LXXXVIII
Oiiroaks on abricots secs du Turkeslaii ; Ions ces nomades niellaient une uole pittoresque dans la mélancolie de ces espaces désolés, avec leurs hauts bonnets fourrés, leurs pantalons en peaux de bêle au poil hérissé, leur sabre passé à la ceinture, leurs carabines courtes; leurs femmes sales et déguenillées se harnachaient de pendeloques, de colifichets et de bijoux barbares ; les hommes passaient la moitié de leur vie à cheval, et leurs jambes en demeuraient arquées, c'étaient des cavaliers exliaordinaires : ils prenaient le loup et les lièvres à la course et se servaient avec dextérité du lasso. Querelleurs, au surplus, pillards et voleurs, ils donnaieid de temps à autre, assez rarement du reste, de la besogne aux troupes chargées de les tenir en respect. Le commerce et rélevage formaient leurs principales ressources, auxquelles ils ajoutaient la contrebande, avec la complicité des habitants du lieu. La vie de la petite colonie française s'était assez rapidement organisée, mais non sans peine ; il avait fallu mettre en état la maison du colonel de Berwitz que Yiomesnil remplaçait, masure à l'abandon, dépourvue des plus élémentaires commodités; lingéniosilé de nos Français en lit un asile acceptable. Il avait surtout fallu veiller aux approvisionnements; on avait du bœuf, du mouton et du poisson, en abondance et à bon compte; on trouvait dans le pays des choux, des
concombres, des betteraves et des cliainpignons. Mais tout objet fabriqué manquait, toute matière première et i)resque tout ouvrier. J*our avoir des bottes, on dut enfermer à clef le cordonnier, après lui avoir fourni du cuir de kazan ; si on l'eût laissé libre, il aurait vendu le cuir pouiboire. Le seul endroit où Ton pût acbeler Tindispensable était la foire annuelle d'irbit, à 5oo kilomètres de là. Les domestiques, aussi nombreux que paresseux, s'enivraient couramment et pillaient les effets de leurs maîtres. On ne pouvait les gouverner qu'à coups de bâton. Le pays était marécageux et malsain, Teau mauvaise; à la moindre pluie, une boue gluante envahissait tout. L'hiver, le thermomètre descendait à /40" Réaumur, le mercure se solidifiait, le nez, les oreilles, les joues étaient gelées. De terribles tempêtes de vent et de neige, les a bouras », ensevelissaient sous un linceul les maisons et les choses, faisaient tourbillonner les imprudents égarés au dehors « comme un sal)bat ». Tel était le pays qu'on représenlait à Catherine II (( comme un pays de cocagne, parce que ceux qu'elle y avoit envoyés avoient volé et s'étoient fait une vie splendide». C'était la sinistre Sibérie dont la réputation a longtemps justifié les impressions de l'abbé de Fabry.
Aussi nos Français se serraient-ils, pour ainsi dire, les uns contre les autres, afin de supporter
les tristesses d'un pareil séjour ; ils vivaient en union parfaite, comme une seule famille. La matinée était consacrée aux devoirs; on dînait à une heiH'e ; oh se promenait; on se réunissait à six heures dans le salon pour des lectures ; l'abbé oHlciait dans une chambre pour ses treize fidèles. Les seuls incidents de cette existence presque claustrale, en dehors du retoui* des saisons, furent l'arrivée de MM'"*"" de Viomesnil etd'Ollone, apj)ortant avec elles la douleur d'un deuil cruel ', et le déj)arl de deux olficiers français du régiment, l'élé^L^ués à Tobolsk })ar le Izar. Tout le monde avait pris la Sibérie en horreur et attendait l'événement heureux cjui devait mclhe un terme à l'exil.
Il se produisit au début de 1799. La Russie venait de déclarer la guerre à la République française'. « M. de Viomesnil, dit b'abry, aurait été au désespoir de n'être pas employé ». Le jJi féviier 1799, on apprit que l'Empereur l'avait allecté à l'armée du maréchal de Lascy, qui se rassemblait sur Its confins de la Lithuanie et de la l^ologne. Les préparatifs de déi)art se firent promptement et dans la joie. L'abbé pensa bien un moment à gagner Tobolsk, afin d'y apporter les secours de la religion aux deux olllciers ([ui \ étaient relenus ;
1. La fillo aîiHMMlo M. do \ ioiuosnil était inoifo à Knl)(\lv ■2. C'ost la socondo coalition (i7()9-i8on.
mais il écarta celle «généreuse idée, dans l'opiiiioii qu'il se devait d'abord à sou prolecteur : le départ lut lîxé au uioîs de luars, pour évilei* le dégel et la débâcle des rivières ; lui olficicr russe cougédié s'odVil comme guide. Deux kibilkas furent équipées et la caisse de la berline mise sur un traîneau. Le 18 mars i79<), à deux heuics après-midi, nos Français quittèrent Pétropaulosk, sans regrets. Viomesnil partit en avant : Fabry suivait avec les dames.
