‹ Les historiensChapitre 19 sur 24 · Veuillot · texte numérisé non relu

Veuillot

Je dis peut-être... car M. de Vallée ne l'a pas écrit expressément dans son livre, et il a même laissé entrevoir la raison qui l'a empêché de l'écrire. Tout en admirant André Ghénier, il a signalé, avec la justesse d'un homme qui voit le faible de ce qu'il aime et qui en convient pour s'en affliger, la raison qui doit séparer André Ghénier, dans l'estime des hommes, des grands journalistes que je viens plus haut de citer, et qui, comme lui, ne furent pas au xix*^ siècle que des journalistes éclatants. Cette raison, entrevue par M. Oscar de Vallée, c'est ce qui manquait absolument de christianisme à Ghénier, à ce Grec de païenne imagination, muet aux choses chrétiennes. Le grand esprit du Christianisme, qui rend plus grands les plus grands esprits, André Ghénier ne s'en doutait pas. André Ghénier, le tendre Ghénier, le pur et juste Ghénier, qui devint l'héroïque et intrépide Ghénier, ne fut pas plus chrétien que tout son siècle. Au xix^ siècle, Chateaubriand, Lamennais, Bonald et Louis Veuillot, qu'il faut nommer après eux, eurent du christianisme dans leur génie, et le Christianisme tient tant de place dans les choses humaines qu'il est im-

possible à des hommes qui se mêlent aux choses de ce monde de s'en passer sans se diminuer, quand ils sont les combattants de tous les jours dans la bataille des idées, en attendant celle des hommes ! Certes, Ghénier n'eût pas été plus intrépide contre les bourreaux de la France, qui devinrent les siens, quand il aurait été chrétien. Mais il eût été plus sublime encore dans son intrépidité, et son génie y aurait gagné des accents qui auraient encore plus puissamment remué les âmes !

Quelque grandeur qu'on ait en soi, on gagne toujours quelque chose à être chrétien... Le Christianisme ajoute au génie comme il ajoute à la vertu, et M. Oscar de Vallée, qui doit être religieux, a regretté pour son Ghénier et pour sa gloire qu'il ne le fût pas. Demandez-vous ce qu'est Charlotte Corday elle-même, la femme la plus héroïque d'un siècle incrédule, en comparaison de la moindre martyre chrétienne qui va à l'échafaud et à la mort, une croix à la main ! Demandez-vous ce que serait Jeanne d'Arc, dont le Christianisme a fait une inspirée et une Sainte, sans le Christianisme, qui lui a mis son auréole? Elle ne serait guères qu'une Jeanne Hachette, tout au plus ! Si André Chénier, ce jeune poète mort sur l'échafaud, au lieu de regarder du côté des hommes avant de mourir, en leur montrant du doigt la tête dans laquelle il y avait quelque chose qu'ils allaient couper, avait regardé du côté du ciel, il y aurait autour de

cette tête de martyr une autre auréole. Il n'y a que celle de ses vers !

Car c'est à ses vers qu'il faut revenir, et, je l'ai signalé déjà, M. Oscar de Vallée y est revenu luimême à la lin de son livre, malgré le sujet de ce livre, entrepris pour exalter en André Ghénier un talent qui n'était plus celui des vers. Lui, M. Oscar de Vallée, qui, par amour pour André Ghénier, s'est donné la peine de repêcher, au courant du siècle qui les emporta, des pages dont le destin était de passer comme le siècle, M. Oscar de Vallée, qui a voulu concentrer sur ses pages, qui ont assurément leur éloquence, l'attention du lecteur comme la sienne, n'a pu éviter le fascinant regard qu'ont les poètes, même après leur mort, et qui empêche de voir en eux autre chose qu'eux! Et ceci n'est point particulier à Ghénier, du reste. G'est une loi. Le génie du poète, quand réellement il existe, est si extraordinairementbeau, qu'on ne voit plus rien à côté : tout s'y fond et tout s'y efface... et la gloire, bête presque toujours, ne l'est point quand elle ne voit que le poète dans le poète! Ge sont ses jours d'esprit, à la gloire... Je m'en vais même, ici, dire une chose qui fera trembler les moralistes, si elle ne les révolte pas. Est-ce parce que les vertus, le courage, l'héroïsme sont plus communs que le génie, que le génie les fait oublier?... Gervantès perd son bras à Lépante ; qui se soucie de ce braslà?... Lord Byron, pour ne pas pleurer sa jeunesse

perdue, veut délivrer la Grèce ; mais qu'est-ce que la Grèce, et l' eût-il délivrée, en comparaison du génie poétique qui a conquis l'admiration des hommes à lord Byron ?... Les pages en prose d'André Ghénier citées par M. Oscar de Vallée, qui s'enchante de les citer, seront donc, je crois, citées en vain. Elles n'ajouteront rien à l'opinion du monde, et il n'y aura que des curieux, des lettrés et des exceptionnels, qui chercheront le journaliste, cette aiguille dans une botte... de gloire, et qui se préoccuperont de le trouver dans l'homme qui fit déroger sa poésie à n'être, un instant, que cela !... Ce ne fut qu'un instant, en effet; car le poète, toujours vivace, avant d'être immortel, comprimé par la volonté d'être un prosateur et d'ajouter cette flèche de l'arbalète humaine à son carquois d'Apollon, a été, ressort divin! plus fort qu'elle, comme l'instinct est plus fort que la réflexion. Le poète reparut après le journaliste. Il reparut pour mourir et pour chanter, du fond de sa prison, ce dernier chant du cygne assassiné, qui a été le plus magnifique cri d'aigle qui ait jamais été poussé, de cette force-là, parmi les hommes !

M. Oscar de Vallée a clos son volume par ces ïambes incomparables et immortels, qui ont fondé en France la poésie iambique et qui sont bien autrement beaux que ceux d'Auguste Barbier, qui sont déjà si beaux et qu'ils ont inspirés ! Puisque Ghénier n'est pas chrétien et qu'il y a une poésie religieuse supérieure

]\î. OSCAR DE VALLÉE. 289

à tout clans les Harmonies religieuses de Lamartine, cette poésie des ïambes n'est donc que la seconde des poésies, — la poésie humaine ; — mais elle est incontestablement la première des poésies humaines. M. de Vallée ne l'a pas découverte comme le journalisme de Ghénier. Il n'est pas allé la chercher si loin. Elle vibre dans tous les esprits, depuis qu'elle a été pour la première fois entendue, cette poésie faite de colère, d'ironie, de mépris et de tout ce qui peut tenir de passions, d'imprécations et de toute-puissance-. dans cet infini d'une âme d'homme ! Et puisque son? livre était aussi sur les Jacobins, M. de Vallée a très, bien fait de la citer. Elle seule est au niveau de la scélératesse qui l'a inspirée et contre laquelle, comme le tonnerre de Dieu, elle a éclaté. Sans les Jacobins, nous ne l'aurions pas ! Madame de Staël, qui admirait Byron comme M. Oscar de Vallée admire Ghénier,. disait du Farewell qu'elle aurait voulu être aussi malheureuse que lady Byron, pour l'avoir inspiré. Dirons-nous comme elle? Cette poésie de Ghénier payet-elle à la France la douleur et la honte d'avoir eu les Jacobins pour maîtres? Si nous ne l'avions pas, nous qui adorons le génie, la voudrions-nous au même prix?... Gette trombe impure et sanglante des Jacobinsa passé. La splendide poésie est restée.

Seulement, la trombe hideuse reviendra, et pa,s plus dans l'avenir que dans le passé, cette poésie de Ghénier ne l'empêchera de nous passer sur le corps !

M. CHARLES D'HÉRICÂULT

Ceci — je crois — est le début de l'auteur dans l'histoire politique. Mais, quoi qu'il en puisse être, c'est un livre d'un talent très mâle et qui ne sent nullement son débutant. M. Charles d'Héricault n'en est pas un dans les lettres. Il a publié plusieurs ouvrages d'une érudition souvent raffinée et profonde. Ce n'est pas seulement un littérateur, c'est un savant; mais c'est un savant dont l'esprit agile ne s'est point exclusivement cantonné dans les questions de critique ou d'histoire littéraire. Pour ma part, j'aime ces Centaures intellectuels, moitié savants, moitié artistes,

i. La Révolution de Thermidor.

et M. d'Héricault en est un... D'une main alerte et compétente, il a touché à une foule de sujets, même au roman. Trempé par une étude sévère et mûri par la vie, M. Charles d'Héricault a enfin abordé l'histoire politique, et ce livre atteste des facultés si sûres d'elles-mêmes, si gouvernées, si réfléchies, que le troublant et passionnant sujet d'histoire qu'il a choisi pour le traiter — La Révolution de Thennidor — ne l'a entraîné ni dominé une seule minute, et qu'il nous a donné l'exemple d'une fermeté d'esprit inconnue à tous les historiens, dans une mesure quelconque, de la Révolution française, — de cette Révolution dont la bouleversante influence ne s'arrête pas à ceux qui l'ont faite, mais va jusqu'à ceux qui l'écrivent...

