I.XXXI
IT'vêque (le Uemics (jui le rc'vcùllail, en reiilianl vers minuit, ou renipechait de dormir pai' ses plaintes, lorsqu'il était malade. Il se consolait de ces humiliations ou de ces ennuis par la société de ([uelques personnes aimables, comme le chambellan Tiembeski ' et le médecin Bekler, un esj)iit fort, contre qui il se plaisait à arf>umenter.
I/abbé ne manqua pas de se metlie en relation avec la colonie d'émigrés de Saint-Pétersbouig-, où il retrouvait quelques vieilles connaissances. Cette colonie était nombreuse et bien com])Osée. b'abiy y signale, entre autres, le mar([uis de la Ferté, homme de confiance du comte de Provence auprès de renq^eieur Paul, les comtes de A iomesnil etdeBiion, la niar{[uise d*Anticham])s, le comte de Saint-Priest, le comte de (Jioiseul- Goulïier, Al""' Yigée-Lebrun et le j^eintre Doyen. Beaucouj) occupaient en Russie divers emf)lois. Le chevalier d'Augeard était diiecteui- de la bibliothèque de Varsovie, aux appointements de 1.200 roubles; le jeune comte de I.ambeit était entré dans la diplomatie impériale ; le jeune baron de Torcy était fonctionnaire de l'état civil ; Choiseul-(iouffîer était président de l'Académie des Arts; un grand nombre avaient obtenu des g rades et des commandements dans l'aimée. Qiu^lques-
1. Stanislas Trombocki . poMo polonais (1723-18 13). qiio Fabry appelle lo « \oUairo do la Pologne », non sans exagération.
uns venaient chez le roi de Polof>ne : La plupart se donnaient rendez-vous chez une M""" de Villeneuve, établie depuis trente ans marchande de modes à Saint-Pélersbourg et qu'on appelait la- « mère des émigrés ».
Il avait été convenu que l-abry serait présenté au tzar Paul I ". Il le fut, en eflet, im jour de bal, en même temps qu'un consul français en Egypte et deux princes lartares. L'empereur daigna lui dire « d'un air très gracieux, qu'il était €harmé de le voir dans ses Etats », et l'Impératrice, à qui l'abbé eut l'honneur de baiser la main, « qu'elle était bien ayse de le voir ». Tout heureux de l'attention particulière de Leuis Majestés, Fabry ne perdit lien cependant du spectacle qui l'entouiait; il s'intéressa aux danses: rien n'était plus céiémonieux et plus imposant; le tzai- et la tzarine étaient assis sur un trône; tout le monde restait debout. Les femmes se groupaient d'un côté de la salle, les hommes de l'autre; ils ne se réunissaient que pour danser. Eabiy admira fort une polonaise : « et c'est un beau spectacle (pic cette marche grave dans laquelle toutes les dames superbement parées et les seigneuis de Cour vêtus magiiihquement passoient comme en revue ». V dater de ce jour, Eabiy i)arut régulièrement à la C-our. L'éti((uette en était d'une conqolication byzantine; l'abbé eut désiré d'être i)résenté à la grande-duchesse ('ons-
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tcUitin, fille de la princesse de C()l)()iirg, mais il ('allait d'abord Tetre à la g-i-ande-ducliesse et au giand-duc Alexandre, et cette cérénrionie dennanda une assez longue piéj)aration.
La mort du Koi de Pologne, suivenue vers la fin de février 179»^, allait mettie fin à cette existence c( mêlée d'humiliations et de grandeurs, qu'on ne pouvoit pas dire heureuse et qui étoit néanmoins pour bien d'autres un objet d'envie ». L'abbé de Labry salue la fin d'Auguste Poniatowski d'un portrait 1res soigné dans le goût des oraisons funèbres, qui ne manque ni de justesse ni d'agrément. Mais cette disparilion mettait un terme à sa propre sujétion en même temps cpi'à sa fortune; il avait hâte d'échapper à la Palatine. L'évacuation du palais de inarl)re et la dissolution de la maison du feu roi lui fournirent un excellent prétexte pour la quitter. (Jrace à l'appui du comte (Jolovkin, il put obtenir du tzar irne pension de deux cents ducats qui assura, tant bien que mal, son existence matérielle. Déjà, il loulait dans sa léle divers projets qui devaient le ramener soit à Polotsk, dans un collège de Itères Jésuites, soit à Vilna, en comi)agnie de l'évéque de Kermès. C'est alors que son étoile lui fit rencontrer une occasion inespérée et prendre une décision audacieuse. M. de Yiomesnil venait d'étie nommé colonel d'un régiment de dragons sibériens, cantonné à Forl-Saint-Pierre (Pelropaulowsk). Cet
officier goûtait peu une si lointaine mission, et craignait d'être privé, clans ce pays perdu, des secours de la religion. Il s'en plaignit devant Fabr^ . Labbé brûla dès lors du désir de l'accompagner, il joignait à son désir celui d'obliger un homme qu'il estimait, il se disait aussi qu'il y avait sans doute là-bas des catholiques à guider et à consoler. Était-ce bien tout? « Étois-je conduit par un zèle bien pur:* » avoue-t-il plus loin. i\on, sans doute, le désir d'une vie indépendante, loin d'une étiquette un peu tyranni((ue ou de protecteurs trop dédaigneux, la curiosité, le démon de l'aventure, voilà, à coup sûr, des raisons qui se mêlèrent à ces pieux motifs, pour déterminer notre héros à courir de nouveaux hasards et à entreprendre un voyage alors fort pénible, dans une région en ce temps piesque inconnue.