Le retour s'opéra sans incident, par la même roule, jusqu'à Ivazan. La maladie et la débâcle du Volga, qu'ils virent « s'efteci,uer avec une sorte de majesté et sans violence », lelinrent plus de deux semaines uos voyageurs à Tachebotsav, où le gorodnitchik (maire), les secourut avec cordialité, et où l'abbé commença d'écrire ses Mémoires. Par les clicmins ruisselants de boue, à traveis les rivières débordées, ils parvinrent à Moscou le 18 mai. (lelle grande ville plut à Fabry. « Je n'ai jamais rien vu de si imposant >, écrit-il. Du liaut des tours de la cathédrale, à côté du Kremlin,
« l'horizon 11e préscule do tous h's culés (juc la \ille; elle n'est ni dans une })laine ni sur nue inonlagne ; mais l'endroit où j'étais lue parut être entouré d'une vallée bordée de tous les côtés par des collines couvertes de maisons, La Moskova, rivière qui donne son nom à la ville, rivière qui n'a guère plus de largeur
que la Marne ou le Lot, coule tout à l'entour de cette vallée... »
L'abbé visita le Kremlin
« vieux et vaste Ijatiinent reblaiichi dont les vues sont très Ijornées; la cour, bien plus longue que large, en est fort irrégnlière. Au-dessus d'une des portes de ce vieux palais est une image de la Sainte Vierge très vénérée par les Russes; personne ne peut passer auprès sans tirer son chapeau; des sentinelles font rigoureusement observer cette police, en confisquant le chapeau à leur profil lorsqu'on y manque. »
A Moscou demearaient quelques Français dont l'abbé Surugue , ancien directeur du collège Sainte-Barbe, précepteur des enfants du sénateur Mouchinpouskine. L'abbé de Fabry pensait arrêter là ses pérégrinations; il se résolut néanmoins à accompagner M"" de Viomesnil jusqu'à son mari. Par des chemins épouvantables, les exilés gagnèrent Smolensk, puis Doubrovno, Orclia, Minsk et Novogrodek pour atteindre enfin (irodno où M. de Viomesnil attendait sa femme et la reçut avec la joie qu'on peut deviner.
L'abbé prit alors congé de ses compagnons et partit pour rejoindre à Vilna l'évéque de Rennes, qui s'y était lixé, après avoir quitté Saint-Pétersbourg et vu Louis XVIII à Millau. Il y eut d'abord une période d'attente et d'espoir. Les succès des
armées russes et aulrichiennes semblaient |)résager le prochain rélahlissement de l'autorité légitime en France et le retour des émigrés. Mais bientôt ces espérances s'évanouirent. Le désastre de Souvarov en Suisse', la brouille du tzar l^aul et de la Cour d'Autriche, bientôt suivie de la brouille avec les Anglais, disloquèrent la seconde coalition. Viomesnil avait conduit sa division à Jersey et Guernsey ; il reçut l'ordre de revenir; mais les Anglais mirent de la mauvaise volonté et bien des débats pour rapatrier ce corps de troupes; à son débarquement à Revel, le tzar le rendit responsable de l'incident et le destitua. Le gouvernement britannique olTrit alors au comle le commandement de l'armée de Portugal; celuici accepta et proposa à Fabry de l'accompagner; mais l'abbé ne put accepter, de crainte de perdre sa modeste pension.
Il se fixa donc à \ilna, et y demeura près de deux ans; une fois de plus, il endormit dans le travail et la société de ses amis l'amertume de l'exil. H compila, pour en extraire des arguments contre la philosophie, V Encyclopédie d'Yverdoa et en fit sept volumes d'extraits, plus de huit cents pages ^ Il fréquenta les émigrés notables qui habitaient la capitale de la Lithuanie, le comte
1. Bataille de Zurich, où Masséiia ai)éanlil rainiée russe (septembre 1799).