Car elle va jusque-là. Ceux-là tous qui ont touché à ce baril de poudre de la Révolution française en ont ressenti l'explosion dans leurs facultés. Ceuxlà tous qui, pour une raison ou pour une autre, ont mis le bout de leur plume dans ce périlleux sujet d'histoire, en ont reçu à la tête un tel coup qu'ils en ont perdu l'équilibre, qu'ils en ont été plus ou moins terrassés. Aucun dont la raison ait résisté à cette histoire... C'a été, pour tous les cerveaux, comme une insolation terrible... L'anarchie de la Révolution est entrée dans les esprits qui l'ont racontée. On se croyait maître de son sujet; on en était victime. Je ne parle pas de Thiers, le premier historien de la Révolution

dans l'ordre des temps, trop sceptique pour n'être pas la toupie, très peu ronflante, du reste, de l'histoire qu'il écrivit à l'époque de sa jeunesse, ni de Miclielet, cette Tricoteuse nymphomane, — mais le pur, le noble Lamartine, écrivit les Girondins, et ce fut la démence de son génie. Garlyle, l'Anglais, du pays de Pitt, si bien placé pour juger la Révolution française, y alluma son mysticisme halluciné de puritain. Tous, et je passe les noms de ces marionnettes d'historiens, à qui l'Histoire a tiré le fil quand elle ne l'a pas cassé, furent pris ou d'une admiration ou d'une horreur qui n'étaient plus des sentiments, mais des vertiges... L'historien froid, l'historien que l'Histoire ne mène pas, et qui, même, ne mène pas l'Histoire, — car être mené par l'Histoire ou la mener, c'est tout un pour la vérité, et c'est ici que l'esclave vaut bien le despote, — l'historien impartial qui ne se soucie que de l'exactitude ou de la justesse de son observation, a manqué jusqu'alors. On s'incendiait au baril de poudre... Eh bien, voici un historien qui ne s'y allume pas. Voici un historien froid comme un officier d'artillerie faisant des études sur les alpêtre qui a failli faire sauter la France, et qui nous apprend de quels abominables éléments ce salpêtre de nouvelle espèce était composé.

C'est là l'originalité et le mérite du livre de M. d'Héricault. Quoiqu'il y ait du pathétique vengeur dans la révolution de Thermidor, l'historien a eu cette

froideur et cette force d'esprit de préférer la recherche des causes, grandes ou petites, de cette révolution, au poignant éclat des effets. Sobre, contenu, acéré, méprisant et calme, il n'a point fait de poésie sur cette tragédie sanglante, qui joignit à beaucoup d'ignobilité très peu de grandeur. Il a mieux aimé faire de la science, et il a écrit une histoire plus profondément psychologique que toutes celles qui ont été publiées avant la sienne sur la Terreur et sur Robespierre, ces deux vaincus de Thermidor. Il a passé au microscope, comme' deux insectes, ces deux monstres énormes, pour qu'on les vît mieux, — pour qu'on les discernât jusque dans leurs animalcules et leurs derniers atomes... Il n'a oublié ni une goutte de sang, ni une goutte de boue, analyseur patient, minutieux, implacable, d'un dégoût si haut qu'il en est impassible. 11 aurait compté les poux de Sylla..,

Encore une fois, la virihté de l'esprit, voilà la qualité dominante de ce livre, qui n'a aucune des nervosités et des tensions du temps présent. M. Charles d'Héricault est un robuste. Je l'ai connu, il n'y a pas déjà si longtemps. C'était alors un beau^ aux cheveux noirs, tel qu'on se représente le fougueux pasteur de rOaristys d'André Chénier. 11 semblait taillé pour l'action encore plus que pour la pensée. Ce savant, ce lettré, maniait le fusil du chasseur. Il avait ce qu'on appelle du muscle. Et ce muscle, il l'a gardé. 11 l'a dans l'esprit comme il l'avait dans le biceps. Je ne

sache pas de livre meilleur que le sien pour jeter la goutte d'eau glacée sur les fronts échauffés par le bonnet rouge, — pour rasseoir et paralyser l'enthousiasme imbécillement ou épileptiquement révolutionnaire... Peu de temps avant sa mort, est-ce que Yictor Hugo — un égaré aussi par l'histoire de la Révolution française — n'écrivait pas cette phrase, chargée, croyait-il, d'une prophétie : « Le dix Août esta la Révolution ce qu'aujourd'hui est à demain... » ? Le livre de M. d'Héricault a répondu... Il suffisait bien pour faire rentrer dans le ventre de Hugo son épouvantable espérance.

Ce livre, excellent et d'une beauté simple, ne comprend qu'une année, et il n'avait pas besoin d'en embrasser davantage. La Révolution de Thermidor n'a guères été portée plus de neuf mois dans les flancs sanglants de cette Révolution française, qu'on peut bien appeler, sans lui manquer de respect, une prostituée, puisqu'elle a été violée successivement par tous les partis qui l'ont caressée. L'enfant né de ces horribles accointances, ce fut la Terreur, — la Terreur,

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plus laide que sa mère, et qui lui répercuta si violemment sa hideur agrandie, que la Révolution, affolée de ce qu'elle avait fait, mit les poings dans ses yeux pour ne pas la voir et lui cria... a Tu n'es pas ma fille ! » Elle l'était cependant. Il n'y a que les sots qui ne le voient pas ou les hypocrites qui le contestent. Les révolutions engendrent toujours plus horrible qu'elles. C'est le Péché qui engendre la Mort, dans l'Enfer de Milton, et la laideur de la Mort rachète les fausses beautés du Péché. L'historien de la Révolution de Thermidor a taillé son livre dans la mesure juste qu'il devait avoir. La Révolution française, la magna jjarcns de toutes les autres, dit quelque part M. d'Héricault, existait avant Thermidor, et elle a continué d'exister après Thermidor. Mon Dieu ! l'affreuse octogénaire existe encore et ne paraît pas devoir mourir de sitôt... Tuer la fille n'a pas tué la mère, capable, comme la vieille Sarah du Patriarche, de refaire un autre enfant, pire peut-être que le premier. La Terreur a existé de sa propre vie et de sa propre force, — et c'est même la Révolution qui l'a tuée, ajoutant à ses autres crimes celui-là, qui n'en était un quepour elle! Seulement, elle ne l'a pas tuée à elle seule. Elle s'est •cherché des complices pour l'aider dans sa besogne infanticide. Elle y a mis d'autres mains que les siennes. Et M. d'Héricault, avec son regard aigu, a regardé dans le fond de ces mains-là... Elles n'étaient pas toutes tachées de sang, mais toutes, sans exception

de fange ; car c'est une fange que la lâcheté... En ce vil temps, on était plus bas que sousMarat. Le couteau de Charlotte Corday n'était plus possible. Et cela est si vrai, que M. d'Héricault, qui sait tout, n'est pas plus sûr du coup de pistolet de Merda que de son nom !

Mais ce qu'on sait, c'est que ce fut la fin, — la fm de la Terreur et de Robespierre, tués tous deux de ce coup de pistolet anonyme, resté mystérieux. Ce fut la fin de la Terreur et de Robespierre, puisque la Terreur et Robespierre, que j'appelais, il n'y a qu'une minute, les deux vaincus de Thermidor, au fond, n'en faisaient qu'un, tant ils s'étaient incarnés l'un dans l'autre, étreints, confondus et fondus !! L'histoire de la Révolution de Thermidor, sous la plume décidée de M. d'Héricault, est surtout l'histoire de Robespierre, et il a si bien senti qu'elle l'était, et il a si bien voulu qu'elle le fût, qu'il a ajouté au titre de son livre La Révolution de Thermidor, un sous-titre, qui fixe la pensée : Bobespierre ou le Comité du salut public. M. d'Héricault, cet esprit énergique et sensé, ne décapite pas l'Histoire. Ce n'est pas un de ces benêts de panthéisme qui Vimperso?inalisent. Il laisse cela à cette folle de Michelet. Michelet, dans son Histoire de la Révolution, a eu l'extravagante pensée d'hnputer l'action révolutionnaire au peuple seul, au peuple acéphale, et de nier l'ascendant des chefs... ce qui est tout simplement guillotiner l'Histoire et abattre sous le stu-

pide niveau égalitaire tout ce qui s'y élève, même dans le mal. Conséquence très logique, du reste, des doctrines en honneur aujourd'hui. Quand on nie la personnalité de Dieu, on doit nierla personne humaine. Michelet a nié celle des chefs de la Révolution dans les choses de la Révolution qu'il admirait le plus. Il a effacé Robespierre dans son histoire. Mais M. d'Héricault l'a mis en saillie dans la sienne, parce qu'il était réellement en saillie dans l'histoire de l'an II : M. d'Héricault a bien compris que la Terreur n'était plus qu'une chose sans visage, quand elle ne portait pas celui de Robespierre... On peut dire de l'historien de Thermidor qu'il ôte des mains de Michelet la tête de Robespierre, coupée, par cet innocent bourreau, en l'honneur et au profit de la canaille, qui n'en a pas, et qu'il l'a restituée à celui qui, devant Dieu et devant les hommes, a individualisé la Terreur.

