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XI

Alors, ce fut avec cette France contemporaine une rupture nette et cruelle. Observateur et investigateur avant tout, et, par ses qualités d'esprit indépendantes et scientifiques, en dehors de tous les partis, M. Taine, qui s'était donné pour tâche de connaître les origines de la France moderne, plongea dans cette boue et ce sang et dit sans sourciller ce qu'il y avait vu. Il ne se soucia de rieo que de ce qu'il avait vu dans ces Origines, et il fit mieux que de le voir : impassiblement, il le raconta. Il dit la honte et le déshonneur de

la mère dont, hélas ! nous somnaes tous les fils. Les libres penseurs qui le regardaient comme un des leurs, et qui se moquent, depuis des siècles, avec l'esprit qu'on leur connaît, de cette grande bêtise catholique du péché originel, que nous avons, nous autres idiots, l'imbécillité d'admettre, mais qui pensent, malgré tout, comme nous, que le déshonneur du père déshonore toujours un peu l'enfant, ont été blessés dans le fond de leur âme quand M. Taine publia son premier volume sur la Révolution. Ils souffrirent dès le premier coup porté à l'honneur et à la mémoire de leurs pères, et ils poussèrent un cri, bientôt étouffé; — car il ne faut pas qu'on croie jamais mortelle la blessure dont on peut mourir! Au second volume des Origines de la France contemporaine, succéda le troisième. Au premier coup terrible contre la Révolution, qui a été une si effroyable surprise parmi les révolutionnaires, succéda le second, aussi terrible, tout aussi à fond... Mais celui-là, on s'y attendait, et on n'a pas crié. On s'est laissé poignarder en silence. Ce troisième volume des Origines de la France contemjjoraine, très digne du second, on a cru qu'on en diminuerait l'effet en n'en parlant pas, et on s'est tu. En quelques semaines, il se vendit à des douzaines de mille exemplaires. Ceux qui n'écrivent pas le burent, comme l'éponge boit l'eau. Mais ceux qui écrivent ne dirent pas combien cette eau de vérité que M. Taine leur verse et les force à boire, leur semble amère. Quand on ne peut pas répondre à ceux

qui parlent, le mieux est de les étouffer, et on les étouffe, ou du moins on croit les étouffer, en ne leur répondant pas !

D'ailleurs, qu'y a-t-il à répondre à un livre absolument irréplicahle, dans lequel l'Histoire est devenue, pour la première fois, une science exacte, sans autre préoccupation que des faits et des résultats recueillis et accumulés dans un tel nombre qu'ils forment un bloc énorme et accablant, sous lequel toutes les histoires de la Révolution française restent écrasées et anéanties! C'est la mort des autres histoires, que celle-ci... Jusqu'à ce moment, les histoires que nous avions de la Révolution, plus ou moins vraies, plus ou moins justes, plus ou moins des plaidoyers pour ou contre, rayonnaient du moins à un degré quelconque de deux choses qui paraissaient inextinguibles : c'était l'opinion de l'auteur et son talent, quand il avait du talent. Eh bien, dans le livre actuel de M. Taine, rien de pareil ! Par une incroyable possession de soi, l'auteur des Origines de la France contemporaine n'a rien laissé transpirer de ce qu'il aime et de ce qu'il pense. Il a pu, par le fait de sa volonté, éteindre le rayon de son opinion politique et le rayon de son talent littéraire, bien autrement difficile à éteindre quand on a le bonheur et la gloire d'être un écrivain, et M. Taine a fait ses preuves : il en est un ! Le procéflé de son second volume sur la Révolution est le procédé du premier, qui surprit tant quand il parut et dont l'application

désintéressée,^ laborieuse et soutenue, suppose un véritable enflammement de recherches et cet effacement de soi prodigieux qui fait la supériorité de l'observateur scientifique. M. Taine est ici le naturaliste de l'Histoire. Dans ce volume, qu'il a intitulé La Conspiration Jacobine, il a étudié le Jacobinisme comme, dans le premier de tous, il avait étudié l'ancien régime. 11 l'a étudié et décrit comme il eût étudié et décrit le système organique de quelque monstrueux* cétacé, dans une histoire générale des poissons... 11 l'a étudié et décrit, sur ses propres témoignages à luimême, dans un livre construit avec des milliers de citations et où presque chaque phrase en est une, ce qui fait la plus puissante des nomenclatures, et il a montré, dans le principe de sa vie et dans toutes les manifestations de son action, ce genre de monstre qui a constitué le jacobin dans la bête humaine, à un certain moment de l'histoire de France et de l'humanité. Ce livre incompatible, plus haut que les partis, et qui n'a été écrit pour être agréable à personne, mais pour la vérité, est un peu lourd, on doit le reconnaître, et pour le lire il faut quelque chose de la volonté ferme qu'il a fallu pour l'écrire; mais cette lourdeur tient à sa force même. C'est un monument. Il est lourd nécessairement, comme toute masse est lourde; car, de documents et de faits, il en est une qui sera désormais l'assise indispensable de toute histoire qu'on voudra écrire de la Révolution frauçaise.

