MORT DE MIRABEAU
Le matin du dernier jour, il éprouva ce calme trompeur qui n'est que le repos delà vie près d'arriver à son terme, quand elle cesse enfin de lutter inutilement contre la mort. Le ciel était pur; le soleil se levait plus splendide, comme pour se faire plus regretter ; les oiseaux chantaient sur les premières feuilles du printemps ; la chambre était inondée de lumière. Il fit ouvrir les fenêtres et dit à Cabanis1 (selon le récit de ce médecin matérialiste), qui avait veillé près de son lit : "Mon ami, je mourrai aujourd'hui! Quand on en est "là, il ne reste plus qu'une chose à faire, c'est de se " parfumer, de se couronner de fleurs, de s'environner ' ' de musique, et d'entrer agréablement dans ce sommeil " dont on ne se réveille plus ! "
Il fit rouler son lit près de la fenêtre, et dit à son secrétaire Frochot, en lui montrant le soleil dans toute la splendeur du printemps : "Si ce n'est pas là Dieu, c'est à coup sûr son ombre ! ' '
Ses amis entrèrent et le trouvèrent paré pour recevoir leurs derniers adieux. " Asseyez- vous sur mon lit, vous ici, vous là," dit-il au comte de La Marck et à Frochot, les plus chers d'entre eux, " et retenez bien ce que j'ai à vous dire." Il les entretint alors pendant trois quarts d'heure, avec une étonnante lucidité de paroles et une admirable présence de cœur, de tout ce qui l'intéressait après lui sur la terre, dans ses sentiments, dans ses affaires, dans sa mémoire, et surtout dans le sort de la politique du pays. Il fut orateur jusqu'au
1. Cabanis, a celebrated French physician, was boni in 1757 and died in 1808.
DU XIXe SIÈCLE. 73
dernier soupir et homme d'État jusqu'au delà du tombeau ; puis, prenant les mains du jeune Frochot et les mettant dans les mains du comte de La Marck, "je vous lègue cet ami," dit-il à La Marck: "vous avez vu son tendre attachement pour moi, il mérite le vôtre ! "
Puis, revenant sur l'avenir désespéré du roi et du peuple, qu'il allait laisser après lui, l'un sans conseiller, l'autre sans modérateur, au courant de l'anarchie1 et des factions, entraînant tout aux écueils. "J'emporte, s'écria-t-il, avec moi le deuil de la monarchie! Après moi, les factieux s'en disputeront les lambeaux ! "
Il perdit l'usage de la parole et tomba pendant trois heures dans un sommeil troublé de rêves qui n'étaient ni le délire ni le repos. Le comte de La Marck, Frochot, Pellenc, de Comps, Cabanis, se tenaient penchés sur son visage, pour surprendre le sens à ses balbutiements. Il s'apercevait de leurs tendres veilles, et remuait en souriant les lèvres, comme pour les embrasser. Ils réchauffaient ses mains dans les leurs ; elles étaient déjà glacées. A l'approche de l'accès,2 il fit un geste qui indiquait la volonté d'écrire. On lui donna une plume et du papier. Il écrivit un seul mot: "Dormir !" et le remit à Cabanis, en le regardant avec l'expression d'un tendre reproche. Ce mot faisait allusion à une promesse que lui avait faite la veille son médecin de lui faire boire de l'opium, afin de lui épargner des douleurs inutiles quand il n'y aurait plus d'espérance. On feignit de ne pas comprendre. Il insista, et reprenant la plume. " Peut-on, écrivit-il, sans cruauté, laisser mourir son ami par un cruel supplice prolongé plusieurs jours peut-être?" On le satisfit par une potion cal-