Et, en effet, il l'a individualisée ! Et la France du temps de Robespierre, et la Convention, et même l'Europe, ne furent point de l'avis de Michelet dans sa fausse histoire. Elles ne s'y trompèrent point. Elles

M. CHARLES D'HERICAULT. 299

prirent bien Robespierre pour ce qu'il était, — c'est-àdire pour la Terreur elle-même, pour la Terreur faite homme; car il faut que toute force se fasse homme pour être davantage et pour avoir toute la puissance de ce qu'il y a de plus puissant au monde : — l'Unité. En action historique, les idées générales, les influences sociales ont besoin d'un homme... Quoique la France fût éperdue d'égalité, à cette heure maudite, et qu'elle eût commencé déjà le nivellement par l'échafaud, elle n'en reconnut pas moins la supériorité et la souveraineté de l'homme qui, à un jour donné, avait créé cette chose inouïe, universelle et compacte, qui s'étendit tout à coup sur la France entière comme une voûte qui ne permettait plus de respirer, et qu'on appela du même nom que le sentiment dont elle transissait les âmes : la Terreur! M. d'Héricault donne même la date du jour où cette effroyable chose se produisit. Ce fut celle de la loi du 22 prairial, sortie, toute, de la tête de Robespierre. Ce jour-là, il fut le maître de la France par la Terreur qu'il créait. Cela ne dura pas ; cela ne pouvait pas durer. La nature répugne à ces épouvantables phénomènes. Mais le temps que cela dura, Robespierre, le petit avocat d'Arras, le petit bourgeois, la petite âme et le petit esprit, fut le dictateur de la France, comme, à Rome, l'avait été Sylla... Il faut demander pardon à la mémoire de Sylla de citer son nom, même en passant, quand il s'agit de Robespierre; mais comment se priver de l'éclair du

contraste ?... Sylla, leproscrJpteur Sylla, fit aussi une Terreur, mais c'était pour le compte d'une chose grande; c'était pour le compte de l'aristocratie romaine, qui avait fait la gloire et la force de Rome. Tandis que le petit bourgeois de Robespierre, devenu populacîer, travaillait pour le compte de la populace et pour le sien. Sylla fit une Terreur, mais il la borna. Il coupa sa forêt d'ennemis, et, quand il l'eut coupée, il posa la hache à ses pieds avec une hauteur et un calme que l'Histoire, malgré son horreur, admire encore. Le monde romain stupéfié se tut devant Sylla, et il s'en alla mourir tranquille à sa maison de campagne, cet homme qui, malgré ses batailles et son génie de gouvernement, n'avait jamais été fier que d'une chose, qui ne lui appartenait pas, c'est d'avoir été toujours heureux... Robespierre, lui, l'autre proscripteur, ne s'arrêta pas. Il ne dit pas à sa mer de sang, qui lui eût désobéi, du reste : « Tu n'iras pas plus loin ! » Robespierre n'avait pas fait qu'une Terreur; il était la Terreur elle-même, et, comme disait Fouquier-Tinville, « la force impulsive de la Terreur». Mais, revanche des terrorisés ! il avait la terreur de sa Terreur. L'épouvante qu'il produisait revenait sur lui ; il tremblait en frappant et frappait encore, tant qu'enfin les lâches se révoltèrent et frappèrent à leur tour... Il ne finit point dans la majesté sans remords de Sylla. Il fut tué, on ne sait trop par qui, et mal tué ! On le trouva, à l'Hôtel de Ville, la mâchoire brisée.

son habit violet déchiré, ses culottes nankin avalées, ses bas de coton sur ses talons, souillé, sanglant, vautré sur une table où il venait d'écrire, et après l'avoir un peu lavé, un peu pansé, tout en l'insultant, on le jeta, ce reste vivant d'homme, au bourreau, qui coupa comme il put cette tête fracassée, et telles furent, en mourant, la grâce et la décence de ce magnifique gladiateur de l'Egalité !

Or, cela, que je rappelle, et que M. Charles d'Héricault pouvait peindre à grands traits, avec les reliefs du style et de la langue et le frémissement d'un artiste, il l'a dit sans s'y arrêter, avec la sobriété voulue, réfléchie et maintenue résolument, tout le temps de son livre, et que je ne puis m' empêcher d'admirer. Il n'y a pas dans son histoire un grand portrait cohérent et d'ensemble de Robespierre. Tous les traits y sont; l'historien n'en a omis aucun et il en a retrouvé quelques-uns qu'on ne connaissait pas ; par exemple, la jalousie qui dévorait ce pékin pour ce qui était militaire et gloire militaire. Ces traits discernés, notés, appuyés, sont dispersés dans le courant du livre, comme les membres^ moulés un à un, d'une statue, qu'on n'a pas encore i^assemblés... M. d'Héricault n'a voulu faire ni une peinture, ni une médaille de Robespierre. 11 a le pinceau, pourtant, et le burin à sa portée. On sent l'un à certaines touches larges et rapides, qui font rehaut dans ce style nerveux et clair ; on sent l'autre à des mots qui sont des entailles, — des mots

tacitiem. Mais les habitudes du savant, du chercheur, de l'observateur, l'ont emporté sur les puissances de l'artiste. M. d'Héricault s'est contenté de nous faire une grande anatomie morale. Il a pénétré sous la peau du monstre, et il nous a donné un écorché. Il lui a ouvert ce cœur, qui devait être pâle, si les Sauvages qui disent que le cœur des lâches n'est pas rouge ont raison, et il en a extrait, il en fait sortir tout le venin, tout le fiel, toutes les envies, toutes les bassesses, toutes les peurs, toutes les hypocrisies, entassées, figées et durcies dans ce misérable cœur ! Et le travail qu'il a fait sur le cœur, il l'a fait aussi sur la tête. Il l'a ouverte aussi, cette petite tête vaniteuse et vipérine, grosse et verdâtre comme un œuf de canard, et il a montré que cette tête n'avait qu'une pincée de cervelle, et qu'en fin de compte cet homme, colossalisé par ses crimes et parles partis, cet homme — la terreur de la France ! — n'était rien qu'un lâche et qu'un sot.

Il n'était que cela, — et je m'en doutais bien un peu, mais je ne l'avais pas vu avec cette évidence que je dois à M. d'Héricault... On a beau se rappeler le mot d'Oxenstiern sur la médiocrité de ceux qui

M. CHARLES D'IIÉRICAULT. 303

gouvernent les hommes pour s'expliquer la toutepuissance et la popularité de Robespierre et l'écrasement de tous ses rivaux de pouvoir, qui avaient des facultés d'esprit dix fois plus éclatantes que les siennes et des âmes vingt-cinq fois plus hautes, on a peine à croire que le monde ait été — ne fût-ce qu'une heure! — plus sot et plus lâche que ce lâche et ce sot... Quelque mépris qu'on ait pour les hommes, on répugne à donner sa démission de l'humanité... L'Imagination grandit les êtres qui ont été des fléaux, et voilà ce qui a grandi ce petit homme de Robespierre, même après sa chute... Gomme son maître Rousseau, c'était une âme de laquais qui voulait devenir grand seigneur, et qui s'y prenait mal pour cela. Si sa popularité, disent les hommes de son temps, fut mo?îstrueuse, elle l'est encore après sa mort, et il faudrait s'en étonner, si les hommes n'étaient pas toujours les mêmes : lâches devant la force brutale qu'ils prennent pour la force réelle, mais qui ne l'est pas! Les plus belles, les plus nobles imaginations de ce siècle furent ébranlées et éblouies par le sang, — cette pourpre qui éblouit quand il s'agit de juger celui qui le verse, — et qui fut versé par ce lâche et ce sot. Nodier l'a rêvassé presque grand. Balzac l'a créé, — comme il a créé Marat, comme il a créé Catherine de Médicis, comme il créait tout, cet homme qui avait l'inconvénient du génie, et qui ne voyait les choses et les hommes que transfigurés par son prodigieux cerveau.. .

Madame de Staël — elle aussi ! — l'a exagéré de contre-coup, quand elle appela notre sublime Empereur: « Robespierre à cheval ». C'était faux, dérisoire et petit comme la haine d'une femme, un pareil mot! Napoléon n'était pas plus Robespierre à cheval, que Robespierre, sur la colonne Vendôme, n'aurait été Napoléon.

Mais, grâce à M. d'Héricault, on ne le mettra plus sur aucune colonne. Le voilà descendu ; il ne remontera pas. Les partis, qui lui ont fait un pavois de leurs dos courbés, oseront-ils continuer de porter cette vieille relique éventrée et déshonorée ?... Ils sont, je le sais bien, capables de tout, les partis, qui se crèvent les yeux comme OEdipe pour ne pas voir leurs crimes ou leurs criminels ! Mais, s'il y a un livre capable d'arracher du cœur et de l'esprit l'idolâtrie de Robespierre, de ce faux homme d'État, bête comme une guillotine qui aurait le mouvement perpétuel, c'est, à coup sûr, ce livre de M. d'Héricault, qui dit tout sans exagérer rien. Ce livre est d'une telle impartialité qu'il est impossible de voir à travers les pages l'opinion politique de l'auteur. Est-il bleu, rouge ou blanc?... Je défie de le dire. Son histoire n'a point de cocarde. Elle n'est d'aucune couleur, si ce n'est de la couleur de la lumière.

