AVEUGLES JUSTIFIÉS
L'académicien Lamothe', si célèbre par ses écrits, était aveugle. Un jour il s'était assis sur un banc de la grande allée des Tuileries, les jambes étendues, pendant que son conducteur était allé faire une commission. Un jeune duc se promenait dans cette allée en compagnie de jeunes femmes. Il était si fort occupé d'elles ou des jolies choses qu'il leur disait qu'il heurta étourdîment contre les jambes de Lamothe et se jeta par terre.
Il se relève et, pendant que les dames rient de sa chute, il est si persuadé que c'est un fait exprès, que dans sa colère il applique un soutllct au pauvre M. de Lamothe.
I. Antoine Hondar do la Mol 10(1672- 1781 Vautour d'opéras, de comédies et de la célèbre tragédie d7/ièi" de Casiro, 1728. (^c fut, avec l'ontenolle, le contenipleur des Anciens cl lo défenseur des Modernes ; ses retouches de VIliade et sa querelle avec M""' Dacier sont bien connues; il attaqua même la ])oésio comme contraire au naturel et prétendit s'affranchir de la rime. Il devint perclus et aveugle à quarante ans; ses infirmités no rompochorent pas de conserver son autorité en matière do criticpio; il était do l'Académie depuis 1710.
Celui-ci, au lieu de se couroucer : (( Monsieur, dit-il , vous allez être bien fâché lorsque vous saurez que Je suis aveugle, c'est donc moins ma faute que la vôtre si vous êtes tombé. »
Le jeune seigneur fut confondu, et autant il admira la modération du célèbre écrivain, autant il rougit de son injuste vivacité. Il fait mille excuses à l'homme outragé, dont il ne pouvait qu'être très jaloux de garder l'estime.
Ce trait rappelle celui du Père Lejeune ^ de l'Oratoire, qui, en prêchant sur les vanités du monde, avait toujours, quoique aveugle, les yeux fixés sur une très grande dame très distinguée par ses coquetteries. Lorsque, après le sermon, elle vint reprocher au piédicateur sa conduite : (( Madame, répondit simplement le P. Lejeune, je suis aveugle et je n'avais donc pas l'intention de vous fixer ni de vous faire remarquer. »
Cette dame fut singulièrement étonnée, et reconnut dans cet événement le doigt de Dieu. Elle se mit dès le même jour sous la direction du P. Lejeune et ne tarda pas à se distinguer ensuite parmi les dames très chrétiennes.
I. Lejeune (Jean). 1092-1672, surnommé le Père l'aveugle. Sa prédication s'attacha à donner des enseignements aux pauvres, à détruire le vice; il prêcha à la Cour sur les devoirs des grands; frappé de cécité en prêchant le Carême à Rouen (iG53).