéressées. De la fin du xvi« à la fin du xviii* siècle on trouve dans les documents réunis par M. Campori la mention d'environ quatre-vingts (I) Raphaël.

plusieurs catégories. D'ordinaire, nous avons affaire à des copies plus ou moins faibles d'originaux conservés dans des collections publiques. Les possesseurs les plus audacieux ou leurs avocats — car bientôt, du train dont ils vont, ce genre de plaidoyers donnera naissance à une industrie spéciale — essaient de détrôner des œuvres consacrées par une possession d*état séculaire et jouissant de l'admiration universelle. Que ne réussissent-ils à faire dire à messire Vasari! Les autres, plus prudents, se contentent de pro* duire leurs trouvailles comme des répliques de la main du maître , mais quelles répliques 1 C'est surtout lorsque l'original est perdu que ces industriels ont beau jeu. Depuis que la Madone de Lorette a disparu, une vingtaine de copies se disputent sa place, et il surgira bien d'autres prétendants encore. La disparition du Couronnement de Saint-Nicolas de Tolentino a aussi fait naître les plus folles convoitises. Ce tableau, on le sait, fut scié en plusieurs morceaux par ordre du pape Pie VI, insigne fauteur de vandalisme. (C'est lui, entre autres, qui fît détruire, sans même en faire prendre le plus léger croquis, les fresques de Mantegna au Vatican.) Depuis, que d'âmes candides, en acquérant une tête ou une main paraissant avoir été découpée dans un panneau, ne se sont pas imaginé conquérir un fragment du précieux couronnement! Je pourrais citer certain auteur de certaine biographie récente de Raphaël qui a reçu à ce propos un choix varié de confidences épislaires. On composerait dix originaux avec tous ces prétendus fragments, dont quelques-uns pourraient bien revendiquer une antiquité de cent ans»

Un groupe, quelque peu lettré, exploite les relations de Raphaël avec des contemporains plus ou moins connus, les cardinaux Pucci et del Monte, ou encore Giovanni délia Casa, pour inscrire son nom sur les portraits de ces personnages que le hasard a mis entre ses mains, portraits authentiques, ou d'une ressemblance approximative ou de pure fantaisie. On a exposé en plein Paris un portrait de Charles VIII peint par Raphaël à l'âge de douze ans. Ce Charles' VIII, il est vrai, ressemblait, à s'y méprendre, à Louis XII, mais ce nom substitué au précédent, l'ingénieux échafaudage chronologique s'effondrait. A quoi bon y regarder de si près ?

La dernière catégorie, heureusement la moins nombreuse, comprend ceux qui placent sous le vocable du maître des compositions n'offrant avec les siennes ni analogies de style, ni rapports historiques quelconques, et souvent postérieures d'un siècle ou davantage. Généralement, ces inventeurs en sont pour leurs frais. Il n'en est pas moins révoltant de voir prodiguer, prostituer un nom si glorieux aux produits les plus informes. Je m'arrête ; on trouvera plus loin les titres de quelques-unes de ces supercheries éhontées ; elles m'ont un instant fait hésiter à poursuivre mes recherches.

Il est nécessaire d'expliquer ici, en peu de mots, le but et l'économie du présent travail. Je me suis avant tout proposé de dresser un catalogue aussi complet que possible des ouvrages biographiques, esthétiques et autres spécialement consacrés à Raphaël,* depuis les in-folio de

lo LES HISTORIENS DE RAPHAËL

Bellorî, de Comolli, de Rehberg et de Pontani, jusqu'aux plaquettes les plus modestes *. Les recueils de gravures ou de photographies ont été par contre écartés de propos délibéré ; j^ai d'autant moins hésité à les sacrifier que Passavant les a enregistrés avec beaucoup de soin. Quant aux ouvrages généraux, dictionnaires des artistes, histoires de la peinture, traités d*esthétique, etc., où il n'est question de Raphaël que d'une manière incidente, ainsi qu*aux articles de revues 3, je ne les ai mentionnés qu'autant qu'ils se distinguent par une importance exceptionnelle ou qu'ils contiennent des appréciations ou des documents non utilisés par Passavant. Essayer, comme Ta fait le comte Passerini dans sa bibliographie de Michel-Ange, de relever toutes les mentions de Raphaël contenues dans les écrits des xvus xviii* et xix* siècles, aurait été une entreprise aussi fastidieuse que stérile; or, c'est aux travailleurs que mon volume s'adresse, non aux oisifs.

