PREFACE
L'abbé de Fabry est une physionomie attrayante du prêtre d'autrefois, destiné par sa naissance et ses talents aux hautes dignités de l'Église, jeté dans l'émigration par la tourmente révolutionnaire, rétabli en France par le Concordat, mais dépaysé dans une France nouvelle, qu'il ne reconnaît pas et qui le méconnaît.
Sa vie a un intérêt historique ; le récit très complet qu'il nous en a laissé ne vaut pas seulement pour lui, mais aussi pour le clergé resté fidèle à sa foi, dont il nous retrace les tribulations à l'étranger, non moins que pour les nobles émigrés dont son autobiographie nous donne une liste fort copieuse. Elle n'est pas dépourvue d'un charme pittoresque et discret. Chez ce gascon sociable et gai, dont la religion a consolé et soutenu l'âme égale et sereine, la piété la plus édifiante et la plus active s'est alliée au souvenir
ému des douceurs d'antan, à l'amour de la société polie et de la conversation aimable, à la curiosité et au goût du travail ou de la lecture. Il a beaucoup vu, beaucoup feuilleté, pris beaucoup de notes et beaucoup écrit.
De la masse de ses manuscrits, nous avons extrait pour les publier une série d'anecdotes sans prétention, mais non sans agrément, qu'il écrivit à la fin de sa vie pour se distraire et pour servir au délassement et à rinstruction des siens. Mais nous avons utilisé la plupart des autres pour retracer son existence, ses voyages et sa pieuse fin.
L'abbé Raymond de Fabry de Landas est né à Agen le 12 novembre t 700. Sa famille était d'origine italienne et de noble race; son ancêtre le plus lointain, Jean Fabry, naquit à Pise en 1099, au temps de la grande comtesse Mathilde de Toscane. L'abbé tirait ([uelque satisfaction de cette ascendance; |)endant son séjour en Allemagne, il s'informa avec soin de deux Fabry, l'un fixé à Cîenève, l'autre général bongrois au service de rAutriclie, sanspouvoir du reste avec certitude les latlaclier à sa maison. Celle-ci exerça au Moyen âge des charges importantes dans les républiques de Pise et de Florence. Deux branches s'établirent
en France : Tune en Provence, à Hyères, sous Philippe-Auguste; l'autre en Languedoc, à Bagnols, dans le diocèse d'Uzès, sous Charles VIII. « Les descendants de celte noble race, dit Gassendi', ont été remarquables dans les armes, les lettres et par leur piété. »
Le père de l'abbé, Paul de Fabry, était né à Saint-Émilion dans le Bordelais. En épousant en 1747 Catherine de Laigue, il se fixa à Agen ; il y remplit les fonctions de subdélégué et de maire de la ville pendant de longues années. De son union naquirent cinq enfants; Paul de Fabry et sa femme moururent avant la Révolution française, car dans ses mémoires l'abbé ne nous parle que de ses frères et de ses sœurs. Jean de Fabry, l'aîné de la famille, entra dans l'armée, comme il était d'usage dans les familles nobles; mais il servit dans le corps royal du génie, ce qui supposait à la fois chez lui une culture desprit distinguée, et une fortune médiocre. Il demeura à son poste pendant la Révolution, se refusant à rien faire contre ses principes, qui étaient ceux d'un bon royaliste et d'un bon chrétien et offrant plusieurs fois sans succès de démissionner; il eut pu obtenir, avec plus de souplesse, des grades et des commandements. Il préféra demeurer dans l'om-
I. Virl illiislris Mcolaï Claiidii Fabririi de Peiresc, senatoris AqaisexUensis, per Peirain Gassendum , v'da elc... La Haye, i65i, in-12, p. i.
bre, et se faire oublier, pour sauver son âme, sa vie et son repos. En 1802, il était directeur du génie à Bordeaux; il avait épousé M"'' de Montault, qui lui donna deux lîlles. Ses sœurs prirent comme maris deux gentilshommes, M. de Caors et M. de Brons ; toutes deux laissèrent une postérité. Cette nombreuse famille devait réjouir le cœur de l'abbé, au retour de ses lointaines pérégrinations.
Raymond de Fabry, cadet de noblesse, fut destiné, selon la coutume, à l'état ecclésiastique. Il pouvait espérer d*y briller : l'accès des hautes dignités, au dix-huitième siècle, était à peu près réservé aux prêtres de souche aristocratique, à cause de leur instruction supérieure. Il s'y prépara donc par de solides études, d'abord au collège de Pontlevoy, sous la direction du K. P. Dom de la Brunetière, puis à Paris au collège Sainte-Barbe, sous celle de l'abbé Surugue. A la Sorbonne, il eut pour professeur l'abbé Asselinc, que ses talents désignèrent par Ui suite pour le siège épiscopal de Boulogne; il conquit sa licence. Beaucoup de ses camarades de collège ou de Séminaire courront commelui sur les graiidcsroules del'exil, Raymond de Fabry les retrouvera chemin faisant, avec une joie teintée de mélancolie.
Mais le jeune abbé fit en son long séjour à Paris rcxpérience de la vie mondaine et de la Cour. Son goût naturel pour la société lui faisait re-
chercher les relations, qui du reste s'offraient facilement à un homme de sa classe. Il en eut de brillantes, si nous nous en rapportons à la longue liste des personnes qu'il vit durant son émigration et dont beaucoup étaient des connaissances de jeunesse. Outre le plaisir délicat de causer, — à une époque où la conversation était un art raffiné, — de se trouver dans des cercles élégants où Ton savait orner l'existence de toutes les grâces, la fréquentation assidue de la Cour et des salons, l'amitié ou tout au moins la considération des gens en place, furent toujours un moyen puissant de se pousser dans la vie : Raymond de Fabry concilia ses goûts et ses intérêts; on le vit chez la duchesse de Bouillon, chez \a princesse de Morin, chez la duchesse de la Trémoille, chez la comtesse de Jonzac, chez Mylady Stuart, de la maison royale d'Ecosse, surtout chez ceux qui restèrent ses meilleurs amis, chez M. et M'"*" de Soisy. Dans les « beaux jardins » de l'hôtel de ces derniers', il passa des heures illuminées de « la douceur de vivre », qu'il rappelait plus tard à l'hôtesse de sa jeunesse, émigrée comme lui : elle avouait qu'elle avait été en ce temps trop heureuse, au point de ne pouvoir véritablement rien souhaiter et de craindre que son bonheur en ce monde ne lui otàt des droits au bonheur étcr-