C'est un livre qui en promet deux autres. C'est lepremier terme d'une trilogie historique qui implique dans une même recherche l'ancien Régime, la Ré-volution et le Régime nouveau, de quelque nom^ qu'un jour l'Histoire l'appelle. M. H. Taine, après avoir flâné longtemps dans la philosophie, la critique littéraire et l'art, aborde maintenant l'histoire politique. Je l'ai suivi un peu partout, et je m'en vais le suivre encore. C'est un esprit intéressant, d'ailleurs,, plus volontaire qu'inspiré, qui se développe dans desefforts très laborieux. Seulement, ces efforts sont-ils

i. Les Oritjines de la France contemporaine : l'Ancien Régime, — la Bévolution, — la Conspiration Jacobine.

bien dans le sens de ses facultés?... C'est une question qu'on pourrait poser. Il était peut-être né léger, dans l'acception française et spirituelle du mot, mais l'étude, le travail acharné, l'ambition scientifique, l'ont fait lourd. Il est vrai que la lourdeur paraît parfois de la puissance... Il avait commencé autrement. Son premier livre, les Philosophes français du xix" siècle^ fut le rire strident de la moquerie contre la philosophie contemporaine, qui, comme on dit, ne l'avait pas volé ! Mais , comme s'il eût eu peur de son impertinence, M. Taine fit presque immédiatement rentrer son petit rire aigu dans le fourreau. Prudemment, il mit son sifflet dans sa poche. Les mandarins sont graves, et M. Taine est de la graine des mandarins. Il pousse dans les chaires. C'est un professeur... Son livre des Origines de la France contemporaine est bénévolent. Il a la prétention d'être une étude profonde, impartiale et désintéressée des origines de ce fait, très peu satanique pour M. Taine, aux yeux de qui Satan est un fantoche, la très logique Révolution française. Quand le livre a paru, quelques optimistes, à la lecture des premières pages, qui sont réellement belles et qui paraissent justes, avaient vu là une si étonnante modification dans les idées présumables de M. Taine qu'elle touchait presque à une conversion, — et il n'en était rien, parbleu! Comme Y ami Robin, dans la charmante chanson de Beaumarchais :

Il est toujours, — il est toujours le même!

M. TAIjNE. 307

M. Taine est toujours, sous des formes plus graves, le M. Taine des Philosophes français, le matérialiste de fond et de la première heure, et cela devait être, du reste. Le grand ami de M. Taine, Stendhal, dont il est beaucoup sorti, autant qu'un professeur peut sortir d'un observateur homme du monde, Stendhal, le piquant et le pervers, n'a-t-il pas dit « qu'il ne (( faut jamais se repentir » ?...

Et l'auteur de ï Ancien Régime a obéi à cette consigne : il ne s'est point repenti. Il a obéi à la loi des forts, qui ont culbuté en eux cet impedimentum belli : — la conscience. C'est un vieux mensonge, que les serpents changent de peau ! Et ce sera là, même, de n'en avoir pas changé, une des causes du succès de M. Taine. Car il aura du succès. Et comment n'en aurait-il pas?... Il formule et applique à l'Histoire le matériahsme du temps, qui tressaillira d'aise, dans ses vilaines entrailles, en lisant ce livre, qu'on vantera, mais qu'on ne discutera pas, et qui imposera par le poids d'un talent qui n'est plus léger, par les lectures dont il témoigne, par cette accumulation sans agrément de citations entassées et pressées les unes sur les autres comme les tuiles d'un toit, enfin, par tout ce luxe étalé de travailleur, — le mot et la chimère du siècle, et que les Frivoles du journalisme reconnaissent depuis longtemps en M. Taine avec le petit tremblement du respect ; car, ainsi que le disait glorieusement et bassement aussi Alexandre Dumas aux

ouvriers de I8Z18 : « Nous sommes tous maintenant des travailleurs ! »

Travailleur et matérialiste ! Quelle chance ! Yoilà pour moi les causes efficientes du succès du livre de M. Taine. Succès certain de profonds salamalecs et de haute estime, mais peu retentissant, parceque l'imagination ne se passionne que pour les livres passionnés, et que le livre de M. Taine est froid et affecte d'être froid, comme doivent l'être l'examen et la science. Le matérialisme surtout, cette bourbe qui monte et s'étend toujours de plus en plus dans les esprits et dans les mœurs, saura bon gré à M. Taine de se retrouver dans le livre qu'il vient de publier.., M. Taine, il est vrai, ne l'affirme pas avec le timbre, cyniquement éclaiant, de Diderot, par exemple. Gomme M. Renan, il est bien trop chattemite pour cela. Mais qu'il y pense ou qu'il n'y pense pas, sa méthode historique le trahit, et cette méthode même, il n'en a pas le triste mérite. Ce n'est pas lui qui l'a inventée... L'auteur de Y Ancien Régime a bien moins d'initiative que de mémoire et d'érudition. Cette méthode à l'aide de laquelle il étudie et construit l'Histoire est la méthode positiviste, la dernière méthode connue.

— les méthodes étant comme les jours, qai se suivent et qui ne se ressemblent pas. Pour l'expliquer en deux mots, c'est l'assimilation de l'Histoire aux sciences naturelles, rien de plus. Or, disons que M. Taine l'aurait inventée qu'il n'y aurait pas de quoi en être bien fier ; car cette méthode est bornée comme le matérialisme, dont elle est le produit, par conséquent insuffisante... Elle consiste, en effet, à étudier une société comme un naturaliste étudie un animal. Mais une société dont il ne faut pas séparer l'homme, comme l'ont fait les théories les plus fausses du xviir siècle, et qui sont restées le plus populaires en raison même de leur fausseté, est autre chose qu'un animal qui ne relève que du microscope et du scalpel et qu'on étudie du dehors, pour en expliquer le dedans. L'analyse donne tous les éléments de la vie, mais ne donne pas la vie. L'Histoire n'est pas qu'une description. H y a en histoire des causes premières mystérieuses, impénétrables à l'analyse, tenant à la nature de l'homme et à sa destinée, et devant lesquelles l'historien de vocation est quelque chose de plus qu'un observateur !

H doit y être une créature humaine et vibrante, un être ému de ce qu'il raconte. Et c'est son émotion presque religieuse, quand elle est intense, qui fait, du même coup, la beauté de son talent et de son histoire. La méthode historique de M. Taine, si elle était vraie, abolirait Tacite et Chateaubriand au nom de la science,

et la nomenclature des faits historiques remplacerait l'âme et la pensée de l'historien.

Mais ce serait en vain, du reste, qu'elle le tenterait. L'historien, qu'on ne peut distraire de l'Histoire, repousserait sous la mutilante méthode et la défierait de l'anéantir. Ce n'est pas tout que d'articuler tous les faits... En les articulant, en les accumulant, comme M. Taine les articule et les entasse et les presse dans son histoire, d'une main qui ne manque, certes! pas de force pour en exprimer tout le suc et en faire sa chimie historique, l'historien se retrouve pourtant, malgré les prétentions à l'impersonnalité du savant. Ces faits qu'il épingle, ces citations dont il arrange la mosaïque insidieuse et éblouissante, il a sa manière personnelle, sa manière à lui de les montrer, de les arranger, de les mettre en valeur, — pour en tirer lui-même ou en faire tirer aux autres des conclusions. . . L'homme est ainsi fait qu'il ne peut pas ne point ajouter aux choses qu'il touche. Il laisse à toutes des lambeaux de sa personnalité. Il ajoute même à celles qui, comme le diamant, sont le plus en possession de

la lumière. Rappelez-vous le vieux Gobseck dans Balzac, faisant jouer le jour clans les diamants de la comtesse de Restaud. Voilà l'image de l'historien ! Et M. Taine lui-même, en dépit de sa méthode, a des manières de faire jouer le jour dans les faits et les opinions historiques. Seulement, Gobseck, lui, tout Gobseck qu'il est, ne peut s'empêcher d'être ému. Sa terrible face d'avare, morte à tout, s'illumine au feu de ces pierres qu'il tourne et retourne dans ses mains tremblantes et habiles pour en attiser mieux la flamme, pour les épuiser, s'il le pouvait, de leur lumière, et alors, sa physionomie devient sublime. M. Taine affecte d'être impassible. Il veut être plus sec qu'un. avare. Je le crois bien ! c'est un savant.

N'être qu'un savant! Voilà donc ce que M. Taine y gagnerait, s'il n'y avait pas en lui des choses indestructibles à toute méthode inventée par les hommes : ~ il ne serait qu'un savant ! Mais l'homme de talent, que je mets bien au-dessus du savant, y perdrait, de s'être mis dans les brassières d'une méthode, au lieu de suivre l'inspiration, qui domine toutes les méthodes quand on se seni la vocation d'écrire l'Histoire. Il n'y a pas, selon moi, d'autre méthode historique que la divination dont on est capable dans l'interprétation des faits, et l'impression qu'ils font sur un être intellectuel et moral bien organisé. Ici, la question de l'œuvre, la question de l'art, prend son importance. M. Taine, qui, après avoir été philo-

-sophe, se pose en historien, a été, un jour de sa vie, un artiste. Ce fut dans ses Notes sur Paris, les Notes de Frédéric-Thomas Grain- d'Orge. Je ne sais pas s'il était alors professeur, ou si c'est depuis qu'il l'est devenu ; mais, alors, il n'avait pas pris le parti de n'être qu'un savant. Il avait encore, dans ce temps-là, de •cette légèreté et de cette ironie qu'il avait montrées dans son pamphlet contre les Philosophes français du ^v.v siècle. Le jeune homme sérieux, a l'espoir du siècle », comme disait son ami Stendhal, qui se moquait de tous les pédantismes, n'était pas encore né, ou il était en bien bas âge... Il écrivait dans un journal de petites dames, — la Vie Parisienne, — et c'est là que le Graindorge, qui pouvait s'appeler Graindepoivre, ■fut publié. C'était un livre audacieux et profond autant que s'il avait été grave, un livre de dandy ennuyé et de foie malade, dont la noire humeur ou humour — c'était l'une et l'autre — était charmante. Ce jour-là, M^ Taine, je crois, révéla le vrai sens dans lequel il aurait dû pousser ou laisser épanouir son talent d'écrivain. Ce jour-là, il fut vraiment un artiste humain et littéraire. S'il était resté dans cette voie, il aurait pu dégager l'artiste du bloc de facultés qui sont en lui et dans lequel il se trouve pris. 11 n'y aurait pas ajouté le poids de méthodes fausses ou déplacées. Mais, au lieu d'être une flamme légère et brillante, il a mieux aimé rester bloc.

