Prince Eugène. See note 2, page
Napoléon, maître enfin du palais des tzars, s'opiniâ trait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand tout à coup un cri : " Le feu est au Kremlin ! ' ' passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint au bâtiment dans lequel il se trou vait ; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a exécuté sa consigne au signal donné par son chef. Tout est donc voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré ! L'empereur fit un geste d'humeur ; on emmena cet homme dans la première cour, où les grenadiers, furieux, le firent expirer sous leurs baïonnettes.
Cet incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier du Nord, fameux par le massacre des Strélitz,1 et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à une lieue, sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Pétrovski.
Mais nous étions assiégés par un océan de flammes ; elles bloquaient toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui furent tentées. Après quelques tâtonnements, on découvrit, à travers les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie ? Plus près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer ; et comment avancer, comment s'élancer à travers les
l. Strélitz, the name of the body guards of the Czars, annihilated by Peter the Great in 1705.
DU XIXe SIECLE. 189
vagues de cette mer de feu ? Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître,1 puisque les rues disparaissaient dans la fumée et sous les décombres. Il fallait pourtant se hâter. A chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes Une seule route, étroite, tortueuse et brûlante, s'offrait^ plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet enfer. 1/ empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu ! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux, qu'il fallait cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des cendres étincelantes, des flammes détachées embrasaient notre respition, courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches, qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtements.
Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide, incertain et troublé, s'arrêta. Là se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pil-
1. Ne pouvaient plus se reconnaître, could no longer find their way.
lards du premier corps n'avaient point reconnu V empereur au milieu de ces tourbillons de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumants d'un quartier réduit en cendres dès le matin.
Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmiïhl.1 Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport ; l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui dans le péril ne le quittait jamais.
Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et Ton arriva avec la nuit à Pétrovski.
Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards sur Moscou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute sa violence : toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel et le colorait fortement. Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long silence que pour s'écrier : " Ceci nous présage de grands malheurs ! "
Phiuppk de Ségur.
1. Le prince d'Eckmûlh, i. e. : Davout. See note 2, page 165.
2. Philippe de Ségur was born at Paris in 1763. He lef t after him the réputation of a f air historian and skilful diplomatist. He mado with Napoléon the campaign of Russia and wrote a voluminous history of the same. His style though lacking in correctness is captivating on account of its graphie and descriptive qualities.
DU XIXe SIÈCLE. 19 T
Après Pincendie de Moscou, l'armée française, surprise par l'hiver, se résigna à la retraite; mais elle ne s'y résigna malheureusement que trop tard, et la retraite devint une déroute. Le froid, la faim, les attaques incessantes des Cosaques causèrent à l'armée des pertes énormes . Au passage de la Bérésina, les ponts s'écroulèrent sous le poids des soldats, et un grand nom bre d'entre eux périrent dans le fleuve.
De tous les généraux de Napoléon, Ney fut le plus héroïque; mais, , en dépit de ses efforts et de ceux des autres chefs, une faible portion de l'armée seulement réussit à gagner l'Allemagne. A la nouvelle du désastre, la Prusse s'allia à la Russie, et bientôt l'Autriche se joignit à elles. Napoléon qui avait réussi à reformer une armée vainquit ses ennemis à Lutzen1 et à Bautzen,1 et peu de jours après ces batailles, l'empereur eut à Dresde avec M. de Metternich une entrevue qui est restée fameuse.