Une si formidable analyse semble promettre une synthèse plus formidable encore... Mais ici, il n'a pensé qu'à jeter le fondement de toute histoire future. Sa Conspiration Jacobine n'est qu'une exposition historique, mais quelle exposition ! Elle n'a point de conclusion formelle nettement et rigoureusement exprimée dans le livre, mais elle en a une qu'on voit à travers le livre, comme à travers un cristal, dans le fond de la pensée de l'auteur. Impossible de ne pas la voir! Si l'auteur ne l'a pas tirée des prémisses qu'il a posées avec tant de sûreté et d'étendue, c'est qu'il a voulu que la science primât tout ici et jusqu'à la conscience elle-même, que la science doit pénétrer de sa souveraine et irrésistible clarté. Il n'a pas conclu, par respect pour la science et aussi pour ne pas nuire à l'effet de son livre. Mais nous, qui n'avons pas ses scrupules, nous conclurons hardiment pour lui.

Et ce ne sera pas difficile; car la conclusion da livre de M. Taine, ce citateur infatigable et inexorable, s'y dégage d'elle-même, évidente et absolue, contre le plus puissant, le plus accepté des principes de cette France contemporaine avec laquelle, par son livre, il a si courageusement et si stoïquement rompu. Cette France contemporaine, qui ne croit plus à rien de ce qu'elle croyait autrefois. Dieu l'en a punie en la faisant croire bêtement en politique au gouvernement des majorités, à ce gouvernement par les masses, cette immense menteriequi aboutit toujours au gouvernement oppresseur des minorités séditieuses. Eh bien, voilà la vérité que M. Taine a prouvée dans sa Conspiration Jacobine l II a montré, en racontant cette conspiration dans ses plus menus détails, comment s'est formée des éléments les plus impurs, les plus abjects et les plus atroces, cette cristallisation révolutionnaire qui s'est appelée « le Jacobinisme », et il a prouvé que ce n'était pas là une circonstance, un accident, un phénomène momentané de l'Histoire, mais une horrible loi de la nature humaine! Il a prouvé que partout oii il y avait des révolutionnaires, il y avait des Jacobins, c'est-

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à-dire des minorités triomphantes, qui, sorties du nombre, répudient et oppriment le nombre ; filles des majorités, qui tuent lenrs mères! Et, au fait, c'est si bien là une loi de la lâche nature humaine que la majorité se laisse toujours tuer, même sans se défendre, et qu'elle tend toujours passivement la gorge au bourreau qui va l'égorger! Elle devient un veau d'abattoir... Dans les assemblées primaires, dit M. Taine en sa Conspiration Jacobine, dans les assemblées qui constiiuent directement ou indirectement tous les pouvoirs publics, et qui, pour exprimer la volonté générale, auraient dû être pleines, il manquait « SIX MIL- « LIONS trois cent mille électeurs sur SEPT MILLIONS ! » Chiffre effroyable! mais M. Taine a fait l'addition. Je ne crois pas qu'on ait jamais appUqué de main historique un plus rude soufflet sur la joue de ce grand dadais de Suffrage universel, qui se croit fait pour gouverner le genre humain.

Tel le sens, l'importance singulière et la profonde pensée de cette histoire. Elle ne flétrit pas qu'un passé coupable en le racontant. Elle en épouvante, et elle avertit le présent de l'avenir qui le menace... Tout le temps, en effet, que les principes révolutionnaires tiendront dans la tête de la France contemporaine la place qu'ils y tiennent, tout le temps qu'elle se réclamera avec orgueil de ses Origines, il y aura des Jacobins... et ce que M. Taine appelle leur conspiration recommencera. Ils seront prêts, à la première