Et tout est devenu bloc en lui, même son style.

Il s'est alourdi. Certainement, il y a encore de grandes et -vigoureuses qualités d'expression et de couleur dans le livre actuel de M. Taine, mais elles y sont empâtées, comme dans certaines peintures. La phrase, le plus souvent très longue, roule avec une gravité monotone.

La propriété des termes y est. L'expression étincelante y brille à nombre de places sur le fond étoffé de cette phrase pesante comme les plis du velours, mais ce velours qui traîne ne s'enlève jamais sous les souffles irrésistibles qui donnent tant de grâce aux grands écrivains. On sent en lisant ces pages travaillées, fouillées, cannelées, guillochées, que M. Taine n'a pas la naïveté de son talent. Le piocheur acharné apparaît trop dans ce talent surchargé, qui n'a pas les simplicités du talent qui est parce qu'il est et que n'a point touché la science, — la science qui s'efforce, se tend et se ride, et fait toujours grimacer plus ou moins, dans son efforcement, ce qui devrait être spontané et beau.

On le voit par ce qui précède, ce n'est pas le fond du livre de M. Taine que je discute ici. Ce fond historique, sur lequel on sera bien obligé de se prononcer quand on aura la pensée tout entière de l'auteur

touchant les Origines de la France contemporaine, n'est point en solution dans ce premier volume. Je l'y aperçois bien un peu ; je pressens bien un peu, en lisant cet accumulateur à la charge de Y Ancien Régime, les conclusions d'ensemble que devra plus tard tirer l'historien. Aujourd'hui, ce que j'ai voulu, avant tout, c'est d'examiner la méthode historique qui, je l'ai dit déjà, n'appartient pas à M. Taine, et signaler l'influence néfaste que cette méthode a sur son talent. Dans ses préoccupations d'étude et d'investigation microscopique, l'auteur de V Ancien Régime s'est planté dans les ceps de cette méthode pointilleuse, au lieu de se livrer, en âme ouverte, aux vastes impressions de l'Histoire et aux palpitations qu'elles doivent causer à l'historien. Si M. Taine n'était qu'un érudit, je le laisserais faire. Je le laisserais dans les épingles à chercher de l'érudition. Mais il a une bien autre visée; il se croit une conception historique nouvelle. Et il n'y a réellement pas de conception nouvelle en Histoire. On peut avoir une manière à soi de l'écrire, mais il faut la concevoir comme tous les hommes de génie qui l'ont écrite l'ont conçue. Tous avaient, plus ou moins, dans la pensée, un à priori métaphysique ; car chez tout homme il y a un métaphysicien ^jr/mïV//'. Avant qu'il touchât à l'Histoire, il était déjà dans l'historien ! La métaphysique n'est pas seulement une chose d'étude, c'est une chose d'organisation humaioe. Même le matérialisme, qui nie

la métaphysique, est, si on veut bien y réfléchir, un essai de métaphysique contre elle. Pour peu que le cerveau ne soit pas imbécille, la métaphysique est le milieu, dans la tête humaine, par lequel tous les faits sont obligés de passer pour se teindre des reflets qui sont les conditions de leur lumière. Eh bien, c'est le métaphysicien primitif, que je connais, de vieux temps, dans M. Taine, et que je retrouve identiquement dans l'historien, c'est ce métaphysicien-là que je n'eusse pas voulu y voir.

Et, en effet, c'est le métaphysicien qu'il est encore, sans le vouloir, contre la métaphysique ; c'est le philosophe, qui, dans les premières années de sa vie intellectuelle, partit de Gondillac pour aller à Hegel, où tout le monde philosophique allait alors, comme on va maintenant à Notre-Dame de Lourdes, puis qui revint à Gondillac, dégoûté d'allemanderie, en véritable esprit français fait pour le léger et le clair, et qui, s'il a maintenant perdu la légèreté immatérielle de notre race, en a du moins gardé la clarté, sous les accumulations et les épaississements de son style et de sa manière. Quoiqu'on rapporte toujours à la maison beaucoup de scepticisme de tous ces voyages à travers les Philosophies, M. Taine n'a jamais oublié que Gondillac, cette transparence, est le seul père propret et qu'on puisse présenter de cet affreux mauvais sujet de matérialisme, qui a pour père malpropre Lamettrie et « la canaille derrière », comme

h;6 les historiens.

on dit dans le Mariage de Figaro ! La philosophie de la sensation, qui commence par le nez dans le Traité de Condillac, cette prise de tabac philosophique, a fait éternuer trop voluptueusement M. Taine pour qu'il ne s'en souvienne pas dans le chapitre consacré en son livre de V Ancien Régime, à cet abbé si peu abbé. Voltaire, Diderot, Rousseau, qu'il exagère énormément en les décrivant, lui passent moins près du cœur que Condillac et Montesquieu, et on le comprend : Condillac est pour lui le matérialisme de la source, — les premières gouttelettes du fleuve immense; Montesquieu, le ton de la bonne compagnie dans l'impiété, — si opposé aux engueulades athées et compromettantes de Diderot, — la haute discrétion dans l'audace dangereuse, extrêmement chère aux héros intellectuels d'à présent, et que M. Taine adore dans Montesquieu comme certaines prudes adorent la décence dans l'expression et l'indécence dans la pensée.

Voltaire, Diderot, Rousseau, tout le xvni® siècle enfin, dans ses personnalités moins éclatantes qu'elles n'ont fait d'éclat, tiennent une large place dans le livre de M. Taine. Ils y sont décrits par ce descripteur infatigable et quelquefois fatigant, mais, en définitive, ils n'y sont pas jugés. Au nom de quoi les jugerait-il?... Pour juger, il faut être un homme, — il faut avoir des principes, une morale, un bâton de longueur pour prendre la hauteur des choses, et M. Taine, de volonté systématique, n'est plus une personnalité. Il n'est

qu'un appareil à description, une espèce de machine qui amène sous les yeux l'objet, le retourne, et le remporte après l'avoir montré. Superbe simplification ! C'est à vous de dire ce que c'est... Les empêtrements, s'il y en a, ne sont plus, du moins pour l'historien. Méthode commode pour lui, mais absurde et fallacieuse tout à la fois, fondée sur la notion la plus fausse de l'esprit humain et de l'enseignement par les livres (ô professeur !) ; car tout homme qui écrit un livre d'histoire se croit le droit momentané d'enseigner. Or, la méthode positive de M. Taine n'enseigne pas, mais renseigne. Or, encore, tout le monde n'est pas apte à se servir dans fintérêt de la vérité du renseignement qu'on lui donne. Quand un nosographe fait la description d'une maladie, il la fait pour des médecins comme lui, qui se connaissent à la chose décrite et qui savent si on en a décrit tous les symptômes ; mais quand M. Taine, dans son livre, fait la monogrci^hie de VAiicien Régime et les symptômes de sa dernière heure, il s'adresse à tous, — à ce public qui ne sait pas l'Histoire et auquel il faudrait fapprendre,— et ce penseur indépendant, qui s'inquiète dans sa préface de la légitimité du suffrage universel, le reconnaît d'avance par sa méthode, et pose, dans l'ordre de l'esprit, comme le suffrage universel dans l'ordre de la politique, le principe révolutionnaire de fégalité.

Constatons seulement une infidélité à cette méthode.

Si elle avait été appliquée rigoureusement à tout le livre, la société de V Ancien Régime, décrite par M. Taine en citations prises à des Mémoires contemporains, mais choisies et isolées de la page à laquelle elles appartiennent, cette société ne devrait être que décrite, et à tout instant elle est jugée et sévèrement jugée. Il est évident que, pour M. Taine, logique et fataliste comme tout matérialiste de bon lieu qui ne peut croire qu'à la toute-puissance des faits, cette société a mérité sa guillotine... Et nous aussi, mais pour d'autres raisons, probablement, que celles qui sont dans la conscience de M. Taine, nous sommes d'avis que les fautes commises méritaient une expiation. Mais, enfin, cette société, certainement coupable, était-elle tombée au niveau où M. Taine l'a fait descendre? N'était-elle vraiment plus, quand la Révolution la prit, pour trouver à sa place Goblentz et la Vendée, qu'une société de maîtres à danser? C'est ce que nous examinerons en son temps. Laissons M. Taine achever son livre. En attendant, notons ceci : dans ce livre, où la société monarchique est jugée, contrairement à la méthode de

l'auteur, les philosophes, qu'on pourrait nommer les révolutionnaires d'avant la Révolution, ne sont que décrits, avec admiration, il est vrai.

