NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE
L'empereur déchu avait été envoyé prisonnier parles Anglais dans le lieu d'exil le plus isolé qu'ils avaient pu choisir sur le globe. Napoléon s'était livré volontairement aux Anglais lorsqu'il lui eût été possible de se rendre à l'empereur de Russie. Les ministres anglais ne pouvaient lui laisser la liberté, comme il en avait eu l'espoir chimérique; mais le respect deuxmêmes et de leur pays leur commandait de le traiter avec convenance et dignité et de ne point ajouter à des précautions nécessaires des persécutions mesquines.
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Ils ne le comprirent pas. Ces successeurs de Pitt1 qui triomphaient là où il avait succombé, étaient tout à fait au-dessous de leur fortune.
Les Castlereagh, les Liverpool, les Bathurst, etc., étaient tous plus ou moins médiocres d'esprit et de cœur ; il n'y avait parmi eux d'homme supérieur que Wellington. Ils traitèrent leur captif de façon à réveiller envers lui l'intérêt, non pas seulement du peuple français, mais de ce peuple anglais qui le détestait. A son arrivée à Plymouth, ne voulurent-ils pas lui faire enlever son épée !2 L,' amiral auquel ils en avaient donné l'ordre en rougit pour eux et n'obéit pas. Ils défendirent de donner dorénavant à Napoléon son titre d'empereur et de l'appeler autrement que le général Bonaparte, comme s'il dépendait d'eux d'effacer l'histoire." Napoléon, qui s'exaspéra de cette offense, eût été bien plus grand de la dédaigner; mais, eux, furent bien plus petits de la lui infliger.
Ces vexations misérables continuèrent à Sainte-Hélène. On ne fit rien de ce qui aurait pu rendre ce lieu d'exil supportable pour le prisonnier et pour les compagnons volontaires de sa captivité. Cette île pittoresque et sauvage avait une partie ombragée et salubre, une partie nue, sans abri contre le soleil et contre lèvent; ce fut dans celle-ci qu'on installa Napoléon, parce que la surveillance iy était plus facile. On ne pouvait attendre d'un caractère tel que le sien la séré-
1. Pitt (William) who was the most implacable enemy of the Révolution, as well as of Napoléon, and who was the soûl of ail coalition against them, was born in 1759 and died in 1806.
2. Ne voulurent-ils pas lui faire enlever son e'pée ! They wished to take his sword away from him ! Note the négative exclamative construction of the sentence.
3. Gomme s'il dépendait d'eux d'effacer l'histoire, as if it were in their power to strike out history !
nité stoïque du philosophe, ni la résignation du chrétien. Il répondait trop souvent par d'impuissantes et peu dignes colères aux tracasseries de ses geôliers. Le geôlier en chef, le gouverneur de l'île, Sir Hudson Lowe, n'était pas un monstre, comme des récits exagérés l'ont fait croire. Ce n'était qu'un homme vulgaire, étranger à tout sentiment élevé, esclave de sa consigne, effrayé de sa responsabilité et toujours tremblant que son redoutable prisonnier lui échappât. La réprobation méritée par les procédés employés envers Napoléon doit remonter plus haut1 que Hudson Lowe, car il resta plutôt en deçà de ses instructions qu'il ne les dépassa.
Cette surveillance implacable était inutile. Les ministres anglais et leur agent se trompaient sur les dispositions du grand captif. Malgré tout, il ne lui eut peut-être pas été impossible de s'échapper. Il ne le voulait pas. Si parfois l'instinct naturel lui faisait souhaiter de revoir l'espace libre devant lui, il revenait bien vite à un autre sentiment. Il comprenait qu'on ne refait pas deux fois le retour de l'île d'Elbe ; que son rôle actif était achevé, lors même2 que les atteintes d'un mal sourd et croissant ne lui eussent point fait pressentir qu'il n'avait plus longtemps à vivre. Il ne s'agissait donc plus pour lui3 que de bien terminer le drame de sa vie. Il avait vécu pour étonner les hommes, pour en être admiré et obéi ; il ne songeait plus maintenant qu'à leur imposer encore par sa mort et à les éblouir
1. Doit remonter plus haut, must f ail on reople in higher condition, i. e. the British government.