occasion, à se montrer ce qu'ils furent en 1793. Et ils ne copieront pas ; ils se reproduiront. On verra quelque chose comme ce qu'on a déjà vu... Comme en 1793, il y aura, parce que cela est dans la nature des choses et dans la logique de l'esprit humain, une France de trente à quarante millions d'hommes honnêtes, religieux, intelligents, cultivés, civilisés, la fleur de la civilisation, qui seront la proie de quelques misérables, la lie d'un peuple, imbécilles et féroces. Ce n'est pas ces quarante millions, ce n'est pas cette accablante majorité, ce n'est pas ce peuple, enfin, qui gouverneront la France d'alors, pas plus qu'ils ne l'ont gouvernée pendant la Révolution, quoique des historiens nous aient fait ce conte, qu'ils nous ont donné et que nous avons pris pour de l'Histoire... Lion émasculé par des goujats bons pour couper des chiens, et qui ont coupé les têtes les plus nobles du plus noble pays de l'Europe, ce peuple ne bougea même pas sous ces infâmes ciseaux hongreurs. 11 se laissa stupidement faire... a lui qui a tout fait sans chefs et contre « ses chefs, et qui n'avait pas besoin de chefs pour lui (( voler sa gloire », a dit Michelet, de tous les historiens le plus impudent, s'il n'est pas le plus égaré! Il aurait pu cependant, rien qu'en secouant sa peau, ce lion, se débarrasser de ces ignominieux insectes qui suçaient le meilleur de son sang. 11 ne la secoua pas. En cela, bête humaine au-dessous des bêtes brutes, qui se évoltent et se défendent contre la vermine qui les

dévore. Il n'eut pas la force de réagir contre la poignée d'abjects scélérats qui furent ses maîtres comme jamais il n'avait eu de maîtres... et si, un jour, ils périrent, ce ne fut pas lui qui les tua, ce furent eux qui s'entre-détruisirent ! A l'exception du seul Marat, qui tomba, lui, sous un poignard dont l'acier était pur, ils moururent tous en se souillant, les uns par les autres. Leur minorité ne fut frappée que par elle-même, et la majorité, cette majorité toute-puissante, sur laquelle on veut à présent établir des gouvernements, n'eut pas même le vulgaire honneur d'en finir avec cette ignoble et sanglante minorité dont elle était lasse, mais devant laquelle elle tremblait.

On savait cela, mais on l'oubliait. On l'oubliait trop. On mettait dans le lointain le sang et la boue qui, de près, horripilent et dégoûtent, et en les voyant moins, on en éprouvait moins le dégoût et l'horreur. On les diminuait. On les poétisait. Mais M. Taine a voulu rafraîchir la mémoire des hommes, si prompts à l'oubli, et il a refait cette histoire que des écrivains passionnés avaient écrite dans des intérêts de parti, avec plus ou moins d'illusion ou de rouerie. Seulement, il est très difficile à la Critique de donner

une idée complète d'un genre d'histoire qui n'a pas d'analogue dans la littérature historique... Le livre de M, Taine a cette originalité d'être écrit presque tout entier par la plume des autres. Mosaïste qui n'a pas oublié un seul marbre à incruster dans son œuvre, il a rapproché adroitement tous ces morceaux et tous ces témoignages d'écrivains pris partout et avec lesquels il a composé sa terrifiante mosaïque, et comme c'est le nombre des renseignements qui fait la puissance de son œuvre, on n'en peut rien citer sans affaiblir le tout. Il faut se risquer dans cette jungle de faits où il y a des tigres, et n'en pas sortir. D'un autre côté, l'histoire de la Conspiration Jacobine est surtout l'histoire d'une idée qui s'appelle « le Jacobinisme », et qui n'a de visage que quelques masques affreux dans lesquels elle s'est momentanément incarnée, mais qui l'ont exprimée sans la contenir dans ce qu'elle a d'abstrait et de vaste. L'histoire du Jacobinisme est l'histoire d'une idée représentée par les clubs et les sections révolutionnaires répandus par toute la France, et l'enfermant en un réseau de suspicions, de dénonciations et de supplices. C'est de là que le Démon du Jacobinisme, fait de plusieurs démons, les démons de l'envie, de l'orgueil, de la cruauté, de la plus exécrable convoitise, a soufflé ses plus abominables influences. Sous le prétexte du patriotisme, il dissolvait tous les pouvoirs publics. « Les patriotes ne se comp- « talent plus, — dit M. Taine, — ils se pesaient », et

à cette balance, tout le monde était trouvé léger ! Les clubs, la Commune, la section, la rue, le ruisseau, étaient devenus le gouvernement contre le gouvernement. La Convention elle-même, insultée, opprimée, violée, menacée dans chacun de ses membres, délibérait sous les piques et sous les pistolets. Ici, le mot de Michelet, menteur où il est, devient vrai. Les chefs disparaissent. Ils sont emportés et noyés dans ce Jacobinisme hideux, et l'historien n'a plus devant lui à peindre qu'une tourbe anonyme, enivrée et soûlée de ce mot de patriotisme, qu'elle ne comprend pas, et qui veut, gorgée du sang qu'elle boit, plus de sang encore! Les chefs réels, ceux qu'on suit, c'est Jourdan coupe-tête... c'est le premier coupe-tête venu, qui en a une au bout d'une pique! C'est le perruquier qui portait celle de Madame de Lamballe pour la faire voir à la Reine ! C'est l'inconnu qui porta celle de Féraud au ras des lèvres du président Boissy d'Anglas! L'histoire cesse d'avoir des hommes à pénétrer et des caractères à comprendre. Elle devient impersonnelle comme le crime, et comme elle ajoute, dans le livre inouï de M. Taine, à l'impersonnalité du crime, l'impersonnalité d'un écrivain qui ne veut être qu'un érudit, la voilà qui devient une histoire comme on n'en avait jamais vu!