Cela s'appelle : les inconséquences de l'amour.

On a dit du livre de M. Taine sur La Révolution que, dès le lendemain de sa pubUcation, il en était à sa trente-deuxième édition... Je n'en sais rien. Les éditeurs ont une manière à eux de compter les éditions. Mais ce que je sais, et ce qu'il est impossible de nier, c'est l'effet produit par ce livre sur l'opinion. Il fut immense. Ce fut le trou de la bombe, — et de la bombe qu'on n'attend pas! Certes! personne n'attendait de M. Taine, — du normalien, — du rédacteur du Journal des Débats, — du libre penseur, — du matérialiste, — de l'athée, — de tout ce qui, dans cet heureux moment, fait la gloire et la haute position d'un homme, — ce livre sans précédent et sans analogue, ce livre terrible, et qui tombe tout à coup sur la Révolution, quand la Révolution triomphe... J'ose même dire qu'en aucun temps pareil livre ne s'était vu. On avait des histoires sur la Révolution, mais comme ceci, non! il n'y en avait pas! Il y en avait pour la

Révolution et contre elle. Il n'y en avait pas sur la Révolution d'indiflerente à la Révolution... Il n'y avait pas d'histoire qui ne fût ou d'un tribun, — en herbe ou en fleur, — ou d'un prêtre, — ou d'un poète, — ou d'un homme classé, par son berceau, pour être monarchique ou révolutionnaire toute sa vie ! — blanc, bleu ou rouge, éternellement. Il n'y en avait pas dans laquelle on ne sentît une opinion politique quelconque...

Mais ici, rien ! On ne sent que le fait... M. Tainea dépouillé la peau de tous les partis. Il a fait plus : il s'est dépouillé d'une bien autre peau ; il s'est arraché de sa philosophie, de cette peau qui est souvent une lèpre, et qui colle si fort à l'esprit! Ici, plus rien d'flégel et de Gondillac, cette affreuse copulation dont il est sorti. Il a même coupé dans ses facultés, courageusement, comme Origène... Et, en effet, il a de l'imagination, M. Taine. Il est mieux qu'un professeur aux Beaux-Arts ', c'est un artiste. Eh bien, l'artiste, ici, il l'a supprimé! Il a donc fait volontairement de lui ce qu'Apollon fit de Marsyas; il s'est écorché vif. — Et il ne lui est resté que des muscles, les muscles du savant qui saisit les faits puissamment et qui dédaigne tout ce qui n'est pas le fait retrouvé, appréhendé, entassé, accumulé et jeté, comme une écrasante avalanche, sur la tête d'une époque qui se vante, comme d'une très belle chose, de ne plus croire qu'à la souveraineté des faits.

Ah! en voici, des faits! Ah! la science, ce n'était pour eux que des faits! Ils la voulaient, disaientils, positive. Ce sont eux qui ont inventé « le Positivisme ». Ah! ils voulaient de la photographie, l'exactitude de la photographie. Ils en voulaient dans l'art et même dans le roman; ils en voidaient dans Flaubert et dans Zola, — qui est à Flaubert ce qu'Hébert est à Robespierre ! Ils voulaient des faits, avant tout, le fait décrit scrupuleusement, le fait sans idée, — parce qu'ils n'ont pas une idée, ces pauvres diables de cerveaux ! Donc, en voici, des faits ! et des faits positifs ! et en masse ! En voici, du réalisme, ~ comme ils disent encore, — et de la photographie! Appelleront-ils cette histoire, toute en faits, qui les ramasse dans un sac énorme et qui le vide sous leur nez, puisqu'ils n'aiment que cela! appelleront-ils cette histoire, pour parler comme eux de ce qu'il y a de plus enthousiaste, et de plus beau, et de plus sacré : « une blague, dans laquelle on s'est monté le coup » ? Appelleront-ils cet historien, qui n'a pas une minute de poésie, de passion et d'éloquence, l'appelleront-ils « un GUEULom », ce mot ignoble de Flaubert contre Chateaubriand?...

Ils le voudraient bien peut-être. Mais ils ne peuvent... Ils sont furieux, à ce qu'il paraît. Toute leur vie, ils ont vanté M. Taine. Ils en ont fait un homme à part; — et, de fait, il vient de leur prouver qu'il était à part d'eux ! — Ils avaient pour lui un respect

qu'ils n'avaient pour personne. Ignorants comme des carpes, ils tremblaient devant sa science, jeune encore. Je ne crois pas que M. Taine ait eu jamais, depuis ses débuts, un journal contre lui. Mais il va, maintenant, compter ceux qui lui restent! Ils le vantaient à lui faire lever les épaules, à lui qui est fier, d'une fierté que j'aime, et qui, quand on lui rend justice, ne songe même pas à dire « merci » ! Ils le vantaient outrageusement, croyant par là se l'attacher, quoiqu'il ne ressemblât nullement aux gens de ce temps à compèresy qui cultivent les journaux et composent leurs salles de spectacles avec un talent supérieur à leurs pièces... Toute leur vie, ils l'avaient regardé comme un gros canon de leur arsenal, un gros canon qui — politiquement — n'avait pas tiré encore, mais qui tirerait, à coup sûr. Et il a tiré, mais c'est contre eux !!!

Et quand je dis « contre eux », je dis trop... M. Taine n'a pas même pensé à eux. Il n'est pas plus contre eux qu'il n'est pour eux. Il n'est pour ni contre personne. Il est pour les faits observables, et qu'il va chercher partout où ils sont, pour les observer. C'est

un impartial, chose bien rare! Matérialiste, il est vrai, à l'œil borné, de cela seul qu'il est matérialiste, — car s'il ne l'était pas, il aurait, de nature, le regard étendu : il est très capable de voir grand, — matérialiste, M. Taine n'en est peut-être que plus sagace dans le point circonscrit qu'il fixe. Toujours est-il que, dans son histoire des Origines de la France contemporaine, il n'est et ne veut être que l'anatomiste impassible de la société dont nous ' sommes sortis avec la maladie héréditaire qu'engendre toute race et qu'elle lègue à la race dont elle est la mère et qui la suit. Il ne pense donc, comme tout anatomiste, qu'à l'animal qu'il a entre les mains. Et puisqu'il ne croit pas, comme nous, à l'esprit immortel de l'homme et à sa chute, l'animal qu'il a entre ses mains d' anatomiste, c'est la Bête humaine, et la Bête humaine tombée dans cet état anormal et convulsif, dans cet état d'épilepsie dégradante qui s'appelle une Révolution.

Mais la Bête humaine a son orgueil de bête, et en comparaison d'elle, Nabuchodonosor, avant d'être à quatre pattes, aurait été modeste. La Bête humaine, en révolution constitutionnelle (dans le sens médical), ne veut pas de l'origine que lui donne l'auteur des Origines de la France contemporaine. Elle ne veut pas être un organisme détraqué. Elle ne veut pas être une maladie, sortie d'une maladie, quoique pourtant, pour qui sait voir, la misérable ne soit que cela. Elle se

32/i LES HISTORIENS.

croit la santé. Elle se croit la pureté. Elle se croit la grandeur et la beauté. Elle se croit la divinité même, la seule divinité qui puisse exister pour les hommes de ce moment sublime! Dès le premier jour que le livre de M. Taine a paru, ce livre insolent de cela seul qu'il est impossible d'y répondre, la Bête a réagi et elle va continuer de réagir contre le Taine qu'elle a vanté et exalté naguère comme l'espoir du siècle, — que dis -je, l'espoir? comme la plus grande solidité intellectuelle du siècle! Elle ne pardonnera pas à ce regardeur aux yeux clairs d'avoir si nettement vu dans son origine. Elle ne lui pardonnera pas de lui avoir composé un pareil blason de bêtise, de lâcheté, d'atrocité et de folie. Elle ne lui pardonnera pas sa dissection, calme et méprisante, de la Révolution française :

La Haine se pardonne et jamais le Mépris !

Et encore, le Mépris... Mais la Vérité! ! !

C'est bien pis. C'est l'outrage suprême. Le livre actuel de M. Taine n'est, d'un bout à l'autre, qu'une effroyable et courageuse vérité. C'est une vérité si resplendissante, si étonnamment multipliée, détaillée, épuisée, que le livre n'avait pas besoin d'une autre beauté que de celle-là, et, heureusement, il n'en a pas ! Le vrai y est dans de si colossales proportions que la beauté y devient inutile, et l'auteur l'a compris. Par un désintéressement de lui-même qui prouve une

grande supériorité, il n'a pas songé à mettre dans un livre impersonnel, et dont l'impersonnalité fait la force, le talent qu'il aurait pu y mettre, certainement, s'il l'avait voulu. On eût pu croire, s'il en avait mis, au prestige de ce talent qui est une magie et dont on ne reçoit jamais impunément la dangereuse impression, quoiqu'on sache très bien que c'est une magie... Le talent ! Mais il y a du talent dans une foule d'histoires de la Révolution ! Et ce talent fait voir souvent dans les faits ce qui n'y est pas, ou ce qu'il y voit, ou ce qu'il y ajoute ; car le talent est, même sans manquer de conscience, naturellement et involontairement inventeur. Le talent n'existe pas sans la passion, et la passion, qui lui donne son élan, lui donne son entraînement aussi... Or, le mâle et simple auteur des Origines de la France contemporaine n'a voulu entraîner personne. Il n'a pensé qu'à montrer et convaincre, et il a convaincu... Il a apporté, non pas à poignées, mais à brassées, une si grande somme de témoignages, irrécusables, vivants et saignants encore, qu'il n'est pas de tribunal au monde, obligé de prononcer d'après cette universalité de témoignages, qui ne sentît pénétrer dans son âme l'entassement d'éclairs et la foudre lentement formée de la plus puissante, de la plus lumineuse conviction !

