JOURNÉE DU 10 AOUT
Le roi partit avec sa famille et ses ministres, escorté par 300 gardes nationaux et 150 Suisses. Vers huit heures et demie du matin, Louis XVI quitta les Tuileries pour n'y plus rentrer.
Quoiqu'on fût au cœur de Pété, le jardin était jonché de feuilles mortes. ' * Les feuilles tombent de bonne heure cette année," dit le roi.
L'Assemblée, peu nombreuse, était restée eu permanence depuis le milieu de la nuit.
1. Jemmapes is a city of Belgiuni near which Dumourîez conquered the Austrians in 1792.
2. Le fer ni le feu n'y pouvaient, neither shot nor sword could conquer them.
3. Brunswick ÇDviQ de), the commander-in-chief of tho allied armies in 1792, was born in 1735 and fatally wounded near Auerstaedt (Saxony) in 1806.
DU XIXe SIECLE. 95
Le roi dit à l'Assemblée : ' ' Je suis venu ici pour éviter un grand- crime, et je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu de vous, messieurs.' '
Le roi et sa famille s'étaient assis sur les bancs destinés aux ministres.
Un instant après, on entendit une décharge de mousqueterie, puis une fusillade prolongée, puis des coups de canon.
Louis XVI vivement pressé de faire cesser le combat,1 en avait remis l'ordre écrit à d'Hervilli; mais celui-ci ne s'en était chargé qu'à condition d'être " autorisé à en faire l' usage qu' il j ugerait le plus avantageux . " La fusillade et la canonnade redoublaient.
Aux Tuileries les concierges ouvrirent les portes des trois cours, qui allaient être enfoncées.
Les gendarmes à pied, presque tous anciens gardes françaises, quittèrent les Suisses pour passer à l'insurrection.
On tâcha de gagner les Suisses eux-mêmes, qui étaient rangés sur le grand escalier et aux fenêtres.
Les soldats suisses paraissaient fort ébranlés ; il y en eut qui jetèrent leurs cartouches par les fenêtres. Quelques-uns, au bas de l'escalier, se laissèrent emmener, bras dessus, bras dessous, parles fédérés.
Qu' arriva- t-il alors ?— On ne l'a jamais bien su. Des coups de fusil furent-ils d'abord tirés des fenêtres par quelques royalistes pour engager le combat ? — Ou bien, les officiers suisses, craignant que leurs soldats ne cédassent aux avances des insurgés, commandèrent-ils tout à coup le feu ? — Ce qui est sûr, c'est qu'une dé-
1. Vivement pressé de faire cesse)* le combat, strongly urged to put an end to the fight.
96 IvES HISTORIENS FRANÇAIS
charge partie du grand escalier foudroya la foule à bout portant1 et joncha de morts le vestibule.
La foule reflua avec des cris d'épouvante et de fureur. Les Suisses débouchèrent dans la cour Royale, puis, de là, dans le Carrousel, refoulant devant eux, par des feux de peloton, les insurgés en déroute. Mais les insurgés s'étaient bien vite ralliés. Les Suisses se replièrent2 sur le Château, d'où ils firent quelques autres sorties qui tinrent un certain temps les insurgés à distance, mais dont chacune coûtait du monde aux assiégés déjà peu nombreux.
Ce fut alors qu'arriva d'Hervilli. Il jugea bien a la situation. Les munitions des Suisses s'épuisaient Ils ne pouvaient répondre aux canons qui battaient le Château. Les forces des insurgés croissaient toujours. Aucun secours à attendre du dehors.3 D'Hervilli ordonna aux Suisses, de la part du roi,4 de se porter à l'Assemblée.
Les Suisses cessèrent le feu et sortirent du Château en bon ordre par le jardin. Mais là, les gardes nationaux, croyant qu'ils venaient prendre l'offensive,5 tirèrent sur eux. Les Suisses se divisèrent en deux colonnes. La première parvint à gagner la terrasse et les bâtiments des Feuillants,6 où elle déposa les armes. La
1. Foudroya la foule à bout portant, struck the crowd at short range.