L'historien disparaît aussi dans ce qu'il raconte, et on admire cette force d'impersonnalité gardée au milieu d'un récit qui devrait la faire perdre cent fois à l'écrivain, et appeler, à chaque instant, la virulente

éloquence de sa colère. « Mourir sans vider mon carquois ! » criait André Chenier, dans un mouvement sublime. M. Taine a achevé son volume sans vider le sien... Je le répète, ce qu'il faut le plus admirer en lui, c'est qu'il ait eu la force de contenir l'impétuosité de son âme, d'étouffer en lui le feu sacré de l'écrivain, qui ne demandait qu'à s'embraser et à devenir un incendie d'indignation et de furie sainte ! Deux ou trois fois peut-être, dans cet épouva^itable récit, dans ce fleuve de citations qui roule le Jacobinisme et ses cadavres, quelques mots vengeurs — des mots à la Tacite — lui échappent. Il y a, par exemple, contre Saint-Just et contre Marat, quelques traits qui sont des portraits en quelques traits; mais ce n'est que dans la dernière page de ce livre robuste que nous retrouvons pleinement l'écrivain qui s'était si fièrement comprimé et étouffé jusque-là. Je la citerai, cette dernière page, et ce sera aussi la dernière chose de ce chapitre. On n'écrivit jamais sur un sujet plus beau une page plus belle. Il ne s'agit plus de Jacobinisme. Il s'agit de l'armée, qui ne fut jamais jacobine, et qui creusa, au contraire, entre elle et le Jacobinisme, cet infranchissable fossé qu'elle remplit de sa gloire, et qui l'en sépare pour jamais!

« Là-bas, — au camp, — devant l'ennemi, les K nobles idées générales, qui, entre les mains des déma- (( gogues parisiens, sont devenues les prostituées sauce guinaires, restent des vierges pures dans l'imagina-

( tion de l'officier et du soldat. Liberté, égalité, droits [ de l'homme, avènement de la raison, toutes ces ; vagues et sublimes images flottent devant leurs ( yeux quand ils gravissent sous la mitraille l'escar- ( pement de Jemmapes, ou quand ils hivernent, t pieds nus, dans la neige des Vosges. Elles ne sont : pas souillées et déformées sous leurs pas en tom- : bant du ciel en terre ; ils ne les ont pas vues se ; changer dans leurs mains en hideuses caricatures. Ils ne font point le sale ménage quotidien de la politique et delà guillotine. Ils ne sont point des piliers de clubs, des braillards de section, des inquisiteurs de comité, des dénonciateurs à prime, des pourvoyeurs de l'échafaud. Hors du sabbat révolutionnaire, ramenés au sens commun par la présence du . danger, ayant compris l'inégalité des talents et la nécessité de l'obéissance, ils font œuvre d'hommes ; ils pâtissent, ils jeûnent, ils affrontent les balles, ils ont conscience de leur désintéressement, ils sont des héros et ils peuvent s'envisager comme des libérateurs... L'amour de la patrie, c'était leur seule religion, mais il en fut une. Lorsque, dans une nation, le cœur est si haut, elle se sauve malgré ses gouvernants, quelles que soient leurs extravagances et quels que soient leurs crimes ; car elle rachète leur ineptie par son courage et couvre leurs forfaits par ses exploits ! »

Elle les couvre, — oui ! mais sans les cacher»

XAVIER EYMA

Le titre est bon. Voyons l'ouvrage ! Oui ! malgré tout ce qu'on a dit déjà sur la République américaine, et peutêtre à cause même de cela, il y avait un livre à faire. . . Le feu livre de feu Tocqueville ne suffisait plus. En vain, le P. Lacordaire, le dominicain démocrate, en avait prononcé l'oraison funèbre en pleine Académie ; les oraisons funèbres promettent l'immortalité, mais ne la donnent pas. Aborder avec un regard ferme cette Amérique éblouissante et surprendre le secret de tous les mirages avec lesquels elle dupe la pensée, voilà ce qui doit tenter tout homme qui se sent la vue

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