LE PÈRE BROUSSAILLES
Broussailles n'était qu'un surnom ; on le lui avait donné par moquerie, et lui, par bonhomie, l'avait si franchement accepté, qu'il hésitait aussi peu à y répondre que lorsqu'on l'interpellait par le nom trèshonorable qu'il devait à son père. Les railleurs, en le surnommant ainsi, n'avaient pas eu seulement en vue l'opulent fouillis de sa chevelure blanche dans laquelle chaque matin le démêloir laissait quelquesunes de ses dents, et qu'émondaient rarement les ciseaux du coiffeur ; c'était aussi à la confusion qui régnait dans sa mémoire d'octogénaire à propos des lieux, des personnes et des temps dont il discourait, que le sobriquet faisait allusion.
Ayant beaucoup vu, lu et entendu, il aimait à ra«
TI ODAHD ET COUHENT CONT&IT
conter, surtout devant la jeunesse. Le eboÎE de son auditoire prouvait, sinon le mérite, du moins l'honnè' teté de ses récits. Mais avait-il été le héros ou simplement le témoin du fait qu'il racontait ? ne le savait-il que par entendre dire ou même ne l'inventait-il pas, croyant se souvenir? L'interroger sur tous ces points c'eût été peine perdue. Nul, d'ailleurs, ne s'en fût avisé après ce préambule qu'il ne manquait jamais d'adresser à son auditoire quand il voyait, parmi ses familiers, quelques visages nouveaux : « Un précepte de morale mis en lumière ou sous voile, est contenu dans chacune de mes historiettes ; quant .aux sources où j'ai puisé celles-ci, h quoi nous servirait, ii moi de me te rappeler, à vous de le savoir? Lorsqu'au dessert le fruit est sur la table, qu'importe sa provenance, pourvu qu'il soit sain et salutaire? » Puis, sans autre précaution oratoiro, il citait, par exemple, à propos du respect filial, certain jugement du cadi Piezza- Ahmed ;
« L'estime publique ne devant tenir compte des bonnes œuvres et de la bonne justice qu'à celui qui en est coutumier, on peut donc, sans fausser l'opinion ni aller à i'encontre de la morale, citer l'accident du bien dans une vie mauvaise. E^ezza-Âbmed, it dit Ahmed le Boucher, se plaisait parfois
LE PÈRB BROUSSAILLES. Vil
à sortir sans suite de son palais, et, couvert d'un humble vêtement, à parcourir les rues et les marchés de la ville pour espionner sa police et faire, à Toccaâon, l'office de juge et de bourreau. Un jour qu'il s'en était allé jusqu'au-delà de Damas, il vit un groupe nombreux de fellahs que le bruit d'une querelle avait attirés devant une maison récemment construite. Ahmed se glissa dans la foule. C'était entre un vieillard et un jeune homme qu'avait lieu la violente discussion. Chacun d'eux, sans l'expliquer, invoquait une convention verbale. Comme au plus fort de la querelle le vieillard venait de s'écrier : « AUons devant le cadi, » et que le plus jeune avait répondu : « Soit, allons devant le cadil » Ahmed fendit brusquement la foule et, tombant comme la foudre entre les deux adversaires, il leur dit : « Je suis le pacha de Damas, expliquez-vous devant moi. )> A ce nom redouté, les fellahs se courbèrent jusqu'à terre, le jeune homme et le vieillard tombèrent à genoux. Quand l'émotion lui permit de parler, ce derïuer expliqua que la querelle qui s'était élevée entre son fils et lui avait pour motif le partage de la maison construite par eux à frais communs. Par suite de la Hberté du choix qui lui avait été accordée, il revendiquait l'étage supérieur, que son fils s'obstinait à ne