Il y avait, d'autre part, un intérêt sérieux à rechercher les jugements portés sur Raphaël par des littérateurs ou des artistes illustres. Une simple épithète, accolée à son nom par des penseurs tels que Voltaire ou Gœthe, des hommes d'Etat tels que M. Guizot, M. Thiers, M. Minghetti, peut nous en dire plus sur le génie du maître que les éloges les plus développés des critiques de profession.

1. J'indique par un astérisque les ■ Raphaeliana » proprement dits. A moins d'indication contraire, les ouvrages cités plus loin font tous partie de ma collection particulière.

2. Pour les périodiques anglais et américains, il existe un relevé assez complet inséré par W. F. Poole dans An index to periodical literature ; 3* éd. Boston, 1883, pages 1083, to83,

Et puis c'est chose si attachante que de voir comment les hommes supérieurs se définissent les uns les autres. Au risque de sortir de mon programme primitif, qui ne comprenait que la bibliographie des ouvrages portant le nom de Raphaël inscrit sur leur titre, je n*ai pu résister au désir de citer çà et là des poètes, des philosophes, des historiens. Quant à épuiser la matière, je n'y ai pas songé un instant ; un gros volume y suffirait à peine, et je ne dispose que d'une demi-douzaine de feuilles. Peut-être me sera-t-il donné dans la suite de mener à fin cette tâche, en vue de laquelle j'ai déjà réuni des matériaux considérables. Pour aujourd'hui, le lecteur se contentera d'une simple esquisse.

En matière de bibliographie il faut rechercher les classifications les plus simples, les plus naturelles, les plus commodes, ou même plutôt encore grouper que classer. Craignant de multiplier les subdivisions, j'ai rangé dans l'ordre chronologique tous les ouvrages embrassant l'ensemble de la vie et de l'œuvre de Raphaël, ou contenant soit des recherches, soit des appréciations d'un caractère général. Cette disposition offre notamment l'avantage de montrer période par période l'état des études raphaélesques. Une seconde catégorie contient les publications ayant le caractère de monographies, c'est-à-dire se rapportant soit à telle ou telle partie de l'œuvre du maître, soit à telle ou telle de ses productions prise isolément. L'ordre dans lequel j'ai rangé ces publications est celui-là même que j'ai adopté dans mon Raphaël^ sa vie, son œuvre et son temps^ et qui a été généralement approuvé : fresques et mosaïques;

INTRODUCTION i3

tableaux (madones, saints, sujets mythologiques, historiques ou allégoriques, portraits); tapisseries; ouvrages d'architecture et de sculpture ; dessins.

Des circonstances inde'pendantes de ma volonté m'ont empêché de faire paraître mon petit travail, ainsi que j'en avais l'intention, au moment des fêtes du centenaire de Raphaël. Néanmoins c'est à cette date, c'est-à-dire au début de l'année i883, que s'arrête mon essai de catalogue. Il y a là, ce me semble, pour les études raphaélesques, une ligne de démarcation bien nettement tracée.

Je me plais, en terminant, à reconnaître l'empressement avec lequel mes confrères de Paris et de l'étranger sont venus à mon secours. Je dois tout particulièrement remercier M. Georges Duplessis qui, dans un travail excellent^, publié il y a une quinzaine d'années, a fait connaître un si grand nombre d'ouvrages sur Raphaël et qui m'a libéralement ouvert sa précieuse bibliothèque. M. Ludovic Lalanne m'a, de son côté, fourni de très utiles indications sur ce XVI® siècle qu'il connaît si bien, tandis que M. Gustave Pawlowski a bien voulu relever, à mon intention, les titres des publications slaves consacrées à Raphaël. En Angleterre, l'organisation du Reading Room, au British Muséum, de la Bibliothèque du South Kensington Muséum et de la Bodléienne est tellement parfaite que, sans secours aucun, tout lecteur quelque peu exercé s'oriente avec la plus grande facilité. Je n'en dois pas moins remercier ici

I. Essai d'une bibliographie générale des Beaux Arts, Paris, 1866, pages 101-107.

M. le docteur Appcil, l'un des bibliothécaires du South Kensington, ei MM. Holmes et Nattali, bibliothécaires de S. M. la Reine, à Windsor, de leur rare obligeance. Je n'ai pas fiai. Notre éminent esthéticien, M, Charles LévSque, ainsi que MM. Charles Clément et Emile Michel m'ont également fourni un certain nombre de notices des plus intéressantes. J'ai contracté une dette de même nature envers M. Salomon Reinach, dont l'érudition embrasse le domaine de l'art moderne aussi bien que celui de l'antiquité. Ce n'est donc, on le voit, que ma propre faiblesse qu'il faut accuser si mon essai n'est pas plus digne du glorieux maître auquel il est consacré.

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