Le départ eut lieu le (3 juillet 179S. Une spacieuse berline emporta l'abbé de Fabry, le comte de Yiomesnil, son neveu, le comte dOllone, capitaine dans rarméc russe, et un secrétaire-interprète, le Strasbourgeois Tyrant. La comtesse de Yiomesnil et sa fille devaient rejoindre le comte par la suite, venant de Baïreuth, après mille pénibles épreuves.
Jusqu'à Tvcr, la voiture loula paniii les bois et les marais, sur des roules pavées de rondins, avec de rudes secousses ; elle passe près de Tsarkoïe-Selo, dont Fabry remarqua les jardins « assez beaux », traversa la vieille ville de Novgorod, sur le lac Ilmen, capitale, jadis, d'une petite république ; elle longea le canal creusé sur l'oidre de Pierre le Grand, achevé sous Catherine II et qui réunit la mer Noire à la Baltique. A Tver, la petite caravane s'arrêta trois jours, bien accueillie du prince Volkonski, colonel du régiment qui y avait ses quartiers. Elle abandonna alors la berline pour s'embarquer sur le Volga. Le bateau, relardé par les vents contraires et les bas-fonds oii il s'engravait, mit dix-huit jours pour parcourir les trois cents lieues qui séparent Tver de Kazan ; néanmoins, le voyage parut aux exilés assez agréable; les rives, belles et bien cultivées, étaient embellies de nombreux villages, de jolies églises, de superbes châteaux, de villes peuplées et pittoresques, laroslav, Ivostroma, Matzavief, Nijni-Novgorod. On savourait les sterlets du Volga, les fruits exquis du pa^s, cerises, fraises ou groseilles, on buvait de la limonade à la glace; n'eussent été les mouches et les cousins, trop agressifs, et la crainte des brigands qui avaient coutume d'attaquer et de dévaliser les voyageurs, Fabry se fut complètement félicité de son sort.
Ivazaii olï'rait déjà l'aspect d'une ville asiatique, avec ses rues sans pavés, ses maisons de bois, son bazar et son kremlin, denieuic des anciens klians mongols; cinq ou six Français y vivaient, relégués au bout du monde. Nos émigrés y tirent lacquisition d'une Idbitka et priient la route de l'Oural; le pays, de Kazan à Perm, était peuplé de Ta r tares, <( fort bonnes gens, plus propres que les Husses et vivant à leur aise » ; les terres, nouvellement défrichées, étaient fertiles, les campagnes superbes, bien cultivées par les dilîérentes I ri bus, Vialki, Tchérémisses et Tcliouvaclies. Peini, ville récemment fondée, étalait dans une vaste plaine, au bord de la Kama, ses rues larges et régulières. Le chef de la magistialure, Pritchnikof, })arent du comte Orloff, époux dune Française, otTrit à Viomesnil et à Fabry une hospitalité splendide; apiès une i)ause de tiois jours, nos voyageurs priient le cliemin d'iekatrinembourg, i)orte de l<i Sibérie, voyageant au milieu des bois et des piairies. Cette ville indusliieuse renfoiniait beaucou}) de foiges, où l'on travaillait le minerai de l'Oural. Couite halte, après quoi la caravane quitta la grande route de l'obolsk pour se diriger vers le Sud. La dernière paitie du voyage ne fut pas dépourvue d'incidents; il fallut traveiser des marais où on s'eidisait, passeï' un allluent du Tobol, débordé, sur une j)asserelle recouverte ])ar l'inondation, et le
Tobol lui-nièiue sur un pont veimoulu cl ruineux; sur richim, ce fui bicMi autre chose : le ta])lier s'enfonça sous le poids de la voiture. Le paysage devenait sinistre : « des friclies, de grandes herbes, des marais, pas une habitation, pas mcnie un arbre. » C'était la steppe. On arrivait au but. Le i() août, la petite troupe atteignait Fort-Saint-l^ieire, a[)rès un voyage de près de six semaines.
L'abbé de Fabry devait y séjourner sept mois. Triste séjour, à tout prciulre. t.e f(3rt Sainl-I^icrre avait été construit, vingt-cinq ans auparavant, sur une hauteur dominant l'Ichim et la ville basse, gardien de la Sibéiie contre les incursions des kirghiz. La forteresse ne comportait que des défenses assez primitives; quant à la ville, elle présentait l'aspect monotone des villes sibériennes, avec ses rues spacieuses et tirées au cordeau, sa chaussée de terre battue, ses maisons de sapin; elle était peuplée de i.3oo habitants, dont les deux tiers Tartares ; deux régimenis y tenaient garnison, l'un dans la citadelle, l'autre dans la cité, ramassis de mauvais sujets, commandés par des officiers qui se considoiaient comme en disgrâce. Une foire annuelle animait celte moine solitude; des Ivirghiz, des Turkmènes, « Boukhères, Tachkins » et autres tiibus, y apportaient, sur leurs dromadaires, des cotonnades de Tachkenl, des écorces d'arbres de Khiva, des