Rien, du reste, ne peut, que le livre, donner une idée de ce livre, de cet acharnement de témoignages, de ces torrents de citations jaillissant de toutes parts,

des sources les plus pures, des écrits les plus authentiques, les plus incontestables, mais qui n'avaient encore jailli dans l'Histoire avec ce nombre et cette abondance, sous la plume de personne. Moïse et sa baguette avaient toujours manqué, et Moïse, ici, c'est l'homme renseigné, c'est le savant. Dans le livre de M. Taine, il n'y a pas une page qui ne soit hérissée, pointillée, constellée des guillemets de la citation, toujours infatigable et présente. Et le volume que voici, cette mosaïque éblouissante de citations, a près de cinq cents pages, et ce n'est que le commencement d'une histoire qui continue! Nous n'en sommes là encore qu'à la Constituante. D'autres flots de citations, d'intarissables flots vont jaillir. Ce n'est ici que la première explosion de cette histoire révolutionnaire, dont les commencements furent si purs et si beaux, et presque si charmants, nous ont dit tant d'histoires, auxquelles M. Taine est venu répondre. Quelle réponse, en effet, aux Michelet et aux Louis Blanc, à tous ceux, enfin, qui, dans leurs églogues historiques, ont partagé ou singé l'ivresse de ces premiers temps de la Révolution dans les âmes niaises... Se tairontils maintenant, les Mœlibée et les Tityre (ne pas lire les Thyrtée !) des histoires de la Révolution ? Il y a des gens qui, après avoir lu M. Taine, le croient... mais pas moi ! On a dit, un jour, que la Terre se tut devant Alexandre. Grande image, qui exprime bien le saisissement de qui l'a écrite, et qui, en la dressant dans sa

grandeur, voulait faire partager aux autres le saisissement de son âme ! mais c'est là une erreur. La Terre ne se tait jamais devant personne. C'est la bavarde éternelle... Arrosés et daubés par la pluie, par le déluge des citations de M. Taine, de petits historiens repousseront là-dessous, comme des laitues. Ils continueront le bavardage. Seulement, à présent, on peut être curieux de savoir ce qu'ils pourront dire ?...

On conçoit très bien que cette histoire de M. Taine les ait un peu décontenancés. Elle est assez déconceitante. Ils ne se doutaient peut-être pas qu'elle fût possible? Ils ne savaient peut-être pas où on la trouvait, cette histoire?... Ils ne l'avaient pas vue où elle était. Elle était dans chaque ville, dans chaque département, dans chaque commune, dans chaque municipalité, dans chaque district de France. Mais eux ne voyaient que Paris, la Commune de Paris, la municipalité et les districts de Paris... Qu'est-ce que cela — la France ! — était peureux ?... En décomptant quelques villes qui ressemblaient à Paris, ils ne voyaient rien que Paris, même réfléchi dans Lyon et Marseille. Paris

leur bouchait tout. C'était la fluxion de leurs pauvres yeux, qui les engloutissait dans son enflure... Ces hydrocéphales de Paris n'avaient, dans leurs histoires centralisatrices, étudié que Paris, et quel Paris encore! Le Paris politique, le Paris des assemblées, de la tribune et des journaux, le Paris de l'émeute et des prisons, pour les crimes duquel ils ont toujours cherché une monstrueuse innocence dans les résultats politiques obtenus, si chers à leur orgueil!... Leur valeur comme historiens, qui devaient faire avant tout l'Histoire de France et de la Révolution française, a été considérablement diminuée pour avoir dédaigné de regarder dans le fond de cette France qui avait pourtant sa vie propre, comme Paris la sienne... Pour leur peine, ils peuvent s'appliquer maintenant le mot effroyablement prophétique de Blûcher : « La France mourra du cancer de Paris » ; car leurs histoires, aussi, en meurent !... Ces lettrés, ces phraseurs, ces beaux-fils de l'Histoire politique qui s'imaginent que tout est dans la politique, se soucient peu de la nature humaine que leurs théories méconnaissent. Aussi doivent-ils être cruellement démoralisés par cet anatomiste inattendu, qui, lui, dans une histoire si nouvelle, vient combler l'épouvantable lacune qu'a laissée, dans les leurs, la nature humaine oubliée.

Un seul l'avait aperçue, — un seul, qui n'était pas Français, avait vu à travers les décrets, les législations, les discours, la coupe réglée des échafauds,

toute cette politique de la Révolution, qui la cache dans les histoires, la France tout entière dans le basfond où elle s'agitait, abominable et terrible ! C'était Garlyle, Thomas Garlyle l'anglais. Thomas Garlyle, ce mystique puritain, cette Tête-Ronde de génie qui s'était aiguisé les yeux en lisant la Bible, avait vu ce que n'avaient pas vu ces freluquets politiques qui font les beaux bras dans l'Histoire, ces perruquiers qui frisent la tête de Madame de Lamballe sur sa pique. Et lui seul, de sa rude voix de puritain, avait parlé d'autre chose que de littérature politique, quand il s'était agi de juger la Révolution française et de déterminer son origine. ..11 avait entre-aperçu, sortant de sa bauge, la Bête humaine que M. Taine vient d'étudier. Et que ce soit un honneur pour lui, il fut précurseur de M. Taine !... Garlyle s'en tira avec deux ou trois coups de pinceau qui firent penser tout ce qui est capable de penser. Mais M. Taine vient de nous donner la Bête humaine tout entière, et sur cette Bête, il n'y a pas moyen de penser autrement que lui !

Et le monstre n'est pas si grand ! — Il est atroce, mais il est bas et surtout cupide. Ne vous attendez

pas à quelque chose de grandiose dans le mal, qui jamais, jamais, n'est grandiose, et qui rapetisse toujours l'homme; car l'homme n'est grand que dans le bien. La Révolution n'a point à se réjouir ou à s'enorgueillir de la monstruosité de ses pères. Lisez M. Taine! 11 vous dira Lien ce qu'ils furent... Il ira vous chercher la Révolution dans le tréfonds de son origine, et vous verrez de quoi elle est sortie !... Pendant que les rhéteurs phrasaient à Paris, elle était un fait en province, un fait devant lequel allaient trembler les rhéteurs... Elle était une voleuse et une assassine sur une échelle de la longueur de la France. Les pastoureaux du Moyen Age étaient toujours les pastoureaux. C'était une jacquerie. On eut six jacqueries en deux ans. Elles étaient faites par des braconniers et des tueurs de lièvres, qui se mirent à tuer des hommes avec des raffinements de cruauté qu'ils n'avaient pas avec les lièvres, cause de leur majestueuse insurrection! Il est vrai que cette question de gibier s'élargit. Pour ces aïeux des révolutionnaires d'aujourd'hui, qui se sont retrouvés, aux jours derniers de la Commune, du sang de leurs pères dans la veine, la Révolution, c'est le brigandage ! u Nous (c sommes (disent-ils, page 100 du livre de M. Taine,) « pour le tiers état brigand. r> On ne veut plus rien payer nulle part, — dit M. Taine, — mais on veut tout prendre. C'est la convoitise humaine, réprimée, contenue pendant des siècles par des lois comme il en

faut aux hommes pour qu'ils puissent vivre ensemble sans se dévorer; c'est la convoitise humaine qui se lève et qui étend sur tout ses cent mille bras immenses ! De la politique?... C'est bien de la politique aveugle et idiote qui déchaîne les hommes de cette heure, mais ce n'est pas l'idée politique qui les fait agir ! Ce que quelques auteurs — quelques romanciers, plus courageux que les historiens, — ont raconté des chauffeurs de Bretagne, n'est point un fait isolé et circonscrit à une province, C'est un fait général. Pour arracher l'argent à qui en a, on chauffe par toute la France. On pille, on massacre, on incendie! On coupe les têtes! M. Taine les compte. Dans le grand ossuaire de son livre, il fait, avec l'étiquette de leurs noms, pour que mieux on le croie, une pyramide de ces têtes coupées par ces Tamerlans du ruisseau ! Les détails de ces tueries y sont donnés par les familles elles-mêmes. Paris, qui nous cachait la France avec ses échafauds, n'est qu'un dîner d'une gaieté un peu vive, par des épicuriens politiques friands ; mais le souper des affamés, mais l'orgie, mais la saoûlerie de sang, c'est toute la France, qui égorge par haine, par fureur, tout ce qui est au-dessus d'elle, pour faire de l'égalité inutile, puisque son gouvernement vient de proclamer cette égahté! A Paris, on met, il est vrai, les cœurs de Berthier et de Foulon dans des bouquets d' œillets blancs pour les présenter à la reine, et c'est une plaisanterie de ces délicieux Parisiens qui savent si johment

plaisanter. Mais, en province, on mange les cœurs; on est sérieux. On dévore de la chair humaine sans la cuire ; on est franchement et sensuellement anthropophage ! Et cette boucherie universelle />OMr de V argent est quelque chose de bien plus profond que la politique. C'est la question sociale, comme nous dirions maintenant ! C'est la translation de la propriété, dit M. Taine, avec une douceur plus méprisante et plus cruelle que les mots les plus cruels et les plus méprisants de Tacite. La Bête humaine, que des siècles de Christianisme avaient apprivoisée et adoucie, a repris sa nature de bête. Elle est redevenue la louve qu'elle est, — plus horrible encore que la Louve Romaine : — car la Louve Romaine ne mangeait que l'ennemi, et non ceux qui l'avaient tétée !

