‹ Les historiens français du XIXe siècle; with explanatory, grammatical, historical and biographical notes;Chapitre 87 sur 249 · CHARLOTTE CORDA Y · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDA Y

En 1793 vivait dans le Calvados1 une jeune fille âgée de vingt-cinq ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant'. Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses mœurs étaient pures, mais son esprit était actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle pour vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen.2 Elle était enivrée de l'idée d'une république soumise aux lois et féconde en vertus. Les Girondins lui paraissaient vouloir réaliser son rêve; les Montagnards semblaient seuls y apporter des obstacles. Elle résolut de faire un grand acte de dévouement et de consacrer à sa patrie une vie dont un époux, des enfants, une famille ne faisaient ni l'occupation ni le charme. Elle trompa son père et lui écrivit que les troubles delà France devenant de jour en jour plus effrayants, elle allait chercher le calme et la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s acheminait vers Paris. Arrivée dans cette ville, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Charlotte voulait d'abord frapper Marat au faîte même de la Montagne et au milieu de ses amis, mais elle ne le pouvait plus, car Marat était dans un état de santé qui l'empêchait de siéger à la Convention. Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le

1. Calvados, one of the North-Western departments of France, takes its name from rocks that are lying in the Océan, near its coast.

2. Caen, the birth place of the poet Malherbe and the composer Auber, is the chef-lieu of the departnient of Calvados.

chercher chez lui. Elle demanda à un cocher de fiacre l'adresse de Marat, s'y rendit et fut refusée; alors elle lui écrivit, et lui dit qu'arrivée du Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre : c'était assez pour obtenir son introduction. Le 22 juillet, elle se présenta à huit heures du soir. La gouvernante de Marat lui oppose quelques difficultés; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday et ordonne qu'on l'introduise. Restée seule avec lui, elle rapporte ce qu'elle a vu à Caen ; puis l'écoute, le considère avant de le frapper. Marat demande avec empressement les noms des députés présents à Caen; elle les nomme, et lui, saisissant un crayon, se met à les écrire, en ajoutant : " C'est bien, ils iront tous à la guillotine. — A la guillotine ! " reprend la jeune Charlotte indignée; alors elle tire un couteau de son sein, frappa Marat au flanc gauche, et enfonce le fer jusqu'au cœur. "A moi!" s'écria-t-il. Sa gouvernante s'élance à ce cri; un commissionnaire qui pliait çies journaux accourt de son côté ; tous deux trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine, immobile. Le commissionnaire la renverse d'un coup de chaise, la gouvernante la foule aux pieds. Le tumulte attire du monde, et bientôt tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal, conserve le même calme. On lui lit son acte d'accusation,1 après quoi l'on procède à l'audition des témoins : Corday interrompt le premier témoin et, ne lui laissant pas le temps de commencer sa déposition : ' ' C'est moi,

l. On lui lit son acte d'accusation, lier indictment wasroad to lier.

DU XIXe SIECLE. 125

dit-elle, qui ai tué Marat. — Qui vous a engagée à commettre cet assassinat? lui demande le président. — Ses crimes. — Qu'entendez-vous par ^ses crimes? — L,es malheurs dont il est cause depuis la Révolution. — Qui sont ceux qui vous ont engagée à cette action ? — Moi seule, reprend fièrement la jeune fille. Je l'avais résolu depuis longtemps, et je n'aurais jamais pris conseil des autres pour une pareille action ; j'ai voulu donner la paix à mon pays. — Mais croyez-vous avoir tué tous les Marats ? — Non, reprend tristement l'accusée, non." Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque déposition elle répète : " C'est vrai, le déposant a raison." Elle ne se défend que d'une chose, c'est de prétendue complicité avec les Girondins. Charlotte Corday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en paraît pas ému. Elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres.- Elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie. Elle écrit à Barbaroux,1 auquel elle raconte son voyage et son action dans une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit et d'élévation.

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le calme qui ne l'avait pas quittée. Elle répondit par l'attitude la plus modeste et la plus digne aux outrages de la vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas. Beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si désintéressée dans son action, et l'accompagnaient à l'éçhafaud d'un regard de pitié et d'admiration.

A. Thiers.

l. Barbaroux, one of the leaders of the G-irondist party, was born at Marseille in 1767 and guillotined in 1794.

Outre le Comité de Salut Public, la Convention avait créé le Tribunal Révolutionnaire, qui était chargé de juger les ennemis de la Révolution. La loi infâme des Suspects qui autorisait l'emprisonnement de quiconque était soupçonné d'opinions antirévolutionnaires avait rempli les prisons de victimes, pour la plupart innocentes, que le Tribunal .Révolutionnaire envoyait à l'échafaud. La Terreur battait son plein.1

Au sein de l'Assemblée, les divisions continuaient ; la lutte entre les Girondins et les Montagnards s'accentuait, et bientôt ces derniers triomphèrent. Les Girondins, furent arrêtés et envoyés à la guillotine. Ils étaient vingt et un.

Page 1