LE FENDEUR DE BOIS
Le comte de Saint-Julien, gentilhomme du Bourbonnais, dont j'ai eu l'honneur de connaître la femme et la fille, avait des bois considérables qu'il faisait exploiter. Il occupait beaucoup d'ouvriers.
Un jour on lui apprend qu'un jeune homme grand, bien bâti, qui n'avait pas la mine d'un travailleur, demandait à être occupé comme fendeur de bois. Le comte de Saint-Julien fut curieux de le voir. Il l'interroge, mais ne peut en tirer aucun renseignement. Il le surveille, s'entretient avec lui, et acquit ainsi la conviction que c'était un homme bien né, que des circonstances particulières avaient engagé à prendre un semblable parti.
Six mois après, le brigadier de la maréchaussée et quatre cavaliers, vinrent au château du comte de Saint-Julien où ils étaient toujours fort bien reçus. Ils lui dirent qu'ils avaient ordre d'arrêter
un certain feiideur de bois dont ils lui donnent le signalement.
Le comte reconnut que celait à son jeune homme qu'on en voulait, et, songeant à le sauver, il dit au brigadier:
« Je le connais très bien, mais il faut dîner avant que d'aller faire cette expeklition, ensuite je vous accompagnerai moi-même dans la forêt. »
La chose convenue, il donne ordre an cuisinier de retarder le dîner autant que possible. Faisant seller deux chevaux, il envoie un de ses gens porteur d'un billet pour l'inconnu. Le laquais part, s'acquitte de la commission de manière à ne pas compromettre son maître. Le jeune homme se laisse conduire à un petit château distant de deux ou trois lieues et appartenant aussi à M. de Saint-Julien, arrivé là il se cache de son mieux.
Après le dîner, le comte et les cavaliers fouillèrent la forêt, mais en vain, pas déjeune homme. Le brigadier fait son procès-verbal et se retire.
Le lendemain, le comte de Saint-Julien n'eut rien de plus pressé que d'aller voir le jeune homme. Celui-ci le remercie et lui dit:
« Je dois maintenant vous dévoiler mon secret et vous dire qui je suis. Votre grand'père et le mien ont épousé deux sœurs, les demoiselles de Saint-Chamant , c'est assez vous dire que je suis Bertin, le fils aîné de l'intendant de Lyon. »
M. de Saint-Julien fut doublement ému en ap-
prenant ses relations avec le jeune homme. Il en avait entendu parler comme d'un bon sujet, mais qui avait eu quelques démêlés avec son père. C'est tout ce qu'il en savait.
Alors il lui raconta que son père l'avait élevé pour la robe, mais qu'il ne s'était senti aucun goût pour cet état. Nommé maître des requêtes, il avait préféré être cavalier dans un régiment, ce qui avait fort déplu à son père qui décida de le déshériter. Ses amis décidèrent pourtant son père à lui acheter une compagnie de cavalerie, et à lui servir une pension de mille écus.
Gomme on voulait le réconcilier avec son père, il fut décidé qu'il irait auprès de lui pour y passer un semestre; il y fut et se fit accompagner par un cavalier. La réconciliation n'était que plâtrée de part et d'autre, d'ailleurs son père persistait à vouloir faire héritier son second fils.
II arriva que, pendant ce temps, le cavalier qu'il avait amené fit la cour à une femme de chambre et demanda à l'épouser. On obtint son congé, et il demeura établi chez son père.
Lorsqu'il fut retourné à son régiment, le cavalier prétendit qu'il n'était demeuré dans la maison que pour accomplir le crime le plus atroce, le jeune homme l'aurait chargé, prétendait-il, d'empoisonner son père.
Le roi fut immédiatement sollicité pour faire enfermer le malheureux fils à la Bastille ou dans
quelqu'autrc prison d'Etat. Le ministre, M. d'Argenson, crut devoir suspendre les ordres de Sa Majesté, jusqu'à ce qu'il eût pris des informations sur la conduite du jeune homme dans son régiment. La lettre du ministre n'était que pour le colonel, mais tous les ofTiciers du régiment se réunirent pour écrire une lettre collective dans laquelle ils se portaient garants sur l'honneur de rentière innocence de leur camarade. Cette lettre lit une telle impression au ministre qui, ne voyant pas le moyen de le soustraire à la rancune de son père, lui fit dire secrètement de fuir et de se cacher. C'est ainsi qu'il était arrivé chez le comte de Saint-Julien.
Ce dernier, touché par ce récit, ne négligea rien pour cacher son neveu, mais il ne put empêcher qu'il ne fût pris et enfermé dans je ne sais plus quelle prison. Il parvint à s'évader et passa en Angleterre. Mais le roi obtint qu'il y soit arrêté. Ramené en France il fut mis à la Bastille, où il est mort.
Tel a été le malheureux sort du frère aîné de M. Berlin', que nous avons vu dans le ministère et les grandes charges et qui a généralement joui d'une grande réputation de probité.
I. Henri-Léonard-Jean-Baptislc Bertin (1719-1792), contrôleur général des finances, développa la manufacture de Sèvres, créa la première école vétérinaire, le dépôt des chartes et développa les sociétés d'agriculture.