Je traverse vite ces horreurs, qui font un fleuve dans M. Taine. Mais n'allez pas croire que ce soit par faiblesse de nerfs! N'allez pas croire que ce soit par peur de cette tête sanglante de la Révolution qu'il nous présente, comme Persée, tenant au poing la tête de Méduse ! Je ne perds pas la mienne à la regarder. Je ne suis pas un sentimental historique, — un philanthrope qui se cabre devant l'humanité, parce qu'elle est laide et que l'imbécille la croyait charmante ! Je sais de reste qu'à toutes les pages de l'Histoire il y en a d'affreuses, pleines de sang et de larmes, et que les annales de ce monde ne nous offrent que le spectacle de révoltes, de colères, de renversements. Mais ce que

je ne vois pas dans les autres histoires comme dans celle-ci, et ce qui est plus grave et plus désastreux que le sang qui coule, c'est qu'un gouvernement, bêtement ou bassement, consente à ce quil devrait réprimer, à tout ce qui est la mort et le déshonneur de tout gouvernement et de toute société, et, bien plus encore! c'est qu'ayant posé lui-même le principe d'anarchie dont il doit mourir, il soit logiquement lâche devant ce principe qu'il a posé. Dans le livre de son volume intitulé, avec une si poignante ironie : la Constitution appliquée, M. Taine nous décrit la lâcheté de la Constituante, et place face à face, pour qu'ils y restent vilipendés à jamais, les faiseurs d'églogues de cette Assemblée et les Jacques de cette Jacquerie qui éventrait la France et lui déchirait les entrailles! Le parlement de Bordeaux, quand tout brûlait dans le Midi, avait envoyé à l'Assemblée quatrevingts adresses de quatre-vingts villes, qui criaient vers Elle et qui demandaient qu'on réprimât les excès sans nom de cette canaille, devenue un peu trop Reine de France, et la Constituante, qui mentait à son nom, qui ne sut jamais rien constituer, improuva honteusement ces quatre-vingts adresses et commença ainsi à démolir l'ordre judiciaire, au milieu de tant d'autres démolitions ! Alors, en fait, il n'y eut plus d'Assemblée Constituante, plus d'unité, plus de pouvoir central et dirigeant, mais quarante mille corps souverains dans l'Etat! Alors, encore, insurrection, confusion et boule-

versement à tous les degrés de la hiérarchie ! Les municipalités n'obéirent plus à l'Assemblée, les districts aux municipalités. Ce fut le despotisme insensé de la garde nationale et des clubs, — puis, enfin, de la rue! Pulvérisation définitive de ce qui avait été la France, et tout fut dit. Tout fut dit, jusqu'au jour où un grand homme (Napoléon), de cette poussière, qu'il arrosa, pour la purifier, du sang héroïque d'une armée, essaya, en la pétrissant, de refaire un ciment social qui pût durer, — mais qui recommença d'être poussière quand elle ne sentit plus sa main!

Nous n'en sommes pas encore là dans l'histoire de M. Taine, mais par quels chemins, construits à travers tant de faits, y allons-nous arriver? L'auteur des Origines de la France contemporaine était, cérébralement, trop organisé, pour n'avoir pas l'horreur de toute désorganisation et de toute anarchie, qui est la désorganisation sociale. Étant ce qu'il est, il ne pouvait pas ne pas voir, sous les surfaces peintes ou arrangées dont on la couvre, la réalité révolutionnaire. Chose étrange ! mais qui est un enseignement, malgré des doctrines qui n'ont que faire ici et qu'il s'est bien

gardé d'y introduire, M. Taine est si sain d'organisation, il est si fortement équilibré, que lui, le matérialiste et l'athée, arrive à la même vérité que les hommes qui croient le plus à l'âme et à Dieu. Au milieu des lanternes et des horribles pendaisons sommaires si multipliées dans son histoire, il pose résolument le principe : a qu'il vaut mieux faire tuer cent u citoyens honnêtes que de laisser pendre un coupable « non Jugé n. Autre part, il écrit cet axiome: « Toute « Constitution est illégitime qui dissout l'État, et légi- « time quand elle le maintient. » C'est la théorie de de Maistre. Que dirait-il, le grand catholique, du livre de M. Taine, s'il vivait et s'il le hsait?... Il y reconnaîtrait peut-être un esprit de son ordre, digne aussi d'être catholique. Ce grand homme, qui croyait profondément au Démon parce qu'il croyait profondément à Dieu, et qui appelait la révolution satanique, trouverait-il que M. Taine a prouvé qu'elle l'était sous un autre nom ? . . .

Grand courage, du reste, à faire cette preuve, en ce moment du siècle ! Grand courage d'avoir dit sa vérité à la Révolution, quand on régale de tant de flatteries l'épouvantable Minotaure, en attendant qu'il mange autre chose ! Je ne connais que M. Maxime du Camp, l'historien de la Commune, qui soit homme d'un courage égal ! Jamais les partis ne permettent qu'on écrive librement leur histoire, et ils sont toujours tout prêts à s'en venger... Les optimistes, qui

sont de race éternelle, prétendent que l'historien des Origines de la France contemporaine et l'historien de la Commune ne risquent rien en se montrant si noblement courageux. Que Dieu les entende ! Ils vont plus loin encore, ces joyeux optimistes. Ils prétendent que le meilleur service qu'on pût rendre à la République, c'est la publication de ces deux histoires, effrayantes comme exemples, et qui empêcheront la Révolution de recommencer... Mais l'expérience de toute la vie dit l'inutilité de l'expérience, et on voit souvent le vaisseau naufrager, au pied même du phare qui devait lui montrer l'écueil.

Je viens de le dire, l'effet produit par le second volume des Origines de la France contemporaine, quand il parut, en 1878, fut foudroyant. Ce ne fut qu'un cri... un cri d'étonnement! Qui donc, parmi les admirateurs de la Révolution française ou parmi ses haïsseurs éternels et implacables, s'attendait à un tel livre, venant d'une telle main?... La stupéfaction fut immense. En effet, l'auteur de ce livre, M. H. Taine, était un esprit essentiellement moderne. Il avait débuté dans le monde intellectuel par de la philosophie, et

tout le monde sait que la Philosophie et la Révolution sont deux sœurs jumelles qui se tiennent par la main et dont l'une traîne toujours l'autre après elle. Ses Origines, à lui, étaient Hegel et Condillac, confondus dans un syncrétisme audacieux. De tendance naturaliste, il inclinait vers Darwin et les autres animahers de l'Esprit humain. Bref, c'était un positiviste de ce temps. Mais, je n'ai pas de peine à le reconnaître, il était autrement fort que le tas de niais qui se donnent maintenant ce nom-là! Pour toutes ces raisons, il semblait cacher dans les entrailles de son esprit quelque chose comme un révolutionnaire en puissance, qui devait, un jour, en sortir. On y comptait... Et, pour l'y décider peut-être, on lui fit très jeune presque une renommée imposante, et toutes les truelles du Journalisme contemporain, ce maçon aveugle de toute renommée, y travaillèrent à l'envi... On ne saurait dire qu'il fut populaire. La popularité est faite de deux bassesses, — la bassesse de qui l'a et la bassesse de qui la fait, — et c'était un esprit élevé.

Par là, il échappait à cette double bassesse de toute popularité. Le Journalisme qui parla de lui était trop superficiel pour discuter ses idées, et on le laissa dans ses systèmes comme si on eût craint d'y toucher. Je ne sais personne qui ait discuté M. Taine. On l'a traité avec respect. Mais le respect est souvent le flair de la peur... On savait à qui on aurait affaire si l'on y touchait! Quoiqu'il n'eût jamais rien écrit en politique, de

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cette plume si largement taillée qui est la sienne et qu'il sait appuyer avec tant d'autorité sur tous les sujets qu'il traite, — car ce mâle observateur a plus d'un champ d'observation à son service, — la Révolution et le parti révolutionnaire n'en faisaient pas moins fonds sur lui. 11 était pour eux une superbe poire sur la planche. Eh bien, cette superbe poire, ils ne la mangeront pas! Avec son livre inattendu des Origines de la France contemporaine, le révolutionnaire espéré a envoyé promener du coup les espérances de ceux qui en mettaient sur lui.

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